XIII. — De la place de l'alcool dans le cadre de la matière
médicale.
§ 1. Dès qu’on a été à même d’observer les effets de l’alcool dans l’organisme sain, on a dû être frappé de son action si remarquable et si caractéristique sur l’appareil cérébro-spinal et de l’excitation générale qu’il détermine dans le système nerveux : aussi voyons-nous ce liquide, à peine introduit dans la thérapeutique, trouver sa place toute naturelle dans la médication excitante ou stimulante. Et cette place, il l’a conservée jusqu’à nos jours, malgré les changements de doctrines médicales, malgré les idées théoriques qui ont fait accepter ou abandonner, à diverses époques, tel ou tel mode thérapeutique.
Nous avons insisté précédemment sur l’erreur qui consiste à considérer les agents excitants comme déterminant en même temps la suractivité des fonctions animales et des fonctions organiques. Nous avons démontré que la stimulation des facultés cérébro-spinales (sensibilité, intelligence, motilité), loin de s’étendre alors aux actes végétatifs (oxydations et combustions organiques, nutrition), devait s’accompagner fatalement de leur dépression et de leur engourdissement.
il nous est donc impossible de voir dans les stimulants généraux des médicaments qui augmentent la chaleur animale, accélèrent la circulation et le pouls, déterminent, eu un mot, tous les symptômes de l’accès pyrétique.
A IMPLICATIONS
§ 2. L’action manifeste de l’alcool sur le système nerveux assure h cet agent une place naturelle parmi les médicaments nervins.
Il présente du reste avec les nervins anesthésiques des rapports nombreux, sur lesquels nous avons eu soin d insister précédemment et que nous nous contentons d’énumérer ici :
Ils exercent sur les centres nerveux une action spéciale tout à fait caractéristique, qui consiste : d’abord dans une excitation plus ou moins marquée, puis dans une diminution, une suspension ou une abolition de la sensibilité et de la motilité.
Comme l’excitation produite par l’alcool est plus énergique et plus longue que celle que déterminent le chloroforme, l’éther, l’amylène et les principaux anesthésiques, on a principalement tenu compte de cette action initiale et prédominante, pour placer cet agent dans la médication excitante ou stimulante , et l’analogie qu’il présentait dans ses effets généraux avec les anesthésiques passa complètement inaperçue.
§3. D’après son action surla nutrition, l’alcool doit être rangé parmi les médicaments antidéperditeurs ou antidénulritifs , à côté du café, du thé, de la coca, du maté, etc.
Cette classe de médicaments, à peine constituée dans la matière médicale, se distingue par des caractères suffisam- , ment tranchés, dont les principaux sont les suivants :
Primitivement, ils enrayent les transformations organiques et ralentissent le mouvement de désassimilation ; secondairement, ils abaissent la chaleur organique, diminuent les résidus contenus dans la sécrétion, et favorisent la stéatose.
§4. Ainsi, d’après son action physiologique, l’alcool peut trouver place dans deux séries différentes :
Anesthésiques.
2° Antidéfer diteurs .
Chloroforme.
Ether.
Amylène.
Alcool.
Alcool.
Coca.
Café.
Thé.
Maté.
Sa présence dans chacune de ces séries indique-t-elle un lien de parenté, une communauté de nature, une similitude de caractères entre Tune et l’autre, entre les médicaments anesthésiques et les médicaments antidéperditeurs? Nous serions disposé à le croire, bien que toute comparaison entre des substances aussi différentes paraisse difficile, quand on envisage en bloc leurs effets physiologiques et thérapeutiques.
Mais quand on analyse soigneusement ces effets, quand on ne se contente pas d’étudier les plus visibles et les plus évidents, et quand on cherche à mettre en lumière ceux qu’on dédaigne habituellement comme secondaires, accessoires ou obscurs, à cause de leur légère influence, de leur faible manifestation ou de leur courte durée, on trouve, entre les deux séries que nous avons établies, des rapports importants et des relations étroites, qui attendent encore, il est vrai, une démonstration plus satisfaisante, et qui ressortiront certainement de recherches nouvelles et d’une étude plus approfondie de ces substances.
Faisons tout d’abord observer qu’il n’est pas plus juste de comparer l'alcool, le chloroforme et l’éther, composés chimiques nettement déterminés, à des liquides complexes, comme l’infusion de café, de thé ou de coca, que de comparer ces divers anesthésiques au vin ou à la bière, par exemple. Dans toute comparaison, il faut au moins mettre en regard des éléments de même nature : aussi devons-nous séparer, dans l’ensemble des éléments combinés ou mélangés que présentent ces boissons aromatiques, le principe réellement actif, et rapprocher ses effets physiologiques de ceu k des substances hydrocarbonées, dont l’expérimentation physiologique nous a fait connaître l’action.
