HISTORIQUE
L’Ipécacuanha ^ fut sans doute découvert par les Indiens, qui précédèrent les Portugais sur le territoire du
< Synonymie de l'Ipécacuanha : Igpecaya,Pigaya,Vurch&i, 1625, Jean de Laet, 1640; — Jpecacuanha, Pison, 1648;. Pomet, 1694; Monli, 1724, et jiresque tous les auteurs; — Ipecacuana, Stroth ; — Hippecacuanha, Baglivi; — Hypecacuanha, Biessy, 1780; — Ipecacoantia, Ipecacoanha, Marcgrave, 1648 ; — Ipepocoanha, 1682; — Heria Paris Brasiliana polycoccos, Raij, 1686; — Radix Bvasiliensis, Fermelliuis, 1705; — Periclymenicm parvum Brasilianumalexipharmacum, Plukenelt, 1720; — Periclymenum accedens planta Brasiliana, flosculis congestis albis. Hist. oxon. — Piquaquana, Saint-Hilaire, 1702; — Ipecacoanna, Pereboom; Wal ckiers, etc. 1782; — Ipecacuan. Ipocacuanha, d’Andrada, 1791 ; — Ipekakuana, Fleischer, 1823. — Ipéca. — B rechwvrzel, Braakwortel, Krâkrot, Breakrod, Ilippo, Ipécac. — Poaya.
Brésil. S’il faut eu croire la tradition, l’homme aurait même été devancé par les animaux : les iudig’èiies virent, dit- on, des Chiens sauvages déterrer cette racine, la manger et, au bout de quelques instants, éprouver des vomissements.
Un jésuite portugais, qui probablement vécut au Brésil de 1570 à 1600, nous rapporte dans ses mémoires, qui furent publiés en anglais, en 1625, dans les \o[iaqes de PuRCHAS^, que V Igpecaya ou Pigaya était employé avec succès par les Brésiliens, contre le flux de sang. La description qu’il en fait et qui fut reproduite, on 1640, par .Jean de Laet, est très imparfaite; elle a donné lieu à <|uelques discussions; toutefois, le P. Labat pense que la substance désignée sous ce nom doit être V Ipccacuanha mal nommé et mal décrit. La vertu purgative qu’on semblait lui reconnaître n’est pas même une raison à invoquer contre son identification; il semble, en elfet, très probable que le mot pjurge a été employé comme synonyme de vomitif, par les anciens écrivains anglais.
(TUILLAUMEPlS0NY^<?vHe(/fc5?«7L ■rt.S<7^(?nSVetGrEORGES Marcgravic de Liebstad (Hiüoriæ rermn naliiraliam Brasiliæ lUv'l octo), dont les ouvrages ont été réunis en un seul volume, complétés et illustrés par Jean de Laet, en 1648, donnèrent les premiers une description un peu complète de l’Ipécacuanba.
Pison en décrit deux espèces :
' Purchas : His Pilgrintes, vol. IV, 1311. Le manuscrit fut pris, bien contre la volonté de son auteur, par Francis Cook, de Dartmouth, dans un voyage qu'il fit au Brésil, en 1601. Il fut vendu 20 shillings à Racket, qui l’emporla de Portugal en Angleterre; ce traité, attribué à Mansel Tristara, enfermera del colegiode Baija, fut publié en 1625.
1" L’une à racine épaisse, blanchâtre, nommée par les Portugais Ipêcacuanha blanc; son action serait moins violente et conviendrait spécialement aux enfants et aux vieillards. Cette espèce croissait dans les endroits découverts, portait de nombreuses feuilles comme laineuses et de petites fleurs blanches ;
2“ L’autre espèce, qu’il dit se plaire dans les lieux couverts et même dans les bois les plus épais, était en partie rampante, portait 3 à 5 feuilles à son sommet et quelques baies noires; la racine en était mince, tortueuse, noueuse, de couleur brune et d’une plus grande activité que la précédente.
