CHAPITRE YII
Influence des traditions alternativement voltairiennes et pieuses. — Aspirations religieuses dans Rolla, plus accentuées dans l'Espoir en Dieu. — Revue des différents systèmes de philosophie. — Effort sublime pour connaître Dieu. — Vers cités dans une chaire chrétienne.
— Ce que peut faire la vue d'un crucifix. — Elévation et respect au Dieu des malheureux. — Livres favoris de Musset en voyage. — Devoirs religieux de ses serviteurs. — La sœur Marceline. — Récit de l'abbé de Mauléon. — Vision des obsèques théâtrales de Victor Hugo. — La Nuit de mai; la Nuit de décembre; la Xuit d'août; la Nuit d'octobre. Quelques vers suffisent pour rappeler le reste. — Projet d'une cinquième nuit. — Henri Heine comparé à Alfred de Musset; même mélange de sarcasme et de pathétique avec moins d'élévation. — Heine savoure la politesse française. — Sa TèpUqae diU Rhin Allematïd de yiussei. — Rapprochement de leur état de souffrance. — Comparaisons littéraires plus hautes. — Modestie d'Alfred pensant désarmer l'envîe. — Ses comédies dans la Revue des Deux-Mondes, marchepied pour l'Académie. — Ses obstacles et ses appuis, M™« d'Arbouville; son origine, ses talents ; sa laideur et beauté de son âme. — Salons de cette époque, influents sans aucune recherche de luxe.
— La duchesse de Çastries et sa cour. Musset yjoue ses proverbes, — Petits dîners; leurs avantages. — Salon de M"»* d'Arbouville, — Appui donné par M"»« Ancelot. M»" Mélonie Waldor; salon contre salon.
Tout en admirant ses beaux vers, on vou-
lut savoir quelles étaient ses idées en philosophie et en religion. Or, on se trouvait en présence de contrastes difficiles à concilier. Musset avait été élevé au milieu d'une génération encore empreinte du scepticisme de Voltaire. Le père d'Alfred, adonné aux lettres, s'était fait remarquer, sous le nom de Musset-Pathey, par un ardent panégyrique do J.-J. Rousseau, dont il était grand admirateur ; d'un autre côté, la mère du poète était pieuse. De ces trois sources d'impression première étaient sorties des croyances religieuses incertaines, et une poésie qui flotte entre un matérialisme audacieux et des retours spiritualistes qui témoignent d'une sorte de nostalgie céleste. Le doute même prend chez lui, chose exquise, l'accent de la prière. Dans Rolla^ au milieu des développements d'une thèse immorale, on rencontre des pensées austères exprimées en vers magnifiques.
Cloîtres silencieux, voûtes des monastères, C'est vous, sombres caveaux, vous qui savez aimer! Ce sont vos froides nefs, vos pavés et vos pierres, Que jamais lè\Te en feu n'a baisés sans pâmer.
Oui, c'est un vaste amour qu'au fond de vos calices Vous buviez à pleins cœurs, moines mystérieux! La tête du Sauveur errait sur vos cilices Lorsque le doux sommeil avait fermé vos yeux ; Et, quand l'org-ue chantait aux rayons de l'aurore, Dans vos vitraux dorés vous la cherchiez encore. Vous aimiez ardemment ! Oh ! vous étiez heureux !
Ce ne sont encore que des aspirations religieuses, mais elles côtoient de près la croyance. Nous les retrouvons plus accentuées dans V Espoir en Dieu :
Je voudrais m'en tenir à l'antique sagesse,
Et regarder le ciel sans m'en inquiéter. Je ne puis. — Malgré moi l'infini me tourmente. Je n'y saurais songer sans crainte et sans espoir ; Et, quoi qu'on en ait dit, ma raison s'épouvante De ne pas le comprendre et pourtant de le voir.
Le poète parcourt ensuite la longue série des différents systèmes de philosophie, depuis le Persan Manès avec ses deux principes jusqu'au positiviste Kant, et il s'écrie :
Ah 1 pauvres insensés, misérables cervelles, Qui de tant de façons avez tout expliqué. Pour aller jusqu'aux cieux il vous fallait des ailes; Vous aviez le désir ; la foi vous a manqué.
