CHAPITRE X
M™» Kalcrgis, née Nesselrode. — On distingue dans les hautes classes deux sortes de Polonaise : l'une vraiment grande dame; son caractère, son amabilité, ses entraînements, ses caprices, son goût pour le surnaturel, ses visions parfois véhémente mais généreuse, et toute en dehors. La comtesse X. au lit de mort de son mari. Leur patriotisme. Mot historique delà grande-duchesse Constantin. Mort héroïque d'Emilie Plater. Groupe de noms illustres, — Seconde sorte de dame Polonaise : vouée à la lutte, elle s'insinue et s'impose ; ses moyens d'action. — Mm* Kalergis, grande dame Polonaise, occupe la pensée d'Alfred de Musset. Son portrait par un compatriote; son grand talent de pianiste; par elle, Musset connaît le grand poète Krasinski, qui traduit plusieurs de ses poésies. — Analyse du poème de Krasinski,/7n/erna?eco7necf?e; le monde ancien sur le point de périr sauvé par l'éclatante lumière du Christ. — Traduction d'un fragment de Krasinski. — La société Polonaisese livre passionnément aux expériences de magnétisme; Alfred y croit peu. Il s'adonne à la phrénologie.
Ce fut sous la même égide que Musset, après sa brouille avec la princesse Belgiojoso, ofirit ses hommages à M™^ MarioKaler-
gis, née Nesselrode. Elle était Russe par son père, Polonaise par sa mère, mais l'élément polonais dominait dans sa nature.
On distingue dans les hautes sphères de la société deux types de la femme polonaise : le premier a tous les caractères de la grande dame : rien n'égale la grâce de son accueil de bienvenue qui provient de son désir passionné de plaire. L'imprévu est son grand charme; mais ce charme n'est pas exempt d'inquiétude, car elle a le cœur mieux équilibré que la tête. Elle aime en toute chose l'extraordinaire, le romanesque, tout ce qui sort des sentiers battus ; elle se passionne pourles nobles actions, les grandes témérités, les beaux talents, se plaît dans les rêves et les chimères. croit facilementauxprophéties, à la puissance du magnétisme, à l'influence heureuse ou néfaste de certaines personnes; et elle vous citera le cas de la femme du grand poète Mickiewicz qui fut guérie sou-»
dainement d'une terrible maladie nerveuse par un seul regard de ToAvianski, l'apôtre du messianisme. Elle est prédisposée aux apparitions; qui semblent pour elle des avertissements célestes. C'est ainsi qu'Hélène Massalska, veuve du prince de Li^^ne et remariée au comte Vincent Potocki. crut voir dans la chambre nuptiale trois petits cercueils rangés au pied de son lit : c'étaient ses trois enfants qu'elle perdit à peine nés. La Polonaise aime le monde, et le quitte parfois subitement, sauf à y retourner ensuite. Changer de place et de milieu, voyager sans cesse, est pour elle un besoin et un bonheur ! C'est l'instinct traditionnel d'un peuple aux goûts nomades quise souvient des grandes plaines, des grandes forêts, des fleuves et des sables mélancoliques de son pays, et se trouve à l'étroit partout ailleurs. Nature impressionnable, d'une mobilité d'imagination extrême, de premier mouvement, elle est parfois fan-
tasque ou véhémente et sujette aux engouements irréfléchis. Son langage coloré abonde en mots saisissants et inattendus : elle emploie souvent des expressions fortes qui vont au delà de sa pensée ; mais son vocabulaire est ainsi, on le sait et J'on ne s'y trompe pas. D'une simplicité extrême d'habitudes, malgré le souvenir des grandes existences polonaises si fastueuses autrefois, elle n'est cependant jamais vulgaire, car elJe possède une distinction héréditaire provenant des mariages qui pendant longtemps, en Pologne, se maintenaient dans les mômes rangs, dans les même familles, et n'admettaient point les mésalliances. De là vient aussi que laPolonaise garde toujours la marque ineffaçable des descendantes d'Odin, malgré ses changements de nationalité d'ailleurs assez rares. Elle ignore le snobisme, cette maladie morale de nos jours; sa gracieuse allabilité met tout le monih; à l'aise, rassurant les timides.
encourageant les silencieux. Elle sait beaucoup plus de choses par intuition que par étude, s'assimilant rapidement la littérature et la poésie de tous les pays et montrant danstout ce qu'elle fait la vie intense qui est en elle. D'une indifïérence dédaigneuse pour la lutte des rivalités mondaines plus ou moins intéressées, tout calcul lui est odieux ; se défier lui est impossible. Elle a des mots qui vont au cœur.
