HISTORIQUE
Dans l’antiquité les kystes des mâchoires étaient totalement ignorés quant à leur nature ; ils étaient méconnus, confondus avec les autres tumeurs du maxillaire, et probablement avec les abcès dentaires.
Il faut arriver au milieu du xvne siècle pour les trouver mentionnés. Scultet le premier, en 1654, en publie des observations, il parle de chystes, tumeurs liquides des mâchoires qui, après avoir été ponctionnées, laissent s’écouler un liquide « jaune comme miel ».
Plus tard, J.-L. Petit (1723) décrit des exostoses siégeant au niveau des grosses molaires inférieures, ainsi que des exostoses molles à l’intérieur, où nous devons probablement reconnaître les kystes qui nous occupent.
Jusqu’à présent, nous ne voyons pas mettre l’origine des kystes au compte d’altérations dentaires ; ils sont confondus sans aucune distinction d’espèce. C’est dans le Chirurgien dentiste (1728) de Fauchard, qu’il en est pour la première fois question. Cet auteur rapporte plusieurs observations de tumeurs liquides ayant pour point de
départ la carie dentaire ; après avulsion de la dent, du liquide s'écoulait par l’alvéole, et la tumeur guérissait (?).
Runge, en 1750, admet aussi les rapports des kystes avec le système dentaire ; il observe d’ailleurs que plusieurs tumeurs des maxillaires renferment des dents. Le premier, il signale l’existence du bruit de parchemin ; il écrit en effet qu’en pressant sur un point de la tumeur, l’enveloppe osseuse se laisse déprimer et revient sur elle-même « cum sonitû quodam » (1).
Dans les Mémoires de V Académie de chirurgie , Bordenave (1768) publie un important travail sur les exostoses du maxillaire inférieur. Il s’y trouve une observation dans laquelle l’auteur semble convaincu de la relation intime des racines dentaires avec une tumeur siégeant à la mâchoire inférieure ; en effet « deux dents cariées furent extraites, et les racines de la dent postérieure portaient à leurs extrémités une petite tumeur enkystée de la grosseur d’une petite fève (2). »
Jourdain (1778), dans son Traité des vialadies de la bouche , parle de petits kystes enlevés avec les dents qui les portaient, et décrit des tumeurs, dues à la présence de dents incluses dans le maxillaire. Il signale aussi ce bruit particulier mentionné par Runge et le compare à celui que l’on produit en écrasant des coquilles d’œuf entre les doigts.
Morelot, Huntcr, vers la même époque, recueillent
(1) Runge, cité par Laforesterie.
(2) Bordenave, cité par Bouvet.
des observations d’exostoses cartilagineuses molles, contenant une sorte de « lymphe coagulable »,
Duval (1812) dans un mémoire sur la consomption de l’extrémité de la racine des dents, écrit que souvent l’extrémité dénudée d’une racine baigne dans le liquide kystique, et que l’extraction de la dent incriminée ne suffit pas toujours à tarir la « suppuration ».
Quelques années plus tard, Delpech étudie les petits kystes appendus à l’extrémité des racines et qui viennent avec la dent au moment de l'extraction ; il rapporte aussi plusieurs observations de tumeurs liquides du maxillaire supérieur qui se vidaient à la suite de l’avulsion d’une dent, et qui n’étaient pas constituées par l’hydropisie du sinus ; il remarque la récidive fréquente de ces tumeurs en cas de cicatrisation rapide de l’alvéole, et il émet l’hypothèse que le kyste se forme aux dépens de la pulpe des dents.
En 1818, Boyer décrit des tumeurs du maxillaire, dans lesquelles il ne veut voir ni exostoses, ni kystes, ni corps fibreux ; il signale la crépitation parcheminée, et la communication possible de la cavité de la tu ni eu r avec un alvéole.
En somme depuis plus d’un siècle, la question des kystes des mâchoires préoccupait de nombreux auteurs ; nombreux étaient les cas publiés, mais les observateurs s’étaient bornés à enregistrer les phénomènes dont ils étaient témoins, sans en tirer d’autres conclusions, que de thérapeutique.
Nous entrons, avec Dupuytren, dans une période où le* problème va se trouver mieux posé, et peu à peu
dégagé cle l’obscurité qui l'enveloppait. Dupuytren trace le tableau clinique des kystes des mâchoires et s’efforce de les différencier des autres tumeurs.
Citons encore les noms de Lombard et de Syme qui les attribuent à des troubles dentaires. Diday(1839) se fondant sur le siège de la tumeur, sur l’âge des malades, pense que la pathogénie des kystes est liée à une anomalie dans le développement des dents, et n’est pas loin d’incriminer l’hydropisie du follicule.
