‹ Étude et enseignement de la langue française à l'étrangerChapitre 62 sur 147 · CHAPITRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIÈME

Tout cela, ce n'est point l'affaire d'un jour.

La traduction est la pierre de touche da maître de tradMtion. langue.

Dans les pays à langues difficiles , comme la Russie et la Pologne, les mulâtres de langue française se par* tagent en deux partis, qui, comme tous les partis , ne vivent pas ensemble dans une parfaite intelligence. Les uns parlent la langue du pays avec assez de facilité, mot qui n'est point synonyme de pureté , l'écrivent même, et, grâce à cette ressource, se tirent plus facilement d'affaire avec les étrangers qu'ils fréquen* tent. Les autres possèdent à peine quelques mots de cette langue, ne se hasardent point à l'écrire , fût-ce même sur le dos d'une lettre , ont peu de relations avec les étrangers, et leurs relations, en général, ne franchissent guère le cercle de leur pénible état.

Les premiers s'estiment infiniment supérieurs aux derniers. « Ils ne savent pas la langue du pays, com- « ment pourraient-ils y enseigner la leur? » Tel est le propos que l'on entend tous les jours lancer à l'adresse de ceux qui ne parlent ni polonais, ni russe, par ceux qui pratiquent ces deux langues.

Au fond de tout cela gît ce que les Allemands aç^ peWeni Brorineid, mot que nous déclarons intraduisible dans sa saisissante simplicité ; et cette jalousie de métier prouve une chose surtout : .c'est qu'il y a bien peu à ronger autour de l'os qu'on nomme métier de maître de langue.

Les pays du Nord-Est européen , nous laissons à d'autres le soin d'en rechercher la cause , absorbent

rapidement les nationalités étrangères : moears ^ habitraduction, tudes, langue, accent, etc., etc., tout s'y imposé aux étrangers à leur insu, pour ainsi dire. 11 n'est pas nécessaire que la sympathie s'en mêle. On y en rencontre fort peu qui soient restés eux-mêmes, au bout d'un certain nombre d'années de séjour. Ils subissent cette transformation sans s'en apercevoir; s'ils rentrent un jour dans leur pays natal , ils s'y présentent comme des gens du dehors, et, pour recouvrer leur nationalité perdue, ils doivent attendre l'effet du temps et du contact journalier avec leurs anciens compatriotes. Il en est même, et le cas se présente assez fréquemment, qui ne peuvent plus se réhabituer aux lieux où ils sont nés, se consument d'ennui au milieu des splendeurs parisiennes, et s'estiment heu* reux quand ils peuvent retourner vivre et mourir dans leur patrie d'adoption r

Cette influence des pays du Nord-Est européen est, on le conçoit, souverainement dangereuse pour les étrangers qui vont y enseigner leur langue mater* nelle. Que de précautions ne leur faut-il pas employer pour résister à un contact aussi délétère, au point de vue de leur profession? Nous ne pouvons mieux les comparer qu'à ce malheureux et inoffensif animal qui a pour ennemis mortels quadrupèdes et bipèdes , chassé, pourchassé, de jour et de nuit, par les uns et par les autres, toujours aux aguets, toujours effrdyé, dormant les veux ouverts : . . .

Le uèvRE, puisqu'il faut ioppekr par son nom^

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nous semble Temblème le plus frappant, le plus vrai, ^~^ du maître de langue, disputant, bribe à bribe, aux po- tr*iKction. pulations qui Tenceignent et le pressent comme l'eau d'un bain , son pauvre idiome national , son gagnepain.

Un maître de langue , au milieu de gens qui lui estropient sa langue maternelle à qui mieux mieux, obligé d'entendre des conversations qui lui «.font venir la chair de poule, éprouve Timpitoyablq .nécessité de se révolter intérieurement contre mille locutions incorrectes , pour se soustraire à la contagion de Y habitude , qui en a vaincu, terrassé, humilié même des plus forts sur leur partie, des plus décidés, dans le principe, à conserver leur langage pur de tout mélange étranger.

Ce n'est donc guère que dans des conditions d'isolement toutes particulières, qu'on peut espérer pouvoir conserver à sa langue sa pureté native, et rester étranger au milieu des Étrangers auxquels on est appelé à l'enseigner. Un maître de langue française, dans les pays dont nous parlons , surtout lorsqu'il vit loin des grands centres de population et de culture, doit souvent se retirer dans son for intérieur, songer à la patrie absente , fréquenter activement ses livres, compatriotes qui l'ont suivi dans son exil pour l'entretenir de tout ce qu'il a laissé derrière lui, et limiter, autant que possible, les relations qui le détournent du but qu'il a constamment devant les yeux.

De la table solitaire où nous traçons ces lignes, nous entendons les rires moqueurs de certains Ae nos

confrères ; mais nous entendons aussi le cri d'assenti-

traducrion. meut de ceux qui prennent au sérieux leur modeste et

utile profession.

« Mais, nous objecteront ceux-là, parmi les institu-

(( teurs français qui parlent la langue de ces pays,

« n*en est-il donc point qui soient restés Français,

<c sous le rapport de la langue? »

Il en est, nous le reconnaissons avec plaisir; mais

quelle imperceptible minorité forment ceux qui ont

échappé au naufrage !

Apparent rari nantes in gnrgite vasto.

Pour en revenir donc à notre sujet, où nous Tavons laissé, nous disons encore une fois : La traduction est la pierre de touche du maître de langue. Quand on traduit, il n'y a pas moyen de s'esquiver; on se livre tel que l'on est, fort ou faible, instruit ou inculte; on se photographie soi-même, et on dit : « Me voilà ! »

11 n'est pas absolument indispensable qu'un maître de langue possède à fond l'idiome de ses élèves étrangers, pour faire avec eux des exercices de traduction, fidèles et corrects. Quand on a sous les yeux un texte imprimé, que l'on se trouve dans le pays même où la langue se parle, on dispose de plus de ressources pour obtenir une version satisfaisante, qu'un latiniste ou un grécisto pour rendre le sens d'un auteur ancien. Une langue vivante tient toujours à nos ordres cent interprètes divers. Nous pouvons donc, avec un peu de travail sans doute, trouver le sens exact des exprès-

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