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XIX. Influence de l alcool sur la formation de la graisse

§ 1er. La formation de la graisse dans l’économie avait été envisagée depuis longtemps comme le résultat d’un re-

(1) On voit que nous admettons deux ordres de nerfs vaso-moteurs, des nerfs dilatateurs ou cérébro-spinaux, et des nerfs constricteurs ou sympathiques (Schiff, Cl. Bernard, Duchenne). Il est vrai que l’existence des premiers est mise en doute par certains physiologistes ; mais les raisons que ces derniers invoquent pour rendre compte des modifications qui surviennent dans la circulation et dans la nutrition, ,ious l’influence du galvanisme, peuvent être parfaitement conciliables avec l’explication que nous donnons en ce moment, concernant I action de l’alcool sur la nutrition.

En effet, si l’on admet avec Onimus et Legros (foc. cit., p. 72), que l’excitai ion faible du grand sympathique détermine dans les artères des contractions locales et vermiculaires , qui favorisent le cours du sang et produisent l’hypérémie, tandis qu’une excitation vive et durable de ce même nerf est suivie de contraction spasmodique du système vasculaire et par suite d’anémie et de réfro.'dissement de l’organisme, on pourra facilement expliquer les phénomènes opposés que produit l’ingestion d’alcool à doses faibles et à doses fortes ou prolongées, par une excitation plus ou moins vive ou plus ou moins prolongée des filets nerveux sympathiques ou dilatateurs.

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pos exagéré et d’une alimentation excessive, quand Liebig, voulant expliquer ce fait, étudia le mode d’action de chaque substance nutritive dans l’engraissement et le rôle de l’oxygène, au point de vue de la disparition des corps gras dans l’économie. Considérant ce dernier gaz comme l’agent de combustion de la graisse, ainsi que de tous les éléments organiques, il rattacha l’engraissement ou la stéatose à deux causes principales : 1° à la richesse de l’alimentation; 2° à la diminution de l’oxygène contenu dans le sang.

Après Liebig, Boussingault, envisageant les substances hydrocarbonées comme spécialement propres à l’engraissement, s’attacha à déterminer l’influence des aliments respiratoires en général, et de l’alcool en particulier , sur la production et la conservation de la graisse dans l’économie.

Plus tard , Dumas démontra la transformation facile de l’alcool en divers acides gras, et, par suite, en graisse.

Bouchardat, de son côté , fit jouer un autre rôle aux alcooliques , en les considérant comme détournant, à leur profit, l’oxygène du sang, et diminuant d’autant la proportion de ce gaz , qui agit sur les éléments gras tenus en réserve dans l’organisme et en détermine la combustion et la disparition.

Pourtant Lallemand et Perrin, refusant à l’alcool le rôle distingué que , d’après les auteurs précédents, il occupe comme aliment respiratoire, attribuent uniquement à l’oisiveté et à la bonne chair l’embonpoint si habituel et si caractéristique chez les buveurs.

11 est un fait certain , démontré par leurs propres expériences et qu’eux-mêmes ont été les premiers à mettre en lumière, c’est que l’ingestion d’une forte dose d’alcool suffit pour déterminer dans le sang la production d’une grande quantité de gouttelettes de graisse. Nous ne voyons pas pourquoi , du moment qu’ils attribuent cette piarrhémie (Magnus Hüs) à l’influence de l’alcool lui-même , on n’y rattacherait pas également l’apparition des éléments graisseux , qui se développent dans la plupart des organes et infiltrent les principaux tissus à la suite de l’ingestion fréquente et prolongée de spiritueux.

Il est évident que les deux effets dépendent, de la même

cause, à savoir, de l’action de l’alcool sur les éléments organiques.

Du reste, cette formation de graisse, sous l’influence d’une substance étrangère à l’économie, n’a rien qui doive nous étonner dans le cas actuel.

On sait que dans l’empoisonnement par certaines substances, par le phosphore, par exemple, on a constaté l’état graisseux du sang, et, dans quelques cas, la stéatose dans les principaux viscères.

On connaît, de plus, l’influence de l’acide arsénieux sur le développement de la graisse dans l’organisme , et l’obésité qui se remarque au bout d’un certain temps chez les individus qui font usage de cette substance.