C’est dire qu’il faut comparer à l’alcool, non le café,
A HPLICATIOMS
mais la caféine ; non le thé, mais la théine ; non la coca, mais la cocaïne.
Malheureusement ces principes ont été encore peu étudiés, et leur rôle physiologique et, thérapeutique est bien obscur, quand on le compare à celui de l’alcool. Cependant quelques expériences récentes permettent d’ entrevoir leurs principaux effets.
Ainsi, il résulte des observations de Stullmann etFalck (1) que la caféine peut déterminer la paralysie et l’anesthésie ; d’un autre côté Morenoy Maïz (2) a constaté que la cocaïne agit principalement sur la sensibilité, qu’elle peut abolir complètement.
Il est vrai qu’on n’a pas encore démontré l’influence des anesthésiques proprement dits (chloroforme, éther) sur la nutrition, et leur rôle comme antidéperditeurs n’a pas encore été établi; mais on a étudié leur influence sur la chaleur organique, et Ton sait qu’ils peuvent déterminer dans l’économie un refroidissement de quelques degrés (Bouisson, Duméril et Demarquay).
§ 5. Quoi qu’il en soit, l’alcool, grâce à son double rôle comme anesthésique et comme antidéperditeur, a sa place toute naturelle dans la médication antipyrétique.
Pourtant, dans les traités de matière médicale les plus répandus dans notre pays, on voit encore l’étude thérapeutique de ce médicament rester toujours confinée dans le chapitre consacré à la médication excitante ou stimulante, et il n’y a guère, en France, que quelques thèses récentes (3) où l’on accorde à l’alcool le rang important qui lui revient légitimement parmi les agents antifébriles.
Il est utile d’insister ici sur les nombreux avantages qu’il présente.
Et d’abord, c’est un médicament usuel, qui se trouve
(1) Arch. fur palli. anat. und phys., t. H , n1 2 03 4 et 6.
(2) Etude sur l’érylroxylum coca du Pérou et la cocaïne. Thèse de Paris, 1868.
(3) Ferrand, De la médication antipyrétique. Paris, 1867, p. 56 et suiv. — Papillon, Médication antiphlogistique et antipyrétique. Strasbourg, 1868, p. 72.
partout, qu’on peut se procurer facilement et d’une administration commode, quand il est prescrit en potion ou soutorme d’eau-de-vie ou de rhum. Il est parfaitement toléré par le malade : pas de vomissements, pas de nausées, pa? le moindre dégoût ou la plus légère répugnance à craindre : avantages considérables, quand on le compare aux principaux antipyrétiques (digitale, veratrum, etc.).
Son ingestion ne présente pas le moindre danger. Il n’a pas besoin, pour être administré, d’une surveillance et d’une attention toujours nécessaires, quand on prescrit ces derniers médicaments, qui malgré leur pouvoir antifébrile évident et malgré les éloges qui leur ont été décernés, semblent devoir rester confinés dans les grands hôpitaux et n’être jamais utilisés d’une façon utile et efficace dans la pratique journalière.
Grâce à cette bénignité, les préparations alcooliques peuvent être prescrites pendant toute la durée de la pyrexie, à doses croissantes et graduées, suivant l’élévation de la température et les symptômes plus ou moins graves présentés par le malade.
Le praticien peut en outre varier ces préparations, les administrer soit en tisanes, soit en potions, leur associer, suivant les cas, des boissons excitantes, et aromatiques, qui agissent dans le même sens (café, thé, coca, etc.).
Par un emploi continu de ces préparations, on peut obtenir le maintien de l’abaissement de la température, avantage sur l’emploi des bains et des lotions froides, qui déterminent pendant une période très-courte une réfrigération de quelques degrés, presque aussitôt suivie d’une chaleur au moins égale et quelquefois supérieure à la chaleur morbide constatée par le thermomètre avant l’emploi de ces moyens réfrigérants (Libermeister, Jergenssen, Barthé).
Enfin, l’alcool restreint les déperditions organiques en enrayant dans sa source même la combustion fébrile; propriété qu’il partage, du reste, avec d’autres antipyrétiques (sulfate de quinine, arsenic, etc.).
APPLICATIONS
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