CHAPITRE XI
Amour vrai ou imaginaire. — Théorie de Balzac sur la chasletô, régime de l'écrivain. — Frédéric et Bernerette, anecdote personnelle cliangée au dénouenient. — Le cœur refroidi ne se rallume guère. Musset refuse les soins d'ancienne? amies. Le portrait-signalement. — Deux ennemis du poète : une cardialgie organique et l'emploi des stupéfiants avec leurs séduisants mais dangereux effets. — L Anglais manrjeur d'opium. — Refus d'un mariage par délicatesse. — L'aveugle et la serinette ; le premier et le second mouvement. — Un futur magistrat qu'il détourne de sa chimère poétique. — Le jeu des échecs; son origine. — Amateurs illu.-tres ou illustrés par ce jeu. — Don Juan d'Autriche et son échiquier vivant. — Opinion de Montaigne. — Charles XII à Bender. — Musset au café de la Régence; ses distractions ; ses éclairs d'éloquence. — 11 cherchait à surmonter sa faiblesse; se crut même guéri mais trop tard. Abus des saignées. — Son effroi causé par l'arrivée d'un piano ; regrette ensuite qu'on en joue trop peu. Il devient sourd; harmonies qu'il croit entendre; ses compliments à une morte.
Comment et combien de temps aima-l-il M™* Kalergis? Sans préciser davantage nous dirons que bien souvent là où Musset croyait
i20 ALFRED DE MUSSET
aimer avec le cœur il était la proie de son imagination, de cette terrible imagination qui le rendait épris à toute heure, poursuivant un idéal qu'il ne pouvait atteindre. En regard de cette préoccupation constante qui possédait Alfred, de Musset, il nous paraît curieux de citer, d'après Théophile Gautier, la théorie professée par Balzac comme le bréviaire de l'écrivain : travailler la nuit et le jour à perfectionner son œuvre « et vivre surtout dans la cliasteté la plus absolue » pour favoriser le développement des facultés de l'esprit; restreindre infiniment le nombre des visites à la personne aimée, mais y suppléer par des lettres, parce que, disait-il, « cela forme le style «.Que si on lui citait de grands génies qui ne s'étaientaucunement privés de ce qu'il voulait proscrire, Balzac répliquait : « ils auraient faitbien autre chose sans « les femmes. » II estl)on de noter que Balzac a eu lui-même un roman commencé mysté-
rieusement, mais couronné par le mariage.
Il est arrivé une fois à Alfred de Musset d'éprouver un amour chaste, un amour d'artiste pour une comédienne peu jolie et très vertueuse, Rose Chéri, dont il suivit chaque jour pendant un mois les représentations dans son rôle de Clarisse Harlowe.
La nouvelle de Frédéric et Bernerette avait été puisée dans le souvenir d'une grisette au cœur léger qu'Alfred avait aimée quelques instants. En écrivant cette histoire, il lui prit fantaisie d'en changer le dénouement, et de la terminer par le suicide de Bernerette. Arrivé à cette partie de son récit, ému de sa propre invention, il fondit en larmes en pensant à cette évaporée qui, depuis longtemps, ne pensait plus à lui. On a su depuis que Bernerette^, après avoir circulé dans le monde galant et essayé à plusieurs reprises la carrière théâtrale, avait fini par se fixer à Marseille auprès d'un riche négo-
jri2 ALFRED DE MUSSET
ciant qui avait assuré son sort en lui faisant quitter le théâtre.
Pour en revenir à Alfred de Musset, l'épisode de M"^" Kalergis ne fut guère plus long que les autres. Elle revint vers la fin et voulut, comme une sœur de charité, — rôle qu'elle affectionnait, — s'asseoir au chevet du poète mourant : mais il refusa de la recevoir. Alfred refusa do même les soins de M""" L. C... qui cependant avait bien à cela quelques anciens droits. Mais elle avait eu le tort de prendre son rùle au tragique et de faire un drame d'une comédie passagère; elle faisait à Musset des scènes violentes, se précipitait dans ses bras avec des cris et des sanglots, ce qui l'ennuyait fort, car il voulait garder pour lui les plaintes et les larmes. Pour se délivrer de ces obsessions, il remit à son concierge le portrait que la dame lui avait donné, et lui dit : « Quand ce portrait reviendra, dites toujours que je suis sorti...,
OU je quitte la maison. » L'effet de cette consigne fut cruel sur une femme ordinairement irrascible; cependant, ce qu'elle écrivit plus tard sur lui, après la mort du poète, prouve qu'elle ne lui en garda pas rancune. Alfred de Musset avait deux ennemis ter^ ribles : une affection organique du cœur, et la triste habitude qu'il avait prise d'endormir dans une sorte d'ivresse ses chagrins et ses mécomptes. Sur ce dernier point, il y était arrivé par degrés, et l'on reconnaît comme un pressentiment dans cette strophe de Namouna (1832) :
Lecteur, si tu t'en vas jamais en Terre-Sainte,
Regarde sous tes pieds : tu verras des heureux.
