XVII. Action de l'alcool sur les urines
Le procédé que nous avons employé pour l’examen des urines est celui qui a été indiqué par le Dr Byasson (1); voici en quoi il consiste :
Dosage de l'urée. — Le procédé de Byasson pour doser l’urée est celui de Liebig modifié ; il repose sur ce fait, que l’urée forme, en présence d’une solution d’azotate de mercure, un précipité blanc, amorphe, légèrement caséeux, ainsi constitué :
AZ2 01 24Hg0.
1 gramme de ce corps renferme 0 gr. 878 d’oxyde de mercure et 0 gr. 122 d’urée, nombres qui sont à peu près dans le rapport de 7 à 1.
(1) H. Byasson, Essai sur la relation qui existe à l’état physiolo-
gique entre V activité cérébrale et la composition des urines. Paris, 1868.
de l'alcool. 67
Partant de cette formule, on emploie une solution de nitrate de mercure, titrée de façon que 1 centimètre cube précipite 0 gr. 005 d’urée.
Voici le procédé opératoire :
On mesure 50 centimètres cubes d’urine, on y ajoute 25 centimètres cubes d’eau de baryte, et on agite. Il se forme un précipité blanc composé principalement d’urate, de phosphate et de sulfate de baryte. On filtre au bout de quelques minutes.
On verse dans un vase à précipité 15 centimètres cubes de l'urine ainsi filtrée; on y laisse tomber goutte à goutte la liqueur mercurielle, à l’aide d’une burette graduée ; elle détermine, comme nous l’avons dit, un précipité blanc. Mais, comme la solution devient acide (parce qu’une certaine quantité d’acide azotique se trouve libre par la combinaison de l’oxyde de mercure avec l’urée), on la neutralise de temps en temps avec une solution de potasse.
. On reconnaît qu’il ne reste plus d’urée dans l’urine, quand apparaît, au-dessus du précipité blanc, un précipité jaune formé par l’oxyde de mercure hydraté.
Il suffit, la lecture faite sur la burette, d’un calcul trèssimple pour déterminer la quantité d’urée éliminée, puisque chaque centimètre cube de la liqueur titrée précipite 0 gr. 005 de cette substance.
On n’oubliera pas qu’on a opéré sur un liquide mélangé avec l’eau de baryte dans la proportion d’un tiers.
Dosage de l'acide urique. — « Pour doser l’acide urique qui existe dans l’urine, il faut opérer sur une quantité minimum de 200 centimètres cubes, qu’on mélange avec le quart environ d’acide chlorhydrique. Ce liquide est abandonné pendant trois ou quatre jours dans une éprouvette bien propre, à verre poli, et qu’on peut enduire intérieurement d’une couche imperceptible de paraffine ou de cire blanche. On voit apparaître sur les parois, et principalement au fond, un dépôt brun-rougeâtre qui est tout entier formé d’acide urique cristallisé, souillé par un peu de matière colorante, modifiée elle-même par l’acide chlorhydrique.
« Au bout du temps indiqué, la précipitation est com-
t;H DE l’action PHYSIOLOGIQUE
plète; on décante avec soin; et comme les cristaux d’acide urique sont relativement volumineux, ils se déposent rapidement. On les transvase dans une petite capsule ou sur un verre de montre, et, après dessiccation, on pèse (1). »
Dosage des substances solides. — Nous nous sommes contenté de doser les substances solides en totalité, sans chercher à déterminer leur proportion entre elles.
Pour cela, nous évaporions 500 centimètres cubes d’urine dans une capsule en porcelaine, au moyen d’une petite lampe à alcool dont la flamme était réglée de manière à ne pas produire l’ébullition. Le liquide, réduit en consistance sirupeuse, était décanté dans une capsule de dimension moindre où l’évaporation s'achevait. Après cette dessiccation (qui doit être faite sans jamais dépasser 100 degrés), on pesait le résidu, et on avait ainsi le poids total des matières solides de l’urine.
Nous avons expérimenté sur nous-mème; mais, avant de commencer nos expériences, nous avons du procéder à l’examen de nos urines à l’état physiologique. Cet examen a été fait plusieurs jours de suite; les résultats de ces analyses quotidiennes ont présenté entre eux des différences insignifiantes, comme on peut le voir dans le tableau suivant :
JOURS
Quantité
il’uriue
en
centimètres
cubes.