On a vu récemment la comtesse X... au chevet de son mari mourant qu'elle soignait avec tendresse, devinant son regret de ne plus voir une personne qu'il n'avait pas le droit cV aimer ^\. ayant la générosité de lui dire : «Je sortirai maintenant de 4 heures à 6 heures. Vous pourrez pendant ce temps faire venir les amis que vous désirez voir. » C'était pardonner noblement ses griefs légitimes! Le sacrifice parait avoir pour la noble Polonaise un attrait particulier, grâce au sang héroïque
qui coule dans ses veines. On sait avec quelle ardeur elle prenait sa part dans les drames de la patrie, méritant d'avoir aussi sa part dans ces paroles de la grande-duchesse Constantin, a Oh! les Polonais! ils ne savent pas vivre mais ils savent mourir! Telle était Emilie Plater, l'héroïne du soulèvement de 1832, qui combattait près de son père et mourut de ses blessures; telle Claudine Potocka célèbre aussi par son patriotisme; telle encore de nos jours Alexandrine Potocka qui, avec une. grande simplicité de vie, a consacré sa fortune à la fondation d'hôpitaux, d'asiles et au soulagement des malheureux! D'autres grandes Polonaises pourraient être citées, dans nos temps présents, mais nommer ces dernières leur paraîtrait peut-être une indiscrétion !... Pour acheter ce tableau, écoutons [ce que rapporte M. de Falloux de M°i® la duchesse d'Angoulôme : « Elle avait, (( sur le mariage qui eut étéleplus désirable
(( pour M. le comte de Chambord, les idées
« les plus libérales. Ce qu'elle avait rêvé
(( tout d'abord, disait-elle, c'était une belle
(( et noble Polonaise. » En parlant ainsi, la
Daupliine pensait à son arrière-grand'-mère,
la douce et vertueuse Marie Leczinska... Nous devons parler maintenant de la
seconde sorte de Polonaise, ce que nous ferons très brièvement... Celle-là est terriblement armée pour la lutte, et telle a été sa prédestination, car derrière le nom distingué qu'elle porte on retrouve presque toujours un iîlon plus ou moins éloigné d'une caste inférieure. Sa vie est un combat. Le rêve insatiable de la fortune occupe son âme, et l'àpreté de son ambition lui a ôté dès le début de la vie la faculté d'aimer; mais en revanche elle a le génie des affaires. Belle souvent, mais surtout séductrice habile, elle a conscience de sa force , son regard est impénétrable, mais elle a, quand elle veut,
une douceur caressante de la voix qui vous captive : c'est un abîme couvert de fleurs! Son principal et infaillible ressort est la flatterie à outrance, avec un esprit de suite qui ne se dément jamais ; conservant un calme trompeur jusque dans la haine et dans les calculs les plus profonds, elle poursuit sa route avec un air de candeur, semant les divisions qui lui sont utiles, ne se découvrant jamais, ne perdant jamais de vue son butintéressé, et réussissant presque toujours dans ses entreprises.
M"^® Kalergis était le type accompli de la Polonaise. Elle a brillé comme un météore parmi les femmes remarquables de ce temps par sa beauté, son esprit et ses talents, et elle se rattache à l'histoire d'Alfred de Musset, car elle fut une des héroïnes passagères de cet éternel roman toujours recommencé et toujours brisé avec des larmes, des plaintes et des sanglots de notre malheureux poète.
