‹ Étude descriptive de la grande attaque hystériqueChapitre 59 sur 70 · Bourdin. Traité de la catalepsie, 18il · texte numérisé non relu

Bourdin. Traité de la catalepsie, 18il

ATTAQUE DE LÉTHARGIE

Observation. — (Sauvages, Nosologie méthodique, t. V, in-12.) Au mois de juillet 1757, une fille de huit ans qui était à l’Hôpital-Général, eut plusieurs accès de catalepsie ; lorsque je lavis, elle se plaignit de maux d’estomac, de douleurs vagues dans le bas-ventre ; elle sentait une espèce de corps qui lui remontait vers l’oesopliage. Je lui ordonnai dix grains de mercure doux (protochlorure de mercure), et elle ne les eut pas plutôt pris, qu’elle tomba dans un état de catalepsie qui dura douze heures. Je fus la voir le lendemain, et je la trouvai qui pleurait les yeux fermés. Je voulus lui relever la paupière, mais je sentis une résistance accompagnée d’un clignotement continuel. Elle avait les mâchoires collées; ses bras et ses jambes restaient dans la position où je les mettais, mais ils consersaieat quelque peu de mouvement et ne restaient pas longtemps dans la posture que je leur avais fait prendre; elle n’avait d’ailleurs ni sentiment ni mouvement, et ne répondait à aucune des questions queje lui faisais. On lui donna une seconde dose de mercure doux; elle guérit, et s’est toujours bien portée depuis.

Là encore la catalepsie est bien imparfaite, les yeux étaient fermés et les paupières animées d’un clignotement continuel.

L’observation si intéressante dans laquelle Puel rapporte comment, à l’aide de frictions, il amenait la résolution des membres cataleptiques nous paraît un bel exemple de léthargie dans laquelle la rigidité musculaire suivait la loi de l’hyperexcitabilité.

Nous voyons en effet que la malade avait les yeux fermés et que la catalepsie s’accompagnait de raideur généralisée. Si on la touchait, les muscles se contracturaient avec plus de violence, et cependant la contracture cessait sous l’influence des frictions.

Voici un résumé de cette longue observation :

PüEL. — Observation C.L. — Catalepsie compliquée de somnambulisme. Madame D.; quarante-cinq ans; née en 1810; éducation distinguée; violents chagrins de famille à vingt-cinq ans. A cette époque remontent les premiers symptômes de la maladie : spasmes nerveux, boule hystérique, vomissements; gastralgie suraiguë qui persiste pendant toute la durée de la maladie, convulsions hystériques presque tous les jours en 1839; 18 septembre 1852, premier accès de catalepsie.

La catalepsie revient tous les jours, d’une façon périodique, à la même heure et se produit ainsi :

Vers 4 ou 5 heures, la région de l’estomac est tellement sensible que le moindre bruit extérieur y retentit douloureusement; bientôt après les muscles du cou se raidissent, la tête s’incline sur l’épaule gauche, en même temps que celle-ci se relève fortement, et le bras du même côté se rapproche du corps ; un peu plus tard, on voit se contracter successivement les massé-

ters, les muscles du tronc et des membres, enfin, les orbiculaires des paupières; en sorte que, au bout de quelques heures, tous les muscles du corps se trouvent dans un état complet de raideur, et la violence des douleurs semble s’accroître en raison du nombre des muscles contractés. En même temps, les idées de la malade s’obscurcissent de plus en plus, et sa vue se trouble ; ses paupières se contractent involontairement, et elle éprouve une grande difficulté à les tenir écartées : enfin il vient un moment où les paupières se ferment pour ne plus se rouvrir, et c’est alors qu’elle perd connaissance.

Le son le plus léger faisait éprouver à la malade plongée dans cet état une sorte de secousse électrique; ses muscles se contractaient avecplus de violence lorsqu’on la touchait même légèrement, et si ce contact était prolongé, des cris étouffés s’échappaient péniblement de sa poitrine, en même temps qu’elle faisait des mouvements de déplacement, comme pour fuir une impression pénible.

Aptitude de tout le [corps à conserver une attitude communiquée. Durée de l’accès de 1 heure à 3 heures. Quand la malade revenait à elle et recouvrait son intelligence, les contractions musculaires persistaient encore pendans quelque temps.

Puel fut amené fortuitement à découvrir un moyen de faire cesser cet état de contracture et de catalepsie.

La friction sur un muscle quel qu’il fût en amenait la résolution. — Il suffisait de frictionner tous les muscles du corps pour amener une l’ésolution générale; enfin, en touchant légèrement les paupières, on faisait cesser la contraction des muscles orbiculaires, et la malade, jusque-là privée de sentiment, ouvrait les yeux et recouvrait instantanément connaissance. '

Puel pouvait également relâcher les muscles orbiculaires des paupières sans faire cesser les contractions des autres muscles. En un mot, il restituait à la malade la plénitude de soirintelligence sans lui 'rendre la liberté de ses mouvements.

Je trouve noté que les crises provenaient souvent sous l’influence des èrwffo miénmrs qui retentissaient si violemment au creux de l’estomac.

Les douches donnaient infailliblement naissance à un accès cataleptique.

Malgré cela, amélioration considérable de la santé de madame D.

On est obligé, pour des raisons extramédicales, de suspendre les douches. — Les frictions sont remplacées par des applications de compresses d’eau froide de dix en dix minutes autour du cou, qui amènent également la résolution musculaire, quoique d’une façon plus lente.