Urée.
Acide urique.
Substances
solides.
5 juin 1869
6 idem
7 idem
8 idem
il idem
Moyenne par jour. . .
Pendant tout le temps qu’ont duré nos expériences, nous nous sommes soumis, autant que possible, à la même
(1) H. Byasson, loc , cil., p. 23.
de l’alcool. 69
alimentation, aux mêmes occupations, au même régime. Nous avons vu survenir les changements suivants dans nos urines, sous l’influence de l’ingestion d’alcool (environ 100 grammes d’eau-de-\ie de Cognac, mélangée avec une certaine quantité d’eau, et prise entre les deux repas par petites doses) :
JOURS
Quantité
en
centimètres
cubes.
Urée.
Acide uriijue.
Substances
solides
1 1 juin
22 idem
24 idem
26 idem
Urines recueillies le 18, 1 h.
après un dîner copieux et riche en spiritueux (vins de Bordeaux, de Champagne, liqueur» diverses, cognac).
En comparant les deux tableaux précédents, on voit que sous l’influence de l’ingestion de doses modérées d’eau-devie, les urines augmentent de quantité; fait qui concorde avec les expériences de Maurice Perrin, et que nous attribuons, avec ce savant observateur, à l’excitation déterminée dans la glande rénale par le passage de l’alcool en nature. Donc, à l’état physiologique, l’alcool favorise la diurèse.
De plus, cette ingestion détermine la diminution de l’urée, de l’acide urique et des principes solides contenus dans les urines.
Cette dernière conclusion est très-imposante : l’alcool ralentit l'impulsion par l’urine des produits encore utiles à la vie, de même qu’il restreint l’élimination de l’acide carbonique par les poumons.
A ce double titre, il doit prendre place parmi les aliments d’épargne ou antidépéditeurs.
XVI 11. — Explication du double rôle de T alcool comme dynamophore et antidéperditeur.
§ l. Dans l’étude que nous avons faite à propos de l’ac-
70 de l’action physiologique
tion de l’alcool sur le système nerveux, nous avons vu que cet agent constitue, à petites doses, un excitant de l’appareil cérébro-spinal et que son influence se traduit alors par une activité plus considérable dans les fonctions de la vie de relation.
C’est à cette action que nous rapporterons plus tard et en grande partie l’excitation à la veille et au travail, que détermine habituellement l’ingestion des boissons spiritueuses.
Une seconde propriété aussi importante que la première, et qui nous a été révélée dans l’alcool, c’est l’influence de cette boisson sur la nutrition, influence qui consiste dans un ralentissement delà désassimilation, comme l’indiquent la diminution notable des déperditions organiques et l’abaissement de la chaleur animale, constatées dans nos expériences.
L’alcool est donc à la fois un aliment dynamophore et antidéperditeur; il agit donc en même temps comme excitant des fonctions animales et comme dépresseur des fonctions végétatives.
Reste à expliquer ce double rôle, qui semble étrange au premier abord, mais dont on se rend compte facilement, quand on observe avec attention :
1° Le mode de fonctionnement habituel au système nerveux;
2° L’ensemble et la succession des effets que les agents appelés excitants déterminent dans les diverses parties de ce système.
§ 2. On sait que le grand régulateur de la force dans l’économie, est le système nerveux, qui préside en même temps aux fonctions de la vie végétative ou organiques , et aux fonctions de la vie de relation ou animales. A ces deux ordres de fonctions correspondent deux appareils distincts : l’appareil sympathique, sous la dépendance duquel s’exercent les premières, et l’appareil cérébro-spinal, qui préside aux secondes.
Il y a indépendance ou plutôt antagonisme entre eux, de telle sorte que l’activité de l’un se montre pour ainsi dire
en raison inverse de celle de l’autre; et c’est un fait bien connu en physiologie, que plus les fonctions cérébrospinales s’exercent avec vivacité et avec énergie , plus les fonctions végétatives languissent et paraissent engourdies. Chez le nouveau-né, où le développement de l’organisme nécessite une activité si considérable de la nutrition et de l’assimilation, le système cérébro-spinal reste pendant plusieurs mois dans un état de torpeur qui contraste avec la rapidité et l’énergie des actes de la vie végétative. Chez l’homme adulte, au contraire, alors que la croissance est arrêtée, qu’il se produit une sorte d’équilibre trophique, et que les recettes restent proportionnelles aux dépenses, c’est l’époque où les facultés intellectuelles, sensitives et motrices se manifestent avec le plus d’éclat et dominent toute la scène biologique.
