CHAPITRE PREMIER
ANALYSE DE l'IDÉE DE l'ÉGLISE.
L'Église est un objet de la foi du chrétien. Déjà le Symbole des apôtres dit: Je crois une sainte Église chrétienne. L'idée de l'Église est donc une idée essentiellement chrétienne. Le chrétien croyant seul peut la comprendre à fond , car seul il a la conscience immédiate de l'existence réelle de l'Église.
L'homme qui par la foi en Jésus-Christ a reçu le pardon de ses péchés et qui est entré dans une vie nouvelle, dans une communion intime avec Dieu, a la conscience d'un changement éthique qui s'est opéré en lui. n a de plus la conscience claire et nette que ce changement n'est pas le résultat de ses propres forces, mais d'une puissance surnaturelle. Il sait, par expérience , que cette puissance réside dans la prédication de la Parole de Dieu : d'abord de la prédication de la loi divine, par laquelle il est arrivé à la connaissance de ses péchés et au repentir, et ensuite dans la prédication de l'Évangile, par laquelle il est arrivé à la connaissance du pardon des péchés, acquis à tous les Irommes par la mort expiatoire du Fils de Dieu et accordé individuellement à tous ceux qui croient en la personne et en l'œuvre de Jésus-Christ.
Celte prédication de la Parole de Dieu est l'œuvre d'une institution qui fait remonter sa mission à la fondation directe par Jésus-Chrisl,et le Nouveau Testament confirme ce fait. Outre la prédication de la Parole de Dieu, cette institution maintient l'exécution de deux actes également établis par .Jésus-Christ pour le salut
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des hommes: ce sonl le baplèrae et la sainte Cène, appelés, dans le langage de l'Église, les saints sacrements. El quoique le chiélien n'ait pas la conscience immédiate de rinfluence salutaire des saints sacrements, les paroles de Jésus-Christ lui sont un garant suffisant delà réalité de cette influence. Cette institution a pris le nom d'Église, et nous aurons donc pour définition de l'Église, la suivante: L'Église est l'institution fondée par Jésus-Christ pour le salut des hommes.
Cependant l'idée de l'Église n'est pas encore épuisée par cette définition. Le chrétien, qui a éprouvé la force salutaire de la Parole de Dieu , et qui a la conscience de sa justification et de son union avec Dieu, a une telle confiance en la force de la Parole divine , qu'il a la conviction que cette Parole, par laquelle agit le Saint- Esprit, a sur d'autres un elfet analogue à celui qu'elle a eu sur lui-même. Les paroles et les actes de certains hommes lui sont une marque extérieure plus ou moins évidente de ce fait. L'institution fondée par Jésus-Christ porte ses fruits. L'ensemble de ceux qui par cette institution sont arrivés à la foi en Christ, et qui ont obtenu le pardon de leurs péchés , ou , pour parler le langage du Nouveau Testament, l'ensemble des élus, a aussi eu le nom d'Église.
Nous venons de fixer deux éléments renfermés dans l'idée de l'Église. Ces deux élémenLs en sonl les seuls éléments essentiels , caractéristiques et distinctifs; seuls ils distinguent l'Église de toute autre institution ou société. Ils forment seuls ce que les théologiens allemands appellent : das Wesen derKirche, l'essence de l'Église ; et c'est uniquement dans ce sens que l'Église est l'objet de la foi du rhrf^tien.
Cependant il faat encore fiiire un pas pour épuiser complètement l'idée de TÉglise. L'homme a une tendance naturelle à s'unir à ceux qui partagent avec lui certaines idées, certains sentimttits, qui traTaiUent à
la réalisation d'un même but. C'est là aussi ce qui at> tire les chrétiens les uns vers les autres et les pousse à
se constituer en société extérieure. A l'élément divin vient s'ajouter un clcmonl humain ; élément secondaire, essentiellement diliérent des deux autres, se retrouvant aussi ailleurs ot avant son principe dans la nature humaine et non dans l'essence de rÉglise. Néanmoins cet élément est inséparable de la manifestation extérieure de l'Église dans ce monde, et par suite de ridée de l'Église. La société qui se constitue ainsi a aussi eu le nom &*Êgtmt et ce nom est parfois appliqué â la constitution elle-même. Considérée à ce point de vue, l'Égliseest donc la société, l'association organique* d'un certain nombre d'hommes qui ont pour but de réaliser l'idée de l'essence de l'Église dans ce monde.
L'analyse que nous venons de faire nous présente une coîiception trichotomiquc de l'idée de l'Église. Nous voyons que cette idée renferme trois éléments dont les deux premiers sont essentiels , et dont le troisième, quoique secondaire, est la conséquence naturelle de la manifestation des deux premiers parmi les hommes* Ces trois éléments sont ensemble dans le rapport de la cause et de l'effet; en outre, le premier se rapporte plus spécialonent au passé, le deuxième au présent et le troisitoie à l'avenir ; le premier est plus spécialement
< Nous pnaons respression i^organigue du» son tem la plus
du domaine de la dogmatique , le deuxième du domaine de l'éthique et le troisième de celui du droit; enfin le premier est plus directement l'œuvre du Fils; le deuxième celle du Saint-Esprit et le troisième repose sur les lois de la création du Père. L'ordre dans lequel nous venons de les présenter est, à notre avis, le seul qui soit logique.
Ces trois éléments se trouvent déjà dans l'idée de la fiaoïXeca tàv ovQuvm de Jésus-Christ. Quand Jésus compare le royaume de Dieu ù un filet, à un homme qui sème la bonne semence, au grain de sénevé que quelqu'un sème dans son champ, au levain qu'une femme met dans la farine (Matth. XIII), il a en vue le premier clément. Il appuie sur le deuxième quand il dit : «c Le royaume de Dieu est au dedans de vous » (Luc. XVII, 21). Enfin dans la parabole des dix vierges (Matth. XXV) le royaume de Dieu est repi ésenlé par une société extérieure. La notion d'èxxhjoîa des apôtres renferme les mômes éléments. Nous les retrouvons à toutes les époques de l'Église chrétienne; mais toujours à l'état d'antithèses dont l'Église n'avait pas conscience {utibemussie Gegensàize) , jusqu'au seizième siècle.
Par la Réformalion, l'idée de l'Église prit un grand développement. On commença à remarquer les antithèses ; cependant on ne pouvait pas encore clairement s'en rendre compte. L'idée de l'Église est déjà déterminée d'une manière très-explicite par la Confession d'Augsbourg. Le septième article renferme les deux éléments essentiels de l'Église : «L'Église est la congrégation des saints, dans laquelle l'Évangile est annoncé purement et les saints sacrements administrés conformément à l'Évangile. j> Le huitième article parle de
Cependant il faut encore fiâre un pas pour épuiser complètement Tidée de TÉglise. L'homme a une tendance naturelle à s'unir à ceux qui partagent avec lui
certaines idées, certains sentiments, qui travaillent à la réalisation d'un même but. C'est là aussi ce qui at- ' lire les clirélicns les uns vers les autres et les pousse à se constituer en société extérieure. A l'clcrm tU divin vient s'ajouter un élément humain; élément secondaire, essentiellement dilTérent des deux autres, se retrouvant aussi ailleurs et ayant son principe dans la nature humaine et non dans l'essence de l'Église. Néanmoins cet élément est inséparable de la manifestation extérieure de l'Église dans ce monde» et par suite de ridée de l'Église. La société qui se constitue ainsi a | aussi eu le nom d'Église, et ce nom est parfois appliqué à la constitution elle-même. Considérée à ce point de ; vue, l'Église est donc la société, l'association organique* d'un certain nombre d'hommes qui ont pour but de réaliser l'idée de l'essence de l'Église dans ce monde.
L'analyse que nous venons de faire nous présente une conception Iricfiolomujuc de l'idée de l'Église. Nous voyons que cette idée renferme trois éléments dont les deux premiers sont essentiels , et dont le troisième, quoique secondaire, est la conséquence naturelle de la manifestation des deux premiers parmi les hommes. Ces trois éléments sont ensemble dans le rapport de la cause et de l'effet ; en outre, le premier se rapporte plus spécialement au passé, le deuxième au présent et le troisième à l'avenir ; le premier est plus spécialement
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du domaine de la dogmatique , lo deuxième du domaine de l'éthique et le troisième de celui du droit; enfin le premier est plus directement l'œuvre du Fils ; le deuxième celle du Saint-Esprit et le troisième repose sur les lois de la création du Père. L'ordre dans lequel nous venons de les présenter est, à notre avis, le seul qui soit logique.
Ces trois éléments se trouvent déjà dans l'idée de la ^aoiXela vàv ovQavbiv de Jésus-Christ. Quand Jésus compare le royaume de Dieu à un filet, à un liomme qui sème la bonne semence, au grain de sénevé que quelqu'un sème dans son champ, au levain qu'une femme met dans la farine (Matth. XIII), il a eu vue le premier élément. Il appuie sur le deuxième quand il dit : « Le royaume de Dieu est au dedans de vous » (Luc. XVII, Enfin dans la parabole des dix vierges (Matth. XXV) le royaume de Dieu est représenté par une société extérieure. La notion d'fc'xxA,»;ata des apôtres renferme les mômes éléments. Nous les retrouvons à toutes les époques de l'Église chrétienne; mais toujours à l'état d'antithèses dont l'Église n'avait pas conscience {unbewusste Gegens'dizc) , jusqu'au seizième siècle.
Par la Réformation, l'idée de l'Église prit un grand développement. On commença à remarquer les antithèses; cependant on ne pouvait pas encore clairement s'en rendre compte. L'idée de l'Église est déjà déterminée d'une manière très-explicite par la Confession d'Augsbourg. Le septième article renferme les deux éléments essentiels de l'Église : «L'Église est la congrégation des saints, dans laquelle l'Évangile est annoncé purement et les saints sacrements administrés conformément à l'Évangile. » Le huitième article parle de
réUment seooodaire, en admetlanl que dans^ l'Église il y aussi des incrédules et des hypocrites. Les mêmes
éléments se retrouvent clairement dans le fameux chapitre De Ecclesia de l'apologie de la Confession d'Ângsbourg. Ce chapitre est un chef-d'œuvre en fiiit de sagacité théolo£![ique , et c'est à peine si Ton peut placer les plus célèbres ouvrages modernes sur l'Église au niveau de ce petit exposé. Les trois idées que renferme la citation suivante, correspondent exactement aux trois éléments que nous venons de déterminer : Eedêrië m» ert tanium aocMai tmibamuvm vwmi «t ttÈmam, aient alia» poUtl», 9*d prineipalUer eH soetetu idei «1 flfiiilui Muicll fai ooiillnisy ^ftw iamm hfib^ eaaemat noku, ut agnoMdpotiit, méMieetfmram erangelll doctrIiMm et aJndïiistrattonem sacnnentomm eonsenfaneam evangelio Chrisii (Die symb. Bûcher der ev. luth. Kirchc, édit. Miiller , Sliittg. 1848. p. 152, 5. — Nous citons toujours , d'après celte édition).
Les dogmalistes luthériens postérieurs formulèrent nettement deux antithèses dans l'idée de l'Église et éta< blireni les deox notions d*Êffli8e msikle et d'Êglw mvirible. Hais leur idée de TÉglise invisible n'était pas 'déterminée, et leur idée de l'Église visible embrassait r%lise comme institution divine et comme àsspciatibo organique» elle renfermait encore deux antithèses qu'ils n'avaient pas remarquées. •
Une élude sérieuse dos ouvrages dogmatiques sur l'idée de l'Eglise, qui oui paru dans la première moitié de notre siècle, monlreia qu'ils ne rcnrcrment qu'une seule tendance, de distinguer el de séparer netlemenf, d'une part, el d'autre part, de réunir justement les trois
éléments de notre conception Iricholomique. Ce travail dogmatique a eu son retentissement sur le terrain pratique et a donné lieu aux luttes religieuses auxquelles nous assistons de nos jours.
Il est clair qu'avec notre conception, il faudra laisser tomber les désignations d'Église visible et invisible y comme imparfaites et défectueuses. Mais il nous fallait des mots pour exprimer nos idées ; il nous fallait des termes particuliers pour désigner chacun des trois éléments de l'Église. Ne connaissant pas de désignations françaises adéquates, nous nous sommes permis de prendre trois noms latins , qui eux-mêmes sont loin de nous convenir absolument. A l'Église considérée comme imtitution divine, nous donnerons le nom à' Église institntio; considérée comme ensemble des élus, nous l'appellerons Église delectns; considérée enfin comme société , comme association organique , nous la désignerons par le nom d'Église communîo. Nous espérons par là remédier, tant bien que mal, à une confusion , à des malentendus et à d'autres inconvénients presque inévitables dans le développement d'une idée qui renferme tant d'éléments divers, désignés ordinairement tous par le môme mot. — Quand, dans le chapitre qui suit, nous employons simplement le mot d'Église, ce terme devra toujours être pris dans le sens indiqué par l'inscription du paragraphe dans lequel il se trouve.
