CHAPITRE II
FAMILLE DES AMARYLLIDÉES
Cette famille contient un certain nombre de succédanés de l'Ipéca fournis par le genre Narcissus. Les propriétés émétiques des Narcisses ont été connues dès la plus haute antiquité. Dioscoride et Pline citent ces plantes dans leurs ouvrages, c'était le BoXco; ipcrcxoe des Grecs. D'après Dioscoride, lorsque les anciens voulaient utiliser le Narcisse pour provoquer le vomissement, ils faisaient cuire son bulbe, le mangeaient ainsi préparé ou buvaient l'eau dans laquelle ils l'avaient fait bouillir.
Dufresnoy parait être le premier, parmi les modernes, qui ait pensé à employer le Narcisse des prés, mais c'est Lojseleur Deslongchàmps, que nous avons déjà cité à propos des Euphorbes, qui fit les premières recherches sérieuses sur les propriétés des Narcisses. Vers la même époque, Charpentier (1811) fit un examen chimique des fleurs sèches du Narcisse des prés et des observations sur leurs propriétés médicinales. Depuis cette époque ces
288 FAMILLE DES AMARYLLIDEES
plantes ont été fort peu étudiées au point de vue de leur emploi thérapeutique.
Nous allons décrire tout d'abord les espèces éraétiques du genre Narcissus 9 nous dirons ensuite quelques mots de leur composition chimique, puis nous terminerons par leurs applications thérapeutiques.
Narcissus poeticus L. — Cette belle espèce croît dans les prairies de presque toute la France ; son bulbe est ovoïde- allongé ; ses feuilles presque planes sont d'un vert un peu glauque, linéaires, obtuses au sommet, à peu près de même longueur que la hampe. Celle-ci s'élève à 3 ou 4 décimètres ; elle est striée, présente deux angles longitudinaux peu marqués et se termine par une seule fleur. Les divisions du périanthe sont ovales, presque obtuses au sommet ; il est d'un blanc pur ; sa couronne est très courte et rotacée, elle a le bord crénelé, rouge* pourpre. L'odeur qu'exhale cette fleur est très agréable. Le Narcisse des poètes est fréquemment cultivé pour l'ornement des jardins.
Naroissus Pseudo-Narcissus . L. — Cette plante est connue vulgairement sous le nom de Narcisse des prés, Aiault ou Porion. C'est à peu près la plus commune de nos espèces indigènes ; elle croît dans les bois et les prairies de toute la France, elle est aussi cultivée, dans presque tous les jardins ; ses feuilles sont presque planes, d'un vert glauque, linéaires-larges, obtuses au sommet. La hampe est striée, un peu comprimée, haute de 3 décimètres, et se termine par une fleur jaune dont la couronne campanulée, ondulée et étalée à son bord, égale en longueur les divisions du périanthe qui sont planes et ovales. ' Narcissus Tazaetta L. — •■ Cette espèce, qui porte le
Al.
Fi;. î. -- B.ioin-Ti d7on
SUCCÉDANÉS DE L'IPECACUANH A
FAMILLE DES AMARYLLIDÉES 289
nom vulgaire de Narcisse à bouquet, est très commune dans nos départements méditerranéens. Son bulbe est gros et ovoïde; ses feuilles, à peu près planes, sont d'un vert glauque, linéaires, élargies, obtuses au sommet. Sa hampe, marquée de deux angles longitudinaux faiblement saillants, s'élève à environ 4 décimètres et se termine par des fleurs au nombre de 4 à 10. Les fleurs sont d'un jaune pâle avec la couronne d'un jaune vif; les divisions de leur limbe sont lancéolées-ovales, aiguës, plus courtes que le tube. Leur couronne entière à son bord est en forme de coupe resserrée à son orifice. Cette espèce est très cultivée dans les jardins et possède une odeur très agréable.
Narcissus o'dorus L. — Ce Narcisse croît spontanément dans les prairies de nos départements de l'Ouest et du Midi. Il est fréquemment cultivé dans nos jardins sous le nom de grosse Jonquille. Ses feuilles sont linéaires, demi -cylindriques, canaliculées à leur face supérieure; elles sont vertes. La hampe est cylindrique, et s'élève le plus souvent à une hauteur de 3 ou 4 décimètres. Elle porte 4 ou 5 feuilles d'un jaune-jonquille et d'une odeur très suave. La couronne est campanules, divisée en 6 lobes, à peu près de moitié plus courte que les 6 divisions du lobe qui sont déforme ovale.
Ces espèces de Narcisse que nous venons de citer ont, au dire de Loisçleur-Deslonchamps les propriétés vomitives les plus marquées. L'espèce la plus émétique est sans contredit le Narcissus odorus, mais la plus employée est certainement le Narcisse des prés. On en prescrit le bulbe et les fleurs sous forme de poudre et d'extrait.
Nous allons étudier cette espèce au point de vue chimique et thérapeutique.
