INTRODUCTION
Un philosophe du XVIe siècle, Montaigne, disait en parlant des médecins de son temps : « Le choix de la .plupart de leurs drogues est aucunement mystérieux et divin : le pied gauche d’une tortue, l’urine d’un lézard, la fiente d’un éléphant, le foie d’une taupe, du sang tiré sous l’aile d’un pigeon blanc, et, pour nous autres coliqueux (tant ils abusent dédaigneusement de notre misère), des crottes de rat pulvérisées, et telles autres singeries qui ont plus le visage d’un enchantement magicien que de science solide. Je laisse à part le nombre impair de leurs pilules, la destination de certains jours et fêtes de l’année, la distinction des heures à cueillir les herbes de leurs ingrédients, et cette grimace rébarbative et prudente de leur port et contenance. »
Tel était, en effet, le triste tableau que présentait à cette époque la thérapeutique, remplie des pratiques les plus absurdes, et dirigée tantôt par la croyance aux sortilèges et aux amulettes, tantôt par la doctrine des signatures.
Nous chercherions en vain des principes rationnels acceptés et suivis par nos ancêtres dans la prescription des remèdes et dans l’administration des médicaments. Quand on fouille leurs pharmacopées nombreuses et leurs formu-
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laires volumineux, où sont contenus les moyens curatifs les plus bizarres et les plus illusoires, on se demande s’il ne faut pas attribuer à la superstition ou à la supercherie l’introduction de ceux-ci dans la matière médicale et leur emploi dans les maladies.
L’art médical et le charlatanisme étant confondus, les prescriptions des médecins et des sorciers étaient les mêmes.
Aujourd’hui, le temps des pratiques mystérieuses et des guérisons surnaturelles est à peu près passé, et il ne reste plus que quelques empiriques, charlatans ou guérisseurs, qui excitent encore, à certains moments et dans certains lieux, l’engouement parmi les crédules et les imbéciles, et dont la secte nous rappelle les superstitions, les préjugés, la sotte confiance et les abus du passé.
Il n’y a pourtant que trente- cinq ans que l’audacieux Broussais, en définissant la médecine : la physiologie de l’homme malade , a doté la thérapeutique d’une méthode nouvelle qui devait en diriger l’étude et les applications. Du moment que, suivant la doctrine du Val-de-Grâce, on rapportait maintenant tous les phénomènes morbides à des lois propres à l’organisation, il était nécessaire de connaître ces lois, dont l’étude avait été si négligée, et qui devaient gouverner désormais la pathologie. Il fallait constituer la physiologie, cette science qui n’avait été jusqu’alors que le roman de la médecine et qui devait en être le fondement.
On ne s’étonnera donc pas du grand mouvement qui se fit dans la science et qui se continue encore aujourd’hui parmi les esprits désireux d’arriver, par l’observation et par l’expérience, à la découverte des phénomènes biologiques.
L’étude du fonctionnement normal des éléments organiques fut suivie de l’étude des troubles et des désordres que ce fonctionnement présente à l’état morbide : la physiologie pathologique grandit et progressa à côté de la physiologie normale.
Mais la physiologie ne devait pas se borner à éclairer le diagnostic, l’étiologie et la symptomatologie des maladies ; elle devait en déterminer le traitement. Elle n’avait plus
l’E L ALCOOL.
qu’un pas à faire pour dominer toute la médecine : elle mit le pied sur le domaine de la thérapeutique.
Ainsi fut fondée la physiologie thérapeutique , oui, bien que nouvelle venue dans la science, a déjà rendu des services immenses à l’art médical, grâce à sa méthode rationnelle et à ses procédés rigoureux d’investigation. En effet, aux inconcevables théories, aux mystérieuses croyances et aux étranges pratiques des médicastres et des pharmacologues, elle a substitué avec succès les recherches précises, les observations consciencieuses et les découvertes fécondes des expérimentateurs et des cliniciens.
