IV. — Usages de h alcool à l'intérieur
§ 1. L’alcool occupait autrefois en thérapeutique un rôle beaucoup plus important que celui que nous lui reconnaissons aujourd’hui.
« Depuis le temps, dit Béhier (1), où Arnauld de Villeneuve le présentait comme un moyen de remédier à beaucoup de maladies par son usage interne, il a été presque toujours administré à l’intérieur comme un médicament, et comme un médicament tonique. »
C’est surtout pendant le règne de la doctrine de Brown que les spiritueux furent en faveur; on sait quels étaient les principes formulés par l’illustre médecin anglais : «Brown, dit Trousseau (2), établit que toutes les parties de l’économie sont douéesd’une propriété particulière, d’une aptitude spéciale qu’on appelle X incitabilité. Toute maladie dépend pouf lui ou d’une diminution de l’incitabilité, effet d’une incitation excessive, ou d’un excès d’incitabilité, effet d’une incitation moindre. Ici, comme là, le résultat final est la débilité, et le rôle du médecin doit, dès lors, toujours se bornera relever les forces du malade, dans le premier cas par des agents stimulants assez faibles, dans le second à l’aide de moyens capables d’augmenter l’incitabilité. »
On comprend les indications nombreuses qu’une pareille doctrine attribuait à la médication alcoolique, et combien l’action excitante des spiritueux devait promettre de résultats heureux contre les divers états sous lesquels se présentait X asthénie.
Mais, quand Broussais, ne considérant que X irritabilité dans les tissus pris isolément, affirma «que les irritants sont les seules causes morbifiques», et qu’ils ont pour effet d’entretenir les maladies; quand, à l’inverse de ce que voulait Brown, « il indiqua la nécessité, pour ramener les parties dans leur état physiologique, de chercher à calmer, à
(1) Lcco citato , p. 598.
'(2) Trousseau, Clinique médicale de ï Hôtel-Dieu, 2° édition. Paris, 1805, t. 3, p. 465.
APPLICATIONS
éteindre cette irritation (l) », cause de tout état morbide, la médication alcoolique fut bannie comme dangereuse et comme incendiaire du traitement des maladies internes, et, pendant plusieurs années, fut complètement abandonnée.
Pourtant, quelques praticiens audacieux bravèrent les préceptes formulés par le fondateur de la médecine physiologique. C’est ainsi qu’on vit Laennec, Chomel et Franck employer les alcooliques dans la pneumonie des vieillards ; Petit et Pinel avaient, du reste, prescrit le vin dans les fièvres typhoïdes adynamiques.
Sauf ces rares exceptions, tous les auteurs, sous l’influence de la doctrine du 'Val-de-Grâce, étaient unanimes pour affirmer les inconvénients et les dangers dont les spiritueux pouvaient menacer l’organisme malade.
Nous ne citerons parmi eux que Pierron, qui, dans sa thèse soutenue en 1815, se montra l’adversaire déclaré de la médication alcoolique, et Lobstein (2), qui, dans un travail publié à Strasbourg, s’éleva contre l’emploi du vin dans quelques maladies où jusqu’alors il avait été considéré comme utile pour remplir certaines indications.
§ 2. Il était naturel que ce fût du pays où Brown avait publié ses idées que partît la réaction qui devait se faire en faveur de la médication alcoolique et s’étendre dans toute l’Europe. Ce fut un médecin anglais, Carmichaei Smith (3), qui, appelant l’attention sur l’utilité du vin etdu quinquina à toutes les périodes du typhus, démontra, le premier, les avantages incontestables de i’alcool.
Après lui, Alison, imbu de cette idée, que le type des maladies varie suivant les époques, attribua les succès des alcooliques, constatés par C. Smith, à ce que les affections présentaient le caractère asthénique au lieu du caractère sthénique qu’elles possédaient auparavant.
(1) Trousseau, loc. cit., p. 46G.
(2) Lobstein, Traité sur l’usage et les effets des vins dans les maladies dangereuses et mortelles. Strasbourg, 1817.
(3) C. Smith, Description of (lie jail distemper among the prisoners of Winchester in 1780. London, 1795.
11 insista sur la nécessité de changer de médication, et reconnut l’utilité du vin dans les affections typhoïdes.
11 fut suivi dans cette voie par Graves (1) et Stokes (2), qui, protestant contre la diète absolue généralement suivie dans une foule d’états morbides, appliquèrent la médication alcoolique dans le typhus, la fièvre typhoïde, les fièvres éruptives, le delirium tremens, la pneumonie typhoïde, etc.