«90 FAMILLE DES AMARYLLIDÉES
Etude chimique. — Jourdain a signalé dans le bulbe de Narcisse des prés l'existence d'un principe particulier qu'il a appelé Narcitine et auquel il a attribué les propriétés éraétiques de la plante. La narcitine est une substance blanche aromatique, déliquescente, solubledans l'eau, l'alcool et le vinaigre. S'il est vrai que le bulbe sec, comme le dit Jourdain, en contient la moitié de son poids, on ne peut admettre que ce principe soit doué d'une grande activité, carie bulbe peut être administré jusqu'à la dose de 2 et 4 grammes.
En 1877, Gerrard publia dans the Pharmaceutical Journal une analyse du Narcisse des prés ; les seules propriétés chimiques indiquées par cet auteur pour l'alcaloïde qu'il a extrait du A T . Pseudo-Narcissus sont les suivantes : C'est une masse jaunâtre amorphe soluble dans l'eau, l'éther, l'alcool, le chloroforme et la benzine, donnant des précipités avec le phospho-molybdate de soude et l'acide nitrique, l'acide tannique, l'iodure dou-
ble de mercure et de potassium, le tétrachlorure de platine, le sulfocyanate de potassium et les solutions de potasse, de soude et d'ammoniaque. Le précipité formé par l'ammoniaque est soluble dans un excès. Au point de de vue physiologique cet alcaloïde est amer, émétique, légèrement purgatif, et cause une salivation excessive.
En 1887, Errera, sans connaître les travaux de Gerrard, découvrit l'alcaloïde des Narcisses au moyen de la microchimie. Il a trouvé que cet alcaloïde existe chez presque toutes les espèces de Narcisses qu'il a examinées : N. rugolosus, N. Pseudo-Narcissus, N. Tazzetta, N. poeticu?. La substance est très peu abondante dans cette dernière espèce, tandis qu'elle existe surtout en quantité
FAMILLE DES AMÀRYLLIDÈES 291
considérable dans le N. rugulosus. Ces recherches étant excessivement intéressantes, nous nous y étendrons longuement.
Lorsqu'on coupe une hampe florale de Narcisse on voit apparaître à la surface de section une grosse goutte de suc aqueux qui renferme beaucoup de raphides et plusieurs substances dissoutes, entre autres une grande quantité d'alcaloïdes. Les réactifs agissant sur une goutte de suc évaporé lentement à sec donnent les résultats suivants :
i° lodure de potassium iodé : précipité rouge brun abondant qui pâlit et disparaît au bout d'une heure et davantage ;
2° lodure double de mercure et de potassium : préci pi té blanc jaunâtre abondant ;
3° Acide phospho-molybdique : précipité blanc ocracé granuleux, soluble dans la potasse;
4° Acide picrique : précipité jaune granuleux ;
5° Tannin: précipité blanc, finement granuleux, abondant ;
6° Bichlorure de mercure : précipité blanc, finement granuleux, peu abondant;
7° Réactif de Frôhde ; coloration rose jaunâtre sale, fugitive ;
8° Acide chlorhydrique concentré ;pas de coloration, mais un précipité grenu, cristallin, incolore ; cette réaction n'a probablement rien de commun avec l'alcaloïde ;
9° Perchlorure de fer : coloration jaune-fauve;
10° Sulfocyanate de potassium et sulfate de zinc : précipité blanc rosé sale, peu abondant ;
11° Acide sulfurique concentré : coloration intense jaune un peu verdâtre ;
292 FAMILLE DES AMARYLLIDKES
12° Acide nitrique concentré : coloration jaune;
13° Acides sulfurique et nitrique : coloration rose, violet fugitive, puis brunâtre, puis jaune fauve ; après quoi le liquide pâlit de plus en plus. L'addition dépotasse jusqu'à réaction franchement alcaline fait passer alors au jaune orangé.
14° Potasse seule : Coloration jaune un peu verdâtre, à peu près comme S0 3 HO.
15° Nitrate d'argent à 2 pour 100; donne simultanément deux précipités blancs, l'un cristallin, biréfringent en masses radiées, provenant des cristaux déjà existants ; l'autre granuleux, uniréfringent, probablement dû à l'alcaloïde.
16° Acide sulfurique plus un cristal de bichromate de potassium : coloration bleu verdâtre.
Passons maintenant aux essais microchimiques proprement dits : Dans les cellules du N. rugulosus étudiées par Errera, l'alcaloïde se trouve toujours à l'état de dissolution dans le suc cellulaire, jamais dans la membrane. L'iodure de potassium iodé provoque dans les cellules à alcaloïdes la formation d'un précipité rouge brun abondant qui disparaît au bout de quelque temps, si la préparation reste dans le réactif, mais si on la laisse se dessécher immédiatement, le précipité se conserve presque indéfiniment.
Les réactifs que nous avons indiqués plus haut produisent dans les cellules les réactions décrites.
Au moyen de ces réactions, Errera a pu localiser l'alcaloïde dans les feuilles, les fleurs, les parois de l'ovaire, les ovules, la hampe, le bulbe et les racines, et dans cha cime de ces parties il a pu ainsi indiquer exactement les cellules qui les contenaient. Il ressort de cette localisation
FAMILLE DES AMAKYLLIDÊES 293
que ce n'est pas seulement dans le liber que se trouve l'alcaloïde, mais qu'il se retrouve encore dans quelques cellules parenchymateuses ordinaires disséminées çà et là dans l'écorce et dans les couches les plus superficielles de cette région.