Enfin, comme nous l’avons vu, Lallemand et Perrin ont constaté, à plusieurs.reprises, dans leurs recherches expérimentales, la présence de globules graisseux, en grande quantité, à la surface du sang extrait des vaisseaux pendant la vie ou observé après la mort chez les animaux soumis aux inhalations d’éther ou de chloroforme.

Il est naturel d’admettre, sans pouvoir encore se l’expliquer, la production de la graisse sous l’influence de l’alcool, aussi bien que par le phosphore , Y arsenic, Y éther, le chloroforme. Nous croyons qu’on doit rapporter à la piarrhémie, comme l’ont fait Magnus Hüss, Wagner et Schultz, les dépôts plus ou moins considérables de graisse que l’abus des spiritueux détermine àla longue dans les tissus organiques.

§ 2. Nous n’avons pas à tracer ici les lésions organiques qui résultent de ces abus, car nous n’avons pas à faire l’étude de Y alcoolisme chronique. Ce serait introduire des considérations pathologiques dans une étude faite essentiellement au point de vue de la physiologie et de la thérapeutique.

Nous nous contenterons donc simplement de mentionner qu’après l’ingestion d’une simple dose d’alcool, une grande quantité de globules de graisse peuvent apparaître dans le sang; que si l’ingestion d’alcool se renouvelle fréquemment, au bout d’un certain temps, cette graisse, en excès dans le sang, peut envahir les divers organes baignés

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par le liquide sanguin , et infiltrer leurs principaux éléments; c’est, ce qui a été observé pour le foie (Magnus IIüss (1), Frerichs (2), Thomeuf (3), etc.), pour les reins (Lancereaux) (4), pour le tissu musculaire du cœur et pour les muscles eux-mêmes (Magnus IIüss) (5), pour les parois vasculaires (Carpenter) (6). Il en serait de même pour le cerveau, si l’on tient compte des observations récentes de P. Roudanouski (7), qui, ayant examiné la substance nerveuse chez des animaux soumis à l’action de divers poisons, reconnut sous l’influence du chloroforme, de l’opium et de l’alcool, une modification de la myéline « qui au lieu de prendre la forme amorphe grenue, prend l’aspect de petits corps brillants. » Ajoutons que l’expérimentation a fourni des résultats tout à fait conformes aux faits cliniques. En effet, Magnus Hüss et Dalhstrom ayant donné à trois chiens, pendant huit mois, 180 grammes d’eau-de-vie de pommes de terre à h degrés, constatèrent à l’autopsie de ces animaux une infiltration graisseuse de leurs principaux viscères.

Evidemment ces expériences méritent d’être prises en considération, malgré le peu d’importance que leur attachent L. Lallemand et Perrin, qui les mentionnent dans leur mémoire (8); car on ne peut attribuer, comme l’ont fait ces auteurs, cet embonpoint au repos absolu que les chiens ont conservé pendant une partie de la durée des expériences : comment, en effet, si l’on n’accorde pas une influence quelconque à l’alcool, peut-on expliquer cette infiltration graisseuse généralisée chez des animaux qui, pendant les cinq ou six derniers mois , ont montré continuellement de la perte de l’appétit, du dégoût pour les aliments, et se sont, pour ainsi dire, abstenus de toute espèce de nourriture?

(1) Loco citnto.

(2) Frerichs, Traité des maladies du foie.

(3) Essai clinique sur l’alcoolisme, thèse. Paris, 1859.

(4) Dictionnaire encyclopédique des sciences médicales, t.2, art. Alcoolisme.

(5) Loco citato.

(6) On the use and abuse of alcoholic liquors. London, 1850.

(7) Comptes rendus de V Académie des sciences, t. 59, p. 1009.

(8) Du rôle de l'alcool, etc., p. 193 et suiv.

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Combien il y a loin de cette obésité remarquable qu’ils ont présentée, à cette maigreur caractéristique qui accompagne forcément l’autophagisme, et que Chossat (1) a constatée tant de fois chez les animaux qu’il soumettait à l'inanition !

§ 3. Et maintenant, comment expliquer cette influence remarquable de l’alcool sur le développement de la graisse? Nous croyons, suivant les recherches des chimistes que nous avons mentionnées plus haut, qu’une certaine quantité d’alcool (celle qui disparaît dans l’économie sans doute) peut se transformer en graisse soit directement, soit après des altérations intermédiaires que les travaux de la chimie organique nous permettent d’entrevoir et même de comprendre, sinon de démontrer complètement aujourd’hui.

