‹ Étude et récits sur Alfred de MussetChapitre 7 sur 27 · CHAPITRE yi · texte numérisé non relu

CHAPITRE yi

Liaison avec Rachel. Musset n'aimait pas d'abord la tragédie ni les périphrases qu'elle comporte; ses plaisanteries à ce sujet devant Rachel. — Elle lui fait aimer Racioe. Brouille et raccommodement ; joli mot de Rachel. — Sa beauté acquise à force de volonté. Fait observé par Pradier. — Rachel se forme elle-même au ton de la meilleure société. Traitée avec distinction à VAbbaye-aux-Bois; elle a une cour de hauts personnages. Les femmes même la considèrent. — Son esprit incisif et original, son désintéressement relatif. Sa bague aux enchères ; rôles que lui promet Alfred. — Il rend la bague. — Rachel née antique craignait d'altérer la pureté de sa diction. — La Marseillaise en 1848. — Son besoin d'applaudissements, changements judicieux qu'elle demande à l'auteur de Médée. — Comment Alfred de Musset plaisait à Rachel; mobilité de physionomie. — Rachel et la duchesse de Berwick. — Alfred se défiait des régies théâtrales ; quahtés pouvant y suppléer, — Insuccès de la Nuit Vénitienne; incident bizarre qui y conh'ibue. — Spectacle dans un fauteuil; ses comédies charment les lecteurs de la Revue, mais sont réputées injouables. Paul de Saint- Victor les jugeait autrement.— M°" Allan ; vers de M. Camille Doucet. Elle crée le Caprice à Saint-Pétersbourg. — Lettre de M"»» Arnould Plessy sur les comédies de Musset. — Lettres de M" Sand à M"" Plessy. — Les comédies de Musset, tout en lui offrant des ressources nécessaires, appellent l'attention sur ses poésies.

11 en fut de même pour M'^^ Rachel, avec laquelle, à partir de 1839, il eut des relations tour à tour tendres et orageuses. Elle avait fait une sorte demiracle en lui faisant aimer Racine, car il n'y était guère disposé, etil avait écrit en 1830 à son oncle Desherbiers : « Je suis loin d'avoir une manière arrêtée. « J'en changerai probablement plusieurs fois « encore... ; mais cela n'ira pas jusqu'à me « faire aimer Racine. »

11 l'aima pourtant quand il fut joué par Rachel. Elle voulut alors lui persuader d'écrire pour elle une tragédie, malgré l'antipathie qu'il avait pour ce genre de composition. Musset avait dans sa manière d'écrire une telle justesse, une telle netteté d'expressions qu'on ne saurait trouver dans toutes ses poésies une seule cheville, un seul mot inutile : il ne pouvait donc aimer beaucoup les périphrases que l'art tragique a coutume d'employer et qui semblent

toujours tourner autour de la pensée, au lieu de l'aborder franchement et de face. Il en plaisantait devant Rachel. « Devrons-nous, a disait-il, au lieu de cette simple phrase : « Prends ton épée et tue-le, » devrons-nous <r écrire : « Arme ton bras d'un glaive homi- « cide, et tranche le fil de ses jours ?» On peut juger comment ces railleries étaient reçues par une jeune prêtresse très convaincue de l'art tragique, à qui d'ailleurs la répartie ne faisait jamais défaut. C'étaient donc entre la tragédienne et le poète des querelles que venait encore envenimer la jalousie de l'amant, et Rachel disait : « Il me fait des scènes et ne me fait pas de rôle. » Après une brouille plus prolongée, ils se rencontrent à souper chez des amis^ et elle se montre très gracieuse pour le poète. « Ah! dit Musset, si « vous m'aviez regardé avec ce sourire-là il y a a trois ans, vous sauriez que je ne connais « pas la rancune etnotre brouille aurait duré

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« vingt-quatre heures. — Que de temps « perdu I» répond Rachel.