Eh bien, prions ensemble, — abjurons la misère De vos calculs d'enfants, de tant de vains travaux. Maintenant que vos corps sont réduits en poussière, J'irai m'ag-enouiller pour vous sur vos tombeaux. Venez, rhéteurs païens, maîtres de la science, Chrétiens des temps passés et rêveurs d'aujourd'hui ; Croyez-moi, la prière est un cri d'espérance 1 Pour que Dieu nous réponde, adressons-nous à lui. Il est juste, il est bon; sans doute il vous pardonne. Tous vous avez souffert, le reste est oublié. Si le ciel est désert, nous n'offensons personne ; Si quelqu'un nous entend, qu'il nous prenne en pitié 1
0 toi que nul a pu connaître, Et n'a renié sans mentir, Réponds-moi, toi qui m'a fait naître, Et demain me feras mourir 1
Brise cette voûte profonde
Qui couvre la création :
Soulève les voiles du monde
Et montre-toi, Dieu juste et bon! (i838).
En lisant tous ces beaux vers, si profondément religieux, on ne s'étonnera pas qu'un prédicateur éloquent, M. l'abbé Brocard, missionnaire apostolique, les ait cités de la manière la plus heureuse dans un de ses sermons. La Confession cVun enfant du siècle est remplie de cris de douleur qu'arrache au poète le sentiment de sa misère morale; mais la religion lui apparaît au loin comme un phare de lumière. Son àme, blessée dans la lutte du bien et du mal, se partage entre le doute, le découragement et le dégoût qu'il trouve au fond de tous ses plaisirs. C'est alors qu'un accès de folie le conduit — lui ou son héros — jusqu'au bord d'un crime, et qu'il s'arrête en aperce-
vant un petit crucifix d'ébène entre les deux seins blancs de celle qu'il allait sacrifier à une pensée de monstrueux égoïsme : « Sei- « grieur mon Dieu, dis-je en tremblant, Sei- « gneur mon Dieu, vous etiez-làl Que ceux (( qui ne croient pas au Christ lisent cette « page ; je n'y croyais pas non plus. Ni au <( collège, ni enfant, ni homme, je n'avais « hanté les églises ; ma religion, si j'en (( avais une, n'avait ni rite ni symbole, et (( je ne croyais qu'à un Dieu sans forme, (( sans culte et sans révélation. Empoisonné (( dès l'adolescence de tous les écrits du der- « nier siècle, j'y avais sucé de bonne heure (( le lait stérile de l'impiété. L'orgueil hu- « main, ce dieu de l'égoïste, fermait ma « bouche à la prière, tandis que mon âme (( effrayée se réfugiait dans l'espoir du néant. « J'étais comme ivre et insensé quand je vis « le Christ sur le sein de Brigitte, mais, bien (( que n'y croyant pas moi-même, je reçu-
(( lai, sachant qu'elle y croyait. . . Quels nii- « sérables sont les hommes qui ont jamais (( fait une raillerie Je ce qui peut sauver un (( être ! Qu'importe le nom, la forme, la « croyance? Tout ce qui est bon n'est-il pas rt sacré? Comment ose-t-on touchera Dieu?.. « Je m'avançai de nouveau vers l'alcôve, je (( m'inclinai sur mon idole, et je baisai son (( crucifix. — Dors en paix, lui dis-je, Dieu « veille sur toi !.. . Les joies humaines sont « railleuses, elles dédaignent sans pitié . 0 (( Christ! les heureux de ce monde pensent « n'avoir jamais besoin de toi: pardonne. (( Quand leur orgueil t'outrage, leurs larmes « les baptisent tôt ou tard; plains-les de se « croire à l'abri des tempêtes et d'avoir be- (( soin, pour venir à toi, des leçons sévères « du malheur. . . Nous ne venons que cou- (( ronnés d'épines nous incliner devant ton « image; nous ne touchons à tes pieds san- « glants qu'avec des mains ensanglantées ;
(( et tu as souffert le martyre pour être aimé (( des malheureux (1). »
Le sentiment religieux est ici manifeste : il a élevé l'àme et le génie du poète dans un moment oii il venait d'exposer avec trop de complaisance des faiblesses peu respectables. En dépit de ses précédents et d'une partie de son entourage, Alfred de Musset était chrétien d'instinct. En voyage, il n'emportait que trois livres : Pascal, La Bruyère et l'Imitation de Jésus -Christ. M""^ Martelet, autrefois M"® Adèle Colin, qu'il eut auprès de lui comme gouvernante pendant les dix dernières années de sa vie, témoigne, avec l'autorité d'un dévouement éprouvé, qu'il s'inquiétait toujours de faire remplir les devoirs religieux par les personnes qui dépendaient de
(1) Victor Hugo dans ses Contemplations écrivait, au has d'un crucifix :
Vous qui pleurez, venez à ce Dieu, car il pleure. Vous qui souffrez, venez à lui, car il gui-rit. Vous qui tremblez, venez à lui, car il sourit. Vous qui passez, venez à lui, eor î( demeure.
