XII. — De la tolérance pour F alcool
§ 1. Nous avons insisté ailleurs sur les fortes doses d’alcool prescrites par les médecins anglais et par nousmême, dans les affections fébriles, et nous avons vu que, dans ces cas, les malades supportent parfaitement ce médicament. Reste à expliquer cette tolérance remarquable :
Disons d’abord que, dans l’organisme sain, elle varie suivant un certain nombre de conditions déterminées, qui se rapportent :
t° A V individu. Ainsi tout le monde sait que les personnes qui font un usage habituel des spiritueux, surtout les ivrognes, peuvent supporter impunément de grandes quantités d’alcool.
2° A F état de vacuité ou de plénitude de l'estomac. L’ingestion d’aliments solides contribue à retarder ou à empêcher l’ivresse.
3° A la température de l' atmosphère. « Lorsque l’on fait une injection de 10 ou 15 grammes d’alcool à un lapin, dit. Jung (1), sous l’influence d’une température basse, il se manifeste chez l’animal une intoxication alcoolique aiguë. A cette circonstance déterminante, abaissement de la température, vient se joindre comme cause adjuvante l’absence d’élimination d’alcool.
« En répétant la même expérience, mais dans un air chaud, l’alcool produit des effets beaucoup moins marqués et surtout moins rapides.
« De cette double expérience il est permis de conclure que, sous l’influence d’un air froid, l’alcool détermine rapidement une intoxication aiguë, avec réfrigération consécutive. »
C’est ce que nous constatons, du reste, chez l’homme :
(1) Jung, toc. cit , p. 02.
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plus d’un ivrogne a trouvé la mort à la sortie du cabaret, en passant la nuit dehors, au milieu d’une atmosphère froide et humide.
4° A la latitude et au climat . Quand on considère les grandes quantités de spiritueux qu’on absorbe dans les pays septentrionaux, on se demande leur utilité. La plupart des auteurs leur ont fait jouer, comme aliments respiratoires, un rôle hygiénique considérable, d’après lequel, envisagés comme des sources de chaleur, ils augmenteraient la résistance de l’organisme au refroidissement.
On a même insisté sur leur facile tolérance dans les climats froids.
Cependant Carpenter (1) avait constaté que, loin d’exercer une action favorable sur l’économie, l’alcool, pris à la dose habituelle à ces contrées, diminuait au contraire la résistance de l’organisme à la rigueur de l’hiver.
Nous avons vu, du reste, que les boissous alcooliques, au lieu d’être favorables à la chaleur organique, enrayent les phénomènes d’oxydation et de combustion dans l’organisme; et J es expériences qui ont été entreprises sur les animaux, et que nous avons citées plus haut, confirmenl pleinement nos idées à ce sujet.
§ 2. En présence de ces faits, nous nous demandons ce qu’il faut penser de cette prétendue tolérance pour l’alcool dans les pays froids.
L’influence de l’alcoolisme sur les accidents habituels et sur les maladies propres aux pays chauds est-elle suffisamment démontrée? Est-on bien fixé encore sur l’étiologie de l’hépatite, de la dyssenterie et des abcès du foie, et peut-on rapporter sûrement ces affections à l’abus des spiritueux?
Nous ne le pensons pas, et, sans nier l’influence de l’alcool sur les sécrétions cutanées et hépatiques, nous croyons qu’on a considérablement exagéré ses effets dans la pathogénie des maladies des Européens dans les pays chauds.
Du reste, le foie, cet organe si susceptible dans les
(1) Carpenter, On the use and abuse of alcoholic liquors in liealth anddiseasc. London, 1850.
régions tropicales, devient aussi malade dans les pays du Nord, et l’on sait que la cirrhose, si commune en Angleterre, s’appelle dans ce pays : gin drinker’s liver (foie des buveurs de gin).
Dirons-nous que l’alcool doit être moins bien supporté dans les pays chauds que dans les pays froids, parce que dans les premiers on en consomme moins que dans les seconds? Mais ce n’est pas une raison ; nous pouvons du reste attribuer cette consommation plus grande de spiritueux parmi les peuples du Nord, à l’activité bien connue de ceux-ci, à leurs occupations plus fatigantes, à leurs mouvements prompts, faciles et énergiques, comparés à la vie nonchalante, sédentaire et oisive des peuplades du Midi.