Ce sont de vieux fumeurs qui dorment dans l'enceinte
Où s'élevait jadis la cité des Hébreux.
Ces içens-là savent seuls vivre et mourir sans plainte :
Ce sont des mendiants qu'on prendrait pour des dieux.
C'est le point capital du Mahométanisme
De mettre le bonheur dans la stupidité.
Cette idée l'avait frappé de bonne heure.
11 avait traduitde l'anglais, à 18 ans, les Co7i- ' fessions cV un Anglais mangeur cV opium, ^^iv Thomas de Qiiincey, oii Ton décrit les sensations et les visions extraordinaires produites par l'abus de l'opium. L'auteur n'en dissimulait pas le danger pour les nerfs et le cerveau. Alfred de Musset ne s'en servit jamais pour lui-même, non plus que delà morphine, ce séduisant poison si employé aujourd'hui par une génération qui n'a plus le courage de souffrir, et qui, a dit Baudelaire, « vou- « drait se soustraire à la fatalité de la douce leur, et se créer des paradis artificiels ». Mais les [stupéfiants d'une autre espèce que notre poète adopta amenèrent, quoique plus lentement, des effets aussi funestes.
Avant d'arriver à cette torpeur qui sans éteindre son intelligence a étouffé son génie, Alfred de Musset avait inspiré sans le vouloir, à une jeune personne très riche, un enthousiasme tel qu'elle lui demanda de l'é-
pousor. C'était peut-être le salut pour lui; la demoiselle était jolie, et sa physionomie touchante ; mais il déclina un honheur qu'en conscience il ne pouvait accepter. <( Ne 4 voyez-vous pas, dit-il à cette jeune fille, ne « voyez-vous pas que je suis un être usé, dé- « truit physiquement et moralement. Allez « Mademoiselle, unissez votre sort à un (( jeune homme qui puisse vous offrir des « garanties d'avenir, car pour moi mon rôle « est fini... ); Le poète de l'amour humain aurait-il su trouver l'amour dans le mariage et y rester fidèle? Il est permis d'en douter; son esprit inquiet n'aurait jamais pi: se fixer. Tel un bel insecte aux ailes d'or qui voltige en bourdonnant au festin des noces et vient se noyer dans la coupe préparée pour les nouveaux époux.
Le scrupule d'Alfred de Musset parlait d'une âme lovale et bonne. Un soir d'hiver, comme il regagnait, vers 11 heures, le nez
caché dans son manteau à cause du froid, la maison du quai Voltaire oii il demeurait alors avec sa mère, il rencontre sur le pont des Arts un pauvre aveugle qui tournait mélancoliquement une serinette. lien a pitié, mais il passe en resserrant les plis de son manteau, car la bise est glaciale, et, n'en déplaise à Talleyrand, le premier mouvement n'est pas toujours le meilleur. Arrivé à sa porte et au moment do frapper, Musset se dit que ce malheureux aveugle va peutêtre rester là toute la nuit tant qu'il n'entendra pas des sous tomber dans sa sébille; Alfred retourne sur ses pas, va trouver l'aveugle et lui dit : tenez, mon brave, voilà 5 fr., mais allezvous coucher ; ce quele bonhomme fit aussitôt en remerciant du bienfait et du sage avis. Comme on disait ensuite à Musset que l'aumône était un peu forte : (( Eh! comptez-vous pour rien, répliqua-t-il, (( la nuit que j'aurais eue sans sommeil en
(( pensant à ce pauvre diable grelottant sur « le pont (les Arts?»