lui, se privant pour cela de leurs services.
Ses croyances personnelles avaient eu quelque peine à se fixer. Ainsi l'on voit son esprit hésitant mais sincère parcourir trois phases successives : il nie, il doute, il croit quand il a souffert. C'est alors qu'il adresse à Dieu ces paroles suppliantes de V Espoir en Dieu: c'est une flamme qui s'échappe de la cendre du scepticisme. Une sœur de Bon- Secours, la sœur 3Iarceliine. qui l'assista à plusieurs reprises dans sa dernière maladie, lui avait inspiré une respectueuse sympathie; il avait avec elle de sages conversations où la piété n'excluait pas l'enjouement. Il la redemanda vers la fln, mais on ne put la lui renvoyer qu'une fois. Alfred de Musset a écrit pour la sœur Marcelline des vers qui n'ont pas été imprimés.
Lorsque vint le dernier moment, l'instant solennel où l'àme s'éclaire d'une vision plus nette de notre destinée, le poète se confessa
avant de mourir. Nous avons à cet égard un témoignage irrécusable. Il y a environ dix ans, la conférence Oli vain, composée d'anciens élèves des Jésuites, avait pris pour sujet d'une de ses soirées la biographie et l'œuvre d'Alfred de Musset, Quand on vint à parler de la fin de sa vie, on se demanda dans quels sentiments il était mort ? Un très vieux prêtre, l'abbé de Mauléon, se leva, et déclara au milieu de l'émotion générale qu'il pouvait rendre témoignage de la fin chrétienne d'Alfred de Musset, par cette raison péremptoire que c'était lui-même qui l'avait confessé à son lit de mort. Comme on le voit, Musset avait accompli cet acte de foi simplement, sans en faire montre, dans toute la sincérité de sa conscience. Qu'eût-il pensé, lui, si ennemi du bruit et de la foule, s'il avait pu voir la pompe civile et théâtrale des obsèques de Victor Ilugo ? On pourrait croire qu'il avait prophétisé cette apothéose
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dans ces deux strophes d'Après une lectuî^e, où, résumant sa propre poétique, il disait ce que devait être un vrai poète : amoureux et rêveur jusqu'à l'hallucination :
Celui qui ne sait pas, durant les nuits Ijrùlantes Oui font pâlir d'amour l'étoile de Vénus, Se lever en sursaut, sans raison, les pieds nus, Marcher, prier, pleurer des larmes ruisselantes, Et devant l'infini joindre des mains tremblantes, Le cœur plein de pitié pour les maux inconnus ;
Que celui-là rature et barbouille à son aise ; Il peut, tant qu'il voudra, rimer à tour de bras, Ravauder l'oripeau qu'on appelle antithèse, Et s'en aller ainsi jusqu'au Père-Lachaise, Traînant à ses talons tous les sots d'ici-bas, Grand homme, si l'on veut, mais poète, non pas.
L'allusion n'est pas douteuse, car le culte acharné de la rime et la manie de l'antithèse désignent hien Victor Hugo, pendant qu'on entrevoit dans un lointain prophétique la grande représentation de ses funérailles. Ces vers furent écrits en novembre 1842, alors
que les deux poètes étaient encore espacés sinon brouillés par les questions littéraires. Quelques mois après ils se revirent, comme nous l'avons dit, et se serrèrent la main; mais les strophes étaient imprimées, et il fallut bien que Victor Hugo se contentât d'être nommé grand homme !