Elle était à l'apogée de sa gloire. Sa beauté, qui battait son plein, offrait un curieux exemple de ce que peut la volonté pour modifier les traits du visage. Rachel avait commencé par être laide, et même, s'il fallait l'en croire, d'une laideur risible. Elle racontait elle-même son enfance, comme quoi la vue des statues antiques au Louvre lui avait fait sentir le prix de la beauté, comment elle avait résolu de devenir belle, son application constante pendant quinze années à corriger les irrégularités de son visage en profitant des changements que la nature opère sans cesse imperceptiblement sur tous les êtres animés; réalisant enfin instinctivement ce phénomène observé par notre grand sculpteur Pradier, qu'on devient beau quand on a la préoccupation du beau. De là en effet était sortie une beauté originale et péné-

trante, plus expressive que plastique, qui ravissait tout le monde. Ses traits, un peu trop fins pour la scène, gagnaient beaucoup à être vus de près ; sa voix, naturellement un peu rude, devenait quand il convenait, d'une exquise douceur.

La distinction de ses manières et de son lan2:aoe lui avait saorné la faveur et même

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l'engouement de la haute société. C'était chose merveilleuse que la souplesse et le tact qui avaient permis à une personne sortie des plus bas rangs, et, dans son enfance si étrangère au monde^ de deviner et d'acquérir les manières et le ton de la meilleure compagnie. C'était, comme pour sa beauté, le résultat du travail, de son intelligence et de sa volonté. Si bien qu'il lui arrivait parfois, dans l'intimité de sa bohème, ou même en rentrant dans les coulisses de son théâtre, de se détendre, et de reprendre

pour quelques moments, et comme pour se

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délasser, le langage vulgaire de son enfance. Mais dans le monde sa tenue était irréprochable et son instinct des nuances parfait. Aussi, jamais actrice ne fut traitée par les femmes de la société avec autant de déférence et même d'amitié. Un accueil dont elle pouvait être fîère était celui qu'elle recevait à V Abbaye-aux-Bois . Cette célèbre maison était autrefois une communauté religieuse, fondée au xii* siècle par saint Bernard, abbé de GJairvaux, et dont les dernières abbesses avant la Révolution furent M""^* de Richelieu et de Chabrillan. La communauté, en tant qu'établissement réhgieux, fut supprimée à la Révolution; l'église est devenue succursale de Saint-Thomas d'Aquin une partie de l'ancien couvent a été occupée par des religieuses de Saint-Augustin dirigeant une maison d'éducation, et le reste par une société de dames réunies sans autre lien (jue leur volonté, sans autres obligations

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que l'observance des principales pratiques religieuses. Cette sorte d'association conservait, comme une tradition, une habituelle régularité de vie et une g-rande dignité de tenue. M"* Récamier y dominait par le prestige de son esprit aimable et de sa beauté légendaire, et à cause des illustrations qu'elle avait su grouper dans son salon à la suite de Chateaubriand. M""* Récamier admirait beaucoup Rachel, et de l'admiration à l'amitié il n'y a qu'un pas. Les jours oii la grande tragédienne venait à X Ahhaye-aux-Bois étaient des jours de fête. Elle voyait alors parmi ses courtisans les plus empressés : les ducs de Noailles, de Fitz-James, de Guiche, de Richelieu ; le duc Sosthène de Doudeauville parlait d'elle en 1844, dans ses Esquisses et Po?^traifs, avec une affectueuse admiration. On citait les mots incisifs de Rachel, le tour rapide et heureux de sa parole, la soudaineté de ses réparties. Et dans la vie ordinaire

c'était encore un autre contraste : celle qui venait de faire frémir les spectateurs, l'éclair aux yeux, le geste terrible, redevenait simple, douce et bonne avec ses amis et sa famille. Très généreuse pour son frère et ses sœurs, Rachel usait d'ailleurs de sa fortune sans parcimonie, et elle admettait souvent dans son intimité, sans aucune vue intéressée, ceux qui lui plaisaient.

