IX. Physiologie pathologique de l'ivresse
§ 1er. — La méthode suivie par Flourens (3) et Longet(4) pour expliquer l’anesthésie consiste à étudier, chez un animal quelconque, les différents symptômes qui se manifestent sous l’influence de la substance anesthésique, et à les comparer à ce qui se passe chez un autre animal de la même
(]) Loco ci lato, p. 422.
(2) Cl. Bernard. Revue des cours scientifiques : De l’anesthésie, 1809.
(3) Flourens, Recherches expérimentales sur les propriétés et les fonctions du système nerveux dans les animaux vertébrés, 2° édit., p. 402.
(♦) Longet, Expériences relatives aux effets de l’inhalation de l’éther sulfurique sur le système nerveux (Archiv. yen. de médecine, mars 1847).
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espèce après l’ablation de tel ou tel segment des centres nerveux.
Le premier de ces physiologistes a conclu, de la similitude des symptômes observés chez les animaux alcoolisés et chez ceux auxquels on enlève le cervelet, que l’alcool agit plus particulièrement sur ce dernier organe. Cependant il avait remarqué lui-même que la concordance n’avait pas été parfaite, car l’ablation du cervelet n’était jamais suivie de la perte des sens et des facultés intellectuelles, fait qui s’observe, comme on le sait, dans la dernière période de l’intoxication alcoolique aiguë.
On comprend, du reste, que cette étude comparée des effets déterminés par un anesthésique et par l’ablation de tel ou tel segment de substance nerveuse, ne pouvait se faire avec fruit qu’à une condition, c’était que le rôle physiologique de chacun de ces segments fût nettement déterminé.
Cette étude, entreprise par les savants que nous avons cités plus haut, se continue encore aujourd’hui dans le laboratoire de l’illustre physiologiste, qui lui consacre son génie et ses infatigables recherches. Nous savons, en effet, que Cl. Bernard a trouvé, dans certains agents chimiques et toxiques, un précieux moyen d’analyse physiologique, grâce auquel nous pouvons aujourd’hui déterminer, dans les centres nerveux, le siège d’un certain nombre de facultés, et espérer, plus tard, pouvoir ainsi les localiser toutes.
§ 2. — Flourens et Longet, considérant dans le système nerveux : 1° le cerveau , comme organe de l’intelligence et de la volonté ; 2° le cervelet , comme préposé à l’équilibre et aux mouvements de locomotion ; 3° la 'protubérance annulaire, comme nécessaire à la sensibilité générale et tactile ; 4° la moelle allongée , comme présidant à la circulation et à la respiration , admettent un envahissement progressif de tous ces organes par les substances anesthésiques. Cet envahissement se ferait toujours dans l’ordre suivant : l°le cerveau et le cervelet; 2° la protubérance annulaire; 3° la moelle épinière; 4° la moelle allongée.
Lallemand et Perrin (1) ont, dans leurs recherches expe-
(1) Du tôle de L'alcool et des anesthésiques, etc.
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rimentales, confirmé en tous points, avec le chloroforme et l'alcool, les faits constatés par Flourens et Longet avec l’éther.
Nous ne ferons que mentionner une opinion qui a été émise par certains physiologistes, entre autres par Orfila(l), Broche (2), etc., opinion d’après laquelle l’alcool agirait sur les centres nerveux par l’excitation des extrémités des nerfs de la muqueuse stomacale, avec laquelle il est en contact. L’ivresse aurait donc son point de départ dans l’estomac, et constituerait un simple phénomène réflexe.
On comprend que cette opinion ne peut plus se soutenir, vu qu’il a été constaté que l’ivresse se produit tout aussi bien à la suite de l’injection d’alcool dans le torrent circulatoire, qu’à la suite de l’absorption de ce liquide dans le tube digestif.
Le premier mode d’introduction de l’alcool dans l’organisme doit avoir même plus d’influence que le second sur la production de l’ivresse, si l’on tient compte de ce fait, démontré par les recherches deL. Lallemand, Perrin etDuroy, à savoir :
Que l’alcool imprègne surtout le cerveau, quand il est introduit par une veine ; qu’il imprègne principalement le foie, quand il est absorbé par l’estomac.