Dans ses célèbres Nuits, Alfred de Musset n'avait pas le soutien des idées religieuses ; c'est à la poésie pure qu'il demande ses plus belles inspirations. La conception en est neuve et hardie, et n'a d'analogue dans aucune littérature. Dans la Nuit de Mai, IdiMn^a apparaît à son poète qui frissonne à son approche ; elle se plaint d'être délaissée :
Poète, prends ton luth; c'est moi, ton immortelle. Qui t'ai vu cette nuit triste et silencieux, Et qui, comme un oiseau que sa couvée appelle, Pour pleurer avec toi descends du haut des cicux.
Elle lui propose alors vingt sujets héroï-
ques, gracieux ou pittoresques; ses noirs chagrins n'excuseraient pas son silence.
Les plus désespérés sont les chants les plus beaux, Et j'en sais d'immortels, qui sont de purs sanglots, Lorsque le pélican, lassé d'un long* voyage, Dans les brouillards du soir retourne à ses roseaux. Ses petits affamés courent sur le rivage En le voyant au loin s'abattre sur les eaux.
On serait entraîné à citer en entier ce morceau admirable, où l'on voit les grands poètes, semblables au pélican, tirer de leur cœur déchiré et sanglantles festins poétiques auxquels ils nous convient.
La Nuit de décembre est consacrée à ce personnage mystérieux, vêtu de noir, qui accompagne le poète partout et lui ressemble comme un frère : c'est le spectre de la solitude, qui nous apprend que pour les grands chagrins nous n'avons d'autres consolateurs que nous-méme. Ces deux pièces sont de
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L'année suivante, dans la Nuit d'août^ la Muse reproche au poète d'abandonner la poésie pour la poursuite d'amours éphémères. a Oui, » dit-il « j'aime, et pour un baiser je donne mon génie » ; et il finit par ce vers :
Il faut aimer sans cesse après avoir aimé.
Enfin la Nuit d'octobre (en 1837) donne le récit douloureux d'un amour trompé ; il maudit l'infidèle. Mais la Muse l'arrête :
Le coup dont tu te plains t'a préservé peut-être, Enfant; car c'est parla que ton cœur s'est ouvert. L'homme est un apprenti, la douleur est son maître, Et nul ne se connaît tant qu'il n'a pas soufFert.
Nous nous reprocherions de tronquer ainsi nos citations, si nous ne nous adressions principalement aux admirateurs du poète qui le savent ou l'ont su par cœur, et pour qui le moindre fragment cité fait aussitôt résonner dans leur mémoire des harmonies inoubliables. Que si de nouveaux lecteurs veulent en
connaître davantage et qu'ils prennent en main le recueil de ses poésies, ils ne les quitteront plus. Les Nuits surtout vous saisissent par le cœur, par l'esprit et par la plus mélodieuse sonorité ; la beauté du langage vous entraîne, l'émotion vous gagne et vous ne tardez pas à partager avec le poète la douleur ou la joie qu'il a si vivement exprimées. Musset voulait écrire une cinquième nuit ; il l'avait nommée la Nuit de juin et comptait en bannir la tristesse et ne chanter que la gaieté et l'amour. Il commençait ainsi :
Muse, quand le blé pousse, il faut être joyeux. Reg-arde ces coteaux et leur blonde parure : Quelle douce clarté dans l'immense nature ! Tout ce qui vit ce soir doit se sentir heureux.
Malheureusement, comme il achevait ces quatre vers, un ami vint l'entraîner dans une partie nocturne, et cette nuit de plaisir lui fit oublier la nuit poétique qui ne fut jamais continuée.