De ce nombre était Alfred de Musset. Un 8oir, en 1846, dans un souper dont il était, on admirait une jolie bague que Rachel avait au doigt. 1 Puisqu'elle vous plaît, dit-elle, je a la mets aux enchères, d Chacun aussitôt de surenchérir, et la bague en un instant est poussée à 3.000 fr. — « Etvous, mon poète, (( dit-elle à Musset, que me donnez-vous ? — « Je vous donne mon cœur. — Le bague est « à vous » dit Rachel en la lui jetant gracieusement. Alfred ne consentit à la prendre qu'à titre de gage pour le rôle que Rachel lui

demandait d'écrire pour elle. Il commença deux pièces à son intention : Faustine et la Servante du Roi, mais elles ne furent pas achevées; ils se brouillèrent et Alfred rendit la bague à Rachel qui la reprit sans hésiter. Changeante par imagination, par caractère, Rachel Tétait encore par faiblesse, toujours prête à subir l'influence du premier venu. Elle acceptait difficilement des rôles en dehors de son vieux répertoire classique ; elle était née antique, et possédait instinctivement un sentiment juste et profond de la statuaire ; ses poses, ses attitudes, ses gestes s'harmonisaient d'une façon sculpturale ; ses draperies se plissaient avec noblesse sur son corps long, élégant et souple; sa voix grave, profonde, ménagère d'éclats et de cris, ne faisait pas trembloter et chevroter l'alexandrin avec la sensiblerie moderne. «Elle sentait, dit Théoa phile Gautier, avec son tact si profond et si <L sûr, qu'elle n'était pas moderne, et qu'à

« jouer ces rôles offerts de toutes parts, elle f<. altérerait les lignes antiques et pures de c< son talent. t>

Cependant, en 1848, entraînéepar la nécessité des circonstances, elle chanta la Marseillaise sur son théâtre, et y mit toute la sauvage énergie que comporte ce chant patriotique devenu un cri de révolte. C'était pour elle un ressouvenir du temps oii, pauvre enfant âgée de neuf ans en 1830, elle avait chanté avec sa sœur Sarah la Parisienne et la Marseillaise sur la place dé la Bourse devant quelques chandelles plantées à terre. Quel changement dans sa situation première en 1848 ! Mais la Marseillaise devenait en quelque sorte la rançon du Théâtre-Français vis-à-vis des révolutionnaires. Il s'agissait aussi de galvaniser le public accablé sous le poids des événements. Elle s'en est expliquée dans une de ses lettres à M'"® de Girardin : » ...Oui, je chantai pour la Corné-

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a die... et le public, témoin de mes efforts, a — je faillis y perdre la voix, — ne se mé- « prit pas sur mes intentions... wRachel était très attachée à la Comédie- Française. Un moment cependant, en 1849, elle voulut se retirer parce que l'on reprochait au commissaire du Gouvernement de trop la favoriser. Mais ce fut une fausse sortie, et elle fît bientôt sa rentrée, car elle disait à M*"^ de Girardin : a J'ai besoin d'applaudissements pour vivre. » Etelle diraencore, mourant à37 ans, en 1858 : « Je meurs de ce qui me fait vivre, l'art et 4 la passion. » Elle avait pris pour devise : Tout ou rien^ et l'avait mise partout, notamment sur le manche en ivoire sculpté d'un petit poignard qu'elle affectionnait.