D’après les auteurs cités plus haut, cette action est directe et purement dynamique, et consiste dans « une impression moléculaire de contact, par l’intermédiaire du sang, comparable à celle que l’on admet pour expliquer l’action de presque tous les principes médicamenteux et toxiques (3). »
Telle est également l’opinion de Cl. Bernard :
a L’ivresse, dit-il, tient à la présence de l’alcool dans le sang et à son action directe sur les éléments nerveux » ; mais il faut tenir compte, cependant, ajoute le célèbre physiologiste, « de l’état de la circulation cérébrale, dont les
(1) Ürfila, Traité de toxicologie, 4e édition, t. 3.
(2) Journal de médecine de Leroux, Corvisart et Boyer, 1813.
(3) Lallemand et Perrin, Traité d'anesthésie chirurgicale. Paris, 1863, p. “213.
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modifications sont des accidents qui accompagnent l’ivresse, sans constituer son essence (1). »
§ 3. — Quelles sont donc ces modifications?
L’autopsie des individus morts à l’état d’ivresse avait fait reconnaître que l’action de l’alcool sur le cerveau s’accompagnait d’une congestion notable de cet organe ; Tardieu avait même signalé dans ces cas, comme lésion commune, l’apoplexie méningée, fait du reste constaté auparavant par Morgagni.
Ces faits concordaient avec les observations de Flourens, qui, chez les oiseaux empoisonnés par l’alcool, avait trouvé une effusion sanguine à la base du cervelet.
Quant à Lallemand, Perrin et Duroy, ils signalent comme lésions constantes dans les autopsies qu’ils ont faites : la réplétion sanguine des sinus de la dure-mère, la congestion de la pie-mère, l’état normal de la substance cérébrale.
C’est à Cl. Bernard que revient l’honneur d’avoir déterminé l'influence des anesthésiques sur la circulation cérébrale.
Ayant pratiqué avec une érigne, dans la boîte crânienne d’un lapin, un trou circulaire ayant à peu près les dimensions d’une pièce de 50 centimes, et ayant mis le cerveau de l’animal à nu, il constata une hypérémie cérébrale manifeste au début de l’administration d’un anesthésique (chloroforme et éther) ; à ce moment, « le cerveau, dit-il, se gonfle et fait hernie par le trou du trépan » .
Quand la résolution et l’insensibilité eurent lieu, survint une anémie considérable de la substance nerveuse (2).
Nous avons répété l’expérience de Cl. Bernard, en employant l’alcool comme agent anesthésique. Ayant appliqué une couronne de trépan sur le crâne d’un lapin, nous avons pu étudier sur l’animal vivant l'état de la circulation cérébrale; sous l’influence de 150 grammes d’eau-de-vie ingérés dans l’estomac à doses fractionnées, nous avons vu survenir une hypérémie manifeste des hémisphères cérébraux, après chaque dose d’alcool ingérée ; au bout de quelque temps
(1) Cl. Bernard, Revue des cours scientifiques, année 1869, p. 334.
(2) Revue des cours scientifiques , année 1869, p. 333.
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survint de l'anémie. Ce dernier état persista jusqu'à la mort de l’animal.
Nous pouvons conclure de ces faits que la circulation des centres nerveux subit, sous l’action de l’alcool, deux influences distinctes et successives : 1° Y hyperémie, qui correspond à la période d'excitation ; 2° Y anémie, qui correspond à la période d’insensibilité et de résolution.
Maintenant, quelle part d’influence faut-il attribuer à ces modifications de la circulation cérébrale dans la production des phénomènes de l’ivresse? Suffisent-elles pour expliquer seules les désordres du système nerveux? Nous ne le pensons pas ; elles n’interviennent que dans une certaine mesure qu’il s’agit de déterminer.
« L’hypérémie, correspondant à l’agitation qui marque le commencement de l’administration d’un agent anesthésique, dit Cl. Bernard (1), n’est pas un état spécial, puisqu’on peut le reproduire autrement, en faisant tout simplement crier l’animal sur lequel on opère. »
Quant à l’anémie consécutive, elle est la conséquence du repos absolu du système nerveux, et ne résulte, pas plus que l’hypéresthésie , d’une action directe et spéciale de l’agent anesthésique employé sur les nerfs vaso-moteurs.
Plus loin, l’illustre physiologiste ajoute (2) :
« Ramener tout simplement l’anesthésie à une anémie du cerveau, ce serait la même chose que de considérer l’ivresse uniquement comme une conséquence des modifications de la vascularisation générale qu’on abserve pendant sa durée. L’ivresse tient à la présence de l’alcool dans le sang et à son action directe sur les éléments nerveux. »
g à. — Outre les phénomènes vasculaires que nous venons d’étudier, il y a donc une action directe exercée par l’alcool en nature sur la substance nerveuse. Mais en quoi consiste cette action?