Madame D. finit par guérir complètement.

Dans l’observation suivante empruntée à la thèse de M. Espanet sur le sommeil hystérique, nous trouvons la plus grande analogie avec ce que nous avons observé chez nos hystériques. L’attaque est provoquée delà même façon, par le regard ou par la pression ocu-

ATTAQUE DE LÉTHARGIE

laire. Au début, quelques signes épileptoïdes. Puis le sommeil calme survient. Les yeux sont fermés convulsivement, les globes oculaires convulsés, les mâchoires fortement serrées. La catalepsie a bien les caractères que nous avons donnés de l’état cataleptiforme. En effet, les bras sont relevés sans grands efforts. La résistance des articulations peut être comparée à celle des mannequins des peintres. Les membres oscillent légèrement au moment où on les abandonne. On réveille la malade en soufflant surles globes oculaires.

Enfin, dans d’autres expériences, la malade, endormie [par les mêmes procédés, est somnambule; elle répond à un opérateur et soutient la conversation.

Espanet. — Observation III. — Hôpital de la Pitié. — Service de M. Lasègue. Saint-Charles. — Emilie, vingt-cinq ans. Je passe le commencement de l’observation où il est question de vomissements, de paralysie du membre inférieur droit, avec anesthésie, tympanite, hématémèse, hypei'esthésie de la région ovarienne, etc.; pas d’attaques convulsives.

Depuis sa seconde entrée à la Pitié, il s’est ajouté à l’état ordinaire des attaques de catalepsie qui la surprennent de temps en temps dans son lit.

Ces attaques varient d’intensité et de durée, et se montrent à des intervalles encore éloignés. C’est une contrariété qui a amené la première crise, et c’est la même cause qui les reproduit depuis. Les crises durent depuis quelques minutes, jusqu’à un jour entier et plus.

Les essais de sommeil artificiel tentés chez elle ont complètement réussi; par la fixité du regard, on y arrive très bien; mais la malade ne veut plus s’y soumettre. L’occlusion des paupières produit le même résultat.

Ce jonr-là, I9/nars, pendant que j’étais en train d’interroger la malade, deux élèves de service se sont approchés de son lit, et, sans la prévenir, l’nn d’eux lui a fermé les yeux avec la main. La malade a essayé de lutter quelque peu; mais au bout de quinze secondes tout au plus, ses bras se sont raidis de chaque côté du tronc, le visage, qui exprimait la plus vive contrariété de cette agression intempestive, est devenu d’une placidité remarquable. Je lui ai pris les deux mains, à ce moment-là, et j’ai senti quelques secousses et un léger tremblement qui n’ont été que passagers.

Elle paraissait endormie du sommeil naturel ; coloration ordinaire du visage, respiration calme, pouls normal. Si on essaye de lui relever les pau. pièces, on trouve les yeux convulsés en haut et en dedans ; mais les paupières retombent dès qu’on les lâche. Les mâchoires sont convulsivement serrées, et on ne peut les entr’ouvrir. Les lèvres, que l’on écarte, reprennent leur première position.

Les deux bras, pris par le poignet, sont relevés sans grands efforts, à angle aigu, au-dessus de la poitrine : ils oscillent légèrement au moment où on les abandonne, mais ils conservent la position donnée. L’avant-bras gaucbe est fléchi sur le bras et le membre con.serve la position coudée. En exécutant ces divers mouvements, on se rend parfaitement compte de la justesse de la comparaison de M. Lasègue qui a rapproché la résistance des articulations des cataleptiques de celle des mannequins des peintres.

Pendant ces expériences, un des élèves a entr’ouvert les paupières de la patiente et s’est mis a souffler violemment sur le globe oculaire. Eu trois ou quatre insufflations, la malade a été réveillée. Elle a commencé par se frotter les yeux, comme quelqu’un qui se réveille, et aussitôt sa figure a repris un air de dépit de ce qu’on venait de l’endormir. Le sommeil n’avait été prolongé que de dix minutes. La malade a voulu parler; mais la contrainte à laquelle elle venait d’être soumise, a déterminé un vomissement de quelques gorgées de sang. Après quoi, elle s’est cachée sous ses couvertures, en proie à une agitation nerveuse qu’elle présente d’autres fois, mais qui ne va jamais chez elle jusqu’à l’attaque hystérique.

On l’a endormie déjà bien des fois par la fixité du regard et même par des passes. Elle répond alors à son opérateur et soutient la conversation. La malade connaît ce détail et m’a dit: « Je sais que je suis lucide. » Du reste, il y a perte complète du souvenir, au réveil, de tout ce qu’elle a fait ou a dit pendant son sommeil. C’est du moins la malade qui l’affirme.

Aujourd’hui, 15 juillet 1875, Émilie J. est toujours à peu près dans le même état. L’attaque cataleptique n’a reparu qu’une fois depuis le 19 mars. La santé générale n’a changé ni en mieux ni en plus mal. La malade compte bien aller passer quelque temps dans sa famille

Nous pensons par ces quelques observations, que nous aurions pu facilement multiplier, avoir montré que les récits des auteurs sont d’accord avec les faits que nous avons observés et que la distinction établie entre la catalepsie véritable et \’ëtat cataleptiforme de la léthargie, peut jeter quelques lumières 'dans ces questions encore si obscures.

1. Hystéricisme et hystérie, du sommeil hystérique en particulier, par Fernand Espanet, 1875, p. 33.

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