Enfin R. B. Todd (3), affirmant hautement les avantages de l’alcool dans les plilegmasies et les pyrexies en général, applique ce médicament sur une vaste échelle, formule les règles qui doivent présider à son emploi, précise ses principales indications, exalte ses heureux effets, et lui assigne dans la thérapeutique le rang qu’il n’aurait jamais dû perdre.
Les préceptes formulés par le hardi promoteur sont trop importants pour ne pas trouver place ici.
Ces préceptes étaient fondés sur les principes suivants :
1° L’idée si longtemps dominante dans lesécoles, à savoir qu’une maladie aiguë peut être prévenue ou guérie par des moyens qui dépriment et réduisent les forces vitales et nerveuses, est tout à fait trompeuse.
2° Une maladie aiguë ne peut être guérie par l'influence directe d’aucune forme de médicament ou par aucun agent thérapeutique connu, sauf le cas où ccux-ci sont capables d’agir comme un antidote ou de neutraliser un poison dont la présence dans l’économie produit la maladie (; mciteries morbi).
3° La maladie guérit par une évolution naturelle, pour le développement complet de laquelle le pouvoir vital doit être soutenu. Les remèdes, soit sous forme de médicaments exerçant une action physiologique spéciale sur l’économie, soit sous toute autre forme, ne sont utiles qu’autant qu’ils peuvent exciter, assister ou provoquer cette évolution naturelle curative.
(1) Graves, Clinique médicale.
(2) W. Stokes, Rcscarclies on the State nf lhe heari, and ihe use of wine in ty/ihus fever, in the Dublin Journal of medical science, 1839.
(3) R. R. Todd, Clinical Lectures on certain acute diseuses. London,
APPLICATIONS
4° Le but du médecin (après avoir étudié soigneusement l’histoire clinique de la maladie et s’être rendu maître du diagnostic) doit être de rechercher minutieusement la nature intime de ses processus curateurs, — leur physiologie pour ainsi dire, — de découvrir les meilleurs moyens de les favoriser, de rechercher des antidotes pour les poisons morbides, et de déterminer les méthodes les meilleures et les plus convenables pour soutenir la force vitale.
Ainsi Todd, méconnaissant l’importance que Brown avait attribuée à la distinction des maladies en sthéniques et asthéniques , ne considère que deux termes dans la maladie : Vindiviclu malade et sa résistance plus ou moins grande à la maladie.
Pour lui, la maladie a une évolution certaine, marquée d’avance; elle arrive fatalement à sa guérison, en parcourant des phases successives et déterminées. Le rôle du médecin consiste donc à soutenir l’organisme malade, et à lui faire supporter, sans danger et sans accident, cette évolution nécessaire; un médicament ne peut être utile qu’autant qu’il peut exciter celle-ci, la seconder ou la provoquer, car, bien qu’elle soit morbide, elle est toujours curable.
Donc, on peut négliger le germe et les effets de la maladie; mais il faut s’occuper du terrain, le tenir prêt, le fortifier, le tonifier, pour ainsi dire, tandis que l'affection, suivant naturellement son cours, ne demande pour ellemême aucune intervention thérapeutique.
• Nous n’avons pas besoin de faire ressortir les avantages de cette doctrine, qui, contrairement aux opinions qui avaient jusqu’alors prévalu dans la science, institua une médication nouvelle, dirigée beaucoup plus contre l’état de l’organisme malade que contre la nature de la maladie ellermême et appropriant ses ressources et ses moyens aux caractères que présente l’économie, en se pliant à ses exigences et à ses besoins.
§ 3. De plus, Todd insiste sur la grande quantité de force nerveuse que doit dépenser l’organisme, pour réparer les désordres qui résultent fatalement de l’inflammation d’un organe important, du poumon par exemple; il faut, dit-il,
un genre de nourriture qui soit à la fois facilement assimilable, capable de soutenir la force nerveuse, et suffisant pour maintenir la chaleur animale.
L’alcool, d’après lui, atteint ce triple but :
1° Il agit primitivement sur le système nerveux, pour lequel il possède, à un degré plus élevé encore que les autres substances hydrocarbonées, une affinité spéciale.
On peut distinguer dans son action deux degrés : dans le premier, il augmente la génération de la force nerveuse; dans le second, il ralentit et empêche la nutrition de la substance nerveuse. Le premier degré est favorable, le second nuisible à l’économie.
2° L’alcool ne produit jamais une véritable dépression secondaire des forces vitales, si ce n’est quand la dose ingérée est trop considérable ; mais alors cet effet résulte du trouble des fonctions digestives.
3° L’alcool ne produit à aucune dose l’inflammation des poumons, du cœur, ni du foie. Les symptômes cérébraux ne dénotent ni inflammation ni congestion de l’encéphale; ils résultent de l’intoxication des cellules et des fibres nerveuses.