Un biographe de Henri Heine a essayé de le comparer à Alfred de Musset ; il signale dans les œuvres dupoèteallemand « unelégè- « reté pleine de grâce, une profondeur pleine « de larmes qui s*y joignaient à des traits de « satire dignes d'Aristophane et à des bouf- « fonneries dignes de Rabelais». C'est par ce mélange de sarcasme et de pathétique, d'esprit et de sentiment, que les deux poètes se ressembleraient; mais Alfred de Musset, dans SOS élans vers l'idéal, est certainement incomparable. L'Ecole romantique avait laissé voir le faible de sa cuirasse, en proclamant une révolution dans la forme sans s'inquiéter de l'idéal, et c'est pourquoi Musset avait quitté l'Ecole. Quant à l'esprit, Henri Heine en avait autant que personne, moins délicat cependant qu'original. Il était venu se fixer à Paris, en 1831, fatigué, disait-il de la grossièreté allemande. Il s'extasiait sur lapolitesse française, — il y a de cela 58 ans ! — ets'é-
criait : « 0 parfum de politesse ! » Il avouait même que, dans les premiers temps de son séjour, se promenant sur les boulevards, il se plaisait à se faire heurter plusieurs fois par les passants, afin de savourer la musique des excuses l\\ écrivait alors des railleries à l'adresse de ses compatriotes qu'il appelait inangeurs de Français ; — cela n'a pas changé. — Mais quand Becker fît sa fameuse chanson, le Rhin allemand, et qu'Alfred de Musset lui répondit : « Nous l'avons eu, votre Rhin allemand! » Heine redevint patriote allemand et écrivit: « Xe crains rien, « notre père Rhin î Les Français sont devenus « graves; ils font de la philosophie etparlent « maintenant de Kant, deFichte et de Hegel ; « ils fument du tabac; ils boivent de labière, « et quelques-uns même jouent aux quilles. « Alfred de Musset estencore, il est vrai, un « gamin des rues {sic) ; mais ne crains rien, « nous lierons son infâme langue railleuse.
« Et s'il te tambourine quelque mauvaise (( plaisanterie, nous lui en sifflerons une pire ; « nous lui sifflerons ce qui lui est arrivé chez « les jolies femmes. »
Un autre point de rapprochement entre les deux poètes serait leur fin lamentable: l'un paralysé pendant huit ans, sans rien perdre de la vivacité de son esprit au milieu de vives souffrances; l'autre frappé au cœur, épuisé par de fréquentes et maladroites saignées, soutenu à peine par des excitants dangereux, et traînant pendant quatre ans une existence inerte et stérile. Dans cette crise' finale et douloureuse, la supériorité stoïque paraît être du côté de Heine. Mais, s'il s'agit des œuvres, nous chercherons ail- 1 curs et plus haut les analogies ; et nous dirons qu'on retrouve dans Alfred de Musset la rêverie de Goethe, la puissance d'évocation de Shakespeare, l'imagination hardie de lord Byron, la spontanéité vive et élégante du génie
français, et. ce qui domine souvent, l'action passionnée de l'âme humaine. Musset dirait peut-être que nous le grandissons trop; n'avait-il pas écrit en 18i0 :
Mes premiers vers sont d'un enfant, Les seconds d'un adolescent, Les derniers à peine d'un homme,
Ces paroles si modestes avaient peut-être pour but de désarmer la critique et de calmer les envieux. Telles sont les phrases d'usage dans les relations mondaines et qu'on ne prend jamais au pied delà lettre.
Feu Barbey d'Aurevilly, dans des pages encore inédites et qui nous ont été communiquées par M. Charles Buet, compare judicieusement Alfred de Musset à lord Byron : (( Alfred de 3Iusset, bien moins orgueilleux « que Byron, bien plus rêveur et bien plus (( tendre, exhale son histoire avec ses sou- (( pirs, et, quand il a chanté, toute son his- « toire est finie... L'extraordinaire poésie
« qui était en lui s'était éveillée dès l'en- « fance. A l'âge oii Byron écrivait ses lleii- « res de loisir, si justement sifflées par la (( Revue dEdimhourg^ Alfred de Musset « débutait par les Contes d'Espagne et dlta- (( lie^ d'une couleur inconnue et immortelle « qui étonna le Romantisme, lequel pourtant « ne s'étonnait de rien. Ce fut pour avoir « écrit un peu plus tard Namouna^ Rolla, (( 3/arf/oc/^e,qu*on l'accusa d'imiter Byron... (( Fatalement l'atmosphère du temps satu- (( rée, byronienne, dut pénétrer jusqu'au fond « de cette jeune poitrine. Mais, quoiqu'il en « ait été, du reste, ce qui est certain, c'est « que plus il chanta, plus Alfred de Musset c( perdit l'accent byronien, et plus il fut lui- « même dans une genuiness incomparable.
