‹ Étude et récits sur Alfred de MussetChapitre 9 sur 27 · CHAPITRE YIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE YIII

Aventure d'un chien de rencontre; à quoi tient un succès académique. — Séance de réception de Musset à l'Académie ; affluence considérable ; lutte courtoise entre les deux Ecoles. Musset s'excuse des exagérations do ses premiers ouvrages, sans renier ses maîtres. — M. Nisard, champion autorisé des doctrines classiques. — Eloge de Dupaty ; défense ingénieuse de l'opéra comique. — Alfred de Musset aurait pu être un grand critique ; il refuse de s'engager. — Détour qu'on emploie pour le forcer d'écrire. — Il se passionne pour les étoiles. — Son admiration pour M^^ Malibran; elle meurt des suites d'une chute de cheval; Musset change et poétise sa mort, mais dépeint son talent avec vérité. — Vers qu'il disait avec emportement comme un cri de révolte contre le sort, écho du sentiment des contemporains. — Après la Malibran, sa sœur Pauline. — Merveilles du phonographe. — Musset refuse d'écrire sur la politique, dont il se moque. — Il fait pour la Revue le Salon de 1836; c'est le genre de Diderot avec une main plus légère ; son penchant à l'indulgence. — Plaire à la foule et aux connaisseurs. — Boutade de David sur l'impuissance de la peinture. — Tableau de Charlet : la Retraite de Russie. Tableau de Léopold Robert : les Pécheurs. Suicide de ce peintre.

Une aventure singulière qu'Alfred aimait à raconter avait failli compromettre sa can-

didature. Dans sa tournée de visites réglementaires, il va voir un jour le comte de Sainte-Aulaire au château d'Etiolés, près Coî'beil. Comme il arrivait à la grille, un chien crotté, le poil hérissé, entre derrière lui, pénètre à sa suite dans le château sans qu'il y prenne garde, le suit dans le salon 011 il se tient d'abord timidement à l'écart. Le comte arrive, reçoit le poète avec la grâce affable d'un seigneur d'autrefois, et, après une spirituelle et aimable causerie, lui demande (( de lui faire ainsi qu'à sa famille le « plaisir de rester à dîner ». Ce qu'entendant le chien, et comme s'il eut compris ce que ce mot de dinet^ renfermait de promesses, il relève l'oreille, agite la queue, signe de contentement comme on sait de la race canine, et s'en vient faire le beau et flatter le maître de ce logis hospitalier. Le comte, persuadé que cet affreux chien appartient à son hôte, lui fait, à regret, une petite caresse ;

mais il se disait : « Il faut avouer que les « poètes ont de vilains compagnons ; » et le poète, de son côté, s'étonnait devoir un pareil chien dans une maison si bien ordonnée. L'animal, enhardi par cet accueil, se met à son aise, se vautre sur les meubles, et bientôt il suit la compagnie dans la salle à manger,où il se livre aux plus indiscrètes demandes, qu'il couronne en dérobant le rôti qu'il emporte pour le dévorer. « Yoilà un chien a debon appétit, «fait doucementM.de Sainte- Aulaire. Alfred de Musset comprend alors le quiproquo dont il est victime, et il s'écrie: a Monsieur le comte, et vous, Madame, sa- « chez que je ne connais pas le moins du (( monde cet affreux animal. .. Et moi. stua pide,qui le croyais delà maison! » La contrainte que la compagnie avait eu peine à dissimuler se dissipa aussitôt et fît place à une vive hilarité. A ce moment le chien reparaissait repu et triomphant; inutile de dire quil

fût châtié et cliassé comme le méritait son effronterie.

A quoi tient cependant le succès, même à l'Académie 1 Le moindre incident fortuit peut le détourner de sa route. Si, dans la visite d'Etiolés, on ne s'était pas expliqué, Alfred de Musset, grâce à ce chien de rencontre, passait aux yeux de ceux qui ne le connaissaient pas pour un homme dépourvu de savoir-vivre, et peut-être n'eût-il pas été élul

La séance de réception offrait un attrait particulier par la rencontre en champ clos de deux hommes d'esprit, champions de deux camps opposés, et représentant d'un côté la verve indépendante et hardie, de l'autre la règle sévère et les traditions classiques dont M. Nisard était le gardien vigilant. En prévision de ce brillant tournoi, la grande salle de l'Institut s'était remplie jusqu'au comble. Les membres des autres académies

étaient venus en si grand nombre que les bancs réservés pour eux furent insuffisants. Les femmes y dominaient comme toujours, plus môme qu'à l'ordinaire, car il s'agissait de leur poète favori ! M. Nisard prit place comme directeur entre MM. Yillemain et de Montalembert et donna la parole au nouvel académicien.