Il s'agit maintenant d'entrer dans le détail et de développer successivement les trois éléments de l'idée de l'Église.
1 loote créature. Allez et faites-moi des disciples de tous les peuples, lesbaplbant an nom dn Père, du Fils et du Saint^prit, et leur appMoaiit à gaïdèir fout ce que je vous ai commandé. Gomme mon Père m'a envoyé, ainsi je vous envoie. Rp v z le Saint-Esprit; à quiconque vous pardonnerez les péchés, ils seront par^ donnés, et à quiconque vous les reliendrcz, ils seront relenusi.(MarcXVI,15;MaUh.XXVlH, 19, 20; Jean XX, 21-23 ; cf. Luc XXIV, 46, 47 ; Matth. XYI, 19). Ce sont là les paroles d'institution de l'Église. Nous y ajoutons encore le commandement que le Seigneur a donné à ses disciples de célébrer la sainte Gène (Matth. XXVI, ^28etparall.). Les disciples, fidèles anx ordres deieur Uatire, annoni^rent la bonne nouvelle de la moi't de Jésus-Ghrist pour les péchés des hommes ; de Ift lès eipressions d^mixfyÛMv, tùéij^i^ljà^iki, tvaYYBktanjsi là^vYfia, fj,aQTvçta etc. , termes qui nous indiquait toujours In présence de l'Église iîistitutio. '' L'Église a donc la mission de prêcher l'Évangile, de pardonner et de retenir les péchés, de baptiser et de C(''l''brer la sainte Gène. En nous servant du langage théologique de nos jours, nous dirons (jue la mission de rÉglise consiste daus la communication {Mùthcilung) des moyens de grâce aux hommes, ou, en termes pins explicites, dans la prédication de la Parole de Dieu et dans Tadministration des sacrements. La Parole de Dieu et les sacrements sont le conteinU, o<i , si J^on nous permet de nous exprimer ainsi, la matière de l'Église. L'Église n'est Église qu'en tant qu'elle prêche la Parole de Dieu et qu'elle administre les sacrements. C'est là son élément essentiel et caractéristique. . ' ' '
Le chrétien a la conscience de l'influence salutaire de l'Église ; mais il reconnaît que ce n'est pas à l'Église qu'il doit le salut en dernier ressort, qu'il ne le doit pas même à la Parole de Dieu et aux saints sacrements, mais uniquement à Jésus-Christ. L'ÉgHse lui a annoncé l'Évangile , et l'Évangile l'a mis en rapport direct et immédiat avec Jésus-Christ. La mission de l'Église est donc la prédication de la Parole de Dieu et l'administration des saints sacrements ; ces moyens de grâce mettent l'homme en rapport personnel avec Jésus- Christ, et c'est Jésus-Christ qui nous donne le salut. Le salut des hommes est le dernier but de l'Église , et ce dernier but ne peut être atteint que par l'Église. C'est dans ce sens que nous disons: «Hors de l Église point de salut.» nEs ist beschlossen , dass aimer der Kirche Christi kein Gott, keine Gnade noch Seligkeit isti (Luther, Epistel am iSten Trinit. Sonntag; cf. éd. Walch,Xl,p.240).
Avec cette conception de la mission et du but de l'Église, se résolvent aisément certaines questions relatives à l'importance et à l'influence de l'Église, de la Parole de Dieu et des sacrements ; et par là s'expliquent maintes contradictions apparentes du Nouveau Testament et des ouvrages des auteurs ecclésiastiques. On comprendra facilement que dire : J'ai été converti par l'Église, ou: j'ai été converti par la Parole de Dieu, ou. j'ai été converti par Jésus-Christ, c'est énoncer un seul et même fait. On ne trouvera plus de contradiction entre des passages tels que les deux suivants: « Je n'ai pas honte de l'Évangile du Christ, car il est une puissance de Dieu qui donne le salut à tous ceux qui croient* (Rom. 1, 16), et: «Le sang de Jésus-Christ,
du Fils de Dieu, nous purifie de tout péché » (1 Jean I, 7). Il MOUS serait facile de citer des passages où Luther attribue notre salut successivement à l'Église , à la Parole de Dieu, au baptême, à la sainte Cène, à la mort expiatoire de Jésus^Ghrist ; et toutes ces assertions sont tout aussi justes les unes que les autres.
Par cette exposition nous croyons avoir déterminé et précisé la mission et le but de l'Église «uttinih. En parlant de oette Ëglise, il sera donc très-juste de dire ipi'dle nou» a conçus, qu'elle nous a mis au jour, qu'elle nous nourrit et nous élève. Et nous ne pour^ rons qu'approuver les expressions figurées de benncoup d'auteurs ocrlisiasliques , tant anciens que modernes, qui appellent l'Église la mère de la chrétienté, la mère des croyants, la ménagère, l'économe etc. Des désignalions telles que celles des théologiens allemands : die aUebtsigliffmacheitde Kkehe , die MitUêrin twitehe» GoU und dm Memehm^ pourront parfaite* ment être justifiées ; et même il ne serait pas absolument fiiux de dire que TÉglise est un mojen de grâce; mais» GOûime l'usage a prévalu de ne donner cette déirignation qu*à la Parole de Dieu et aux sacrements, il vaut mieux ne pas l'employer; on pourra dire que l'Église nous apporte et nous offre les moyens de grâce, qu'elle est dépositaire on dispensatrice des moyens de grâce {die Tr 'àgerin dcr Gnadcnmittel).
De l'idée de TKglise instUutio , exposée jusqu'ici , découlent ses attributs (caractères, propriétés). La mort expiatoire de Jésus-Christ est un fait historique, un fait Unique. La prédication de ce fiiit, avec toutes ses prémisses et ses conséquences, devra être la même par^ tout, et devra rester la même jusqu^â ce qu'elle ait
accompli sa lâche. Il eu résulte que l'Église est une y wùverselle, iimnuable y i&l q\ilfi\\e existera Jusqu'à la fin du monde. ' .- "
... UunUé est un des caractères principaux de l'Église. Il ne saurait y avoir qu'une seule Église. Jésus dit : Je suis le chemin , la vérité et la vie ; personne ne vient auPère que par moi (JcanVlII,45). Saint Pierre annonce aux juifs : Il n'y a de salut en aucun autre qu'en Jésus- Christ; car aussi il n'y a point sous le ciel d'autre nom qui soit donné aux hommes par lequel nous puissions être sauvés {Act. IV, 12). Saint Paul dit aux Épjiésiens : Maintenez l'unité de l'esprit par le lien de la paix. Il y a un seul corps, un seul esprit, comme aussi vous êtes appelés à une seule espérance de votre vocation. Il y a un seul Seigneur, une seule foi , un seul baptême, un seul Dieu et père de nous tous (Éph. IV, 3-6) ; et le même apôtre répète deux fois aux Galales : Si quelqu'un vous annonce un autre Évangile que celui que je vous ai annoncé, qu'il soit analhème (Gai. I, 8. 9), On voit par là que Jésus-Christ et les apôtres ne connaissent qu'une seule Église. , i,.,, :
Le Symbole de Nicce (de Conslantinople) appuie sur l'attribut fiiav ajouté à èxKh]alav ; et la désignation d'una Ecclesia dans la Confession d'Augsbourg doit être prise dans le même sens. Les fausses conséquences que l'on a tirées de l'idée de l'unité de l'Église ne font que d'autant mieux ressortir l'élément de vérité qui y est contenu.
Vuniversalilé de l'Église est tout aussi positive que l'universalité du péché. Tous les hommes sont pécheurs, et le Fils de Dieu a expié les péchés de toute l'humanité. La prédication de son œuvre devra donc
s'adresser à tous les hommes sans exception. Jésus- Christ dit à ses disciples : Ailes par tont le monde et prêches l'Érangile à toute créature (Marc XVI , 15). L'universalité de l'Église ne saurait être établie d'une manière plus explicito. Déjà le Symbole des apôtres dit: niaxnw xa&ohxrv ixxh^aiav, et cette confession est répétée dans tous les livres officiels de l'Église. Les prédestina liens mêmes ont été assez inconséquents pour ne pas nier l'universalité de l'Église instilutio.
Les deux autres attributs de l'Église, son mmutoNlif^et son êseiaenee jusqu'à la fin du mondes se déduisent fiidlement des deux attributs que nous venons d'exposer. Le premier se déduit de l'unité, le second de l'universalité de l'Église.
' L'I^Use ne change pas , car elle repose sur Jésus- Christ , qui reste le même à tout jamais (Hébr. XIII , 8). Hœc Ecclesia proprie est columna veritatis (1 Tim. III, '15), retinct cnim purum Evangelium (Apul. 155, 20). Sous ce rapport, elle impliquerait aussi l'infaillibilité, si lontet'ois il était logique de parler d'infaillibilité au sujet d'une insliiution immuable, dont l'essence est la vérité , et dont l'existence dépend de ce caractère. cL'Ëglise est inlàillible, dit Luther, car la Parole de Dieu, qu'elle enseigne, ne saurait errer» (Walch, XVil, 1686 ; cf. XVI , 2039 et silh.).
L'Église enfin existera jusqu'à ce qu'elle ait accompli toute sa tâche, qui durera aussi longtemps qu'il y aura des pécheurs dans ce monde ; elle durera jusqu'à la seconde venue du Fils de Dieu. ï/œuvrc de Jésus- Christ ne peut pas restei- incomplète et inachevée ; nu?si le Seigneur a-t-il promis à l'Église que les portes de renier ne prévaudront pas contre elle (Matlh. XVI,
48). Tous les chrétiens en ont la ferme conviction , car ils ont une confiance absolue dans les promesses de leur Sauveur. « Infinita pericula videmus quœ minantur Ecclesm interitum. Itaque ne desperemus, sed sciamus Ecclesiam tamen mensuram esseï» {Apol. 453, 9).
Après avoir exposé l'idée de l'Église institution il nous reste encore à montrer les différentes phases que cette Église a parcourues dans son développement. Tout d'abord nous justifierons ce développement luimême. La mort de Jésus-Christ pour le salut des hommes était un fait qui avait ses prémisses et ses conséquences nécessaires. Les exprimer et les formuler, c'était établir une doctrine, un dogme. Il devait de même y avoir une doctrine des sacrements. L'esprit humain était naturellement porté à se rendre compte des faits et des doctrines du christianisme , et cela d'autant plus que ces doctrines renfermaient des antithèses. Découvrir, exposer, résoudre ces antithèses, c'était développer la doctrine, et, dans un certain sens, développer l'Église elle-même. Les chrétiens étaient pleinement autorisés à faire ce travail, et ce droit leur restera toujours. C'est là ce que saint Paul appelle bâtir sur le fondement, qui est Jésus-Christ (4 Cor. III, 44). Les Pères de l'Église et les Réformateurs reconnaissent ce droit , par le fait qu'ils ont eux-mêmes développé les doctrines chrétiennes.
Durant la vie et sous la direction des apôtres et des premiers chrétiens, auxquels le Saint-Esprit avait été communiqué d'une manière extraordinaire, immédiate et toute spéciale {AcU II, 4-4; Jean XIV, 46. 47. 26; XV, 26), le développement de l'Église dut être tout normal. La conscience chrétienne des apôtres était in-
faillible. Un grpnd nombre de leurs écrits furent réunis, et cet ensemble reçut le nom de Nouveau Testament. Le Nouveau Testament est donc une œuvre de l'Église. Par conséquent il faudra rejeter l'assertion de ceux qui prétendent avoir été convertis par le Nouveau Testament et non par l'Église. Comme le Nouveau Testctment contient la bonne nouvelle de la mort de Jésus- Christ pour notre salut, il est parfois aussi appelé l'Évangile, la Parole de Dieu. Mais il faut se garder de faire dériver l'Église chrétienne du Nouveau Testament, elle remonte h Jésus-Christ et à la prédication des apôtres, et se propage par la Parole de Dieu et par les sacrements, quelle que soit la forme sous laquelle la première nous est communiquée, qu'elle soit verbale ou écrite, qu'elle soit dans la forme dont se sont servis les apôtres, ou dans une forme libre et indépendante. La Parole de Dieu contenue dans les autres livres de l'Église, est tout aussi bien Parole de Dieu que le Nouveau Testament, et elle a la même force et la même influence; elle n'est pas Parole de Dieu à un moindre degré , s'il nous est permis de nous exprimer ainsi. La parole d'un pasteur qui prêche l'Évangile dans toute sa pureté , a la même valeur intrinsèque que le contenu du Nouveau Testament. L'unique diflérencc entre le Nouveau Testament et les écrits et sermons dont nous venons de parler, c'est que le Nouveau Testament a une valeur normative absolue, parce qu'il contient les données de la conscience chrétienne primitive et infaillible, tandis que les écrits et les sermons postérieurs n'ont pas cette valeur, parce qu'ils dérivent d'une conscience chrétienne sujette à l'erreur, mais qui, bien entendu, n'a pas nécessairement dû se tromper.