La science a ses préférences, suivant chaque époque, pour telle ou telle branche de la médecine. Anciennement ta séméiologie constituait son principal objet d’études. Nos prédécesseurs et nos contemporains ont dirigé leurs recherches vers l’anatomie pathologique ; préoccupés surtout de la lésion, dans chaque état morbide, ils en ont presque complètement négligé le traitement. C’est à peine si, depuis quelques années, nous commençons à nous occuper de physiologie thérapeutique ; mais dans cette voie si longtemps déserte et à peine inexplorée, nos successeurs marcheront inévitablement et atteindront ainsi le véritable but que se propose le médecin, celui de soulager et de guérir.
Déjà, parmi les innombrables remèdes qui encombrent les formulaires, et dont l’emploi thérapeutique ne repose que sur l’empirisme le plus grossier et sur la routine la plus invétérée, quelques-uns ont été tirés de ce chaos par la physiologie expérimentale, qui, les soumettant à son contrôle et en déterminant l’action sur l’organisme sain, a étudié leur rôle et précisé leurs applications sur l’organisme malade.
Un des agents médicamenteux qui ont été, dans ces derniers temps, soumis le plus souvent à ce contrôle, est sans contredit l’alcool, dont le triple rôle en hygiène, en pathologie et en thérapeutique, comme boisson alimentaire, comme substance toxique et comme médicament, était bien propre à fixer l’attention des savants, et offrait assez d’intérêt pour mériter de nombreuses recherches et de nouvelles expériences.
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Aussi, en môme temps que l’emploi de ce liquide prenait une extension considérable en Angleterre dans la pratique médicale, des travaux importants étaient publiés en France (1) et en Allemagne (2), dans le but de déterminer ses effets physiologiques. Grâce à ces travaux, le rôle de l’alcool, comme aliment respiratoire, semblait démontré, quand apparut un nouveau mémoire (3) dont les conclusions étaient complètement opposées aux idées généralement acceptées.
Il y a deux ans, la Société de médecine de Bordeaux, frappée sans doute de théories contradictoires encore en présence, pour expliquer l’action physiologique de l’alcool, et de leur apparence commune de fondement et de légitimité (car chacune s’applique à l’explication d’un certain ordre de faits), alors que la clinique (4) n’en continuait pas moins à exalter les heureux effets thérapeutiques des préparations alcooliques, proposa pour sujet de prix, pour son concours annuel, l’étude de « l action physiologique et thérapeutique de l alcool » .
A cette époque, nous eûmes l’honneur de soumettre à la savante compagnie un mémoire contenant les résultats de nos expériences, de nos observations et de nos recherches sur cette importante question. Des quatre mémoires, présentés au concours par divers auteurs, le nôtre fut jugé digne du prix. Nous avions cependant formulé des conclusions complètement en désaccord avec l’esprit du programme ; car au lieu de reconnaître dans l’alcool « un agent de combustion et de caloricité », nous avions démontré, d’après de nombreuses expériences, que, loin de produire de la chaleur et d’entretenir la température organique,
(1) Bouchardat et Sandras, De la digestion des boissons alcooliques, et de leur rôle dans la nutrition ; -Annales de chimie et de physique 3e série, t. 21, p. 450.
(2) Duchek, Prag. Vieteljahr schrift für die praklischc Heilkunde
. (3) L. Lallemand, Perrin et Duroy, Du rôle de l'alcool a des anes-
thésiques dans l’ organisme, 1800.
(4) Voyez : Béhier, Conférences de clinique médicale faites à la Pitié, 1804. — S. Jaccoud, Clinique médicale, 1807, p. 73 et suiv.
il constituait au contraire un dépresseur énergique de cette température, qu’il enrayait les oxydations organiques et s’opposait à la désassimilation des tissus.
En outre, nous avions tiré de ces faits cette conclusion importante, que les préparations alcooliques devaient être utilisées en thérapeutique, non-seulement comme médicaments excitants du système nerveux de la vie animale , mais encore comme médicaments antipyrétiques , et comme agents antidéperditeurs ; propriétés précieuses, déjà entrevues, mais non suffisamment démontrées, par quelques auteurs.
Nous regrettions alors que le court délai qui nous était accordé, avant le terme fixé pour la remise de notre travail, nous eût empêché de nous livrer à des observations plus complètes et plus concluantes, et à des expérimentations fréquentes et suivies sur de nombreux malades, dans divers états morbides et notamment dans les pyrexies.