Marcgrave ne décrit qu’une seule espèce, qui se rapporte assez bien à la seconde de Pison; voici textuellement cette description :
Ipecacoanha Brasiliensibus ex radice spithamæ Ion gitudine et ampUori, flexuosa nodosa seu geniculata, midtis filamentis lateralibus prædita, quæque corticem habet mbruffnm instar Tormentillæ, interius- aiitem alba est, ac in medio habens medullam, a qua reliqua substantia viridis radicis detrahi potest medullaque removeri ; progeneratur unus aut alter caulis semipedalis aut pardo longior, teres, lignosus, lentus, coloris cinerescentis ; partim terræ incumbens, aliasque radiées agens, partim surrectus. In uniuscujusque hujus summitatesex,septemaut octo, ut plurimum, folia insident, modo Ilerhæ Paris, superius scdurate viridia, inferius dilidiora, nervo uno secundum longitudinem et midtis venis iransversis prædita instar foliorum Lupini, ad tactum ut folia Asari,sed molUora. E medio foliorum in proprio prdicido enascuntur decem, duodecim aut
qiiindecim lloscidi in capilulum congesii, paroiili, albi, qiiinque foliolis constantes et totidem sfaminidis albis. Post flores sequwdnr totidem baccœ brunnæ seu saturate baccæ coloris, magnüudine Cerasi sglvestris; bacca eontinet intus pulpam albam, succidentam cum duobus fjranis seminis duris, flavescentibus, lenticularis figuræ. — A mat planta humidas sylvas... — In quibusdam idas superne quam inferne purgat.
On peut voir que cette description, que nous avons tenu à citer presque en 'entier, est très complète et qu’on ne peut lui reprocher, comme on le fait si souvent, d’ètre incompréhensible. Marcgrave est donc bien le premier auteur qui ait décrit ripécacuanha ordinaire du commerce et l’étude qu’il en faites! beaucoup plus complète que celle de Pison qui est toujours cité en première ligne h
Ce ne fut qu’en 1772, que Le Gras, qui n’était pas médecin- et qui était allé trois fois en Amérique, importa en France la racine brésilienne et la remit à un apothicaire du nom de Glaquenelle^, qui, l’administrant à trop hautes doses, nuisit à son succès.
En 1G8G, un marchand nommé Garnier^* en apporta
‘ Touknefort (Inst, r^i herh.; Isa;ioije, p. 34) liit : Guiliehnus PinO medicus Amsteluedamensis ejusque domesticus Georgius Marcgravius Liebstad, ce qui suppose qu'il existait des liens entre les deux auteurs, dont les ouvrages ont été réunis par Jean de Laet. Mais ces deux traités sont absolument indépendants, n'ont pas été faits en collaboration et n'ont d'ailleurs plus été réunis dans les éditions postérieures.
2 C’est ce qu'affirme James (Dict. us. de méd,, trad. Edous, 1741), bien que presque tous les auteurs qui ont écrit postérieurement aient cité un médecin du nom de Legros ou Legras.
3 C'est ainsi que Pisrbe Pomet (Ilist. gén. drog., 1694) orthographie le nom de cet homme qu'il avait personnellement connu. Tous les auteurs disent Craquenel.
^ Et non Grenier, comme on le dit depuis quelques années.
150 livres, en France. Sur ces entrefaites, il tomba malade et fut soigné par un médecin du nom d’Afforty , auquel, après guérison, il offrit cette racine en témoignage de reconnaissance. Afforty refusa ; mais Adrien Helvétius, médecin rémois, qui l’accompagnait, accepta et expérimenta ripécacuanha sur des gens de basse condition. Ses essais ayant donné des résultats satisfaisants, il obtint de Louis XIV qu’on expérimenterait l’Ipécacuanha dans les hôpitaux et que, s’il réussissait, il recevrait, en récompense, le privilège exclusif de la vente de la racine brésilienne. L’une et l’autre conditions furent accordées à Helvétius, et le Dauphin ayant lui -même été guéri par cette substance, le médecin de Reims reçut, en outre, du roi mille louis d’or et plusieurs places honorifiques, à la condition de rendre public l’emploi de l’Ipéca. Garnier voulut aussi avoir sa part des avantages et intenta à Helvétius un procès en revendication ; mais il fut condamné au Châtelet et au Parlement. Helvétius, resté maître d’admi nistrer seul l’Ipécacuanha, fut seulement obligé d’indemniser le droguiste. Ce médicament entra alors dans le domaine public, soit par suite des conventions stipulées entre le médecin et Louis XIV, soit que Garnier, pour se venger de son échec, en ait divulgué le secret. Un traité sur ripécacuanha avait, d’ailleurs, déjà paru à Londres, en 1682.