Nous tenons à indiquer ce résultat, car quelques do sages que nous avons faits sur la partie la plus externe de l'écorce de Plpéca et dans la région libérienne nous ont montré, bien que ces dosages soient très approximatifs, que l'alcaloïde était en effet plus abondant dans le liber, mais qu'il existait néanmoins dans la portion extérieure de l'écorce. Quant à la matière colorante et à l'huile, c'est certainement dans cette dernière portion qu'elles sont les plus abondantes.
Charpentier avait, en 1811, alors qu'on ne connaissait pas encore l'alcaloïde de Narcisse, fait une analyse des fleurs sèches dans laquelle il avait trouvé de l'acide gallique, du mucilage, du tannin, de l'extractif, du chlorhydrate de chaux, de la résine et du tissu ligneux.
Etude thérapeutique. — Loiseleur-Deslongchamps a employé dans ses expériences les bulbes de Narcisse réduits en poudre après dessiccation. 1 gramme ou l er ,50 du N. Tazzelta n'ont excité qu'un seul vomissement chez trois malades, et le dernier qui avait pris la plus forte dose eut une évacuation alvine, les autres n'en eurent pas. 2 gr ,50 de la même substance donnés à deux autres malades ont provoqué, chez l'un, cinq vomissements, et n'ont pas produit chez l'autre la moindre évacuation. La même dose du A', des prés donnée à une femme de trentedeux ans n'ont, de même, fait sur elle aucune impression, tandis que la même quantité du N. odorant a fait vomir
294 FAMILLE DES AMARYLLIDÉES
quatre fois une femme de trente ans, mais sans produire aucune évacuation alvine. Loiseleur conclut de ces quelques observations que c'est le N. odorant qui est le plus actif, et il a continué ses expériences en se servant de cette sorte. Dans six nouvelles observations où il avait administré une fois 75 centigrammes à un enfant, une autre fois l^ôO à une femme et quatre fois à la dose de 3 grammes chez les adultes, il a obtenu depuis deux jusqu'à sept vomissements, mais sans aucun effet purgatif.
Les succès qu'il avait obtenus en employant comme émétique les bulbes de plusieurs espèces de Narcisses lui firent penser que les fleurs pouvaient peut-être aussi avoir des propriétés semblables. Cet expérimentateur essaya sans succès des doses de 60 centigrammes à 3 gr ,50, et il se décida à aller jusqu'à 4 grammes.
Il donna les fleurs de Narcisse à cette dose à une femme âgée, atteinte depuis huit jours d'une diarrhée. Elle fut guérie sans avoir eu aucun vomissement. A la suite de cette cure il obtint onze guérisons radicales, sur douze essais, par l'emploi des fleurs de N. des prés comme antidysentérique. Il reconnut également à ces fleurs une action fébrifuge dans les fièvres intermittentes ; dans ce cas il fait prendre le médicament d'heure en heure, à la dose de 7 gr ,50, en commençant cinq à huit heures avant l'accès.
Si les fleurs du Narcisse des prés employées en nature n'étaient pas émétiques, Loiseleur-Deslongchamps leur trouva ces propriétés quand il les employa en infusion. C'est de cette façon que Blache (1876) a pu employer avec succès l'infusion de Narcisse des prés comme vomitif. Il lui a reconnu une sûreté d'action qui ne lui a jamais
FAMILLE DES AMARYLLIDÉES 295
fait défaut dans plus de cinquante cas où il a employé cette infusion.
Nous terminerons cette étude par quelques mots sur l'application du Narcisse dans les maladies nerveuses. Les auteurs anciens avaient déjà reconnu au Narcisse des prés une propriété narcotique. Les praticiens modernes, entre autres Pichat (1851), Michéa, Muynck, de Gand, lui ont trouvé des propriétés antispamodiques très nettes qui mériteraient de faire prendre au Narcisse une place définitive dans notre matière médicale.
Pichat et Michéa ont employé avec succès le Narcisse des prés dans l'épilepsie ; ceci n'a rien d'étonnant, puisque les émétiques et les nauséeux réussissent habituellement bien dans cette affection. Nous avons déjà signalé l'efficacité de l'Ipécacuanha et de l'apomorphine ; nous devons rappeler encore que le tartre stibié a été employé avec succès dans les mêmes circonstances. Outre cette action utile dans l'épilepsie, quand on le donne à la dose de 3 décigrammes, il faut encore citer l'action du Narcisse des prés dans la chorée. C'est à la dose de l gr ,50 que Leblanc conseille de l'employer. Muynck dit avoir obtenu dans la coqueluche de bons résultats par cette médication.
Gomme conclusion de cette étude, nous pouvons considérer les Narcisses comme des succédanés de l'Ipécacuanha, et nous croyons qu'ils méritent d'être employés comme tels et de faire définitivement partie de notre thérapeutique.