4° Administré avec précaution, l’alcool soutient la production de la chaleur animale; il fortifie l’action du cœur, tout en diminuant la fréquence du pouls.
En concourant à la calorification, il prévient l’oxydation des tissus nerveux et autres.
5° Dans la guérison des maladies, l’alcool soutient la force nerveuse et supplée les substances combustibles les plus assimilables.
6° 11 peut être très-dangereux de suspendre l’action de l’alcool; on doit pourtant le faire quand on observe des troubles dans les fonctions digestives (flatulence, éructations, sécheresse de la langue et de la bouche), et quand on constate l’odeur alcoolique de l’haleine,qui démontre l’élimination de l’alcool sans qu’il ait subi de décomposition.
§ 4. La pratique de l’illustre médecin anglais ne tarda pas à susciter de nombreuses critiques. On reprocha à Todd :
1° De donner les alcooliques hors de propos;
A IMPLICATIONS
2° De les employer à une époque trop rapprochée du début de la maladie:
3° De les prescrire à trop fortes doses;
4° Enfin, il y a un précepte formulé par Todd, qui excita la réprobation du plus grand nombre : c’est que, lorsque l’action des préparations alcooliques semble mal réussir, il faut augmenter la dose, et qu’il y a plus à craindre de rester en deçà que d’aller au delà.
Parmi les élèves de Todd, quelques-uns (Anstie (1), Brinton (2), Beale (3) , tout en adoptant en thèse générale la pratique suivie par leur maître et en acceptant les merveilleux résultats de la médication alcoolique, modifièrent le mode d’administration employé et recommandé par lui. D’autres acceptèrent des opinions théoriques différentes, pour expliquer l’action physiologique et thérapeutique de l’alcool.
Nous citerons entre autres :
Tweedie (4), qui croit que l’alcool ne doit être prescrit que dans la prostration qui accompagne parfois l’état fébrile; Lyons (5), qui regarde les spiritueux comme rarement indiqués dans le typhus avant le deuxième septénaire, et qui restreint leur emploi à certaines maladies; ainsi, il approuve leur administration dans la pneumonie typhoïde, et la condamne dans la fièvre typhoïde ; E. Smitht(6), qui, expliquant d’une façon toute différente l’action physiologique de l’alcool, trace autrement que Todd les indications thérapeutiques de cette substance.
Pour cet auteur, les effets de l’alcool sont :
1° Directs et essentiels (stimulation locale de l’estomac, excitation du cœur et des fonctions cutanées) ;
(1) The alcohol question. Lond. med. Review, 1862.
(2) Double pleur esy and pneumonia trealedby diaphoretics, brandy, beeflea, and fish; recovery. In lhe Lancet, 1857, 1. 1, p. 476.
(3) Remarks on déplétion and stimulation, etc. In Rritisli med. journal, 1863.
(4) On the use o[ stimulants, etc. In Lancet, juin 1860.
(5) Lyons. Treatise on fever. London, 1861.
(6) E. Smith, On the mode of action of alcohol in the trealmcnt o f diseases, in the Lancet, 1861.
2° Accessoires ou secondaires (rétention d'urée et des principaux résidus de la nutrition, diminution de l’urine et des sécrétions en général).
Partant de ces faits physiologiques, Smith vante les bons effets des alcooliques dans les cas de débilité générale, d’épuisement par diverses causes, dans la convalescence, où ils agissent en imprimant une activité plus grande à la circulation. Il croit que, grâce à cette action, ils empêchent les congestions locales qui tendent à se produire dans les viscères (poumons, foie, etc.). Ils excitent en même temps la nutrition et augmentent la résistance vitale.
Ainsi, l’élève de Todd distingue nettement ce que n’avait pas fait le médecin de l’hôpital du Collège du Roi, le double rôle de l’alcool, comme excitant et comme antidéperditeur, et insiste sur l’influence qu’à ce dernier titre, ce liquide peut avoir sur la nutrition et sur la conservation des forces; il détermine même quelques-unes de ses indications dans les maladies consomptives et débilitantes, et entrevoit ses heureux effets comme modérateur de la chaleur fébrile.
Comme les auteurs précédents, Murchison (I) condamne les doses excessives employées et préconisées par Todd, et compare les résultats qu’il a obtenus lui-même en prescrivant l’alcool à doses modérées avec ceux qu’a publiés son confrère. Il donne le tableau suivant :
Cas traités par Todd.
Cas traités par Murchison.
(Hôpital du Collège du Roi.)
(Hôpital de la Fièvre.)