Après avoir raconté avec beaucoup de simplicité et de grâce la vie de son prédécesseur Dupaty, Alfred de Musset fît en quelques phrases charmantes sa profession de foi littéraire, rappelant avec délicatesse ses débuts dans ce qu'on avait appelé l'École romantique, déclarant que s'il s'en est écarté plus tard, il n'entendait pas renier ses anciens maîtres restés ses amis, <( ne s'étant « jamais brouillé qu'avec lui-même d ; qu'il avait seulement revendiqué le droit d'aimer ce qui est aimable et qu'il ne croit pas d'autre part que sa maturité soit solidaire des

erreurs ou des exagérations de son enfance.

M. Nisard dans sa réponse crut devoir indiquer les défauts qu'à son point de vue il reprochait au poète et il le fit avec une franchise un peu rude, à peine adoucie par les compliments obligés, comme s'il eut craint les conséquences que pouvait avoir l'entrée à l'Académie d'un hérétique littéraire à peine converti. C'était son rôle de le dire et Ton ne s'en étonna pas.

Les principaux ouvrages de Dupaty étant des opéras comiques, Musset avait été amené à dire quelques mots de ce genre, auquel on reproche de choquer la vraisemblance, bien que, en réalité, toutes les autres formes théâtrales reposent également sur la convention et exigent la même complaisance de la part du public. Notre poète est loin de condamner ou de dédaigner ce genre gracieux que l'on considère comme éminem-

ment français ; il en donne même une théorie ingénieuse. . . (( Tant que l'acteur parle, (( Faction marche, ou du moins peut mar- « cher; mais dès qu'il chante, il est clair « qu'elle s'arrête. » Les personnages alors ne comptent plus: « C'est la colère, c'est la « prière, c'est l'amour que nous voyons et « que nous entendons.... la mélodie s'empa- « re du sentiment, elle l'isole; elle en tire (( l'accent suprême, jusqu'à ce que la Muse « s'envole et rende à l'action passagère la « place qu'elle a semée de fleurs. »

Par ses aptitudes variées et son admirable bon sens, Musset possédait les qualités maîtresses qui font les grands critiques. La Revue des Deux-Mondes aurait voulu qu'il écrivît régulièrement de tels articles, mais il ne pouvait s'assujettir à cette contrainte. M. Buloz alors employa un détour pour le forcer à produire. Il lui payait plus que son compte, et l'excédent devait être remboursé

en prose ou en vers à époques déterminées, en sorte que Musset, lié d'honneur par sa promesse, était forcé de s'exécuter. Il écrivit deux articles pour les débuts de M"« Rachel et, l'année suivante, deux autres pour les débuts de Pauline Garcia, devenue plus tard ]y|me Yiardot. Elles étaient alors deux étoiles naissantes et notre poète adorait les étoiles. Ce n'était pas par vanité, mais par besoin d'admirer. M^^ Malibran, pendant le peu de temps qu'il put l'entendre, lui avait inspiré un enthousiasme qui respire dans les belles stances qu'il lui a dédiées. Il était allé lui dire adieu au moment où elle s'embarquait pour l'Angleterre et il avait prédit que ce serait son tombeau. Ce pressentiment n'était fondé sur rien, caria santé de M"*® Malibran était alors excellente ; et, sur le bruit — qu'on répand si volontiers pour les grands chanteurs — qu'elle avait perdu la voix, le violoniste Ch. de Bériot, son second mari.

écrivait ironiquement : ^ Avec ce qui lui en a reste, elle excite l'enthousiasme des Luc- « quois ; la scène n'est qu'un champ de lau- « riers et de fleurs. On escorte sa voiture « aux flambeaux... » Malheureusement, arrivée à Londres à la fin d'avril 1836, elle fit une chute de cheval et fut traînée sanglante. Le cerveau en reçut une atteinte, et, malgré sa grande énergie, le mal l'emporta cinq mois après. Alfred de Musset a poétisé la mort de jVIme Malibran, en l'attribuant uniquement au feu qui consumait son âme. Que de beaux vers nous aurions perdus à la simple vérité ! Mais on peut les relire en toute confiance, car, la mort exceptée, tout ce que le poète dit de la Malibran est vrai et exprime admirablement le caractère original et spontané de son talent. M""^ Ernst rapporte que Musset, en récitant ces stances, quittait le tonélégiaque et s'animait tellement qu'il s'écriait avec une sorte de rugissement :

Ah 1 qui donc frappe ainsi dans la mère nature ? El quel faucheur aveugle, affamé de pâture, Sur les meilleurs de nous ose porter la main ?