Pourtant nous ne doutions pas de voir les résultats de nos observations physiologiques contrôlés par l’observation clinique. « Peut-être, disions-nous, dans le cours de notre travail, quelques idées paraîtront-elles étranges et hasardées, comme il arrive de chaque chose nouvelle ici-bas; mais nous les croyons justes et vraies, parce qu’elles reposent déjà sur l’autorité d’un ensemble de faits bien constatés et bien démontrés; et si nous n’avons pas la faculté de pouvoir nous dire un jour qu’elles ont été émises et défendues avec succès par leur auteur, il nous restera du moins la satisfaction de les avoir avancées avec sincérité et avec conviction. »
Cependant nous ne nous attendions pas à ce que nos vues sur la véritable action de l’alcool dans l’économie fussent sitôt confirmées par les travaux importants qui ont paru dans ces dernières années, tant en France qu’en Allemagne, en Angleterre et en Italie (1), et grâce auxquels l’action de l’alcool comme dépresseur de la chaleur organique et comme antidéperditeur est aujourd'hui un fait acquis à la science.
(1) Godfrin, Jung, Zimrnerberg, Obemier, Cuny-Bouvier, etc., etc.
HE l action physiologique
Depuis l’apparition de notre mémoire en J 869 (1), nous avons profité de l’occasion qui nous était offerte comme chef de service dans un grand hôpital, pour expérimenter la médication alcoolique sur de nombreux fébricitants.
Nos observations ont porté sur près de 500 malades, dont 80 atteints de fièvre typhoïde, 300 de variole (pendant le siège de Paris), 25 de scarlatine, 30 de rougeole, 30 de pneumonie franche, 15 de rhumatisme articulaire aigu.
Le travail que nous publions aujourd’hui se divise en trois parties.
On trouve dans la première partie , consacrée à l 'action physiologique de l'alcool , les expériences que nous avons faites en 1809, pour démontrer l’influence de ce liquide sur les grandes fonctions de l’économie (chaleur animale, circulation, respiration, nutrition, sécrétion urinaire, etc.)
La seconde partie présente une étude assez étendue des diverses questions touchant l’utilité de cet agent en hygiène, comme boisson excitante, comme aliment d’épargne ou antidéperditeur, et comme adj uvant indispensable pour suppléer à l’alimentation, habituellement insuffisante du manœuvre et de l’ouvrier ; pour favoriser le travail corporel et entretenir les forces musculaires.
Certes, nous reconnaissons les redoutables effets de l’alcoolisme, et nous admettons, avec tous les auteurs, les tristes résultats qui accompagnent et qui suivent l’abus des boissons spiritueuses, résultats devenus malheureusement si évidents dans ces derniers temps, qu’on a considéré, avec raison, l’alcool comme devant partager avec le pétrole la responsabilité des crimes, des incendies et des désastres qui ont marqué dans notre malheureux pays le sombre règne d’une insurrection formidable.
Mais tout en attribuant à l’alcool un fâcheux privilège, comme aliment de prédilection de la paresse et de la débauche, nous croyons devoir insister, dans notre travail, sur son rôle véritablement utile et honorable, comme a li-
(I) Voyez A. Marvaud, Action physiologique et thérapeutique de l’alcool, dans Bulletins < t Mémoires de la Société de médecine de Bordeaux, 1609* «t dans Union médicale delà Gironde, 1870-74.
ment de la misère et du travail : question beaucoup trop négligée, d’après nous, par la plupart des hygiénistes contemporains.
Dans la troisième partie, après avoir étudié rapidement les principales phases d’engouement et d’abandon par lesquelles a passé l’emploi de l’alcool en thérapeutique, nous examinons les nombreuses affections chirurgicales et médicales dans lesquelles ce médicament a été employé ; nous formulons ses principales indications, en déduisant ses propriétés thérapeutiques de son triple rôle physiologique, comme excitant du système nerveux cérébro-spinal, comme antipyrétique et comme antidéperditeur.
Un grand nombre d’observations cliniques, accompagnées de tracés sphygmographiques et thermométriques, pris, pour la plupart, dans notre service du Val-de-Grâce, démontrent l’utilité et l’importance que nous attribuons aux préparations alcooliques, dans la guérison de certaines pyrexies et phlegmasies.