Dans la suile des temps ^ le développement des doctrines de l'Église ne se fit pas toujours d'une manière normale. L'esprit humain est borné; rarement il parvient, sans tomber dans des écarts, à saisir une idée dans toutes ses phases et dans tous ses rapports. Ces écarts devaient d'autant plus se présenter dans les questions du christianisme, que le péché, qui réside dans le cœur des hommes, trouble la clarté de leur jugement sur les choses divines , et que celui qui est le menteur par excellence (Jean VIII, 44) cherche à les faire dévier de la vérité.
Déjà dans le siècle apostolique nous trouvons des hommes qui faussent la doctrine des apôtres, et ceuxci sont toujours obligés d'exhorter leurs communes â rester fidèles à l'enseignement qu'ils leur avaient donné. Nous connaissons les luttes des siècles suivants. Les antithèses paraissent et ne sont résolues qu'après de longs tâtonnements; cependant elles sont heureusement résolues, et un grand nombre de communes donnent leur adhésion à ce développement normal. Ce développement reçut le nom d'orthodoxie; ses adhérents sont les oi lhodoxes Ceux qui dévièrent de l'orthodoxie furent appelés hérétiques; leurs fausses doctrines sont des hérésies. Les hérétiques se séparèrent de l'Église orthodoxe, et établirent des institutions, des ÉgUses particulières qui reçurent le nom de sectes. Les schismatiques sont ceux qui se séparent d'une Église constituée et organisée pour des motifs de culte ou d'organisation, mais non à cause de la doctrine matérielle de
* Plus tard le nom d'orthodoxes eut une signification un peu dé tournée, et£U<^s'applique de nos jours à ceux qui restenl fldèlesaux confessions de foi d'une Église.
l'Église. C'est ainsi que se fit au moyen âge le grand schisme de l'Occident, la séparation de l'Église grecque et de l'Église latine. Quelques différences dogmatiques, d'une importance minime, n'en furent que le prétexte.
La Réformalion donna lieu à un nouveau développement de la doctrine de l'Église. L'Église catholique latine ou romaine avait reçu dans sa doctrine de fausses théories qui, dans la pratique, eurent pour conséquence les plus criants abus. L'Église était dans un danger imminent; une réforme était urgente. Luther l'entreprit, et, à la suite de son œuvre, l'Église romaine, qui jusque-là avait formé une unité compacte, se divisa en plusieurs Églises séparées. Un parti resta fidèle au dogme romain, qui se fixa définitivement au concile de Trente. L'autre parti, qui prit le nom générique âeprotestant, se scinda en deux grandes fractions : l'Église luthérienne et l'Église réformée. Cette dernière se subdivise encore en de nombreuses communautés particulières.
Les luttes religieuses dont nous venons de parler eurent pour conséquence nécessaire la formulation toujours plus précise de la doctrine chrétienne, et donnèrent le jour à des confessions de foi et à des ouvrages dogmatiques. La différence entre l'idée de confession de foi et celle d'un ouvrage dogmatique, c'est que la première expose simplement la foi d'une communauté religieuse, tandis que le second est un exposé systématique et scientifique des doctrines d'une Église ou d'un individu. La confession de foi est l'expression officielle de la conscience chrétienne d'une société religieuse. Un ouvrage dogmatique est l'expression scientifique de la conscience chrétienne d'un individu. Quand les con-
Yictions d'un individu sont d'accord avec la doctrine d'une Église, son ouvrage dogmatique est appelé dogmatique de celle Eglise, terme impi-0])ie , parce que l'idée d'une science, dont le caractère est tout subjectif, ne saurait être appliquée à l'idée d'Église. Les cubages dogmatiques sur la doctrine d'une Église peuvent être trés-diffiireDis, la confesskm de foi sera tonjoun une. Un ouvrage dogmatique pourra être bon on mauvais, approfondi ou l^ible et saperfidiel, qualifications inapplieables aux confessions deibi, qui ne sont que Texpression vraie des croyances d'une communauté. Cependant une confession de foi se ressentira toujours de l'influence des travaux dogmatiques antérieurs et de ceux de son époque. C'est la confession de foi qui distingue et qui sépare les difterenles sociétés religieuses.
Chacune des diiïérentes Églises chrétiennes exposa sa croyance dans des confessions de foi plus ou moins explicites, et chacune prétend être la véritable Église, teUe que Jésus-Christ l*a instituée. Tel est Télat de choses de nos jours; telle est la division des chrétiens entre eux. Et l'Église ûutUutio qu'est-elle devenue? C'est là une question à laquelle nous avons à répondre.
Nous avons constaté plus haut que l'Église est une , universelle, immuable, qu'elle existera jusqu'à la fin du monde et qu'elle est soumise à un développement normal. D'après ces données, il faut que l'Église, telle qu'elle a été instituée par Jésus-Christ, existe encore aujourd'hui. Il faut qu'il y ait encore une institution qui annonce la Parole de Dieu dans tonte sa pureté , et qui administre les saints sacrements d'après cette Parole. Quelle est cette institution? — Dans celte élude dogmatique sur ridée de l'Église , nous n'avons pas à «a-
miner laquelle des Églises de nos jours enseigne la vérité évangélique dans toute sa purelé; il nous suffit d'avoir montré qu'il faut qu'il y en ait une. Mais, pour simplifier et pour nous faciliter notre travail ultérieur, nous dirons que, selon notre conviction, cette Église est l'Église luthérienne', et que, comme nous l'avons déjà mentionné, nous sommes persuadé que les confessions de foi de l'Église luthérienne contiennent le développement normal de la doctrine apostolique. Ces indications suffiront pour montrer dans quel sens nous entendons être compris, quand, dans le cours de ce travail , nous emploierons la désignation d'Église luthé'vienne. • ' " •
Si l'Église luthérienne est la vraie Église du Christ^ la vraie Église apostolique, que ferons-nous des autres institutions qui portent le nom d'Église? Dans quel rapport se trouvent-elles avec l'Église luthérienne? — Nous avons vu que les éléments essentiels de l'Église sont la Parole de Dieu et les sacrements; l'Église est liée à la présence de ces deux éléments. Les théologiens expriment cela en disant que l'Église est liée à la vérité. Une institution qui se nomme Église n'est Église qu'en tant qu'elle conlient la vérité; mais, sous ce rapport, elle est véritablement et réellement une Église, et fait partie de l'Église institutio. L'influence salutaire d'une Église dépend uniquement des éléments de vérité qu'elle renferme. Plus une Église renferme de ces éléments, plus elle répondra à la mission et au but de
* Nous prenons le ternie de luthérien toujours dans son acception historique. En général, nous rejetons la tendance qui cliercbeà attacher aux noms historiques une signification détournée. Un nom consacré par l'histoire doit toujours être pris dans le même sens.
l'Église, et, qu'on nous permette l'expression, plus aussi elle sera elle-même Église.
Quelques applications rendront notre idée plus claire. L'Église catholique est une institution dont la doctrine renferme des éléments de vérité; ces vérités lui sont tout aussi propres que ses erreurs , et c'est pour cette raison que l'Église catholique est réellement une Église. Il serait faux de rejeter absolument le catholicisme, car on rejetterait avec l'erreur aussi de nombreuses vérités. Les dogmes de la Trinité, de la divinité de Jésus-Christ et autres sont tout aussi bien catholiques que luthériens; de même le baptême et, dans un certain sens, la sainte Cène. Ce que nous venons de dire de l'Église catholique s'applique d'autant plus à l'Église réformée, que celle-ci contient bien plus d'éléments de vérité. Les vérités qu'elle enseignç lui sont propres. Les doctrines de la rédemption et de la justification par la foi ne sont pas moins des doctrines réformées que des doctrines luthériennes. Un individu qui a été converti par la prédication de la doctrine réformée, a été converti par l'Église réformée, et par aucune autre*. Nous donnerons donc le nom d'Église à toutes les institutions qui renferment encore des fragments des doctrines spécialement chrétiennes, c'est-à-dire, ayant pour base et pour point de départ
< Par les expressions de doctrine cafholique, doctrine réformée etc., rpriains théologiens n'entendent parler que des erreurs de ces doctrines, ou de leurs éléments distinctirs. Ils faussent par là la signification historique de ces désignations, et donnent occasion à des malentendus. Ces théologiens attribuent alors à leur propre Église, cachée et éparpillée dans les autres , les effets salutaires de ces derniére.s.
Jéfliis-Ghrist, l'homme-Dieu (i Jean lY, S). UH Chm- Iw, ibi EeeUna, Libre â qui voudra d'appeler oee Églises des sectes; peu nous importent les désignations» pourvu qu'on admette les faits que nous venons d'exposer. L'usage a prévalu d'appeler les grandes sociétés religiensos des Églises et les petites des sectes; cette distinction est tout arbitraire.
Quoique les erreurs d'une Église ne puissent pas annuler la force intrinsèque de la vérité, ces erreurs exercent cependant une influence très-nuisible sur les âéments de la Parole de Dieu que cette Église renferme. Le dogme de la prédestination de Calvin se foit sentir dans toute la doctrine calviniste, et même les réfisrmte, qui rejettent ce dogme, en subissent encore involontairement l'infloence dans la plupart des questions dc^matiques*. De même le semi-pélagianisme porte un préjudice immense aux doctrines restées pures dans l'Église catholique. La doctrine d'une Église est une unité qui se ressent dans son entier des moindres erreurs qui viennent s'y infiltrer. Par contre, cette circonstance nous autorise à appuyer d'autant plus sur la réalité d'un développement normal de la doctrine chrétienne.
Il nous sera maintenant foclle de déterminer d'une part le rapport entre l'Église ktstiiMio et les Églises chrétiennes, et d'autre part le rapport entré l'Église
* La prédesUnatioD coudait lOfiqoeawM à I» négation alMolne de
l'Église. Néanmoins Calvin, par une heureuse inconséquence, a des opinions très-justes relativement A l'idée de l'Église. U ne s'éloigne à ee e^el qw Ibri pea de la eoneeptlon de Lvtber, etprebableiMiit II
aurait été parfaitement d'accord avec lui , si le dogme de li piédeitlnaiion n'avait pas exercé sur lui sa fatale influence.
luthérienne et les autres Églises. ]:¥4:\\sq institutio est partout où est la vérité. Elle comprend l'Église luthérienne en entier et toutes les autres Églises chrétiennes en tant que celles-ci renferment la Parole de Dieu. Cet ensemble est l'Église institiitio mr eeUt ttm. On a donné à cette Église les noms d'Église de Dieu, Église dn Christ, Église chrétienne. Église unlferselle et. d'autres noms analogues. Toutes ces désignations n'ont de valeur dogmatique que quand on yattadie une siguifîcaiion nettê el précise.
L'Église luthérienne ne peut pas prétendre être l'Église qui seule confère le salut; elle devra reconnaître les trésors que possèdent les autres Églises. Mais un grand avantage qu'elle a sur celles-ci, c'est qu elle est restée fidèle à la doctrine des apôtres, el que seule elle répond ainsi absolument à la mission que Jésus-Christ a donnée à l'Église; c'est dans ce sens qull wen trèsjuste d'appeler l'Église luthérienne, l'Église «av èèoxtiv.
Gomme du temps des apôtres les chrétiens n'étaient pas divisés de même qu'ils le sont de nos jours , on ne pourra pas trouver dans le Nouveau Testament un jugement relatif à un pareil état de choses. Cependant les passages traitant de la puissance objective de la Parole de Dieu et des sacrements , nous font voir que notre conception de l'Église inslitutio est parfaitement conforme à la doctrine des apôtres. Peut-ôlie le passage de saint Paul 1 Cor. 111, 11-15 pourrait-il aussi trouver ici son application. Les chrétiens des premiers siècles ne pouvaient admettre l'efficacité du baptême administré par les hérétiques, qn'en se plaçant à notre point de vue.
Nous retrouvons la même manière de voir chei nw
Réformateurs. Luther n'hésite pas à reconnaître explicitement que dans le catholicisme il y a encore des éléments de la vraie Église : < 11 est vrai , dit-il , que dans la papauté il y a la parole de Dieu et le ministère des apôtres, et que c'est des papistes que nous avons pris les saintes Écritures , le baptême , le sacrement et le saint ministère; qu'en saurions-nous saiis cela? Il faut donc que la foi, que l'Église, que Jésus-Christ et le Saint-Esprit soient aussi chez eux.» Et ailleurs il affirme : « Je crois et je suis convaincu que l'Église chrétienne est aussi restée sous la papauté » (éd. Erl., 50, 7 et suiv.; cf. W., V, 4099). C'est là aussi la doctrine luthérienne de tous les temps'; même les théologiens luthériens les plus rigides et les plus exclusifs, qui n'ont voulu donner le nom d'Église qu'à l'Église luthérienne, et qui se sont demandé si hors de l'Église luthérienne il y avait une Église chrétienne, même ceux-là ont été obligés d'admettre que des âmes pouvaient être sauvées dans les autres communautés religieuses. C'était admettre la présence de l'Église instilutio en dehors de l'Église luthérienne.
