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III. — Pansement des plaies par l'alcool

§ 1 . Une des questions qui ont le plus préoccupé et passionné les chirurgiens est celle du pansement des plaies; on peut dire que, parmi les topiques nombreux qui ont tour à tour été introduits et préconisés dans la pratique chirurgicale, ceux même dont les propriétés ont été les plus exaltées à une certaine époque, bientôt critiqués et abandonnés, ont presque toujours dû leur mauvaise fortune à la constatation soit d’inconvénients, soit de dangers survenus à la suite de leur application.

Malgré les innombrables essais qui ont été faits par des praticiens consommés dans l’art de guérir, malgré les expérimentations continuelles auxquelles plusieurs se sont livrés dans les hôpitaux, sur l’homme, et dans les amphithéâtres, sur les animaux, il faut avouer que, parmi les topiques entassés dans nos appareils à pansements, les meilleurs sont encore loin de ces merveilleux baumes dont les poëtes anciens ont vanté les vertus surnaturelles, et qui, appliqués par les guerriers eux-mêmes sur leurs blessures, y produisaient, comme par enchantement, la cicatrisation rapide et complète.

Chaque topique a eu sa période de faveur et d’engouement, puis sa période de délaissement et d’abandon. Et l’on peut dire que jusqu’à nos jours, dans le pansement des plaies, comme dans d’autres pratiques, c’est la mode qui a prévalu.

Au XIV0 siècle, « il y avait cinq sectes principales en chirurgie relativement au traitement des plaies : les uns avec l’école de Salerne, dit Guy de Chauliac, traitent par 17mmkle , c’est-à-dire cataplasmes et émollients; les autres (ceux de Bologne) traitent par le sec : or, le type du sec , c’est le vin; d’autres, avec Guillaume de Salicet, traitent par

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l’huile et les corps gras; la quatrième secte est celle des gendarmes et chevaliers de l’ordre Teu tonique, qui se soignent avec conjurations, breuvages et feuilles de chou.

« La cinquième secte est celle des femmes et de plusieurs idiots, qui remettent les malades de toute maladie aux saints tout bonnement, se fondant sur cela : « Le Seigneur me l’a « donné, le Seigneur me l’ôtera quand il lui plaira; le nom « du Seigneur soit béni ! »

Il y a quelques années à peine, les corps gras et les émollients étaient employés au traitement des plaies, soit accidentelles, soit consécutives aux opérations chirurgicales. On les a accusés de rancir sous l’influence de la chaleur, et de tendre à la fermentation et à la pourriture. Aussi, leur règne commence à passer, et certains praticiens leur ont substitué l’eau froide. Quelques-uns préfèrent la glycérine; d’autres enfin, suivant l’exemple d’Arnauld de Villeneuve, de Guy de Chauliac, d’A. Paré, de Lapeyronie, de J.-L. Petit, de Ténon, de Larrey, etc., essaient de remettre en honneur le topique qui a fait merveille autrefois entre les mains de ces grands chirurgiens, aussi bien dans les hôpitaux que sur les champs de bataille : nous voulons parler de l’alcool.

C’est surtout à Batailhé et Guillet(l) que revient l’honneur d’avoir tiré ce liquide de l’oubli où il avait été plongé depuis la domination tyrannique des idées de l’école physiologique, qui voyait, dans les liquides conservateurs employés par les anciens, des irritants dangereux pour la cicatrisation naturelle des plaies.

Nous nommerons aussi Lestocquoy, Le Cœur (de Caen), Nélaton, Gaulejac (2), Chédevergne (3). Depuis la publication de leurs travaux, plusieurs mémoires ont été écrits sur cette matière; grâce à eux, nous considérons définitivement établi le rôle de l’alcool comme un des topiques les plus commodes et les plus utiles qui soient à la disposition du chirurgien pour le pansement des plaies.

(1) Batailhé et Guillet (Académie des sciences, 16 août 1859).

(2) Gaulejac, thèse de Paris, 1804.

(.J) Chédevergne, Bulletin de thérapeutique, 1864.