« Jamais en effet, l'amer, le sauvage, le « strident Byron n'eut, môme dans ses œu- « vres qui voulaient être tendres, comme par (( exemple Parisinael la Fiancée d'Aôgdos^
« la tendresse, la pureté, la mélancolie au « divin sourire, d'Alfred de Musset; jamais (( Byron n'eut de ces touches mouillées, de (( de ces rosées d'étlier... Byron rugit tou- « jours un peu, quand il roucoule; il velouté (( ses rugissements , mais c'est toujours (( le lion amoureux... Le caractère du génie (( de Bvron, c'est la fierté — fierté incoer- (( cible. Le caractère du génie de Musset, « c'est, au contraire, la tendresse — la ten- (( dresse jusqu'au fond de la passion la plus (( ardente et plus forte qu'elle, car elle la (( fond toujours, cette passion, dans une der- (( nière larme... » En dépit des trois vers si modestes que nous avons cités, Alfred de Musset ne pouvait douter de son génie; mais son légitime orgueil était calme, nullement bruyant, et n'avait jamais recours aux réclames et aux agences de célébrité que l'on a coutume d'employer aujourd'hui. Il n'aimait pas qu'on lui parlât de ses œuvres, et,
quand cela arrivait, il détournait la conversation. Une de ses amies le conduisit un soir au Théâtre-Français, oii il n'était pas allé depuis longtemps. On donnait le Caprice; il lui fallut quelque temps pour reconnaître (( qu'il avait écrit cela autrefois » 1
De 1833 à 1838, la Revue des Deux-Mondes donna d'Alfred de Musset dix comédies ou proverbes, et sept nouvelles, et, après un long intervalle, en 1851, deux autres proverbes; mais ses poésies furent publiées ailleurs. Cette Revue si habilement dirigée servait ses lecteurs suivant leur goût; on la considérait alors comme un marchepied pour l'Académie.
Ce ne fut pourtant qu'en 1852 que notre poète pénétra dans l'auguste sanctuaire.
Cela n'allait pas tout seul : car on faisait valoir contre lui, d'une part, ses premiers écarts poétiques et ses irrévérences à l'égard des règles; d'autre part, des liabitudes d'in-
ALFRED DE MUSSET lil
tempérance qui, pour être la conséquence de ses chagrins, n'en compromettaient pasmoins cette dignité de la vie à laquelle l'Académie attache justement une grande importance.
De plus .l'indolence de Musset et sa fierté se pliaient difficilement aux démarches qui sont d'usage pour les candidats. En cela il fut heureusement secondé par le général et M"^*^ d'Arbou ville, avec lesquels il avait des relations d'amitié. 3r"<^ d'Arbouville tenait aux lettres par sa naissance et par tradition, sa mère, la baronne deBazancourt, étant fille de la célèbre Sophie comtesse d'Houdatot, qui a laissé un si aimable souvenir dans l'histoire de la société lettrée de la fin du siècle dernier. De cette origine elle avait reçu le goût des plaisirs de l'esprit et Tliabitude d'écrire pour occuper ses loisirs, mais sans prétendre à des succès qui vinrent la trouvera l'occasion d'œuvresdebienfaisance.
On a retenu d'elle et récité souvent une
petite pièce de vers qui a pour titre : a Ne m'aimez pas ! » et cependant tout le monde l'aimait tant elle était bonne. C'était une belle âme captive dans une douloureuse prison; sa santé l'avait faite laide; sa laideur la rendait mélancolique et sa mélancolie la rendait attrayante. Malgré la médiocrité de sa fortune, M'"^ d'Arbouviile avait un 5a/o^i ; mais dans cet heureux temps de sociabilité ce mot n'impliquait aucun luxe, aucune recherche d'élégance ; c'était simplement une maison oii tous les jours, à une certaine heure, des hommes distingués prenaient l'habitude de se retrouver sans autre attrait que celui de laconversation On citait les salons : de M™° Récamier, la première en date; de la comtesse de Castellane, c'est-à-dire une atmosphère d'esprit, de grâce et de bonté; de la duchesse de Rauzan, où présidait le souvenir de sa mère, duchesse de Duras, qui avait cultivé les lettres ; de la princesse deLiéven,
ALFRED DE xMUSSET lî>3