Avant de quitter Rachel, nous citerons un cas où elle fît preuve d'une rare intelligence. Comme elle étudiait avec M. Legouvé le rôle de Médée qu'elle lui avait promis de jouer, elle remarqua que l'empoisonnement

de Creuse, exécuté sur la scène au troisième acte, lui fournirait une scène très dramatique, mais affaiblirait l'effet du dénouement. « Son- « gez donc, disait-elle à l'auteur, songez que a j'ai à tuer mes enfants et que je dois être « touchante... Vous entendez bien, touchante a en les tuant! Comment pourrai-je le devea nir, quand, cinq minutes auparavant, j'aurai a été atroce, perfidement, lâchement meurfi trière? La vue du meurtre de Creuse rend « impossible le meurtre des enfants; elle le « déshonore! Je ne suis plus qu'une égor- « geuse!... Jenecroirais plus à mes larmes! » M. Legouvé ajoute : «Je la regardai un mo- (( ment sans répondre, émerveillé, je l'avoue, « de voir une fille sans éducation arriver « d'instinct, par naturelle supériorité d'es- « prit, à la plus profonde critique, et, lui « prenant la main, je lui dis : Vous avez « raison; je coupe la scène. — Vous êtes charce rnant I me dit-elle en me sautant au cou... »•

Cependant, le rùle ne plaisait pas encore à Rachel; après plusieurs mois de débats, elle déclara qu'elle ne le jouerait pas, et se laissa condamnera 6.000 fr. dédommages-intérêts dont bénéficia la société des auteurs dramatiques. La pièce alors fut traduite en italien et jouée par W''" Ristori avec un grand succès.

Rachel avait aimé dans Alfred de Musset ce que bien d'autres aimèrent aussi : sa beauté, sa distinction, sa physionomie spirituelle, moqueuse ou boudeuse, sa démarche rythmée, sa voix vibrante et émue, un art de dire enchanteur. 11 intéressait aussi Rachel par le contraste d'une âme triste avec un esprit gai ; il l'amusait souvent par un don d'imitation qu'il possédait, ayant une facilité incroyable à se transfigurer, et à reproduire la figure, Tallure, l'âge et les habitudes du corps de telle personne qu'il voulait représenter ou ridiculiser, Rachel avait

elle-même au plus haut degré cette mobilité d'expression. Un matin, elle avait chez elle Alfred de Musset et M. Camille Doucet, alors fort jeune; elle jouait au bésigue dans la toilette la plus abandonnée en se livrant aux plaisanteries les plus folles, lorsqu'on vient lui annoncer la visite de la duchesse de Berwick ; « Diable, dit Pvachel, il faut ici élever nos cœurs ! » et aussitôt elle monte sur la table, saute au-dessus de la tète d'Alfred de Musset surpris ; puis, après cette gaminerie, en moins de temps qu'il n'en faut pour le dire, elle rajuste son négligé, transforme en un instant sa physionomie, et va au devant de la duchesse avec le grand air d'une véritable princesse.

Alfred de Musset, pour complaire àRachel, essaya de se plier au style pompeux de la tragédie, et il écrivit sous le titre : la Servante du //o/, quelques scènes de l'bistoiro de Frédégonde que l'on trouve dans ses

œuvres posthumes. Elles n'ajoutent rien à sa gloire; il était visiblement gêné sous cet habit qui n'était pas le sien. Musset reprenait tous ses avantages dans la comédie: il en avait toujours eu le goût. Dès son entrée dans le monde, il avait joué la comédie, notamment chez la duchesse de Castries, avec Mesdames de Contades, de Fitz-James, de Fougainville. C'est là qu'il apportait dans leur primeur : Le Caprice, Il ne faut jurer de rien. Il faut qu' une porte soit ouverte ou fermée, tous ces délicieuxproverbes qui, pour être la menue monnaie de son génie, n'en ont pas moins contribué autant que ses poésies à rendre son nom populaire. En les écrivant, Musset ne pensait pas les offrir au grand public et ne voulait, comme il l'a dit, que s'amuser lui-même.