D'un autre côté, les Réformateurs reconnaissent aussi l'immense supériorité de l'institution particulière qui a les moyens de grâce dans toute leur pureté. Luther dit: «L'Église dans laquelle la Parole de Dieu est prêchée dans sa pureté et dans laquelle les sacrements sont administrés selon l'institution du Christ, c'est là la véritable Église visible (W., XIV, 581 ). La vraie Églisa
• Si baptismus el quxdam docirinae capUa adhue seroantur intégra, Deu.1 in corrupto ecclesix statu, imo in medio hmreticorum ccelu , ptr dicta iUa média invisibUem aiiçuam ccclesiam stbi col' llglt (iob Cerh.).
est là où se trouve le petit troupeau de ceux qui reconnaissent le Christ, c'est-à-dire, qui sont d'accord dans la doctrine, dans la foi et dans la con^ fession de Jésus-Christ» fVV.,XI, 1378). Lutherappelle l'Église catholique l'Église de Tantichrist, la fausse Église, la prostituée, et va jusqu'à lui refuser le titre d'Église , et cela toujours en antithèse avec l'Église de la Réforma tion , qui seule est la vraie Église, telle que Jésus-Christ Ta fondée. Il est parfois tout aussi implacable à l'égard des réformés et surtout des enthousiastes. Dans les confessions de foi de notre Église on trouve des assertions analogues.
Il faudra donc bien se garder de mettre Luther ou nos livres symboliques en contradiction avec eux-mêmes. L'auteur ayant en vue l'Église universelle, l'Église wistitutio, telle que nous l'avons définie, parlera tout autrement que s'il n'a en vue que l'Église luthérienne. La confusion sera très-facile dès qu'on se servira du môme terme d'Église pour les deux idées. En parlant de l'Église institution je pourrai dire : il n'y a point d'élus en dehors de l'Église de Dieu. En parlant de l'Église luthérienne: je dirai : il y a aussi des élus en dehors de la vraie Église. C'est surtout dans les œuvres de Luther que l'on peut trouver sous ce rapport de nombreuses contradictions apparentes; mais il sera facile de reconnaître à l'ensemble de l'exposé et à la connexion des idées quelle est la pensée de l'auteur.
Nous avons vu que l'Église est une institution divine, ayant pour mission la prédication de la Parole de Dieu et l'administration des sacrements. Celte institution, si l'on peut ainsi parler, ne peut pas être suspendue dans
Tair; pour accomplir sa mission, il faut qu'elle ait un organe; cet organe est le Ministère de rÉglise [das Ami}. Il faudra des hommes pour revêtir ce ministère, pour exercer cette charge; ces hommes sont les ministres, les pasteurs (die Amtstr'àger). Les ministres ont donc la charge spéciale de communiquer aux hommes les trésors de l'Église inslittUio; ils sont les serviteurs oftîciels de celle Église. La cure d'âmes leur revient naturellement. Avec sa charge officielle, par laquelle il offre aux hommes la rémission des péchés, le ministre reçoit aussi le droit officiel de pardonner ou de retenir les péchés au nom de Dieu. C'est le pouvoir des clefs. Ce pouvoir n'est inhérent ni à la personne du pasteur, ni môme à son ministère, mais uniquement à la force divine des paroles d'absolution. Il est un des trésors de l'Église, de même que l'Évangile et les sacrements. Ecclesia habet claves. Quand nous parlons de moyens de grâce, nous entendons toujours que le pouvoir des clefs y soil impliqué. — Il est clair que le pasteur, pour sa personne, est lui-môme soumis au ministère, tout aussi bien que le laïque. Le pastoral, le clergé ne forme pas une caste à part. Nous n'admettons pas non plus des degrés hiérarchiques parmi le clergé. Tous les pasteurs sont égaux et ont le même pouvoir et les mêmes droits. Les distinctions de rang sont de simples mesures d'ordre.
Nous appuyons sur le fait que le pouvoir des ministres réside exclusivement dans la force objective de la Parole de Dieu et des saints sacrements, dont ils sont, pour ainsi dire, les mandataires.
Le ministre a un devoir spécial et exclusif, inhérent à son ministère , il est donc évident qu'il a aussi un
droit spécial et exclusif. Mais quel est ce droit? Quelles en sont les bornes? Sur quelles bases repose-t-il? C'est la mission de notre époque de résoudre ces questions. Nous avouons franchement que, malgré nos efforts, nous n'avons pas pu arriver à ce sujet à une solution satisfaisante ; mais nous sommes convaincu que la question ne peut être résolue que si l'on se place à notre point de vue et si l'on prend pour prémisse notre conception trichotomique de l'Église.
Nous n'avons pas à examiner et à déterminer ici le mode d'élection du pasteur ; nous nous en tiendrons au rite vocatus de la Confession d'Augsbourg, art 14.
Il faut absolument que l'Église ait son ministère; Tabolir, serait non-seulement compromettre grandement l'existence de l'Église; mais un pareil acte mènerait cette institution à sa ruine certaine. Quelques sociétés religieuses ont aboli le ministère en théorie; mais dans la pratique elles ont toujours été forcées de le conserver pour se maintenir,
Jésus-Christ, en instituant l'Église, dut nécessairement aussi instituer un ministère ; aussi voyons-nous que les paroles d'institution de l'Église renferment l'institution du ministère. Nous y ajoutons les passages qui établissent le pouvoir des clefs (Jean XX, 2d-23; Matlh. XVI, 19). Les paroles de Jésus-Christ furent observées par les apôtres, et les écrits de ces derniers ne nous laissent aucun doute sur l'existence d'un ministère pendant le siècle apostolique. Les opinions des apôtres sur l'idée du ministère étaient les mêmes que celles que nous venons d'exposer. Il nous suffit de citer un passage de saint Paul pour le prouver: « Si quelqu'un est en Christ, il est une nouvelle créa-
tur«- \(^^ vieilles choses sont passées; voici, toutes choses sont faites nouvelles. Or tout cela vient de Dieu qui nous a réconciliés avec lui par Jésus-Christ, et qui nous adonné le ministère de la réconciliation {âtaxov^av rr^ .aranayf^). Car Dieu était en Christ, réconciliant le monde avec soi , en ne leur imputant point leurs péchés, et il a mis en nous la parole de la réconciliation Nous sommes donc des ambassadeurs de Christ (vnhç Xçcatov ^ç^a/^et^v) , et c'est comme si Dieu vous exhortait par notre ministère, à la place du Christ (vniQ Xotarov, an Chrisli Statt), de vous réconcilier avec Dieu » (2 Cor. V, 17-20). Ce passage ne saurait être plus explicite. Il assigne au ministre sa vraie charge, nui est celle de prêcher, au nom de Dieu, la parole de la réconciliation acquise par Jésus-Christ. C est établir le ministère de jure divino.
Ce caractère du ministère n'a jamais été méconnu par rÉglise chrétienne. La Confession d'Augsbourg dit dans dans son cinquième article : « Pour que nous puissions obtenir la foi, Dieu a établi le ministère de la prédication de l'Évangile et de l'administration des sacrements. Car, par le moyen de la Parole et des sacrements, Dieu donne le Saint-Esprit qui produit la foi. » La même Confession dit que le ministère est «un pouvoir ou un ordre reçu de la part de Dieu, de prêcher l'Évangile, de remcllre cl de retenir les péchés et d'administrer les sacrements» (art. 28). Luther s'exprime dans le même sons dans son traité Von der WinkelweMe md Pfaffetmeihe: v Ali^o hhibl nic'hts im Pfan amt oder Mujlomt. denn dus r.inige Werk. mhmlich gehen oder darreichen dos Evanyelium von Christo befn/Jn, :u predigrii. . Le minislère est pour Luther le minislère de la Parole, minùteriuin verbi divini.
QigitiZÊcLb
Dans le développement de l'idée du ministère surgirent des antithèses, de même que dans le développement de l'idée de TÉglise. De là les mêmes apparitions par rapport aux contradictions apparentes chez les auteurs ecclésiastiques et surtout chez les Réformateurs et dans nos livres symboliques. De là aussi les tendances extrêmes et les luttes de nos jours.
Nous n'avons pas à traiter l'idée du ministère de l'Église m extetiso,el les explications que nous venons de donner suffisent pour notre but spécial. Nous ferons remarquer seulement encore que notre conception du ministère évaugélique évite les écarts de deux tendances qui se sont manifestées dans l'Église protestante, et dont l'une consiste à revendiquer au pasteur un caractère sacerdotal , une disposition éthique spéciale communiquée par l'ordination et inhérente à la personne du ministre, une espèce de character indelibilis , dont nous ne trouvons aucune trace dans le Nouveau Testament. Cette tendance néanmoins est loin de favoriser le dogme catholique, qui pose le prêtre comme médiateur entre Dieu et les hommes. De l'autre côté, notre conception évite l'extrême opposé de ceux qui, en interprétant et en appliquant faussement l'idée du sacerdoce universel, ne regardent le ministère que comme une simple mesure d'ordre, de jure humano. Par là ils font malgré eux du pasteur un prêtre et anéantissent le sacerdoce universel.
Il est évident que comme lilurgiste, le pasteur n'est que le représentant de l'assemblée religieuse, et que sa charge n'est qu'une mesure d'ordre. Celle dernière charge cependant n'est qu'accessoire et ne rentre pas dans l'idée du ministère telle que nous la concevonî».
§ 2. L'Église considérée comme ensemble des élus. — Église délectas.
L'ensemble de ceux qui, par la prédication de la Parole de Dieu et par l'administration des saints sacrements , sont arrivés à la foi en Christ et ont obtenu le pardon de leurs péchés, a aussi reçu, comme nous l'avons vu plus haut, le nom d'Église. Considérée à ce point de vue nous avons donné à l'Église le nom d'Église délectas. Elle est exclusivement composée de vrais croyants, d'élus; les incrédules et les hypocrites en sont exclus. L'établissement, la réalisation de cette Église est le but de l'œuvre de Jésus-Christ. « Jésus- Christ , ditsaintPauI , s'est lui-même donné pour nous , afin de nous racheter de toute iniquité et de nous purifier, pour lui être un peuple, qui lui appartienne en propre» (Tit II, 14; cf. Col. 1, 22; Act. XX, 28). Dans un certain sens on pourra môme dire que, de même que toute l'humanité était renfermée dans Adam, de même toute l'Église était renfermée dans Jésus-Christ (1 Cor. XV, 22; Col. III, 1; Éph. Il, 5 et 6). C'est dans l'Église delectus que se concentre et que culmine l'idée de l'Église en général. Elle est l'unique but de l'Église institution et sans elle une Église organisée n'est qu'un vil échafaudage.
L'idée de l'Église deleclus est nettement précisée dans le Nouveau Testament. Elle est renfermée dans la désignation à'èyixX^aia comme nous la trouvons dans des passages tels que Mallh. XVI , 18 ; Act. XX , 28 ; i Cor. X, 32 ; XI , 22 ; XII , 28 ; XV , 9 ; Gai. 1,43; Phil. III, 6; Col. 1, 18; 1 Tim. III , 15; Hébr. XII , 23 et très-
souvent dans l'épître aux Éphésiens. Elle est aussi appelée le royaume de Dieu (Luc XVII, 20 et 2i ; Rom. XIV, i7), le corps de Christ; Jésus-Christ est repré-
I senté comme la lèle de ce corps, les croyants en sont
les membres (1 Cor. VI, 46; Rom. XII,5; Éph. 1,2. ; IV, 42; V, 23 et 30 ; Col. I, 48 ; II, 49 ; III, 15); et cette expression est plus qu'une simple figure, car par la sainte Cène les croyants enlrenttians la communion la plus intime avec leur Sauveur {1 Cor. X, 47). Les croyants vivent en Jésus-Christ et Jésus vit en eux (Act. XVII, 28; Gai. II, 20), et sous ce rapport l'Église est aussi appelée le temple de Dieu (4 Cor. III, 46 et 47), le temple du Saint-Esprit (4 Cor. VI, 49).
I Ailleurs elle est représentée comme la fiancée, comme
l'épouse du Christ (2 Cor. XI, 2; Matlh. XXV, 4-43; Éph. V, 23-27 ; Apoc. XIX, 7; XXI , 9; XXII, 47). Par rapport à leur communication immédiate avec Dieu, par Jésus-Christ, les chrétiens sont appelés des prêtres, et l'Église un peuple de sacrificateurs (4 Pierre II, 5- 9) ; c'est ici que l'idée du sacerdoce universel trouve son application la plus juste et la plus large.