Forget, en 1840, dans sa thèse inaugurale, tente une classification des kystes fondée sur leur contenu ; il les situe dans l’intérieur de l’alvéole, ét leur donne comme cause fréquente la carie dentaire ; c’est lui d’ailleurs qui crée le nom de kyste alvéolo-dentaire.
Guibout fait paraître en [1847 un important travail dans lequel il admet l’existence de kystes développés aux dépens du périoste dentaire, de kystes folliculaires, et aussi de kystes sans relation avec le système dentaire.
Duchaussoy, dans sa thèse d’agrégation, réfute les idées de Delpech, tout en reconnaissant l’origine dentaire des kystes des mâchoires (1857).
En 1860, dans son Mémoire sur les tumeurs clu périoste dentaire, lu l’année précédente à la Société de chirurgie, Magitot nie l’existence aux mâchoires de kystes indépendants du système dentaire ; c’est toujours la carie dentaire et la périostite alvéolo-dentaire chronique qu’il assigne comme cause àces kystes, qu’il nomme périostiques ; la théorie périostique se trouve à ce mo-
ment fondée ; nous y reviendrons d’ailleurs dans un prochain chapitre.
Broca considère les anomalies’ d’évolutions du follicule dentaire comme causes des tumeurs kystiques de la région et les divise en kystes progènes, néogènes et périgènes, correspondant aux différentes phases de l’évolution dentaire ; classification admise par Magitot, qui qualifie les premiers de folliculaires, et les deuxièmes de kystes alvéolo-dentaires ou périostiques.
Après avoir régné sans conteste pendant quelques années, la théorie périostique de Magitot se trouve en face d’une nouvelle théorie, dite épithéliale, qui fait provenir les kystes des mâchoires de débris épithéliaux, vestiges du bourgeonnement des cordons des dents temporaires. Dès 1874, M. Malassez travaillait, au Collège de France, à justifier l’hypothèse épithéliale. Deux ans plus tard, M. Reclus fait paraître dans le Progrès Médical une importante communication sur l’épithélioma térébrant du maxillaire supérieur, où se trouvent exprimées les idées de Verneuilen faveur delà théorie épithéliale.
La théorie périostique est encore défendue par Charvot, et surtout par Magitot. Le premier publie en 1881 un long travail dans les Archives générales de médecine où il se fait le défenseur des idées de Magitot ; c’est une des dernières tentatives, avec celle de Bouvet en 1891, en faveur de la théorie périostique; cependant l’auteur signale les travaux en cours de M. Malassez, et donne la théorie épithéliale comme une hypothèse digne d’être prise en considération, mais encore à vérifier ;
cependant son opinion est formelle, et il se range nettement du côté de la théorie périostique.
En 1884, ont lieu à la Société de biologie les discussions entre Magitot et M. Malassez ; ce dernier établit le rôle de l’épithélium, qu’il nomme paradentaire, dans les fongosités radiculo-dentaires, et dans les kystes multiloculaires. L’année suivante, il fait paraître dans les Archives cle physiologie un nouveau travail où il décrit en détails les débris épithéliaux paradentaires, et où il insiste sur leur rôle dans la pathogénie des kystes des maxillaires.
Pendant qu’au sein des différentes sociétés françaises la question était discutée avec une égale ardeur de part et d’autre, à l’étranger on ne s’en désintéressait pas. Mikulicz, Busch, Kolaczek observent des kystes uniloculaires qu’il font provenir d’un enfoncement du feuillet externe, datant de l’époque du développement.
Eve, en Angleterre, nie le revêtement épithélial des kystes périostiques, qui viendraient des follicules dentaires ; les productions épithéliales que Ton rencontre à l’intérieur des kystes ne rappelant en rien l’organe de l’émail, elles proviendraient surtout de l’épithélium gingival ; les auteurs anglais semblent avoir adopté ces conclusions.
En Allemagne on admet les kystes folliculaires ; mais, pour les autres kystes, ce sont les théories de Mikulicz qui triomphent.
M. Albarran en 1888, dans un important article publié dans la Revue de chirurgie , porte les derniers coups à la théorie périostique, en démontrant que les kystes
dentifères et les kystes uniloculaires ont une origine commune paradentaire. La théorie épithéliale est, dès lors, généralement admise en France et se trouve énoncée dans les différentes thèses soutenues depuis cette époque (Jean, Vénassier, Pomme de Mirimonde). Mais nous devons, en terminant, mentionner spécialement les noms des auteurs qui l’ont fondée et imposée, nous voulons parler de Verneuil, Reclus, Malassez et Albarran, et, pour résumer l’historique de la théorie épithéliale paradentaire, nous dirons, avec M. Aîbarran, que, conçue presque simultanément par Verneuil et M. Malassez, cette théorie fut, pour la première fois, exposée par M. Reclus, et que la démonstration anatomique en appartient à M. Malassez.