L’alcool partage cette propriété avec l’amidon et le sucre, dont la transformation graisseuse ne fait plus de doute maintenant, grâce aux habiles recherches de Dumas et de Boussingault (2).

.Mais, à côté de ces phénomènes essentiellement chimiques, par lesquels l’alcool devient une cause de production des corps gras, nous croyons qu’il faut rapporter en même temps et en grande partie à l’action physiologique de cette substance la dégénérescence graisseuse qui envahit les divers organes, comme on le constate dans l’alcoolisme chronique.

En effet , nous avons vu que l’alcool se comporte vis-àvis de l’économie à titre d’antidéperditeur , et que, comme tel, il enraye les oxydations organiques et les fonctions vitales. Si cette action de l’alcool est énergique ou prolongée, on conçoit que* dans les éléments cellulaires soumis à cette sorte de serre-frein physiologique, se manifestent les altérations dont nous les voyons habituellement atteints toutes les fois que ces éléments ne fonctionnent pas suffisamment ou qu’ils éprouvent un arrêt complet dans leur fonctionnement.

I) Chossat, Recherches expérimentales sur l’inanition, 1843. (ï2) Comptes rendus de l'Académie des sciences, l. 20, p. 1728.

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Or, parmi ces altérations , la plus commune et la mieux démontrée est la dégénérescence graisseuse qui accompagne presque toujours la nécrobiose des éléments physiologiques, dont la vitalité est compromise, et des éléments morbides en voie de destruction moléculaire (Virchow).

Il n’est donc pas étonnant que l’alcool, cette substance antidénutritive par excellence, produise cette dégénérescence, et que l’obésité consécutive à l’abus des spiritueux soit en grande partie une conséquence de l’action enrayante et antivitale , pour ainsi dire, de l’alcool sur les cellules qui composent les tissus de l’organisme.

Nous insistons à dessein sur ces faits , parce qu’ils en valent la peine ; l’explication que nous en donnons est nouvelle; elle tend à faire envisager la stéatose comme conséquence ultime et nécessaire de l’action des substances antidé nutritives sur l’économie.

Il ne faudrait pas croire, cependant, que cette explication fût fondée simplement sur ces quelques considérations théoriques ; elle tire sa principale valeur, selon nous, de plusieurs faits cliniques dont nous avons été à même de vérifier quelques-uns. Les résultats de nos propres observations ont été complètement conformes à nos idées.

A l’époque où nous étions interne dans le service de notre cher maître, le professeur Hirtz, à Strasbourg, nous avons eu l’occasion d’étudier l’action de l’acide arsénieux sur l’organisme sain et sur l’organisme malade. Nous avons plusieurs fois constaté l'obésité qui s’est manifestée chez les convalescents, chez les malades, et même chez les phthisiques, sous l’influence de ce médicament.

Nous avons été curieux d’étudier la façon dont il se comporte à l’égard des urines , et de déterminer si réellement c’est un antidénutritif, comme quelques auteurs l’ont prétendu. Plusieurs analyses d’urines nous ayant indiqué une diminution notable d’urée , d’acide urique et de matières solides, éliminées en vingt-quatre heures par les voies rénales, sous l’influence de l’arsenic, nous n’avons pas hésité à attribuer à son rôle d’antidéperditeur le pouvoir reconstituant et tonique de ce médicament, et surtout son influence remarquable sur l’engraissement.

Nous avons même constaté que le développement de la graisse chez les sujets soumis à nos expériences était en rapport avec la diminution des principes urinaires. En effet . en tenant compte de cette diminution pendant un mois , et en pesant le malade au début et à la fin de cette période, pendant laquelle il était soumis à l’usage de l’acide arsénieux, on trouvait que les deux nombres représentant, l’un la diminution des pertes par les urines, l’autre l’augmentation éprouvée par le poids du corps, étaient sensiblement égaux.

Nous nous repentons de n’avoir pas fait, à cette époque, les mêmes recherches en employant chez quelques-uns de nos malades la médication alcoolique au lieu de la médication arsenicale ; mais, grâce aux expériences que nous avons faites récemment sur nous-même pour démontrer le rôle antidéperditeur de l’alcool, nous ne doutons pas de l’identité des résultats thérapeutiques que nous aurions obtenus avec ces deux médications.

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