Malgré les différentes phases que l'idée de l'Église a parcourues des premiers temps jusqu'à nos jours, l'idée de l'Église delectus n'a cependant eu à subir que peu de modifications, et en thèse générale,. nous pouvons dire qu'elle est toujours restée la même. Cependant dans le cours des siècles, elle fut reculée insensiblennent à l'arrière-plan , et c'est le mérite de nos Réformateurs de l'avoii- présentée de nouveau sous son vrai jour. Dans la Confession d'Augsbourg, l'Église est appelée la congrégation des saints , l'assemblée des saints et des vrais croyants (art. 7 et 8). Mélanchlhon dit dans son
Apologie : Ecclesia est populus spiritualis, vents populus Dei, rermtus per Spintum sanctum (454, 44). Ecclesia, quœ vere est regnmi Christi, est proprie congregatio sanclorum (455, 46). Nos juxta scripluras sentimus ecclesiam proprie dictant esse congregationem sanctoruni^ qui vere credunt evangelio Christi et habent Spiriium sanctum (457, 28). Impii vero non sunt sancta ecclesia (453, 8). Nous renconlrons les mômes idées à chaque page dans les écrits de Luther. Il nous suffit de citer un passage de son grand catéchisme ; dans l'explication du troisième article du Credo, il dit: «Je crois qu'il y a sur la terre une sainte assemblée, composée uniquement de saints, dont le seul chef est le Christ » (457, 54). Les expressions figurées de corps de Christ, royaume de Dieu, fiancée, épouse etc., se retrouvent fréquemment dans les écrits des auteurs chrétiens, tant anciens que modernes.
L'Église delectus est plus spécialement l'œuvre du Saint-Esprit. C'est le Saint-Esprit qui agit sur les hommes par les moyens de grâce; c'est lui qui nous régénère dans le baptême et qui par là nous communique les mérites de Christ et nous reçoit comme enfantsdeDieu; c'estlui qui fait naître, qui entretient, qui fortifie et vivifie en nos cœurs la foi , la charité et l'espérance. Le Saint-Esprit, en agissant sur notre conscience, nous met en rapport immédiat avec Jésus- Christ et nous donne la certitude de la vérité de l'Évangile, du pardon de nos péchés et de notre incorporation dans le corps du Christ, dans l'Église. En un mot, le Saint-Esprit nous donne la conscience chrétienne. On pourra donc dire qu'il est le fondateur de l'Église. Et comme au jour de la Pentecôte il est entré dans un
rapport tout nouveau el tout spécial avec les disciples de Jésus -Christ et avec l'humanité tout entière, i| n'est nullement arbitraire de dater du jour de la Pentecôte la fondation de l'Église chrétienne.
La promesse du Paraclet (Jean XIV, 16. 26; XV, 26; XVI, 7) et le récit de l'effusion du Saint-Ksprit (Act. II) attestent l'œuvre du Saint-Esprit dans la fondation de l'Église. Cette influence est continue et le Saint-Esprit travaille constamment à la création, à la propagation et au développement de l'Église. Ce n'est que par le Saint-Esprit que nous pouvons dire que Jésus est le Seigneur, et le Saint-Esprit rend témoignage à notre esprit que nous sommes des enfants de Dieu (1 Cor. XII, 3; Rom. VIII, 16).
Déjà l'ancienne Église confesse : Credo t» Spiritum sanclimiy sanctam ecclesiam catholicam, et prouve, en réunissant ces deux idées, qu'elle comprend parfaitement la connexion intime qui existe entre le Saint-Esprit et l'Église. L'explication que Luther donne de ce passage dans son petit catéchisme, est un modèle de simplicité el de profondeur théologique: «Je crois que je ne puis, par ma propre raison, ni par mes propres forces, croire en Jésus-Christ, mon Seigneur, ni venir à lui ; mais que le Saint-Esprit m'a appelé par la voix de l'Évangile, qu'il m'a éclairé de ses dons, qu'il m'a sanctifié et me conserve dans la vraie foi; comme ce n'est que lui qui assemble encore toute l'Église chrétienne sur la terre, la remplit de ses lumières, la sanctifie et la conserve dans l'unité de la vraie foi en Jésus- Christ. »
Mais si énergiquement que Luther appuie sur l'action du Saint-Esprit sur l'homme, il n'en repousse pas
moins décidément l'idée enthousiaste d'une action du $ainl-Esprit indépendante des moyens de grâce, cl) faut rester fermement attaché à cette vérité, que Dieu ne donne à personne son esprit ou sa grâce, si ce
n'est par et avec la parole extérieure Dieu ne veut
agir sur nous que par sa parole extérieure et par les sacrements ; tout esprit que l'on ^vàïiQ {jaclatur) en dehors de la Parole et des sacrements est le diable luimême» (art. Schm., 321 et suiv.). Le Saint-Esprit est le principe vital de la Parole de Dieu et des sacrements; c'est uniquement par eux qu'il fonde l'Église. En premier lieu par la Parole, de la force de laquelle nous avons suffisamment parlé plus haut; en second lieu par les saints sacrements et spécialement par le baptême. Par le baptême l'homme est régénéré (Jean III , 5), il reçoit le pardon des péchés (Act. II, 38), il est purifié (Éph. V, 26), il entre dans une alliance avec Dieu (1 Pierre III, 21), il revêt Jésus-Christ (Gai. III, 27), il devient membre du corps de Christ (1 Cor. XII, 13), il reçoit la félicité éternelle (Marc XVI, 16). Par le baptême, les enfants deviennent membres de l'Église. Celte force objective du baptême a conduit quelques théologiens de nos jours à donner au baptême une importance qu'il n'a jamais eue dans l'Église. Mûnchmeyer dit par exemple : Aile Getauften^ auch die Gottlosen und Heuchler, sind Glieder der einen Kirche , welche ist der Leib des Herrn {Vo7i der sichtb. u. unsichtb. AtrcAe,1854, p. 114). Nous tenons à laisser an baptême toute sa valeur tant objective que subjective , mais nous n'admettons pas qu'il détrône le dogme de la juslificalion par la foi, pour se placer au centre de la doctrine chrétienne. Nous croyons avec Luther et
Jean Gerhard que Ton pourrait être membre de l'Église sans avoir reçu le baptême; mais, bien entendu, ce serait toujours un cas exceptionnel.
L'unique condition à laquelle l'homme peut devenir membre de l'Église est la fui en Jésus-Christ. Les épîtres de saint Paul sont on ne peut plus explicites à ce sujet. La doctrine d'une justification partielle par les bonnes œuvres, qui prévalut de plus en plus dans l'Église calhoKque, fut rejetée par la Réformation, qni proclama de nouveau le dogme de la justification par la foi seule, ^(/e. • t
Une question plus scabreuse est celle de savoir combien il nous faut avoir de clarté et d'idées jostès et vraies relativement à la fides qtiœ creditur, et quelle doit être l'intensité de la /ides qiia creditur, pour que nous puissions devenir membres de l'Église. Nous ne pouvons discuter ici celle question; mais nous ren- V oyons à deux passages qui nous ont complètement satisfait â ce sujet. Le premier se trouve dans unseitnon de Luther sur les neuf derniers versets du quatrième chapitre de l'évangile selon saint Jean {Kirchenpostille , éd. Stuttg. et Leipz. , 1835-1838, t. II, p. 635) ; le second se trouve dans le Philemon de Delilzsch , 2* éd. , p. 108 et suiv. (cf. Apol. 156, 22). Nous admettons que tout homme qui a la conscience chrétienne est membre de l'Église; et la conscience chrétienne, comme nous l'entendons, commence avec l'intime conviction que nous ne pouvons atteindre le vrai but de notre vie que par Jésus-Christ, par le Christ historique (Harless, Ethiky § 1). Le commencement de la conscience chrétienne coïncide avec le commencement de la foi. Mais l'homme ne doit pas reslor dons cet élot d'onfance; il
doit faire des progrès, et plus Dieu lui donne de lumières, pins il sera exigeanl à son égard (Matth. XXVI , 14-29). — L'Église n'a jamais prononcé de j ugement sur les païens, qui n'ont pas eu l'occasion d'entendre la prédication de la vérité. Nous ne pouvons pas aller plus loin. Ce qui est certain, c'est d'une part, que Dieu n'est pas injuste à leur égard , et d'autre part , que ceux d'entre eux qui sont sauvés, ne le sont que grâce à l'œuvre expiatoire du Fils de Dieu. Us ne peuvent être sauvés que par Jésus-Christ. Nous ne pouvons faire aucune restriction à la parole de Luther : Ailes was ausser Christo ist, das ist verdammty eiiier wie der andere {Ep. am Iten Adv. Sonnt.).
Il nous reste à parler des attributs de l'Ëglise delecfm. Cette idée renferme trois attributs: Uuniléy la sainteté et Y éternité .
De même qu'il n'y a qu'un Christ, qu'une Église institutio , qu'une foi, de même il n'y a qu'utie Église delectus. Ceux qui croient en Jésus-Christ reçoivent le pardon des péchés, et alors ils sont tous égaux aux yeux de Dieu. Il ne forment qu'un peuple d'élus, et hors de ce peuple il n'y a point de salut. Comme il s'agit ici d'une disposition éthique de l'individu vis-à-vis de Dieu, les différences de confession ne sauraient être prises en considération. Les membres de l'Église sont épars dans toutes les communautés chrétiennes. Ils ne forment pas une unité extérieure, une communion visible; l'idée de communion même n'est renfermée dans l'idée de l'Église delectus, qu'en tant que ses membres sont un en Jésus-Christ; et c'est pour cette raison que nous avons défini l'Église delectus : « l'ensemble j» et non la < communion 9 ou ((l'assemblée»
dès croyants. Les tentatives de quelques esprits enthousiastes de fonder une société visible, composée exclusivement de croyants, reposent sur une fausse idée de TEglise, et l'application pratique a toujours prouvé que ces théories idéales ne sont que des utopies. Les Réformateurs appellent à juste titre cette Église chimérique une platonica civUas , une idea platonica, une ecclesia mathematica , utopio*, imaginaria.
L'unité de l'Église est présupposée dans le Nouveau Testament. « La multitude de ceux qui croyaient n'étaient qu'un cœur et qu'une àrae» (Act. lY, 32; cf. Phil. II, 2 ; Rom. XV, 6 ; Éph. IV, 3). Cependant on aurait tort de chercher dans le Nouveau Testament une réponse explicite à des questions qui ne suivirent que plus tard. Les divisions qui séparèrent les chrétiens en différentes communautés , compliquèrentla question de l'unité de l'Église. Y a-t-il aussi des membres du corps de Christ dans les sectes? Et s'il y en a, dans quel rapport se trouvent-ils avec les membres de l'Église orthodoxe ? Comment établir alors l'unité de l'Église? Comment rester fidèle au Credo unam ecclesiam ? On trouve des solutions très-différentes à ces questions dans les Pères apostoliques; il y eut même dans l'ancienne Église des luttes religieuse^ à ce siijet. La Réformation fit entrer la question dans une nouvelle phase, et elle la résolut avec la perspicacité qui lui est propre. Luther dit : a Die Ecclesia nniversalis ist der ganie Haufe der Auserwàhlten. » Il y a , selon lui, de vrais chrétiens dans l'Église du pape, dans la diaspora , dans le pays des Turcs , des Perses et des Tartares. « Die ganze Kirche ist ausgebreitet und zerstreuet durch die ganze Welt , wegen der Predigt
des Wortes und der Taufe.... Wieivohl nur eine wakre
katholische Kirche ist Es sind viele Kirchen , doch
ist in allen nur ein Christus, ein Herr , eine Taufe, ein Worl ( W., IV, 1 232 ; XVI , 2785 et suiv. ; ApoL, 270, 98). Neqw nos somniamus platonicam civUatem , ul quidam impie cavillantur , sed dicimus cxistere hanc ecclesiam, videlicet vere credentes ac Justos sparsos per totum orbem {Apol.j 155, 20). Pour établir une unité encore plus absolue, on pourra même dire que l'Église dans ce mowAQ, Y Église militante, et les bienheureux au ciel, VÉglise triomphante, ne forment qu'une unité. Et A est très-probable que dans le Credo l'expression de c communion des saints > , insertion qui date de fort tard , a eu primitivement ce sens.
Le second caractère de l'Église delectus est la sain" teté. Par sainteté nous entendons l'état de ceux qui sont justifiés aux yeux de Dieu , et non l'état de l'homme qui n'aurait pas de péchés. C'est, si l'on veut, une sainteté relative, mais qui devant Dieu a tout autant de valeur que l'aurait une sainteté absolue. Elle est un don de Dieu et nous est imputée par les mérites de Jésus- Christ. Dieu ne voit pour ainsi dire dans le croyant que Jésus-Christ lui-môme , comme lexprimcntsi bien ces deux vers d'un cantique allemand : Weil ich mit Jesu angethan , sieht Gott mich selbst als Jesum an {Lass irdische Geschàfte slehn u. s. w. , v. 5). Saint Paul dit aux Colossiens : «Jésus-Christ vous a réconciliés par le corps de sa chair, en sa mort, pour vous rendre saints, sans tache el irrépréhensibles devant lui (Col. I, 22 ; cf. Jude , 24). Le symbole de Nicée (Constantinople) donne à l'Église l'épithète de âyia ; et parmi les Réformateurs c'est surtout Luther qui appuie sur cette
qualification de l'Église. Il appelle l'Église < l'assemblée ou la communauté des saints , c'est-à-dire une assemblée dans laquelle il n'y a que des saints ou plutôt une sainte assemblée» {Cat. maj., 457, 49).