Ces faits, qui résultent de l’observation simple, s’expliquent naturellement quand on considère l’agencement et le fonctionnement des divers filets nerveux qui président à l’activité des fonctions végétatives.
§ 3. On sait, en effet, qu’il existe deux espèces de nerfs moteurs, les uns destinés à resserrer, les autres à dilater les vaisseaux. « Les premiers, dit Cl. Bernard (1), seraient les nerfs vaso-moteurs émanés du grand sympathique; les seconds seraient des nerfs de tissus, émanés de l’axe cérébrorachidien et qui vont se rendre aux divers parenchymes de l’économie. » Nous n’avons point à discuter ici pour savoir si ces derniers nerfs, que certains physiologistes (ScliifT, Duchenne de Boulogne), considèrent comme des nerfs trophiques, interviennent directement dans la nutrition, en déterminant dans chaque élément organique une activité plus grande des combustions ou des échanges, ou bien s’ils agissent simplement sur la circulation, en qualité de vasomoteurs dilatateurs.
Il est un fait certain, c’est que tandis que la section du grand sympathique détermine dans les organes et dans les
(I) Cl. Bernard , Leçons de pathologie expérimentale. Paris, 1872, p. 257 et suiv.
72 de l’action physiologique
tissus la dilatation du réseau vasculaire ( congestion passive), l’élévation de la température, une activité plus grande de la nutrition, l'excitation de cet appareil nerveux est suivie de phénomènes inverses (constriction des vaisseaux, refroidissement, diminution de la nutrition), faits qui ressortent pleinement des récentes expériences de Legros et d’Onimus(l). On sait en effet que ces savants observateurs ont constaté, à la suite de l’électrisation du grand sympathique par les courants induits ou interrompus, chez l’homme et chez les animaux, une diminution évidente du calibre des artérioles, un abaissement de quelques degrés de la température organique et une élimination moindre d’urée par l’appareil rénal.
Du reste, ces phénomènes ne s'observent pas seulement quand l’excitant est appliqué directement sur les filets ner- • veux eux-mêmes, mais encore sur la moelle épinière, d’où ils émanent et dont ils dépendent tous, aussi bien les vasomoteurs sympathiques que les vaso-moteurs céphalo-rachidiens (Cl. Bernard).
Ainsi, quand on applique à la moelle épinière un agent connu, sous le nom d’excitant, l’influence de celui-ci ne doit pas seulement se traduire par une activité plus grande de l’appareil sensitivo-moteur (sensations douloureuses, spasmes, contractions musculaires); elle doit s’étendre de plus à l’appareil nerveux vaso-moteur, et par son intermédiaire aux grandes fonctions organiques, à la circulation, à la calorification et à la nutrition.
§ 4. C’est ce qui arrive pour l’alcool. Ingéré à faibles doses, il manifeste son action dans l’économie par un ensemble de phénomènes appréciables surtout à la surface des téguments : rougeur, éxagération de la circulation dans le réseau vasculaire {congestion active), élévation de la température, activité de la nutrition ; phénomènes que nous pouvons rapporter à l’excitation rapide et instantanée des filets vaso-moteurs rachidiens, plus impressionnables que les filets sympathiques. Administré à des doses suiïi-
(l)E.Onimus et Ch. Legros, Traite d'électricité médicale. Paris, 1872.
samment fortes ou prolongées, il détermine des phénomènes inverses : constriction des vaisseaux, anémie, refroidissement, ralentissement des combustions et des transformations organiques; faits qui résultent de l’excitation plus tardive, mais prépondérante, des vaso-moteurs sympathiques (1).
Tel est le mode d’action des boissons excitantes du système cérébro-spinal (café, thé, coca, maté), qui, comme nous l’avons démontré dans notre travail sur les aliments d’épargne ou antidéperditeurs, constituent des agents dépresseurs des fonctions de la vie végétative.
Tel est sans aucun doute le mode d’action de tous les agents qualifiés de stimulants ou d 'excitants, et dont l’influence se manifeste dans Téconomie par de l’excitation ou par de la dépression, suivant que l’on considère le genre de fonctions, soit animales, soit organiques, qu’ils doivent impressionner.