VIII. — De l'emploi de l'alcool dans la fièvre typhoïde
§1. Parmi les praticiens qui ont administré, en France, les spiritueux dans la fièvre typhoïde, nous avons cité Béhier, Gingeot, Godfrin et Sée. Mais aucun , croyonsnous, n’a indiqué avec autant de talent que S. Jaccoud les importantes et nombreuses indications de la médication alcoolique dans cette maladie.
Nous avons été heureux de voir la méthode que nous suivons depuis quelques années, recommandée par ce distingué confrère (1) .
§ 2. On sait que la fièvre typhoïde estune maladie à cycle défini et continu , parcourant toutes scs phases, quel que soit le traitement institué dans le but de la combattre ou de l’enrayer. Nous n’avons point à lui opposer pour le moment de traitement spécifique ; la médication ne peut donc être que symptomatique.
La mort n’arrive presque toujours qu’à la suite de complications redoutables et qui sont de deux sortes :
1° Les unes résultent de lésions organiques apparaissant soudainement, souvent à l’improviste; telles sont les perforations intestinales , la péritonite , les entérorrhagies abondantes , contre lesquelles le médecin reste presque toujours impuissant.
2° Les autres sont constituées par une exagération menaçante de certains troubles fonctionnels ; ce sont des désordres du système nerveux (adynamie, ataxie, délire), ou de la nutrition (élévation considérable de la température, combustion fébrile excessive). C’est contre ces dernières complications que le médecin peut lutter avec avantage; ce sont elles qu’il doit s’efforcer de prévenir ou de combattre. Il trouve pour cela, dans l’arsenal thérapeutique, des médicaments d’autant plus précieux qu’ils peuvent agir en même temps comme stimulants et comme antipyrétiques.
(1) JaccouJ, Traité de pathologie interne, 1871, t 2, p. 778 et suiv.
§ 3. I/alcool , nous l’avons démontré, est un de ces médicaments. Les bons effets que nous avons recueillis de son administration dans ces cas, sonttels que nous croyons devoir y insister spécialement, en examinant les principales indications que présente alors ce précieux agent.
A. Action contre l' adynamie. — C’est là le triomphe de la médication alcoolique. Les nombreuses observations que nous avons prises et dont on trouvera les principales dans la thèse d’un de nos élèves (1), démontrent suffisamment l'importance qu’il faut attribuer à l’administration des spiritueux dans tous ces cas de fièvres typhoïdes, rappelant la fièvre lente nerveuse d’Huxham, s’accompagnant de stupeur et de dépression des forces, etqui, d’après ce que nous avons constaté dans nos salles, s’accompagnent plushabituellement que les autres formes, de dothinenterie, d’engouement pulmonaire et de broncho- pneumonies souvent tenaces et durables.
Nous nous sommes bien trouvé alors de l’emploi des boissons excitantes (alcool, café, thé, vins généreux) et des douches appliquées à la surface du corps (Voy. courbes 3, 4 et 5).
Nous n’avons pas besoin de faire ressortir les heureux effets des spiritueux dans une maladie longue, profondément débilitante, comme la fièvre typhoïde, dans laquelle l’organisme doit pouvoir subvenir aux pertes considérables qu’il supporte. Ici , les indications des excitants sont admises par tout le monde, et Trousseau lui-même a insisté spécialement sur le degré d’énergie que doit déployer l’économie pour que les maladies aiguës se terminent naturellement et heureusement.
Mais nous croyons devoir appeler l’attention sur le rétablissement rapide, le faible amaigrissement et la courte durée de la convalescence, que nous avons constatés chez la plupart de nos malades.
Un autre accident , que nous avons avantageusement
(1) Yoy. Aulellet, De l'action antipyrétique de l'alcool employé dans la fièvre typhoïde. Thèse de Paris, 1871.
APPLICATIONS
combattu par les alcooliques, c’est le délire anémique ou nerveux , qui se lie parfois à l’adynamie et qui indique toujours un épuisement considérable du système cérébral.
L’alcool peut faire disparaître ce délire , par suite de l’hypérémie qu’il détermine versle cerveau, et de la stimulation rapide qu’il produit (Voy. courbes 6 et 9).
Quant au délire alcoolique , qui est si fréquemment mis en cause par la plupart des médecins de notre époque, nous avouons que nous ne l’avons que très-rarement constaté dans nos salles.
La plupart de nos observations ont été prises sur de jeunes soldats, arrivés depuis peu de temps dans la capitale, ayant conservé encore leurs habitudes de frugalité de la vie des champs et pas encore livrés aux pernicieuses atteintes de l’alcoolisme.
B. Action sur la chaleur fébrile. — Le tracé thermométrique de la fièvre typhoïde régulière, suivant son cours normal, parcourant scs phases successives sans complication et sans accidents, et trait ée par l’expectation (Voy. courbe 1), tel qu’il a été donné par les divers partisans de la thermométrie clinique (Thomas, Wunderlich, llirtz, etc.), et tel que nous l’avons relevé maintes fois nous-même, soit quand nous étions interne à l’hôpital de Strasbourg, soit depuis quelques années dans nos salles du Val-de- Grâce, éprouve sous l’influence de la médication alcoolique des modifications importantes, presque toujours identiques et consistant principalement :
1° Dans une irrégularité bien marquée de la courbe , dont les trois parties principales (oscillations ascendantes, stationnaires et descendantes) sont beaucoup moins nettement distinguées.
Cette irrégularité est due à un abaissement de 0,5 à 2°5 que subit la température, sous l’influence de l’alcool, abaissement se continuant pendant 2 ou 3 jours, puis généralement suivi d’une faible ascension survenant le soir , mais momentanée ; car, dès le lendemain matin, surtout si l’on a eu soin d’augmenter la dose d’alcool administrée, et si ce
médicament a été pris pendant la nuit, on constate une descente quelquefois considérable de la chaleur morbide (Voy. courbes 2, 4, G et 7).
2° Dans une élévation toujours moindre du fastigium, qui ne dépasse presque jamais 39° (Voy. courbes 3, 4, G).
Quant au délire fébrile , dû à l’élévation considérable de la température et qui survient quand celle-ci atteint 40° à 40°5, nous l’avons combattu et arrêté plusieurs lois par r administration de fortes doses de spiritueux, et sa disparition a toujours été consécutive à un abaissement notable de la chaleur morbide (Voy. courbe 8).
Mentionnons en terminant les bons effets de l’alcool comme antipyrétique pour prévenir certains autres accidents (altérations des muscles volontaires, dégénérescence cireuse, détérioration des cellules nerveuses, syncope, rigidité du muscle cardiaque) qui se lient intimement à l’élévation excessive de la chaleur fébrile et dont l’importance a été mise en lumière dans ces derniers temps par divers observateurs (Zenker, Harless, Hayem, Vallin).