Nous lisons dans Xamouna : a Le théâtre à coup sûr n'était pas mon affaire » : mais cette déclaration avait surtout pour but d'excuser

les incohérences de son poème et ses digressions si spirituelles et si amusantes, où l'on croit voir un oiseau sautant légèrement de branche en branche. Musset croyait d'ailleurs très sincèrement que les règles du théâtre exigeaient plus d'ordre et de méthode qu'il ne pouvait en mettre. Il se rendait compte du caprice de son esprit qui aimait par-dessus tout l'imprévu, dans la pratique de la vie comme dans la manière d'écrire. Il se laissait toujours aller au souffle de sa fantaisie, changeant souvent de route et s'écartant de son point de départ ; mais, si le décor variait, la vérité intérieure, essentielle, de ses personnages, celle des sentiments et des caractères, subsistait toute entière, et faisait oublier la règle des trois unités, et d'autres encore professées par Aristote. Quelques-unes de ses pièces ont la liberté d'allure de Shakespeare; dans d'autres, c'est l'esprit fin d'un Marivaux plus vivant et plus naturel. Alfred deMusset

eût peut-être suivi et continué Molière, si le sentiment lyrique ne l'eût entraîné dans une autrevoie, car ilavaitdes qualités précieuses pour la comédie : la verve, la gaieté, la justesse, l'instinct, non des combinaisons, mais des effets dramatiques. Cependant ses débuts au théâtre n'avaient pas été heureux. Placé entre deux écoles rivales, également suspect à Tune et à l'autre, Musset rencontrait de grandes préventions dans le public et dans lapresse. Devant une telledispositiond'esprit, le moindre accident de scène suffisait pour compromettre le succès d'une pièce; c'est ce qui arriva pour la Nuit Vénitienne qu'il donnait à l'Odéon en 1830. L'actrice chargée du principal rôle s'étant appuyée sans y prendre garde contre un treillage vert trop fraîchemen t peint en reçut l'empreinte, et quand elle se retourna, on vit les barreaux vert marqués sur une belle robe de satin blanc : de là un fou rire qui dura longtemps, et les specta-

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leurs déjà prévenus contre la pièce ne voulurent pas en entendre davantage. Après cet insuccès, notre poète renonça aux représentations publiques, mais il écrivit pour la Revue des Deux-Mondes des pièces dont les premières eurent le titre significatif de : Spectacle dans un fauteuil ^ et qui furent jouées plus tard, après le succès du Caprice. De i 833 à 1837, les comédies et proverbes d'Alfred de Musset avaient été imprimés dans la Revue des Deux-Mondes et faisaient les délices des délicats, mais personne ne pressentait la possibilité de les transporter à la scène ; laseule pensée en paraissait ridicule. « Vous figu- « rez-vous », disait Paul de Saint Victor après la représentation du Chandelier^ qui suivit de près le Caprice^ mais sur un autre théâtre (le Théâtre historique), a vous figurez-vous a des comédies qui marchent sans ficelles, « qui vont et viennent, entrent et sortent, « ouvrent et ferment les portes sans con-

« sulter les règles du damier dramatique ; € qui vonl au cabaret quand elles ont soif, (( dans la rue quand l'envie leur prend de (c flâner : au jardin, au parc, à l'église, au « cimetière, quand c'est là que l'infante dont « elles sontcoifféesleur adonné rendez-vous; « qui. au besoin^, se percheraient sur une « échelle de soie pour peu que la nuit fut a belle et que le vent soufflât du côté de « Vérone. Mais que diraient M. Scribe et les « autres charpentiers dramatiques? Les amis « du poète eux-mêmes redoutaient pour lui a l'épreuve du théâtre... Ils se disaient que « les types créés par cette imagination sub- « tile n'étaient que des ombres charmantes a destinées à n'avoir de forme, de beauté, « de figure et de costume que dans le rêve a qui les a faites et dans celui qu'elles in- (' spirent. » 11 vint un jour, cependant, oij l'on découvrit qu'Alfred de Musset, malgré son indépendance d'allure, était un auteur dra-

matique du premier ordre. Cette découverte est due à la société russe, qui a toujours eu un goût éclairé et sympathique pour l'esprit français. Elle est due surtout à une actrice des plus distinguées, que ce Cosaque ravisseur qui s'appelle Rouble avait importée en Russie, où pendant dix ans elle fit les délices du théâtre delà Cour. M™' Allan-Despréaux avait reçu de M. Camille Doucet cet hommage:

Qu'elle pleure ou sourie, à la fois fine et tendre, Le parterre s'émeut sous un charme vainqueur. C'est Contât qu'il croit voir, c'est Mars qu'il croit

[entendre,] Tant son cœur a d'esprit, et son esprit de cœur.