Quant à l’Ipéca, apporté en France par Le Gras, il n’avait pas encore complètement disparu, et Poulain, gendre et successeur de Glaquenelle, le remit en usage, sur les ordonnances d’Helvétius.
En janvier 1690, il fut soutenu à l’Ecole de médecine de Paris une thèse sur l’Ipéca, dans laquelle il est dit que
les Américains en font beaucoup d’estime, comme antidote et pour la guérison de la dysenterie. « Il faut, toutefois, dit l’auteur, se g'arder d’en faire prendre à ceux qui ont un flux hépatique. »
En 1694, Pierre Pomet, dans son Histoire générale des drogues, décrit trois espèces d’Ipécacuanha : le blanc, le brun et le gris. A partir de cette époque, on étudia beaucoup cette racine, et Leibnitz lui-même, en 1696, vanta son utilité contre la dysenterie. La vogue de la racine brésilienne était grande, en Europe, où on la vendait fort cher, et c’est d’Europe que sa réputation s’étendit aux établissements français d’Amérique. Le P. Labat raconte, en effet, en 1722, qu’un médecin français, nommé La Martinière, revenu depuis peu de Paris, rapporta aux Antilles une certaine quantité de cette racine, qu’il espérait vendre aussi cher qu’en Europe. Le P. Labat, qui a long-temps visité ces contrées, décrit trois espèces d’Ipécacuanha : le blanc, le gris et le noir ; cette dernière était la meilleure et avait la réputation de ne se trouver que sur les mines d’or. On prétendait même, afin de la vendre plus cher, qu’on n’en pouvait recueillir qu’une douzaine de livres par an. Voici la description que l’auteur a donnée de l’Ipécacuanha blanc :
Sa feuille est ronde, dentelée, d’un vert brun, tachetée de petits points rouges; elle est rude, parce qu’elle est couverte d’un petit duvet presque imperceptible, piquant à peu près comme les orties. Ses branches courent et rampent sur la terre sans s’élever; leur écorce, qui est assez mince, est d’un rouge obscur; le bois est gris ou blanc, spongieux, mollasse, flexible, en assez grande quantité. Les fleurs sont blanches, composées de cinq feuilles, avec un petit bouton qui produit des baies brunes qui renferment de pe-
tites semences en forme de lentilles de couleur jaunâtre, dures et amères. — La racine est longue, menue, noueuse, et de couleur blanche ou grise. i
Quant à Tlpécacuanha brun ou noir, il le décrit sur la foi d’autrui. Sa description n’est, en effet, que la traduction de celle qu’en avait faite Marcgrave. 11 trouve que la première espèce est plus douce, convient aux femmes, aux enfants et à ceux qui sont d’une complexion faible ; l’ipécacuanha noir, au contraire, serait plus actif et plus dangereux. « C’est, dit-il, le remède le plus spécifique pour la dysenterie et le flux du sang, jusqu’à ce qu’on mette quelque nouveau simple à la mode qui éclipse celui-ci, comme il est arrivé à tant d’autres dont on connaît à peine à présent le nom, quoique, dans le temps de leur vogue, on ne parlât partout que de leurs vertus et des effets miraculeux qu’ils produisaient. »
Après le P. Labat, de nombreux auteurs étudièrent les diverses applications de l’ipécacuanha. Toutefois, il y eut un moment de réaction et Neumann put, en 1781 , pour réhabiliter les vomitifs passés de mode, publier à Prague son Neglectus emeticorum per ohservata practicorum vindicatus.