cercle de la haute diplomatie :de la vicomtesse de Virieu, dont l'esprit suffisait à embellir son modeste intérieur: deM"*deCircourt, qui était avec son mari une bibliothèque vivante. Le salon qu'Alfred de Musset aimait le mieux était celui de la duchesse de Castries, près de laquelle il trouva jusqu'à la fm la plus douce sympathie. Jeune encore, foudroyée par une cruelle paralysie, elle vivcut retirée du monde , où elle avait brillé par son élégance, sa suprême distinction et le charme de son esprit. Chaque jeudi, loin des bruits de la rue, dans un rezde-chaussée entouré de jardins silencieux, des amis fidèles se réunissaient autour de son fauteuil. C'étaient : le duc et le comte de Maillé, ses frères; le duc, le comte et la comtesse Ch. de Fitz-James ; le prince Richard de Mettcrnich, alors jeune secrétaire d'ambassade, grand musicien, compositeur agréable, qui a publié récemment les mémoires
de son illustre père: le marquis de Sainte- Maure, la marquise de Gonlades, le marquis de Bryas, la vicomtesse de Fougainville ; et en même temps, sur le pied de la plus entière cordialité, Balzac, Alexandre Dumas, les deux Musset, Sainte-Beuve, Philarète Cliasles, Ponsard. Alfred de Musset, qui était considéré comme l'enfant delà maison, cédait volontiers la parole à son frère aîné, Paul de Musset, car il aimait à le faire briller. Paul, esprit anecdotique, possédait le xvni® siècle comme s'il y avait vécu. On le mettait sur un personnage, sur une époque, et il vous en donnait la vision. Balzac était intarissable sur ses récits de la Pologne et de la grande dame polonaise, dontil faisait toujours une héroïne de roman. Il y avait un grand charme de simplicité dans ces réunions. On y recherchait les jouissances de l'esprit avec le besoin réciproque d'intimité, de communs souvenirs, d'échange do pensées ingénieuses,
ALFRED DE MUSSET lob
s'efForçant de se plaire, de se conquérir mutuellement. Alfreds'ymontraitgai, enfant, plein de bon vouloir, expansif, rieur. Tout l'amusait, un nom estropié, une flgure drôle, une question oiseuse, mille folies, cherchant à se rendre agréable et à distraire la duchesse de Castries, si souffrante qu'elle aspirait à la délivrance de ses maux dans l'espoir d'une autre vie plus clémente. On devisait, on refaisait l'histoire, en s'arrêtant sur les belles figures historiques ou sur les originaux des temps passés. Alfred de Musset apportait ses comédies alors inédites, notamment le Caprice, et distribuait les rôles un peu au 4iasard entre les femmes présentes. Comme il arrive toujours dans ces représentations d'amateurs, personne n'était content de son rôle et l'on demandait à changer de personnage; mais Musset était très autoritaire et très minutieux. Il fallait faire ce qu'il voulait et ne pas s'insurger. Néanmoins, malgré ces
tiraillements, la représentation eut lieu et réussit parfaitement. On ne prévoyait pas. cependant, que tous ces charmants proverbes de Musset passeraient au rang de chefsd'œuvre à la Comédie-Française. On n'avait pas alors cette manie moderne de rechercher une célébrité du jour pour donner à une soirée un éclat éphémère et en tirer une satisfaction de vanité. Les dîners du jeudi chez la duchesse de Castries ne comptaient que 6 à 8 convives; c'étaient des tournois d'esprit 011 chacun prenait part, mais oii brillait surtout d'un éclat incomparable la marquise de Contades. Pendant que son regard dardait autour d'elle comme un jet électrique, sa parole colorée prenait un ascendant irrésistible; mais elle aimait qu'on lui donnât la réplique. La duchesse intervenait discrètement dans le débat, comme il convient à la présidente d'un salon, semblable à un roi constitutionnel qui, suivant la fameuse for-
mule de M. Thiers, a règne et ne g-ouverne pas w.
Les salons où l'on savait causer en dehors de la politique et des banalités mondaines, où écouter même était un grand charme, ont presque tous disparu, ainsi que la plupart de leurs habitués. Ceux qui restent aiment encore à en évoquer l'agréable souvenir et à revivre dans le passé, car on peut dire de ces honnêtes jouissances de l'esprit ce que le poète a dit des passions de l'àme :
Un souvenir heureux est peut-être sur terre Plus vrai que le bonheur.