L’homme emploie les spiritueux à différentes doses, suivant la latitude sous laquelle il habite, parce que les conditions de son existence sont différentes; il varie leur mode d’emploi pour les approprier à ses besoins : dans les pays froids, où il fait usage de l’alcool à titre d’excitant général des systèmes nerveux et musculaire, il absorbe ce liquide à des doses d’autant plus fortes qu’il a besoin d’en ressentir une excitation cérébro-spinale plus énergique, pour combattre la torpeur et l’engourdissement que détermine l’action du froid.
Dans les pays chauds, au contraire, il recherche dans l’alcool un agent anticalorifique ou antidéperditeur : aussi ce sont les doses faibles et répétées qu’il préfère.
C’est ainsi que nous voyons les Anglais, qui absorbent dans leur pays de si grandes quantités de boissons spiritueuses, une fois arrivés dans les Indes, changer leur régime et leurs habitudes, et restreindre considérablement leur consommation de rhum et d’eau-de-vie.
§ 2. Quant à la facilité remarquable avec laquelle l’organisme, à l’état pathologique, supporte des doses considérables d’alcool, elle peut être expliquée différemment, suivant les causes qui, d’après Sée(l), interviennent dans la tolérance des médicaments en général :
(1) Sée, De Intolérance des médicaments ( Bulletin général de thérapeutique, 15 août 1869).
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l°<(D;ms certains états morbides, dit-il, la circulation ne se fait plus; le choléra en est le type. Dans la période d’algidité, on peut donner à un cholérique tous les médicaments que l’on voudra, sans obtenir aucun résultat; c’est que la circulation est réduite à une sorte d’oscillation du sang qui reste stagnant, et le médicament, si même il a été absorbé, reste aussi stagnant. Bientôt arrive la période de réaction, les fonctions se rétablissent, et la circulation reprend son cours; alors la dose énorme du médicament, qui a été administrée dans la période d’algidité, produit son action; et c’est aiusi qu’on a vu plusieurs fois des cholériques empoisonnés par l'opium et la strychnine. » Nous pouvons ajouter aussi par l’alcool.
2° « La circulation e>t normale, le médicament est transporté dans l’organisme, mais il arrive à des organes qui sont réfractaires, car ils sont dans uti état d’anesthésie complète sous l’influence de l’acide carbouique qui y est accumulé, comme cela arrive dans tous les cas d’asphyxie.» C’est ce qui a lieu dans la pneumonie, où de grandes quantités de spiritueux sont administrées sans qu’il en résulte d’alcoolisme ; car, dans ces cas, il existe toujours un état asphyxique plus ou moins complet; le sang étant chargé d’acide carbonique, l’excitabilité des centres nerveux est beaucoup moindre; par suite, l’ivresse, dont le premier stade est caractérisé par des phénomènes d’excitation, se produit plus difficilement.
3° Dans d’autres cas, « c’est en vertu de l’énervation des organes sur lesquels se localise le médicament que la tolérance se produit » . Nons avons déjà insisté sur ce fait, qui explique pourquoi, dans le delirium tremens, les malades habitués aux spiritueux, et surtout les ivrognes, supportent si facilement des doses considérables d’alcool.
4° Enfin, nous signalerons une autre influence qui a été négligée à tort et peut-être omise par Sée : nous voulons parler de l’état fébrile. Les auteurs ont insisté sur la facilité avec laquelle les fébricitants supportent l’alcool, qui chez eux ne détermine jamais l’ivresse. Comment expliquerons-nous cette tolérance? Par les phénomènes mêmes qui constituent la fièvre : 1° par l’élévation de la température,
sous l’influence de laquelle l’alcool libre dans le sang arrive plus rapidement dans les appareils sécréteurs activés en môme temps dans leur fonctionnement; 2° par l’activité des oxydations et des réactions intra-organiques, d’où résultent des transformations plus rapides et une destruction plus active et plus complète de l’alcool, qui disparaît dans le sang.
Sans parler des résultats de nos observations, ces raisons seules paraissent suffisantes pour justifier la confiance et la hardiesse avec lesquelles certains praticiens ont employé et emploient encore la médication alcoolique.