La justification de l'homme est suivie de sa sanctification. La foi doit porter ses fruits. Le croyant doit faire des progrès dans la nouvelle voie , dans laquelle il est entré; il doit laisser le péché et devenir de plus en plus saint; il doit avancer vers la sainteté absolue. Cette nouvelle vie se manifestera par les bonnes œuvres et par la confession de la foi. Le seul moyen de rester fidèle sous ce rapport, c'est une repentance journalière et un emploi consciencieux des moyens de grâce. Der Heilige G(?ts/, dit Luther, heiliget die Kirche nicht allein durch Vergebung der Sïmden , so Christus ihr erworhm hat, sondent auch durch Abthun^ Ausfegen und T'odten der Sunde (W., XVI, 2778). Cependant, dans ce monde, le chrétien n'arrivera jamais à une sainteté absolue. Un saint Paul même avait constamment à lutter contre le péché (Rom. VII). Malgré la sainteté imputée par les mérites de Jésus-Christ, il y aura cependant toujours dans l'Église beaucoup de faiblesse, beaucoup d'infirmités, beaucoup de péchés. La Formule de Concorde est très-claire à ce sujet : Nachdcm die Giàubigen in diesem Leben nicht voUkommlich, ganz und gar verneuert wei'den , denn obwohl ihre S'ùnde durch den vollkommenen Gehorsam Chrisli bedecket , dass sic den Giàubigen zur Verdammniss nicht zugcrechnet u'ird , auch durch den Heiligen Geist die Abtddtung des alten Adams angefangen , so hanget ihncn doch noch immer der alte Adam in ihrer Nalur , und allen desselben innoiichen und àusserlichen Kràften an.... Darum so be-
d'ùrfm in dieseni Lehen die rechtglauhigen , ausenvahlten ufid wiedfrffebornen Kinder Gottes , von wegen solches GfUûsfen des Flcisches, niclit allein des Gesetzes^t 'àglicher Ijefireund Vermahnung , Warnung und DrHuung, sondern nuch oftmals der Strafen, damit sie aufgemuntei't und dem Geist folgcn (641 , 7. 9). Et Mélanchlhon dit qti'il faut aussi que les saints demandent à Dieu le pardon de leurs péchés {ApoL, 117, 47). Les nr»oyens de grâce ne nous sont donnés que pour nous procurer ce pardon. Un homme sans péché n'aurait besoin ni de la Parole de Dieu ni des saints sacrements. ffUn chrétien, dit Luther, a besoin du baptême, de la Paj-ole et du sacrement, non comme chrétien, mais conmie pécheur (éd. Erl., 25, 384). La confusion entre l'Église considérée au point de vue de la sainteté, et l'Église considérée au point de vue de rimperfection, a déjà donné lieu à bien des malentendus, qu'on ne saurait éviter qu'eu distinguant et en précisant nellcinent ces deux points de vue.
Les rêves donatisles d'une sainteté ab.solue , que l'homme pourrait déjà atteindre dans ce monde, et même d une communauté extérieure dont les membres seraient sans péché , .sont des idées excentriques et maladives , dont tout chrétien tant soit peu éclairé reconnaîtra aisément le néant. « Que Dieu me préserve , s écrie Luther, d'mie Église qui ne renferme que des saints I » ( W., VU, 1471). Ce n'est qu'après la résurrection que les élus serviront Dieu « dans une juslice, une innocence et une félicité perpétuelles i» <Lulh., Cat. min.y 358, 4». Muv6 seulement l'ÉgUse jouira d'une sainteté absolue.
Le dernier des attributs de l Eglise deleclus est i eler-
nité. Jésus-Christ est éternel ; l'Église, qui est le corps de Christ, sera aussi cLernelle. Le IVuil de l'œuvre de Jésus-Christ est impérissable (Mallh. XVI , 48). L'Église a existé de tout temps ; nous avons vu qu'elle a déjà existé avant la venue de Jésus-Christ. Mélanchthon dit des croyants de l'ancienne Alliance : (nGratuiiam misericordiam et remissionem peccatorum fide {in promissionetn) accipiebant sicut sancli in Nova Testamento » (Apol., 97, 57); et, sous ce rapport, ils sont déjà des membres de l Église. L'Église n'a jamais cessé d'exister, quoique parfois le nombre des croyanLs ait été bien petit. « Es ist allezeit die Kirche getvesen , und Gott hat allwege ein Volk gehabt , vom erslen Adam an bis auf den allerletzten.... Und solches ist wohl und mit Fleiss zti merken, dass allezeit etliche gewest sind, und noch seyn , und hinfort immer seyn werden , die Gott loben und von Gott recht lehren , ob ihrer gleick wenig sind » (Luth., W.,V, 1098 et suiv.; cf. Apol., 453, 9). Même dans les temps les plus obscurs, où la doctrine chrétienne était le plus corrompue, il y avait toujours «un petit troupeau d'élus.»
C'est ainsi que nous avons la ferme conviction que l'Église existe aussi encore de nos jours, que de nos jours aussi il y a un petit nombre de croyants, et que Jésus- Christ est au milieu d'eux (Matlh. XVIII, *20 ; XXVIII, 20). Nou4 attachant à cette Église du présent , qui est la vraie Église du Christ , nous rejetons l'idée d'une . <r. Église de l'avenir,»- comme elle a cours de nos jo«n*s. Cette idée repose sur un m.inque de foi en la présence réelle de Jésus-Christ dans l'Église, et en la puissance efficace du Saint-Esprit par les moyens de grâce.
Nous avouons franchement que les prophéties de
l'Apocalypse relatives à TÊglise , prophéties qui ont déjà eu mille solutions différentes, nous sont peu claires ; mais ce dont nous sommes convaincu , c'esl qu'elles ne peuvent pas être en contradiction avec les paroles explicites de Jésus-Christ et des apôtres et avec la conception de l'Église telle que nous venons de l'exposer.
Ce qui est certain , c'est que Jésus-Christ restera avec l'Église chaque jour, jusqu'à la fin du monde (Matth. XXVIII , 20). C'est alors qu'il reviendra visiblement , dans toute sa gloire , qu'il ressuscitera les morts et jugera tous les hommes. Alors il dira à ceux qui ont cru en lui : «Venez, vous, les bénis de mon Père , possédez en héritage le royaume qui vous a été préparé dès la fondation du monde.:» Et ils entreront dans la vie étemelle, et jouiront de la félicité que Jésus- Christ a lui-môme (Matlh. XXV; Jean XVIl).
§ 3. L'Église coîisidérée com me société y comme association organique. — Église communlo.
Dans notre analyse nous^ avons vu que l'idée de l'Église renferme, outre ses deux éléments essentiels, un élément secondaire, reposant exclusivement sur les lois naturelles de la création. Les hommes qui partagent les mêmes idées, les mêmes sentiments, et qui travaillent à la réalisation d'un même but, ont une tendance naturelle à se réunir, à former des sociétés, des associations organiques. C'est sous l'influence de celte loi que les chrétiens, partageant les idées, les sentiments et le but les plus élevés de l'humanité, se réunissent en sociétés extérieures. Il y a même plusieurs
doctrines chrétiennes qui, se ratlachant à ce fait, ne peuvent trouver leur entière application que dans la communion extérieure des membres de TÉglise. Nous avons donné à l'Église considérée à ce point de vue le nom d'Église commnnio.
Comme l'Église communio esih condition nécessaire de la manifestation extérieure de l'essence de l'Église dans ce monde, son existence date du jour de la fondation de l'Église. Au jour de la Pentecôte, les fidèles formaient déjà une société, à laquelle vinrent se joindre successivement ceux qui, par la prédication des apô très furent gagnés pour la cause de l'Évangile. C'est par le baptême qu'ils devinrent membres de cette société de^ Vixxkr]ola (Ad. II). Dans la suite, les apôtres fondèrent beaucoup de ces Églises * , et c'est à elles que sont adressées pour la plupart les épîtres qui nous sont conservées dans le Nouveau Testament. Peu à peu les Églises chrétiennes se multiplièrent, et, ensuivant leur développement à travers les siècles, nous arrivons aux Églises organisées de notre époque.
Les principes fondamentaux sur lesquels repose l'Église communio, sont ceux qui sont à la base de toute société morale. Les membres ont vis-à-vis de la société des devoirs et des droits réciproques. Ils sont soumis aux lois clliiques formant la condition de l'existence d'une société morale quelconque ; en outre, à certaines règles inhérentes au caractère spécial d'une association chrétienne; et enfin, à une autre série de règles, particulières à la communauté spéciale dont ils
• Par une connexion d'idées lente nalurelle, le lieu où se réunissaient Ips mniihics do l liglisc. rr\'u( aussi le nom d'Égli.se (1 Cor. XI, < 8; XIV, 19. 28. 34. 35).
sonl membres, et établies par des circonstances extérieures.
On aurait tort de vouloir chercher dans le Nouveau Testament des lois et des règles se rapportant exclusivement et tout spécialement à l'organisation de l'Église. L'Eglise, selon son essence, n'est pas une institution qui a SCS lois particulières; elle n'est pas ce qu'en allemand on appelle due gesetzliche Anstalt. Si l'Église se constitue en société extérieure, elle est sous ce rapport soumise exclusivement etabsolumentaux mêmes lois que toute institution humaine. Nous avons donc à chercher les principes sur lesquels se fonde l'Église communio^ d'une part dans la morale chrétienne, de l'autre dans le droit naturel Sur ces principes reposaient les Églises fondées par les apôtres; et bien que ces derniers ne se prononcent pas explicitement à ce sujet, nous pourrons cependant inférer d'après quelques passages, que c'est là leur manière de voir. La recommandation de saint Paul aux Corinthiens: «Que toutes choses .se fassent chez vous avec bienséance et avec ordre» (1 Cor. XIV, 40), n'est que l'expression simple et populaire du principe que nous venons d'énoncer.
Malgré la confusion qui existe dans l'idée de l'Église dès les premiers siècles de l'ère chrétienne jusqu'à l'époque de la Réformation, nous trouvons cependant toujours des hommes qui appuient sur le vrai caractère de l'Église comnmnio. Les précurseurs immédiats de la Réformation: Wiclefï, Huss, Wessel, Jean de Wesel, ont un grand mérite sous ce rapport. Les Réformateurs en distinguant ce qui , dans l'Église, est de Jure divino et ce qui est de jure liumano, remirent les théologiens dans la bonne voie. Tout ce qu'on rangea dans la der-
Di.
nière catégorie se rnpporle à l'Église communio. Mélanchlhon fait preuve d'une perspicacité admirable pour son époque, quand il appelle l'Église considérée à ce point de vue: Societas externarum rerum ac ritmtm, sicut allée politiœ (Apol., i52, 5). Cependant cette partie de l'idée de l'Église est bien plus imparfaite et bien moins développée dans nos livres symboliques que l'idée de l'essence de l'Église. On a pressenti le vrai, mais on n'a pas pu clairement s'en rendre compte. Des ouvrages dogmatiques et certaines liturgies et agendes du temps de la RéformaHon et postérieurs sont plus explicites, cependant on remarque qu'ils n'avancent qu'en tâtonnant.
Ce qui a beaucoup contribué h déterminer l'idée de l'Église communio , c'est la question de savoir si les incrédules et les hypocrites baptisés et élevés dans l'Église sont réellement membres de l'Église ou non. Évidemment ils ne sont membres que de l'Église communio; mais ils en sont membres tout aussi bien que les croyants. A ce point de vue, il n'y a nulle différence entre un croyant et un incrédule. Seulement le premier est de plein droit membre de l'Église, tandis que le second ne l'est pour ainsi dire que par fraude. L'hypocrite est dans la salle des noces, mais il n'a pas l'habit nuptial (Malth. XXII, 1-14). Nous présupposons, bien entendu, qu'il se soumette extérieurement au.\ lois et aux règles de l'Église. Autrement il s'cvclut lui-même, s'il n'est exclu par d'autres; tout aussi bien qu'un vrai croyant s'exclurait de l'Église communio, s'il refusait de se conformer à ses prescriptions.
■■ Mélanchthon parle de l'Église communio quand il dit : Cofwedimua quod hypocrilœ et mali in hac vita
sinl admixli ecclesiœ et sint membra eccle$i(B secttndum extemam societatem signormi ecclesùe.... Infinita muhitudo est impionm in ipsa ccclesia. Cependanl il ne confond pas l'Église communio avec l'Église deleclm: Lupi et ma H doc tores etsi grassantur in ecclesia tamen non sunt proprie regnum Christi.... Impii non sunt sancta ecclesia {ApoL, 152, 3; 153, 8. 9; 156, 22).