Nous avons vu plus haut que, dans l’état actuel de la science , il est impossible de la déterminer. Cependant diverses explications ont été émises à ce sujet.
(1) Loco citato, p. 333.
(2) Loco citato, p. 335.
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Quelques physiologistes ont invoqué une altération organique des éléments nerveux eux-mêmes, sous l’influence de l’agent anesthésique. Nous avons mentionné le rôle que, dans ces derniers temps, on a fait jouer à la décomposition du protagone ; ajoutons que Pappenheim et Godd ont admis, après la chloroformisation et l’éthérisation, l’existence dans les fibres nerveuses centrales d’une lésion analogue à celle qui résulte du contact direct du chloroforme ou de l’éther avec les nerfs, lésion qu’ils ont constatée dans leurs expériences.
D’autres ont rattaché l’anesthésie à une simple lésion mécanique (Black (1), Pirogoff (2), Coze). D’après ce dernier (3), cette anesthésie serait le résultat « de la compression du cerveau par des vapeurs ayant une tension élevée, semblable à celle qui est due à une cause traumatique enfonçant une pièce du crâne. En pratiquant une ouverture au crâne d’un lapin et le soumettant aux inhalations anesthésiques, on constate alors que les battements du cerveau ont cessé de devenir appréciables, et bientôt la hernie cérébrale s’est formée. On peut successivement faire rentrer ou sortir une portion de cet organe, en suspendant ou en reprenant l’inhalation des vapeurs. »
Plus récemment, Lacassagne (4) a donné l’explication suivante :
« Les physiologistes croient, et avec raison, que tous les actes de la vie, même les plus élevés, 9’exécutent par des mouvements. Les fibres cérébrales doivent avoir plusieurs manières d’être. Elles entrent parfois en vibration sous l’influence de certains excitants, que ceux-ci soient la pensée, la volonté, ou bien certains corps chimiques agissant sur elles. La pensée, a dit Moleschott, est un mouvement de la matière. Nous croyons que les anesthésiques, et parmi eux
(1) Black, London medical Gazette, 1848.
(2) Pirogoff, Recherches pratiques et physiologiques sur l'éthérisation. Saint-Pétersbourg, 1817.
(3) Lettre de M. Coze adressée à Orfda ( Gazette médicale, 1848, t. 16).
(4) Lacassagne, Effets psychologiques du chloroforme, thèse de Strasbourg, 1867, p. 22.
surtout le chloroforme, ont, à un moment donné, le pouvoir d’arrêter sur place, de catalepsier ces fibres, et d’arrêter ainsi un mouvement commencé. »
D’après le même auteur, outre cette action, les anesthésiques en auraient une autre, ce serait de s’interposer, chacun à sa manière, entre les molécules nerveuses, de les écarter et de les dissocier plus ou moins longtemps.
Toutes ces explications sont loin d’être satisfaisantes. Lallemand et Perrin (1) font remarquer avec raison : d’un côté, combien on est peu fondé à admettre, pour expliquer des troubles aussi passagers et aussi fugaces que ceux de l’ivresse, des altérations organiques, dont la plus légère s’accompagnerait de désordres durables dans le fonctionnement des éléments atteints; d’un autre côté, combien il est inadmissible que l’alcool, le chloroforme et les anesthésiques circulent à l’état de vapeurs libres dans le système vasculaire, où le sang est à une pression de une atmosphère.
Quant à la théorie de Lacassagne, tout ingénieuse qu’elle soit, elle ne repose que sur une hypothèse hasardée.
Sans refuser à ces faits l’importance et l’intérêt qu’ils méritent, nous attendons de nouvelles recherches et d’autres travaux pour les préciser et en tirer des conséquences.
Pour le moment, nous nous bornons aux conclusions suivantes :
L’alcool agit sur le système nerveux :
1° Par des modifications particulières qu’il apporte à la circulation cérébrale ;
2° Par une action directe sur les éléments eux-mêmes, action encore inconnue dans sa nature et indéterminée dans ses caractères, mais qu’il est permis de rattacher sans doute à une lésion organique, soit passagère (alcoolisme aigu), soit persistante (alcoolisme chronique).