§ 2. Batailhé et Guillel (1) attribuèrent la mortalité plus considérable survenue dans ces derniers temps, après les opérations dans les hôpitaux, au mode de pansement des plaies qu’on y suit généralement aujourd’hui ; ils insistèrent sur le danger que présentent les émollients, qui rancissent sur les plaies et y déterminent une irritation et une suppuration de mauvaise nature. « Les anciens, disent-ils, l’avaient compris et n’employaient dans le traitement des blessures que des liquides avant tout conservateurs, le vin, Y alcool, les résineux , les balsamiques , etc., et ils s’en trouvaient bien. »

De plus, Batailhé fit remarquer que les accidents qui font aujourd’hui l’effroi des chirurgiens à la suite des grandes opérations, érysipèles, phlegmons diffus, résorption purulente, etc., étaient très-rares autrefois : quoique moins bien connues qu’à notre époque, ces complications n’étaient pas ignorées, et, quand elles survenaient, on les attribuait presque toujours à l’imperfection du pansement et à l’impéritie ou à la négligence du chirurgien.

Batailhé, examinant ensuite les bons effets de l’alcool tels qu’il les a souvent constatés lui-même, tire de ses observations les conclusions suivantes :

« Les alcooliques favorisent la réunion immédiate; ils préviennent les phlegmons diffus, l’inflammation des gaines synoviales, l’infection purulente, les phlébites, les angioleucites suppurées. Ils doivent être employés dans le traitement des plaies récentes et des plaies d’opérations, où il faut renoncer à l’usage des corps gras et des cataplasmes. »

Suivant ces indications, Le Cœur (de Caen) (2) adopta dans sa pratique le pansement des plaies par l’alcool, et un habile chirurgien d’Arras, Lestocquoy, a introduit dans son service l’usage presque exclusif de ce topique, avec les succès les plus satisfaisants.

Après eux, Gaulejac et Chédevergne attribuèrent, comme

(1) Lococitato.

(2) Des pansements à L'aide de l'alcool et des teintures alcooliques, etc. Caen, 1864.

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avantages principaux, aux pansements par l’alcool, leur simplicité, leur propreté et l’absence d’odeur.

Quant à l’action de l’alcool sur le système nerveux, elle se bornerait à une excitation passagère.

§ 3. Nous ne croyons pas qu’aucun auteur ait étudié avec plus de talent l’action de l’alcool comme topique, que ne l’a fait E. Guérin dans son excellente thèse (1). Ce médecin distingué, qui a constaté, pendant plusieurs années, les bons effets des alcooliques dans le pansement des plaies, a fait précéder ses observations d’une série de considérations très-intéressantes sur l’emploi de l’alcool en chirurgie.

Nous ferons de nombreux emprunts à son travail ; il présente un exposé clair, précis et fidèle de l’état de la science sur un sujet qui a été l’objet de discussions si nombreuses et d’appréciations si diverses de la part des chirurgiens.

Avec E. Guérin, nous envisagerons l’alcool comme topique, à plusieurs points de vue :

1° Comme anesthésique général. — D’après Béhier (2), l’alcool peut être absorbé par la plaie et avoir une influence sur toute l’économie. Ce fait s’accorde avec les observations d’Orfila, qui a constaté l’absorption rapide de l’alcool à la suite de son injection dans le tissu cellulaire, et avec les expériences de Rayer qui, ayant injecté dans la cavité péritonéale d’un lapin 16 grammes d’alcool à 21°, détermina l’ivresse instantanée chez cet animal, puis la mort au bout de quelques heures (3).

L’alcool peut donc calmer cette espèce d’éréthisme nerveux qui accompagne les blessures et fait disparaître l’élément douleur. (E. Guérin.)

2° Comme anesthésique local , il agit dans le genre du chloroforme ; il produit comme lui, mais à un degré moindre, une sensation de brûlure ; au bout de peu de temps, la dou-

(I) E. Guérin, De l'emploi de l'alcool dans le traitement des blessures de guerre, thèse de Paris, 18G7.

\2) Dictionnaire encyclopédique des sciences médicales , t. 2, article Alcool (thérapeutique).

(3) Rayer, mémoire cité.

leur diminue, et la plaie devient alors complètement insensible.