Avec son admirable bon sens il était pour les autres de bon conseil. En 1848, unjeune homme habitant laXormandie, M. L... admirateur enthousiaste de Musset comme toute la jeunesse de son temps et brûlant de suivre ses traces, lui avait écrit pour obtenir la faveur de lui soumettre des essais poétiques intitulés: Ayyioiu^ et fumée. Ayant reçu une réponse très courtoise, il quitta sa province, sa famille et le commencement d'une carrière laborieuse, et accourut chez Alfred de Musset, quai Voltaire, dans un appartement fort élégant dépendant de riiôtel du comte Yigier et où se révélait le goût des objets d'art. Il le trouva malade, sur une chaise longue, pâle, amaigri, l'air fatigué, encore beau cependant, mais ne laissant voir que derares éclairs de gaieté bien qu'il fui entouré d'amis : Xavier Aubrvet,ThureauDan-
gin auteur de l'histoire de Louis-Philippe, et MM. deTanlay. Musset reçut notre provincial avec une extrême politesse. Quand ils furent seuls, il écouta les vers du déhutant sans rien dire; plusieurs fois il se leva, s'approcha de la cheminée, poussaun bouton : un panneau s'ouvrait et laissait voir trois flacons de rhum, d'eau-de-vie et d'absinllie dont il prenait chaque fois un verre. La lecture terminée: « Jeune homme, dit Musset en <( montrant les flacons, vous voyez où j'en « suis! Écoutez bien mon conseil; soyez € magistrat, notaire, ingénieur, préfet.... ce « que vous voudrez, mais ne soyez pas poète; « car c'est exalter sa sensibilité et se livrera « des émotions qui tuent! » Le jeune homme suivit ce conseil, et il est aujourd'hui l'un des membres éminents de la Cour de cassation. On comprend que le poète, à la fin de sa vie, se défiât de la poésie qui avait été la compagne, sinon la cause de ses souffrances.
Alfred de Musset s'était passionné pour le jeu des échecs. Ce noble jeu, qui nous vient de l'Inde où son vrai nom Sha A' si^niCmil jeu des Priiices^ « celui des jeux, dit Voltaire, qui fait leplus d'honneur à l'esprit humain. » a été diversement apprécié par des hommes supérieurs. Pendant que l'on cite des amateurs illustres par eux-mêmes tels que Charlemagne, Louis le Gros, François P^ et d'autres que le jeu même a illustrés, comme le musicien Philidor, champion français toujours vainqueur, La Bourdonnais et Des Chapelles; sans oublier Don Juan d'Autriche, qui ht disposer le parquet d'un de ses appartements en échiquier sur lequel il jouait avec des figures vivantes réalisant ainsi une fantaisie rêvée par Rabelais dans Pantagruel...: d'un autre coté nous entendons le sage Montaigne déplorant que Ion dépensât tant de peine et d'attention sous prétexte de s'amuser. « Je a hay et fuy, dit-il, ce niais et puéril jeu, de
« ce qu'il n'est pas assez jeu, et qu'il nous « csbat trop sérieusement; ayant honte d*y « fournir l'attention qui suffirait à quelque (( bonne chose. » A ce jugement sévère du grand philosophe, opposons un fait historique. Charles XII, vaincu à Pultawa et réfugié chez les Turcs, eut dans son malheur pour seule distraction le jeu des échecs, pendant son long séjour à Yarnitza, près Bender. Alfred de Musset trouva aussi dans ce jeu le double avantage de s'arracher honnêtement à ses chagrins et de calmer ses souffrances nerveuses. Cela l'avait attiré au Café de la Régence, rendez-vous, depuis deux siècles, des amateurs d'échecs, et oi\ la proximité du Théâtre-Français amenait des joueurs sérieux. Quand il ne jouait pas lui-même il paraissait suivre avecattentionles parties d'échecs, restant des heures entières à regarder les cases d'un échiquier ; mais bien souvent sapensée était ailleurs. Plongé alors dans ses
rêveries, il recommençait sa vie sans song-er beaucoup à la rectifier, et il était tellement absorbé dans cette contemplation intérieure qu'il répondait à peine par de vag'ues monosyllabes aux questions des joueurs qui le prenaient pour arbitre. On voyait alors que son esprit voyageait bien loin de là. Pourtant si une discussion littéraire s'engageait entre les personnes présentes et qu'une parole saillante vint l'arracber à ses rêveries, il y répondait quelquefois par des échappées d'éloquence où l'on retrouvait le grand poète qui n'était qu'endormi dans son rêve. Quand les joueurs manquaient, Musset se faisait servir ce mélange de bière et d"eau-de-vie qu'il a rendu légendaire et qui est extrêmement dangereux.
