‹ Étude de physiologie thérapeutiqueChapitre 22 sur 40 · XVI. L’alcool est un aliment d'épargne ou antidéperditeur · texte numérisé non relu

XVI. L’alcool est un aliment d'épargne ou antidéperditeur

La division des aliments, telle qu’elle a été donnée par Liebig (1), est devenue insuffisante aujourd’hui. Aux deux grandes classes d’aliments plastiques et respiratoires adoptées par l’illustre chimiste, il faut en ajouter une autre, non moins importante et non moins caractérisée, composée des substances qui agissent sur la nutrition, en réglant la désassimilation, c’est-à-dire en la diminuant, en la ralentissant, et en mettant les principes assimilables ou assimilés en état de servir plus longtemps au fonctionnement des organes et à l’entretien de la vie.

Parmi ces agents, qui sont àpeine connusen hygiène sous les noms d 'aliments d'épargne , antidéperditeurs, antidénutritifs (2) , quelques-uns ont pris rang dans la thérapeu-

(1) Liebig, Chimie organigue appliquée à la physiologie et à la pathologie, traduction de Gerhardt, 1842.

(2) Voyez A. Murvaud, Effets physiologiques et thérapeutiques des ahments d'épargne ou antidéperditeurs. Paris, 1871.

tique sous la dénomination de médicaments nervins (Mantegazza) (1), de médicaments dynamophores ou dynamisants (Gubler).

Leurs propriétés physiologiques consistent :

1° Dans une excitation générale du système cérébrospinal, et par suite, des fonctions de la vie de relation. *

2° Dans un ralentissement de la désassimilation et dans un abaissement de la chaleur organique.

On peut donc envisager leur influence sur la nutrition à deux points de vue :

a) Comme stimulants du système nerveux ou dynamophores.

b) Comme antidéperditeurs ou antidésassimilateurs.

D’après l’étude assez étendue que nous avons faite concernant l’action de l’alcool sur le système nerveux, on a dû suffisamment s’apercevoir déjà que cette substance remplit la première condition nécessaire pour être considérée comme aliment dynamophore ; reste à rechercher si elle agit sur l’économie comme aliment antidéperditeur.

Il résulte d’expériences et d’observations nombreuses faites par les chimistes et les physiologistes les plus éminents, parmi lesquels nous nous contenterons de citer Tiedemann et Gmelin, Golding-Bird, Becquerel, etc., que l’analyse des urines est un précieux moyen de contrôle pour déterminer les variations qui ont lieu dans le mouvement de nutrition, et pour établir le bilan des recettes et des dépenses de l’organisme dans le double mouvement d’assimilation et de désassimilation que subissent les éléments vivants.

On sait, de plus, que le rein constitue le principal appareil dépuratoire par lequel passent en grande partie les résidus de la nutrition. Parmi ces résidus, qui s’appellent urée, acide urique , sels inorganiques , phosphates, chlorures, etc., le premier, c’est-à-dire l’urée, est très-important, car cette substance se forme sur tous les points de

(I) P. Mantegazza, Su le vertu igieniche e médicinal i délia coca e su li alimenii nervosi in generale , in Gazzeltamcdica italiana. Milan, 1849, p. 208.

l’économie, et constitue l’indice principal du mouvement d’oxydation qui s’exerce sur les tissus protéiques. Elle représente môme le degré le plus élevé d’oxydation de ces tissus, de telle sorte que sa proportion plus ou moins grande dans les urines indique l’activité plus ou moins complète qui se manifeste dans l’usure et la désorganisation des éléments organiques.

C’est principalement en s’appuyant sur la diminution d’urée survenue dans les urines, sous l’influence de l’alcool ingéré, que certains physiologistes ont attribué à ce liquide une certaine importance nutritive comme aliment antidéperditeur. D’autres ont tenu compte surtout de la faible proportion d’acide carbonique éliminée sous l’influence du même agent.

Ainsi, Bocker (1), après un certain nombre d’expériences faites sur lui-même, en conclut que l’alcool «empêchait en quelque sorte la dénutrition d’aller aussi vite ».