Un ami et compatriote a bien voulu nous tracer son portrait de mémoire; il nous la dépeint « dans une robe blanche toute vapo- « reuse, une large ceinture rouge flottant « autourdesa taille, une écliarpe en dentelle « blanche avec une rose dans ses cheveux a dorés d'un blond rutilant. Le dessin de ses « traits était régulier, le nez grec, la bouche (( fine, les sourcils et cils blonds, les yeux a bleus et vifs, le teint éblouissant de blan- « cbeur, la taille élevée, bien faite, grasse a sans l'être trop, le cou long se dégageant « avec élégance des épaules larges mais admi- (( rablement découpées, la tête petite et élé- « gante, sur toute la personne un air de grande (( dame ». Un autre portraitiste a comparé ses yeux à deux violettes de Parme, et ses cheveux au type chaud de ton qu'affectionnait l'École vénitienne. Un des prestiges de cette belle personne était son admirable talent de pianiste: élève de Thalberg etdeChopin. elle
réunissait les qualités de ces deux virtuoses; passionnée pour son art, elle emportait presque toujours son piano dans ses voyages et prêtait généreusement son concours aux concerts de bienfaisance. Un tel talent était fait pour séduire le poète qui avait écrit les belles stances à la Malibran et qui protégea ensuite si chaleureusement dans la Bevueles débuts de Pauline Garcia.
Par M'"^ Kalergis, Alfred de Musset se trouva introduit pour quelque temps dans un groupe d'élite de la colonie polonaise oîj la poésie était en honneur. On y conservait un culte pour Niemcewicz, l'auteur des Chants historiques, mort très âgé en 1841. On y vénérait le grand Mickiewicz encore vivant en 1841; le comte Sigismond Krasinski, auteur de Nie~boska Komedya {l' Infernale comédie)^ cauchemar socialiste, et de beaucoup d'autres oeuvres, le seul écrivain de génie qui ait assez dédaigné la gloire pour ne signer aucune
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de ses œuvres, consacrant en outre une fortune considérable à soutenir les poètes qui. comme Jules Slowacki, étaient moins favorisés par le sort; enfin plein, d'admiration pour Musset dontil traduisitplusieurs poèmes en polonais. Ce sera donc à peine nous écarter de notre sujet, de reproduire ici ce que nous écrit un poète et orateur éminent, M. ^Yalisze^vski : « Krasinski, le poète anoa nyme de la Pologne, s'est fait une place à « part dans la pléiade des grands bardes po- « louais ses contemporains. Mickiewicz, Sloa wacki sont des poètes essentiellement naa tionaux, mais Krasinski a embrassé des « horizons plus vastes. Sa Koînedya est la <L lutte du monde ancien aristocratique et « crovant contre le monde nouveau é^^rali- « taire et athée. Le comte Henri, dernier chef ce féodal, est assiégé dans son château par « l'armée révolutionnaire. Lie monde ancien « est destiné à périr avec lui dans cette su-
« préme retraite. Vaincu, abandonné etmau- « (lit par les siens, le comte Henri meurt en « désespéré... Pancrace, cliefde la démocratie (( victorieuse, triomphe; mais à ce moment (( une clarté éblouissante apparaît à ses yeux: « c'est l'image du Christ vengeur. Il ne peut « en supporter l'éclat, et tombe foudroyé en « murmurant: (7^///^, r/c/6'^z! Galiléen, tu as a vaincu! » Ce poème est écrit en prose, mais c'est une prose merveilleusement rythmée, dont l'harmonie n'a été égalée par aucun versificateur, et dontlui-mème n'a pu retrouver le charme et la puissance dans ses poèmes rimes. Les Polonais, pendant le soulèvement de 1863, récitaient un chant de Krasinski commençant ainsi:
Une tombe est notre patrie,
Nous errons sur elle coniinc des spectres ;
Mais notre foi reste entière
Dans le juccenient dernier.