3° Comme hémostatique , vanté par Schrock, Lanzoni, Delius, il devrait être placé après le perchlorure de fer, d'après les expériences de Guérin. Celui-ci, ayant fait deux plaies semblables sur l’oreille d’un lapin, et ayant pansé l’une d’elles avec l’alcool, l’autre avec le perchlorure de fer, l’hémorrhagie s’arrêta plus facilement, il est vrai, avec le perchlorure, mais la cicatrisation de la plaie pansée avec l’alcool fut beaucoup plus rapide.

E. Guérin a vu souvent ce dernier liquide suffire pour arrêter les hémorrhagies en nappe, et le considère comme un bon hémostatique contre les piqûres de sangsues et les saignées.

Il est vrai que l’alcool possède, comme hémostatique, une double action physiologique : il diminue le calibre des capillaires et coagule le sang. Il est vrai aussi que Batailhé a eu des succès par sa méthode, qui consiste à laver les plaies avec l’alcool, à réunir avec des sutures enchevillées les parties profondes et par la suture entrecoupée les parties superficielles, et qu’il a constaté, dans plusieurs cas, la cessation immédiate de l’hémorrhagie et la réunion des parties en vingt-quatre heures.

Malgré ces faits, nous sommes loin d’attribuer à l’alcool la propriété antihémorrhagique que Guérin lui accorde ; tout en approuvant l’emploi que les anciens ont fait de ce liquide pour arrêter les hémorrhagies capillaires, parce qu’ils ne possédaient pas les hémostatiques puissants que nous avons aujourd’hui, nous croyons que l’alcool ne doit pas être employé souvent dans ce but.

4° Comme tonique astringent , l’alcool, appliqué sur une plaie récente, produit une astriction des tissus, les raffermit, diminue les interstices organiques, et empêche l’inflammation de se produire avec autant de rapidité.

Sur les plaies anciennes, il modifie les surfaces plus ou moins blafardes, réprime les exubérances fongueuses, atrophie les parties végétantes, s’oppose à la fétidité des ulcères et empêche toute fermentation putride.

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IL agit avantageusement sur les plaies affectées de pourriture d’hôpital : Lestocquoy a toujours vu, sous l’influence des pansements à l’alcool, « les plaies rester belles ou s’embellir » .

5° Comme excitant, il combat avantageusement la stupeur générale, la sidération nerveuse qui accompagne les blessures graves, les grands délabrements produits par les projectiles de guerre. (E. Guérin, Le Cœur.)

6° Enfin, comme cicatrisant , l’alcool augmente l’exsudation de la lymphe plastique, coagule celle-ci et forme un vernis léger sur la surface de la plaie. D’après E. Guérin, l’albumine, en se coagulant sous l’influence de l’alcool, emprisonnerait le sérum et ne subirait aucune altération. Aussi s’organiserait-elle facilement. « Nous avons obtenu, dit-il, toujours la réunion immédiate dans les vingt-quatre heures. Nous ne comptons pas un seul insuccès. Allant plus loin, nous avons fait des amputations, des désarticulations ; le plus souvent nous avons obtenu la réunion immédiate ; en core dans ces cas il n’y a jamais eu de suppuration (1). »

§ Zi. Restait une question importante à résoudre, c’était de déterminer l’action de l’alcool sur le pus; pour cela, E. Guérin a fait les expériences suivantes :

Du pus provenant d’un abcès par congestion, et qui répandait au bout de douze heures une odeur fétide pouvant faire soupçonner le début d’une fermentation putride, se coagula et perdit son odeur sous l’influence de l’alcool.

Du pus provenant du même abcès, et traité aussitôt par ce liquide, se coagula immédiatement; au bout de quinze jours il ne répandait aucune odeur et ne présentait aucun signe d’altération (2).

E. Guérin explique ainsi celte action remarquable :

« Le pus est rendu fétide par la destruction des substances coagulables (albumine) qu’il contient; ces substances détruites, surviennent des phénomènes de double décomposition entre les sels d’origine minérale qui, unis aux sub-

(1) Loc. cit., p. 21.

^2) Loc. cit ., p. 23.