Après la description de cette racine et l’étude de ses propriétés, devaient nécessairement venir les recherches sur sa composition chimique. Déjà, au commencement du dix -huitième siècle, Bouldug fait une analyse de l’ipécacuanha ; plus tard, il faut citer les recherches de Lassone fils et Cornette (1779), Irvine (1784), Henry (1806), Masson -Four (1809). Mais toutes ces analyses, d’ailleurs incomplètes, ne conduisirent à aucun résultat positif. Ce
n’est que depuis la découverte de l’émétine, par Pelletier et Magendie, en 1817, que les importants travaux de Dumas et Pelletier (1823), Klinsmann (1823), Vauquelin (1828), Lefort (1869) Attfield (1869), Glénard (1875), Lefort et Wurtz (1877), Power (1878), von Podwyssotzki (1880), Snelling, (1881), etc., tirent connaître d’une façon satisfaisante la composition chimique de la racine brésilienne.
L’histoire de l’identification botanique des Ipécacuanhas vrais n’est pas moins intéressante que celle de leur découverte, de leur introduction en Europe et de leur analyse. Ray, dans son Histoire générale des j)lantes, pense que ce médicament est fourni par une espèce du genre Paris, de la famille des Asparaginées. Morison, Plukenett, ont écrit que ripécacuanha était produit par un Chèvrefeuille. Linné, dans la première édition de sa Matière médicale , émit la même opinion; plus tard il rapporta cette racine à une espèce de Violette. Vandellé (1771) la nomma Pombalia Ijpecacuanha, genre voisin des Violettes et réuni postérieurement à V lonidium de Ventenat.
Des récits de voyageurs faisaient aussi rapporter la racine au Viola, Itoubou Aublet ou au Viola 'parviflora Linné fils.
Par suite de cette ignorance ou de cette incertitude re lativement à l’origine botanique de la plante productrice, on en vint à regarder, comme Ipécacuanha, toutes les racines des pays lointains qui avaient la propriété de faire vomir. On mélangeait ces racines dans le commerce, ce qui introduisit de la confusion dans leur nomenclature, encore plus dans les doses et par suite dans les effets de ce
médicament, suivant la prédominance des racines de telle ou de telle espèce.
Cependant, en 1765, le célèbre botaniste Mûris avait envoyé du Pérou une nouvelle plante à Linné fils. Celuici considéra cette plante comme la véritable espèce, la décrivit sous le nom de Psychotria emetica et cita, comme s’y rapportant, la figure de Marcgrave, sans remarquer que la disposition spéciale des fleurs de cette figure ne se retrouvait pas dans la plante nouvelle.
La plante qui fournissait .l’Ipécacuanha vrai avait été, toutefois, décrite par Aublet (Plant, de la Guyane, t. I, p. 157), sous le nom de Tapogomea violacea, et Swartz l’avait classée dans son genre Cephælis {Nov. Gen. etSp. plant, p. 45). Mais on ignorait qu’elle produisît la véritable racine décrite par Marcgrave.
En 1797, Antonio Gomez, médecin de la Marine portugaise, observa l’Ipécacuanba au Brésil, fit des essais de culture de cette plante et la rapporta à Lisbonne à son retour en 1800. Il consulta sur-le-champ don Avellar Brotero, professeur de botanique à l’Université de Coïmbre, et lui laissa ses échantillons, ainsi que les dessins de la plante qu’il avait faits au Brésil. Brotero lui dit que ce végétal appartenait au genre Callicocca du système de Linné. Sans s’en tenir à cette indication, Gomez publia la description de la plante, dès son retour à Lisbonne, et dut reprendre la mer. Son mémoire fut imprimé en son absence, par les soins de S. M. don Juan, prince régent. Pendant ce temps, Brotero envoyait en son propre nom, à la Société Linnéenne de Londres, la description de la plante, sous le nom de Callicocca Ipecacuanha.
A son retour, Gomez réclama la priorité de la décou-