Les observations (2) d’IIammond lui firent admettre que l’alcool diminue la quantité d’acide carbonique et de vapeur d’eau dans les gaz expirés, ainsi que la quantité des matières fécales, et restreint la sécrétion des urines en diminuant la proportion des éléments qui y sont contenus (urée, acide urique, chlorure, etc.). Il vit dans l’alcool une substance qui « augmentait le poids du corps en retardant la métamorphose des anciens tissus, en favorisant la formation des nouveaux, et en limitant la destruction des matières grasses » .

De leur côté, Lallemand, Perrin et Duroy (3), tout en ne répugnant pas à voir dans l’alcool un aliment d'épargne, considèrent pourtant le ralentissement imprimé par cette substance au mouvement de désassimilation , comme ayant nécessairement ses limites dans la diminution

(1) Bocker (W.), Bcilraege zur Ueilkunde, insbesondere zur Kran kheits genus miltel und Arzneivirkungs-Lchrc. ln-8°, 1849 (analysé in Archives de médecine, 1849).

(2) Hammond, Tlic 'physiologie al cffects of alcohol and tobacco upon the stomaco syslcm, in the American Journal of llie medical sciences

(3) Du rôle de l'alcool cl des anesthésiques, etc., p. 213.

qu’éprouve l’acide carbonique; limites assez étroites, puisque, d’après leurs expériences, cette diminution d’acide carbonique n’aurait lieu que pendant deux heures, après l’ingestion des boissons alcooliques.

Ils pensent, de plus, que si l’alcool exerce réellement une influence modératrice sur la désassimilation, il ne le fait que par sa présence, et non en fournissant par sa décomposition des éléments sur lesquels se fixe l’oxygène de préférence aux substances hydro-carbonées du sang, épargnées temporairement.

Dans une étude postérieure à la précédente (1), M. Perrin reconnaît que l’alcool exerce sur l’économie une sorte d’action de présence ou catalytique, en vertu de laquelle il y a diminution dans la quantité d’acide carbonique exhalé par les poumons, ce qui indique un ralentissement dans l’activité de l’oxydation intravasculaire, et, par suite, dans la production de la chaleur animale.

Quant à la diminution d’urée constatée à la suite de l’ingestion d’alcool par Bocker et E. Smith, M. Perrin ne l’observe pas; au contraire, dans dix expériences comparatives, où le dosage fut pratiqué sur les urines de 24 heures, avec le nitrite de mercure par le procédé de Millon, il signale plutôt une légère augmentation d’urée et la rapporte, non à une modification de composition des urines mais tout simplement à l’augmentation de leur quantité. L’alcool serait donc sans action sur la désassimilation des principes protéiques et agirait uniquement en impressionnant les nerfs des reins et en excitant la sécrétion urinaire.

Malgré ces résultats et tenant compte principalement de la diminution d’acide carbonique constatée à la suite de fingestion de boissons spiritueuses, M. Perrin admet que l’alcool soutient l’organisme, non en le nourrissant, mais en l’empêchant de se dénourrir et qu’il concourt à la nutrition, non en augmentant les recettes mais en diminuant les dépenses.

(1) M. Perrin, Du rôle des boissons alcooliques à petites doses dans la nutrition, mémoire cité.

6(3 DE l’action physiologique

Les résultats si contradictoires qu'a obtenus M. Perrin, quand on les compare aux faits qui ont été relevés par Bocker et E. Smith, s’expliquent tout naturellement, croyons-nous, si l’on tient compte de la nature différente des boissons soumises à l’expérimentation par ces divers auteurs.

Au lieu d’employer l’alcool ou l’eau-de-vie à faible dose et diluée, M. Perrin a expérimenté sur des liqueurs complexes (vins rouges, vins blancs, bière), douées de propriétés toniques et reconstituantes, et dans lesquelles l’analyse chimique révèle, comme on le sait, la présence de substances plus ou moins riches en azote. Avec de telles boissons, l’augmentation de la richesse des urines en urée est bien naturelle ; elle se produit là comme après l’ingestion de toute substance chargée de principes plastiques et de matières azotées.

Nous avons pensé à priori que les résultats devaient être tout différents, si au lieu d’expérimenter sur les boissons spiritueuses, on employait l’alcool plus ou moins dilué. C’est sur cette substance ou sur l’eau-de-vie, qu'ont porté uniquement nos expériences.

Page 1