A LA ’IUliKAl'KUTIyUK. 113

stances organiques coagulables, ne pouvaient réagir les uns sur les autres, en raison du pouvoir qu’ont ces substances de les retenir et de les fixer par combinaison chimique (Kobin).

« Que cette altération des substances coagulables soit produite par des ferments organisés du genre vibrion (Pasteur) ou par l’action des gaz en dissolution dans le sang, il en résulte toujours production d’ammoniaque, d’acide carbonique, décomposition des sulfates et des sulfures, qui, à leur tour, décomposés par les acides, forment du sulfhydrate et du carbonate d’ammoniaque, peut-être de l’hydrogène phosphore et des corps gras Volatils ; puis altération secondaire des leucocythes et quelquefois leur destruction.

« L’alcool, en coagulant l’albumine, en fixant l’eau et les sels exhalés, retarde indéfiniment cette altération, et prévient ainsi tous les accidents qui peuvent résulter de l’altération du pus à la surlace de la plaie. »

Cette explication, comme on le voit, est fondée sur la théorie par laquelle Robin explique les phénomènes intimes de la suppuration, et l’on sait que cette théorie est encore bien imparfaite, car la chimie organique, aussi bien que l’histologie, est encore loin d’avoir nettement déterminé les réactions intimes et les transformations moléculaires qui se passent dans l’élément organique qui suppure ou qui se détruit.

Cependant elle nous semble rationnelle, et nous l’acceptons faute de mieux.

§ 5. Quelle que soit, du reste, l’action intime que l’alcool exerce sur la surface d’une plaie, l’observation grossière nous indique, et la clinique confirme les phénomènes suivants, que présente tout pansement avec ce liquide, et qui diffèrent suivant qu’il est concentré ou dilué.

a) Concentré, il produit une douleur vive, forme une membrane mince, ténue, qui recouvre les couches transparentes formées par la lymphe plastique, met la plaie à l’abri du contact de l’air par cette sorte de vernis qu’il forme à sa surface, et s’accompagne de peu ou point de suppuration.

Il est coagulant et antiseptique.

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On doit l’employer, à ce titre : contre les plaies récentes dont on veut prévenir la suppuration et obtenir la réunion immédiate ; contre les plaies anciennes qui suppurent beaucoup, et contre certains ulcères fongueux, blafards, qui cicatrisent difficilement.

C’est également concentré que l’alcool a donné tant de succès contre les divers accidents des plaies : inflammation, érysipèle, pourriture d’hôpital, infection purulente, etc., (Nélaton, Le Cœur, Lestocquoy, Gaulejac, Chédevergne.etc.) succès qui doivent être attribués au peu de suppuration des plaies, à la coagulation du pus, à la désinfection qu'il produit.

b) L’alcool dilué, par exemple l’alcool à 21°, coupé d’un cinquième d’eau, tel que l’a employé E. Guérin, détermine un simple picotement qui n’a lieu qu’à la première application et disparaît au bout de deux ou trois minutes. La seconde application est insensible.

Sur une plaie récente, il en modifie avantageusement la surface, il la rend souple et rosée, excite la production et le développement des bourgeons charnus, active la cicatrisation, mais beaucoup moins que l’alcool concentré. Le plus souvent, la cicatrisation n’est pas immédiate ; quand la plaie doit suppurer, on voit quelques gouttes de pus se former sur des points très-isolés de sa surface, et la réunion de parties divisées a lieu au bout de quelque lemps.

L’alcool dilué est principalement excitant.

A ce titre, ou l’emploie encore avec succès contre certaines plaies de mauvaise nature qui restent indolentes, ne se modifient ni en bien ni en mal, et marchent à la cicatrisation avec une lenteur désespérante; on l’utilise en lotions sur les ulcères atoniques, pour lesquels l’alcool concentré aurait une action malfaisante, en rendant leur surface livide; on s’en sert encore avec avantage pour nettoyer les anfractuosités des plaies et modifier les trajets fistuleux.

Disons, en terminant, que tous les auteurs s’accordent pour signaler l’absence de fièvre traumatique à la suite des pansements à l’alcool, et que quelques-uns ont insisté sur leur innocuité parfaite en présence d’organes délicats, nerfs, veines, artères, etc.

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