C'est à tort cependant qu'on Ta représenté comme étant plongé dans un état qui l'aurait séparé de la liste des vivants. Jusqu'aux derniers mois de sa vie, il continua à voir quel-
qiics amis qu'il charmait toujours par son esprit. Marmontel écrivait au sujet de Rousseau qu'il n'aimait pas: «... Mais en génc- « rai nous sommes indulgents pour qui nous a donne du plaisir. Rousseau est traité a comme la Madeleine : il lui est beaucoup « pardonné parce qu'il a beaucoup aimé. » C'était encore vrai pour Alfred de Musset, et l'on pouvait lui appliquer ce qu'il disait de Don Juan: « Que dis-je, tel qu'il est, le monde l'aime encore. »
Il avait honte de sa faiblesse et s'efforçait delà surmonter: à M'"^ Jaubert, qui le sermonnait à ce sujet, il répondait : «Ah I ce qui a n'est qu'un mal n'en faites pas un vicel » L'année de sa mort il vint chez M™^ de F... tout rajeuni, l'œil brillant, et s'écria: « Me voilà p^uéril je ne fais plus la cour aux « femmes, et j'ai dit adieu aux stupéfiants » !
Si la conversion était sincère, elle arrivait trop tard, car il était déjà marqué pour la
mort. Ilavaiteu enl840etl844 deuxfluxions de poitrine qu'on avait traitées par la saignée. Depuis lors, son médecin, disciple sans doute, du docteur Sangrado, avait eu souvent recoursà ce moyen pour calmer ses crises nerveuses, et l'on a toujours pensé que l'abus des saignées a contribué à bâter sa fin. Les derniers vers que Musset ait écrits, en 1857, marquent le moment oij il se sentit dépérir:
L'heure de ma mort, depuis dix-huit mois, Dé tous les côtés sonne à mes oreilles. Depuis dix-huit mois d'ennuis et de veilles. Partout je la sens, partout je la vois. Plus je me débats contre ma misère, - Plus s'éveille en moi l'instinct du malheur ; Et, dès que je veux faire un pas sur terre, Je sens tout à coup s'arrêter mon cœur.
Il demeurait alors rue de Montbabor, ayant quitté la rue Rumfort dans son humeur changeante, mais cette foispour se rapprocher de son frère, qui demeurait rue des Pyramides.
Pendant sa dernière maladie , ou pour
mieux dire dans la dernière période de ses souffrances, Alfred de Musset se trouvait dans un état nerveux qui lui rendait tout bruit insupportable; la musique même qu'il avait adorée le faisait tressaillir douloureusement. Un jour, comme il rentrait péniblement cbez lui, il trouve dans l'escalier un piano que l'on apportait pour de nouveaux locataires. Saisi de terreur, Alfred se bâte de gagner sa porte et donne l'ordre de tout emballer et de partir, ne pouvant supporter le supplice d'un pareil voisinage. On réussit cependant à le calmer en lui assurant que sa voisine était une jeune fille malade qui certainement n'abuserait pas de son instrument. En effet, pendant une semaine le piano resta silencieux au point que le poète était presque impatient de ce silence. Enfin, le piano de la voisine fit entendre un doux murmure, puis de suaves mélodies qu'Alfred écouta avec plaisir; il regrettait même de longs repos qui succé-
daient trop souvent aux fleurs musicales effeuillées à son oreille, il aurait désiré connaître sa jeune voisine; il ne put que l'entrevoir et lui trouva Tair intéressant. Peu à peu le piano cessa de jouer: en même temps, Alfred perdait par degré sa sensitivité car vers la fin il devint tout à fait sourd. Quand arrivèrent les heures d'agonie, il crut entendre de nouveau de délicieuses harmonies : « Écoutez, € disait-il aux personnes qui l'entouraient: « entendez-vous cette phrase de Beethoven? « Comme cela est beau! et celle-ci qui est du a divin Mozart, et cette autre de Chopin, do « Schubert... » On le laissait dire. Il voulut faire complimenter la jeune pianiste, mais... elle était morte depuis trois mois.