Cesdînersde la duchesse de Castries, conformes au vieux dicton, a pas moins que les Grâces, pas plus que les Muses )), pourraient servir d'exemple à l'appui d'une réaction qui va peut-être se produire dans nos habitudes et dont le prince de Galles a donné le signal. Le luxe de la table avait pris des propor-
tions telles qu'il devenait ruineux pour les amphitryons et inabordable pour les fortunes modestes. Il ne suffisait plus d'offrir à ses hôtes ce qui constitue la bonne chère. La multiplicité des plats, la profusion des vins de toute provenance et de toute couleur, l'élégance du service, l'éclat des lumières, la richesse des cristaux, des surtouts, de l'argenterie et des fleurs, le tout ensemble comportait naturellement un grand nombre d'invités. C'étaient de vraies fêtes qui ne pouvaient pas être renouvelées très souvent, mais que l'on citait, ce qui flattait la vanité non seulement du maître de la maison, mais de tous ceux qui avaient assisté au festin et qui en parlaient volontiers. On commence aujourd'hui à s'apercevoir que ces grands dîners ne peuvent guère être servis chauds et que l'étendue de la table rend impossible toute conversation générale, en sorte qu'il n'y a de satisfaction ni pour le gastronome
ni pour le causeur. Le D^" Trousseau disait à la princesse Lubomirska : « Tâchez de rire enmang-eant et de faire rire: c'est une visite de médecin de moins. » Le prince de Galles, s'inspirant peut-être des conseils de l'hygiène, déclarait dernièrement qu'à la prochaine saison de Londres il demanderaitque les dîners soient moins longs, "moins surchargés en tout genre, et qu'un très petit nombre de plats et trois sortes de vins choisis suffiraient, sans émousser le palais des convives ni alourdir leur esprit. Le feu duc de Galliera avait prévenu son maître d'hôtel qu'il le renverrait sile dînerduraitplus d'une heure. Réduits à ces proportions, les dîners permettent plus facilement la réciprocité et par conséquent les occasions de réunir ses amis. Le salon de M"^ d'Arbouville, dans son petit entresol de la place Vendôme, n'était pas le moins recherché. On comptait parmi ses visiteurs les plus assidus : le duc de Noail-
les, Berryer, le comte de Salvandy, le comte Mole et le baron deBarante, tous deux cousins delà maîtresse de la maison, le général Changarnier, grand ami du général Arbouville,qui appartenait comme lui à ce brillant groupe d'officiers qu'on appelait les Africains; à leur suite le frère de M'^'^d'Arbouville. le baron de Bazancourt, écrivain militaire qui a donné un intéressant récit de la campagne de Crimée, puis Sainte-Beuve conduisantlechœurdeshommesde lettres qui aimaientce salon parce qu'ils y étaient aimés. Tout cet entourage donnait à M™° d'Arbouville une grande influence dans le monde des lettres. Une vacance s'étant produite à l'Académie Française par la mort de Dupaty, elle prit en mains la candidature de l'auteur des Nuits et la patronna avec tant de zèle qu'on disait en plaisantant : « C'est M'"' d'Arbouvillc qui fait les visites d'Alfred de Musset. » Une autre femme éga-
lement distinguée par ses talents et son esprit, M"^* Ancelot, joignit ses efforts à ceux de ]^jme (l'Arbouville et contribua à la victoire de Musset. Ce fut le dernier triomphe du poète, car ce qu'il écrivit depuis ne compte guère. Il n'était pas ingrat, et il eut occasion de montrer sa reconnaissance à l'une de ses protectrices. M™^ Virginie Ancelot avait une ennemie : c'était, comme il arrive souvent, une personne à qui elle avait rendu service. jyjme Mélanie Waldor, auteur de romans entremêlés de poésies, avait été accueillie dans son salon, patronnée et choyée lors de ses débuts; elle y avait acquis une certaine célébrité et rencontré des amitiés qu'elle voulut s'approprier, renouvelant dans des conditions à peu près semblables l'antagonisme de M'^^ de l'Espinasse envers la marquise du Deffand. Pour mieux réussir dans ses embauchages, elle s'était logée en face de M*"® Ancelot; de là elle surveillait les habi-
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tués de ce salon et les détournait à son profit tant qu'elle pouvait. Elle ne tarissait pas en épigrammes sur M. et M"® Ancelot. Alfred de Musset releva le gant et fit sur 3jnie WTaldor * des vers terribles et superbes » au dire de M. Alphonse Daudet, qui ne figurent pas dans ses œuvres imprimées.