A côté de ces poètes dont s'honorait la société polonaise, on voyait briller les grands noms historiques qui étaient noblement portés, et parmi les femmes la belle pléiade des dames Potocki. Ces dames, ainsi que M"® Kalergis, étaient très entichées des expériences de magnétisme, des tables tournantes, des médiums^ esprits frappeurs et autres hallucinations. Alfred fut en cela un initié récalcitrant. Il parle dans ses lettres de la « rage de magnétisme » qui sévissait autour de lui en 1848, puis d'une séance donnée parle fa meuxsomnambule Alexis avec la demoiselle Julie et leur cornac M. Marcillet, séance dans laquelle, après quelques expériences qu'il fît avorter, il en vit d'autres qui l'étonnèrent sans le convaincre. « Qu'est-ce que c'est que tout cela ? Je n'en sais rien du tout. » Telle était sa conclusion. Les nouvelles expériences faites dans la société polonaise paraissent l'avoir intéressé, mais seulement à titre de
curiosité. La grande clarté, la grande lumière qu'il avait dans l'esprit le préservait de trop de crédulité.
Il avait cependant, en dehors de la société polonaise, parmi ses plus intimes amis, un initiateur convaincu et passionné pour le magnétisme et qui aurait pu l'y entraîner. Le marquis Alfred de Belmont avait reçu de la nature tous les avantages extérieurs qui peuvent flatter un homme, et possédait, par tradition et par l'influence du noble milieu 011 il avait été élevé, cette exquise politesse qui fait tout valoir et que rien ne remplace. Heureux de vivre, il apportait dans les relations mondaines une parfaite amabilité, une gaieté et un entrain charmants, amusant les autres pendant qu'il s'amusait lui- même, une douce ironie sur ses lèvres railleuses sans jamais blesser, tant il eût craint d'affliger, ime bonté ingénieuse et active, cherchant à se rendre agréable, observant avec les fem-
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mes une grande déférence jusque dans la familiarité. En un mot. le marquis Alfred de Belmont était un des rares représentants qui restaient encore de l'ancienne société française. De tous les amis d'Alfred de Musset, c'était celui dontle poète aimait le mieux la société. Le marquis s'était laissé prendre aux expériences de tables tournantes et parlantes. Pendant quelques années, ce tut une vogue extraordinaire pour les médiums^ personnages équivoques qui prétendaient servir d'intermédiaires entre les vivants et les morts ou les absents. Peut être reste-t-il encore quelques adeptes de cette rêverie ; mais le grand opérateur Hume n'est plus là. Cet Écossais., qui disait se rattacher aux Stuarts. était devenu à Paris Tliomme à la mode. Il possédait pour agir sur l'esprit de ses auditeurs des moyens qui tenaient à la fois du magnétisme et de l'escamotage, mais il n'a pas dévoilé son secret. Le comte Ko-
mar. frère de la priacesse de Beauveau, lui avait offert l'hospitalité et le patronnait chaudement. Tout le monde voulait l'avoir pour dîner et passer la soirée; il fallait s'inscrire d'avance: c'était un vertige. Mais on avait l'espoir d'assister à des évocations, des apparitions, de toucher dans l'ohscurité, sous la table, des mains glacées où l'on était prédisposé à reconnaître des personnes aimées. Cette folie avait envahi jusqu'à la Cour de Napoléon III. L'Impératrice s'y intéressait énormément. Mais Hume, s'étant avisé de toucher à la poHtique, l'Empereur lui fit entendre avec la douceur qui lui était habituelle qu'il ferait bien d'aller exercer ses talents ailleurs. Hume disparut brusquement, son étoile l'abandonna, et il mourut bien des années après dans la plus humble obscurité. Le marquis de Belmont avait assisté assidûment à tous les conciliabules mystiques des Tuileries; lié autrefois avec le prince Louis
pendant leur jeunesse, il était devenu naturellement l'un des intimes de la Cour de Napoléon III, où l'on aimait son élégance aristocratique, ses manières courtoises et affables. Il y laissa un grand vide lorsqu'il mourut prématurément, en 18o7, d'un arrêt subit du cœur provoqué peut-être par ses préoccupations imaginaires. Jusqu'au dernier moment il était séduit par le monde des esprits et il essaya à plusieurs reprises d'enrôler son ami Alfred de Musset dans la poursuite du surnaturel, mais il ne put le persuader. Ils avaient eu entre eux une correspondance suivie que M. de Belmontbrùîa peu de temps avant sa mort. Ce fut dans le môme temps que notre poète s'adonna à l'étude de laphrénologie , et il prétendait deviner à la seule vue d'une tète humaine tout ce qu'elle renfermait.