Comme membres de l'Église, les incrédules ont de grands avantages sur ceux qui sont tout à fait en dehors de l'Église. Ils sont sous l'influence immédiate des moyens de grâce, et ces moyens sont toujours à leur disposition. Leur responsabilité sera d'autant plus grande. Sous ce rapport, il y aura toujours une grande différence entre un païen et un chrétien incrédule.
Il est du devoir de chaque chrétien d'être, si c'est possible, membre d'une Église communio, car la communion des chrétiens renferme un élément éthique. L'Église ne peut arriver à un développement harmonique que par le concours actif des chrétiens, et, comme nous l'avons déjà fait remarquer, il y a plusieurs doctrines chrétiennes qui ne trouvent leur entière application que dans la communion extérieure des fidèles. Haricss dit très-bien : In dcm Zusammctmirken wiedcrgeborner und bekehrtcr Individuen rtiht aller Bestand des Reiches Gotles auf Erden {Eth., § 41). La loi naturelle devient une obligation morale.
Après avoir parlé de l'Église communio en général , entrons dans les détails. En regardant autour de nous, nous voyons qu'il y a un grand nombre d'Églises organisées. Ce fait est le corollaire de ce que nous avons vu dnni^ le premier paragraphe de ce chapitre. L'Église communio est intimement liée à l'Église institutio. Dès
que les idées, les sentimenls cessent d'êli'c les mêmes, le lien inlci ieur est brisé et le lien extérieur ne saurait plus subsister. Les divisions religieuses produisirent différentes %li8e8 organisées. L'Église romaine, suivant un principe inhérent à ses idées traditionnelles plutôt qu'à sa doctrine, tint à avoir une organisation uniforme; rÉglise grecque de même. Les Églises protestantes, appuyant sur Tidée de l'essence de l'élise, et ne donnant à rorganisation qu'une importance minime, ne s'attachèrent pas à runiformité; elles se donnèrent des constitutions plus ou moin? différentes entre elles, se conformant à des conditions extérieures, surtout politiques.
Le lien intérieur d'une Église est sa confession de foi , le lien extérieur son oi^anisation. Chaque Église a sa confession de toi oflGcielle, sa dotarma ^Kea,k défaut de confession de foi proprement dite, elle a sa confession dans ses livres de culte. On n'est de plein droit membre d'une Église qu'à la condition de partager sa foi. L'Église tient naturellemeot è ce que sa confession de foi soit maintenue dans toute son intégrité. C'est dans l'intérêt de cette intégrité qu'elle impose tout spécialement à son coi ps enseignant, à ses . pasteurs et professeurs la lidélilé à la confession de foi. Une Église, qui négligerait de prendre cette précaution, agirait contre son devoir et travaillerait à sa propre ruine. Noua mentionnons, en passant, qu'il n'y a, selon l'idée juste de confession de foi, que le dogme de cette confession , et non sa dogmatique, qui soit obligatoire. La question du serment de fidélité à la confession de foi, tant agitée de nos jours, trouve, à notre point de vue, sa solution la plus juste et la plus légitime.
D'après co que nous venons <rt'lnl>Hr, il csl évident qu'il y a pour le membre d'une Église une obligation éthique de ne rester membre de cette Église qu'aussi longtemps qu'il partage sa confession de foi et se soumet à ses règlements. Les principes les plus élémentaires de la morale le forceront, dans le cas contraire, à se séparer franchement de cette Église, et, s'il est encore chrétien , à s'attacher à celle qui répond à ses besoins. S'il n'en trouve pas, il se tiendra seul et tâchera de trouver des adoptes. Luther dit: «Si j'étais le seul dans le monde, qui eût la Parole de Dieu, je serais seul l'Église;» et alors il ne voudrait rien avoir à faire avec personne; cependant, ajoute-t-il, cela serait un malheur accidentel que Dieu ne tolérerait pas longtemps (W., I, 838 et suiv,; cf. lïarless, Et/i., § 47).
D'autre part, il y a pour le chrétien une obligation éthique de rester membre de l'Église dont il partage la confession de foi, et dans laquelle il est placé par les circonstances extérieures, môme si l'organisation de l'Église ne lui convient nullement. En se séparant, il donne à l'organisation une valeur qu'a seulement la confession de foi. Ne perdons jamais de vue que l'or- . ganisation n'estqu'unélémentsccondaire, dont l'essence de l'Église est indépendante. Se séparer d'une Église uniquement à cause de son organisation, c'est là une action condamnable, c'est du séparatisme et l'origine du schisme. Mais que doivent faire les membres fidèles d'une Église, dont la grande majorité est infidèle A la doclrina pubiica, et ne se sépare cependant pas de l'Église? Cette question , si souvent débattue à notre époque, est une de ces questions casuistiques, auxquelles la tht'orie ne peut donner qu'une solution très-
vague. En tout cns, il c.«l du devoir du chrétien de se mainlcnir dans ses droits aussi longtemps que cela lui est possible.
A celte question de la séparation se rattache celle de l'exclusion. Comme nous l'avons vu plus haut, il est du devoir de l'Église de veiller à son intégrité. Elle devra donc exclure tous les éléments hétérogènes. Quand un homme pourra-t-il être appelé un élément hétérogène dans une Église? Quels moyens laudra-t-il employer pour l'exclure? Ce sont là des questions épineuses qui lenlrenl dans la théologie pastorale et que nous n'avons pas à discuter ici. Nous tenons seulement à constater les droits de l Église, droiLs qu'elle doit exercer conscieni ieu.semenl , en toute équité et charité (Rlatlh. XVIII, 15-17; 1 Cor. V, 4-5; 1 Tim. I, 20; cf. ^l/>o/., 288, 13et 14).
Nous avons encore à exposer les formes généra/es sous lesquelles l'Église se manifeste, les caractères essentiels de ces difl'érentes manifestations et l'application des principes fondamentaux qui s'y rattachent.
Dans la manifestation extérieure de l'Église , il y a deux moments principaux, d'une part, l'édification de la société, de l'autre, sa conservation et s.» propagation. Le premier moment donne naissance à l'organisation du culte, le second à la constitution de la société, à ce qu'on appelle la constitution de l'Eglise dans un sens plus restreint (die Kirchenverfassunff). Le premier se rapporte plus spécialement à l'Église delecluSy le second à l'Église imtiiutio. L'organisation du culte et la constitution de l'Église se touchent en plus d'un point; ce que nous disons de l'une, se rapporte très-souvent aux deux; cependant nous pouvons aisément les traiter séparément.
La forme la plus simple do l'Église conimunio est le culte en commun. Comme le culte se compose de divers éléments, on dut dès l'abord sentir le besoin d'y introduire un certain ordre, d'organiser le culle. C'est là l'origine des liturgies et des agendes. Plus une communauté s'agrandissait, plus on sentait aussi le besoin d'établir certaines règles relatives à l'ordre extérieur, aux jours el aux heures du culte, aux différentes fonctions dans la communauté , aux droits et devoirs réciproques des membres de l'Église, aux punitions pour différents péchés et fautes etc. De là ce qu'on appelle la discipline de l'Église. La liturgie , l'agende et la discipline de l'Église , sont ordinairement comprises en Allemagne sous le nom général de Kirchenordnung.
Cette Kirchenordnung a force de loi pour les membres de l'Église, mais elle ne l'a que de jure humano. Elle ne devra jamais poser ses règlements comme des lois divines, contre lesquelles une contravention serait un péché, comme une contravention contre les commandements de Dieu. C'est là une des erreurs des catholiques, qui en outre croient avoir un mérite devant Dieu, en observant strictement ce qu'ils appellent les lois de l'Église , lois dictées , à leur avis, par le Saint-Esprit, et ayant absolument la même valeur que les dix commandements. Les règlements de l'Église devront toujours renfermer une règle qui permette de ne pas observer ces règlements, si cela peut se faire sans porter préjudice au bien-être de la communauté. Celte dernière règle aura tout aussi bien force de loi que les autres. C'est là un principe protestant, c'est le principe
la liberté évaugéliquc, qu'il ne faut pas perdre de vue.
Luther, dans sa polémique confrn Ins taux principes qui sDiit à la base des cérémonies et des règieinoiHs de l'Eglise caLhûiique, appuie sans cesse sur les idées que nous venons d'exposer. La Goufession d'Augsbourg est tout aussi explicite à ce sujet. Les règlements TÉglise sont donnés, dit-elle : ui tê$ ordine germUMt m eeelena, nonufperUkuineremurffniiiam, ûM mIwfaetanm pro peeealû, «U obUçenitÊr conseiâHiimt «l jndicent neeessarios esse cultus, ac sentiant se peccare^ quum sine offensùme aliorum violant (art. 28, p. 67, 53). Puis elle compare les règlements de l'Église aux règles que saint Paul donne aux Corinthiens (1 Cor. XI, 4-16; XIV, «S-40).
Ce ne sont pys h'i des règles fixes ot invariables , même si elles sont données par les apôtres. Saint Paul dit lui-même, touchant ces sortes de prescriptions, qu'il ne donne que des eonsmls et non des commandements (i Cor. Tn, 6-95), et TÉglise, avec le juste sentiment de leur valeur relative , les a abandonnées dès que leur application n'avait plus d'à-propos. Certes, c'est une fausse tendance que de vouloir rétablir aujourd'hui dansl'Ëglise l'organisation de TÉglise apostolique. Les règlements dos apôtres sont de leur époque, et n'ont valeur que pour leur époque et pour des conditions analogues à celles des Églises primitives.
Il suit de ce que nous venons de voir, que des Églises de même confession peuvent parfaitement avoir différentes liturgies , différentes agendes , une Kireheneri' mmg diflérrate, sans compromettre Tunité de TÉglise. Le septième artiele de la Gonièssion d'Augsbouiig dit : c II n'est nullement nécessaire pour la vraie unité de l'Église, qu'il y ait parfont les mêmes traditions hu-
main(>s, ou les mAmes rites el cérémonifis inslilués par les hommes. » Néanmoins l'uniformité n aussi ses avantages, el il serait tout aussi faux d'appuyersurla nécessité d'une différence, que d'appuyer sur celle de l'uniformité. La tradition , l'usage , les circonstances extérieures donnent à toute Église un ordre de culte naturel , qui est bien préférable à un ordre imposé par quelque théorie idéale. Une tendance conservatrice est la plus juste sous ce rapport. Ce qui existe de longue date a certainement quelque bonne raison pour exister; et les réformes que l'on fait sur le terrain du culte, demandent toujours la plus grande prudence el ne doivent jamais être forcées ou subites. Le tactel la sagesse de Luther peuvent nous servir de modèle sous ce rapport.
Comme il est de rigueur que tous les membres de rÉglise soient sous l'influence des moyens de grâce, qu'ils les aient toujours à leur disposition et qu'ils n'aient aucun manque de ce côté, il s'est formé, dès les premiers temps, des communes, desservies par des ministres. Chaque pasteur réunit autour de lui sa commune, c'est à lui que revient naturellement ce qu'on pourrait appeler le gouvernement de la commune. Le pasteur lui-même sera toujours soumis à un contrôle légitime, déterminé par la discipline ecclésiastique.
La réunion naturelle d'un plus ou moins grand nombre de communes , le besoin d'établir un certain ordre dans les relations de ces communes, le désir de la cotiporvalion du christianisme dans cet ensemble, la nécessité de se garantir par l'unioEi extérieure contre les attaques du dehors , la tendance vers une propagation plus systématique el plus régulière de la doctrine chrétienne ef d'autres causes, d'une moindre influence,
donnèrent naissance à la constitution de l'Église. C'est le ministère qui, par sa position môme, contribue le plus n l'établissement et au maintien de cette constitution. Dans la première ère du christianisme une telle association organique fut beaucoup facilitée par le système épiscopal ; mais ce système n'est pas la dernière cause de la constitution, et, sans les causes naturelles ci-dessus indiquées, la constitution épiscopale n'aurait jamais existé. ' • . i
Dans l'établissement d'une constitution de l'Église, rentrent deux moments: d'une pari la conception de l'idée de l'Église, de l'nutre l'influence des circonstances extérieures. Une pareille constitution aura donc toujours un élément stable et invariable, et un autre élément soumis à toutes les variations des mœurs et usages, de la civilisation, de l'esprit de l'époque, de la politique etc. La meilleure constitution sera par conséquent celle qui, ayant à sa base la vraie idée de l'Église, répondra à toutes les conditions exigées par les circonstances extérieures. Il est clair que l'établissement d'une pareille constitution n'est qu'un piwwi desiderium, qui ne sera jamais réalisé; car, les conditions extérieures changeant d'un jour à l'autre, la constitution qui aujourd'hui est bonne, aura déjà perdu dem.'iin de sa valeur. L'histoire est là pour nous prouver ce fait. Les réformes dans la constitution de l'Église sont donc nécessaires; mais elles devront toujours se faire sur la base de la vraie idée de l'Église et dans l'esprit de l'Évangile. Sous ce rapport aussi, comme dans les questions de la discipline ecclésiastique, une tendance conservatrice sera toujours la plus avantageuse pour l'Église. ' ;
L'Église chrétienne a vu surgir différentes conslilu-
lions. Nous n'avons pas à les examiner ici, ni à les apprécier. Il suffit de faire observer que la constitution épiscopale est plus propre à l'Église catholique, que la constitution consistoriale rentre plus spécialement dans le caractère de TÉglisc luthérienne, que les constitutions presbytérales et synodales sont plus adéquates à l'esprit de l'Église réformée. Il est clair que le papisme, le césaro-papisme et le démocratisme sont absolument incompatibles avec notre idée de l'Église.