]\Irae AUan, à la fin de son séjour à Saint- Pétersbourg, eutl'heureuse inspiration d'offrir le Caprice, cette fleur d'esprit et de sentiment, à la haute société qu'elle allait quitter. Le grand succès do cette tentative engagea notre Comédie-Française àjouer/e Caprice^ dès que la créatrice du rôle principal revint à Paris.

M"® Arnould-PIessy, la p^rande artiste maintenant retirée du théâtre, écrivait cesjours-ci à M""^ de Bury, qui avait interrogé ses souvenirs : « Sans Mm'' Allan, le public ignorerait « peut-être que Musset fût un auteur dramati- « que; oui, c'est M""^ Allan qui, la première; en ff Russie, a joué le Caprice^ et la Porte on- « verte ou fermée. Le succès a été consi- « dérable, et M""^ Allan, de retour en France, a a demandé qu'on mît au théâtre les œuvres a de Musset. Après M'^e Allan, bien d'autres « ont joué ces rôles charmants, aussi char- 1 mants lesuns que les autres, et moij'en ai a joué quelques-uns avec ravissement... » On aime à voir une artiste de ce mérite prendre un vif plaisir à interpréter les œuvres d'un grand poète; c'est le signe d'un sentimentde l'art très sincère. Le cœur de M"""^ Arnould- Plessy a toujours été au niveau de son talent. On rencontre la trace de ses charités dans la correspondance de M""" Sand, et en

même temps la marque d'une disposition d'âme qui devait la conduire à une vie de renoncement et de bonnes œuvres : « Oui, lui « écrivait M^^ Sand, vous avez raison de a prendre la paix pour devise et pour idéal, a Mais ne l'espérons guère en ce monde et « méritons-la dans l'autre. Vous êtes bonne, € ma chère Sylvanie, vous courez àceuxqui < souffrent et pour eux. Vous méritez d'avoir a sur cette terre plus de bonheur que toute « autre, et je vous garantis que vous en trou- « verez au moins dans votre cœur... >

Si l'on devait considérer les œuvres littéraires comme le font les éditeurs, au point de vue commercial, il faudrait reconnaître que le profit est rarement proportionné à la valeur réelle d'un ouvrage. Les déhcieux proverbes d'Alfred de Musset ne peuvent avoir que le second rang dans son œuvre ; ils furent néanmoins pour lui une ressource précieuse et presque nécessaire. Parus d'abord

successivement, ainsi que ses Nouvelles^ dans la Bévue des Deux-Mondes qui payait bien ses collaborateurs, ils entrèrent, grâce à M"^ Allan, au répertoire delà Comédie-Française. M. Arsène Houssaye les faisait jouer souvent quand il eut, pendant sept ans, la direction de ce théâtre. On peut juger si un spectacle composé d'une tragédie jouée par Rachel et d'une comédie d'Alfred de Musset promettait une belle soirée. Musset recevait chaque fois ses droits d'auteur.

Ily gagna encore autre chose. Que de gens, peu attentifs d'ordinaire au mouvement littéraire et qui considéraient Alfred de Musset comme un rimeur sans importance, reconnurent dans ses proverbes un style si fin, si élégant, si net. et si éloquent parfois, qu'ils voulurent connaître ses poésies et furent émerveillés comme de la découverte d'un grand poète inconnu.

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