Ici vient se poser une question qui a déjà donné lieu à bien des controverses ; c'est la question du rapport entre l'Église et l'État, la question des Églises nationales. Nous ne pouvons entrer dans le détail à ce sujet, et nous devons nous contenter de déterminer le point de vue auquel nous nous plaçons. L'Église, selon nous, est absolument indépendante de l'État, elle est absolument libre. Rien, quant à son essence, ne peut la contraindre à s'allier à l'État; mais rien ne peut non plus l'en empêcher, si elle trouve que cette alliance est à son avantage. En tout cas l'alliance de l'Église et de l'Étal chrétien , si aucun des deux n'empiète sur les droits de l'autre, sera toujours d'un grand avantage pour les deux. Le bel exposé que M. Guizot a fait de cette question , dans son ouvrage sur l'Église et la Société chrétiennes en 1861, contient, à notre avis, les idées les plus justes et les plus vraies'.
* Nous rejetons trois tendances également fausses. La première, que Vinet a défendue avec une éloquence entraînante, demande la séparation absolue de l'Église et de l'I^lat; la seconde, qui a trouvé dans Kotbe un champion des plus célèbres, consiste dans l'absorption complète de l'Église par l'État; la troisième enfin est celle de l'Église catholique, qui tend à remettre le gouvernement politique entre les mains de l'Église
La conslitulion de l'Église, de mènie que sa discipline, aura ses lois et son gouvernement, et ici la question se complique. Traitons d"abord des lois. Quel sera le caractère de ces lois? On a fait ici déjà bien des distinctions, on a déjà donné les solutions les plus diiïérentes. Nous nous résumons en disant que ces lois ont absolument le même caractère que les préceptes contenus dans la discipline ecclésiastique; et les règlements que l'Église, par son alliance avec l'Etat, peut avoir acceptés de ce dernier, ne devront jamais entraver la liberté évangélique, ou être en contradiction avec l'esprit de la constitution de l'Église.
Qui est-ce qui a le droit d'établir ces lois? L'Église est autonome; elle établira ses lois et règlements par ses représentants, par ses organes officiels, qui selon les constitutions seront le clergé, les consistoires, les conseils presbytéraux, les synodes etc. D'après notre conception de l'Église, les laïques devront nécessairement coopérer à l'établissement de ces lois; d'un autre côté, les ministres, étant les plus compétents, auront de plein droit le plus d'influence dans des questions de ce genre. Le suilVage universel appliqué aux questions de l'Église, serait la pire des tyrannies et la ruine de l'Église. Extrême opposé au papisme, le système du suffrage universel touche à ce dernier, en posant en principe l'infaillibilité de la majorité. La majorité, c'est le pape; ou , pour parler avec Luther, le nouveau pape est le Monsieur Omncs. Le suffrage universel dans l'Église est la caricature du sacerdoce universel.
Les lois ecclésiastiques établies, qui est-ce qui a le droit de les exécuter? Quel est dans l'Église le pouvoir exécutif? En d'autres mots, quel esl \e gouverne-
ment de l'Église (Kirclienretfimenij't Quel esl son caractère? Quelles sont ses prérogatives? La question du gouvernement de l'Église est, à côté de celles de l'Église et du ministère , celle qui de nos jours a eu le plus de retentissement en Allemagne; elle a même eu sur le terrain pratique bien plus d'importance que les deux autres; elle a donné lieu à des séparations trèsregrettables, et la lutte est loin d'être terminée.
Nous ne pouvons poser que des principes généraux, découlant de notre conception de l'Église. Il est clair qu'on ne pourra parler du gouvernement de l'Église que relativement à l'Église communio. Dans l'Église rfeleclus c'est Jésus-Christ qui gouverne, par le Saint- Esprit, par les moyens de grâce. La confusion sous ce rapport a donné lieu à bien des théories fausses. Le pape, comme chef de l'Église communio, se croit aussi le chef de l'Église delectus^ et se met à la place de Jésus-Christ. Mélanchthon voit très-bien que l'on pourrait faire notre distinction, quand, en signant les articles de Schmalcalde , il écrit : De pontifice autem statua y si evangelium admilteret , passe ei pi'opter pacem et communem traqiùllilalem chmtianorurn.... superioritalem in episcopos quam alioqui habet , jure humano etiam a nobis penni(ti{S'i6,T}. Mais Luther, avec son coup d'œil pratique, reconnut parfaitement que sur la base de la doctrine catholique cela est impossible. C'est la même confusion , à notre avis, qui récemment a donne lieu aux luttes intestines de l'Église luthérienne eu Prusse. Huschke réunit les deux éléments et tombe dans la tendance romaine; Diedrich les réunit et tombe dans l'indépendantisme. Notre distinction seule préserve de ces deux exlrêmes.
Diaiti^Êd
L'Eglise comme insliliilion liuinnine, avec des règlements el des lois, devra nécessairement avoir un organe, qui exécute et applique ces lois , en un mot, un gouvernement — rite vocalus. Admettre la présence et la nécessité des règlements, et rejeter la nécessité d'un gouvernement c'est commettre un paralogisme pratique. D'un autre côté il faut tout autant se garder de faire découler les règlements du gouvernement. Le gouvernement est là à cause des règlements et non vice versa. Les apôtres, \es imaxoTioi , les ngeafimeçoi étaient le gouvernement naturel des Églises apostoliques. Le fait de l'exislçnce d'un gouvernement ecclésiastique dans toutes les Églises et à toutes les époques, suffirait à lui seul pour prouver la nécessité d'un pareil gouvernement.
Bien que dans l'Église apostolique le gouvernement ail été entre les mains des apôtres et des évêques, il serait cependant faux d'en conclure que le gouvernement doive nécessairement être entre les mains du clergé. Des laïques éclairés, dignes et capables pourront aisément remplir les mêmes fonctions. Nous voyons de même que les apôtres se démettent, dès les premiers jours de leur activité apostolique , d'une partie de leur charge, et la contient à des laïques (Act, VI, 4-6). Cependant il est naturel que le rang el l'influence des ministres leur donnent droit à une large part dans le gouvernement de l'Église. Le principe catholique, qu'il ne peut y avoir qu'un seul chef de l'Église est loin d'être fondé dans l'organisation de l'Église apostolique, où tons les apôtres étaient pairs; il repose sur la fau.sse idée que le chef de l'Église est le vicaire du Christ. Mais il serait ton» nu«^i fnux de
croire avec les Irvingiens que l'Église de nos jours doive néce.ssaircmcnl ôlre gouvernée par douze bornâtes, appelés apôtres. Les circonstances et le bon sens, se joignant à la liadilion , sauront toujours trouver ce qu'il y a de plus opportun sous ce rapport. Luther dit très-bien, que Dieu a donné assez d'esprit aux homnnes pour ces sortes de questions.
D'après les indications de quelques dogmalistes luthériens antérieurs, Kœnig et Quenstadt ont établi le principe que l'Église devait être gouvernée par les trois ordres de la société (triplex ordo hierarchicus), le clergé, le gouvernement politique et les pères de famille iprdo ecclesiasticHS , politicus et œconomicus, Le/ir-, Wchr- und Ndhrsland). Cette doctrine a été reproduite de nos jdurs. Nous admettons parfaitement que r Église puisse ôlre gouvernée par ce triplex ordo; mais nous ne pouvons admettre que ce triplex ordo doive nécessairement être hicrarckicus, principe qui corljinernent inimque de toute base biblique, et n'est nullement fondé dans l'esprit du protestantisme.
Le caractère du gouvernement de l'Église est tout différent de celui du gouvernement politique. Ce dernier gouverne de Jure divino (Rom. XIII) , tandis que le premier ne gouverne qui; de jure humano. L'unique devoir du gouvernement de l'Église, soumis lui-même aux règlements ecclésiastiques, est celui de faire observer et appliquer ces règlements; son unique droit est celui de demandei*, de la part des membres de l'Église, lobservalion de ces règlements. Il n'a rien à commander ; il n'a pas le droit d'établir des lois ou règlements, ni d'exiger une obéissance absolue. La désignation même de gouvernement de l'Église est im-
propre et mal choisie. Les membres de l'Église sont pleinemeul dans leur droit, s'ils s'opposent à la volonté du gouvernement de l'Église, dès que cetle volonté ne se fonde pas sur les règlements de l'Église. C'est même pour eux un devoir de le faire, car l'histoire de l'Église nous montre les tristes expériences que l'Église a faites, dès que son gouvernement s'est arrogé des droits qui ne lui revenaient pas.
Dans l'Église catholique, les prérogatives du ministère évangélique et celles du gouvernement de l'Église sont réunies ; et les chefs de celle Église , en les confondant , appliquent aussi le : Qui vos audit, audit me, aux questions relatives au gouvernement de l'Église ; et sous ce rapport ils établissent réellement un gouvernement de l'Église, une autorité ecclésiastique absolue. Ce principe admis, la Réformation est une révolution', un fait contraire à la morale chrétienne et exécrable sous tous les rapports. C'est ce que les Réformateurs ont très-bien compris; et pour éviter ce reproche, ils se sont efforcés de démontrer que , selon son essence, l'Église n'a d'autre chef que Jésus-Christ, et que le pape et les évêques, comme chefs de la societas externanm rertm ac ritmm , ne sont pas une autorité ecclésiastique de jure divino, mais simplement une mesure d'ordre de Jure hutnano. Luther dit:
' Certains esprits soi- disant libres et indépendants croient faire l'éloge de Luther en l'appelant un esprit révolutionnaire, le Père de la Révolution, et en prouvant que la Kéfornialion n'est autre chose «lu'une révolution contre l'autorité de l'Église. Ces lioninies prouvent par là que non-seulement ils ne comprennent ni I.utber ni la Réforniation, mais qu'ils sont encore eux-iuénies sous la domination des faux principes de l'Église roniaine.
Unter den Christen soll und kann keine Obrigkeit seyn, sondern ein jeglicher ist zugleich dem andenx unterthan ; der Priester und Bischofe Régiment ist nicht eine Obrigkeit oder Gewall , sondern ein Dienst und Amt; darum sollen sic auch kein Gesetz noch Gebot uber andere legen ohne derselben Willen und Urlaub ; sondern ihr Regieren ist nichts anders denn Gottes Wort treiben , damit die Christen fùhren und Ketzerei uberwinden { éd. Erl. , 22 , 93. 94 ; cf. art. Schm., 330, 14). Mélanchlhon, dans ses articles De potestate ecclesiastica^ dans la Confession d'Augsbourg et dans l'Apologie (62 et suiv. ; 286 et siiiv.) , se place absolument au même point de vue ; et parmi les disciplines de l'Église luthérienne , nous renvoyons surtout à celle de Brandebourg-Nùrenberg, dont l'introduction renferme quelques passages très-explicites à ce sujet.
Mais en rejetant toute autorité ecclésiastique dans le sens indiqué plus haut (et dans ce sens , les deux termes d'autorité ecclésiastique, kirchliche Obrigkeit^ sont en contradiction), nos Réformateurs reconnaissent pleinement les droits du gouvernement de l'Église. ilterum volttmus testatum, nos libenter conscrvaluros esse ecclesiasticam et canonicam politiam^si modo episcopi desinant in nostras ecclesias sœvire {ApoL, 206, 28). N'oublions jamais que le jus humanum est aussi un droit, et un droit réel, qui repose sur des principes éternels et divins.
Par cet exposé nous croyons avoir assigné au gouvernement de l'Église sa vraie place. Il est naturel que ceux qui sont dans ces fonctions exercent une grande influence sur l'Église; mais il serait faux de faire dépendre l'existence de l'Église du degré de fidélité de son
gouvernement. Si les chefs de l'Église ne sont pas fidèles à leurs devoirs, l'Église en souffrira ; mais ce n'est pas une raison pour se séparer de celle Église , comme cela s'est fait de nos jours. En le faisant, on donne au gouvernement de l'Église une bien trop grande importance. L'Église esl au-dessus deses fonctionnaires même les plus élevés.
Nous terminons ce paragraphe en faisant observer que c'est sur l'idée de l'Église communio que repose le droit ecclésiastique. >