Et sa voix tonnante et vibrante faisait frissonner ; il semblait grandi, transfiguré : c'était comme un dieu qui passait dans ce souffle embrasé. Ce cri de révolte contre le sort n'exagérait pas sa pensée, qui répondait au sentiment public ; l'enthousiasme des contemporains pour M""' Malibran dépassait tout ce qu'on peut imaginer; nul ne pouvait résister à l'entraînement de son chant expressif et pathétique. Quel était son secret ? Celui des grands artistes : elle aimait son art, elle Taimait avec passion; et Musset termine ainsi ce suprême adieu :

Ce que l'homme ici-has appelle le g-énie. C'est le besoin d'aimer; hors delà tout est vain. Et, puisque tôt ou tard l'amour humain s'oublie, Il est d'une grande àmectd'un heureux destin D'expirer comme toi pour un amour divin.

Trois ans après cotte mort, en 1839, Alfred retrouva dans la sœur de la grande

caatatrice des talents qui pouvaient rappeler son génie. Aujourd'hui, grâce au phonographe, la gloire éphémère d'un acteur, d'un chanteur, d'un orateur même, pourrait être conservée, non plus par un reflet, une comparaison, une froide analyse, mais par la reproduction de la voix même. Comme on serait heureux de pouvoir entendre ainsi la voix d'unBerryer, d'une Malibran, avec leurs accents inspirés qui passionnaient leurs contemporains. Cette étonnante découverte avait été pressentie il y a 42 ans par Théophile Gautier. C'était du moins un vœu qu'il exprimait ; mais en parlant de la Malibran, il ajoutait : a Elle vivra : le cœur d'un poète a a fait ce miracle en sa faveur ; les vers a immortels d'Alfred de Musset ont retenu et a fixé les chants sublimes de Rosine et de « Desdemone. »

Musset refusa d'écrire sur la politique, chose qu'il avait en horreur 1 Lamartine le

lui a reproché, mais nous ne pouvons guère, quant à nous, le blâmer : il a d'ailleurs laissé voir son mépris pour les rhéteurs et agitateurs quand il dit au peuple :

Laisse-les étaler leurs froides comédies,

Et, les deux bras croisés, te prêcher l'action;

Leur seule vérité, c'est leur ambition.

En revanche, ce fut avec plaisir qu'Alfred accepta de faire pour la Bévue, en 1836, le compte rendu de l'exposition de peinture, car ce sujet répondait à son goût très prononcé pour les arts. La forme de sa critique est vive et légère et rappelle les Salons de Diderot, moins la trivialité. lien différait aussi par une disposition naturelle à l'indulgence, n'enviant personne, vivant en dehors des querelles d'écoles et ne ciierchant que la gloire du poète. Aussi parle-t-il des artistes avec modération, ne demandant qu'à louer, et aimant mieux ne pas parler des œuvres médiocres que do les écraser d'un

eoup de massue, comme faisait Diderot.

On remarque dans son Salo?i des idées qui pouvaient s'appliquera la littérature comme aux arts, et qu'il a lui-même mises en pratique. « Je crois, dit-il. qu'une œuvre d'art, « quelle qu'elle soit, vità deux conditions : la 1 première de plaire à la foule, et la secon de « de plaire aux connaisseurs. Dans toute « production qui atteint l'un de ces deux buts, (( il y a un talent incontestable, à mon avis. « Mais le vrai talent, seul durable, doit les « atteindre tous deux à la fois.... Ne tra- € vailler que pour la foule, c'est faire un « métier; ne travailler que pour les connaisa seurs, c'est faire de la science. L'art n'est « ni science, ni métier. »

Plus loin, il défend Horace Vernet du reproche d'avoir peint l'Empereur à léna sans y mettre la bataille môme, et il rappelle à ce propos une parole du grand peintre David à Baour Lormian, parole dont la trivialité

se rachète par le sens vif et profond : a Tu « es bien heureux, toi, Baour; avec tes vers, « tu fais ce que tu veux; tandis que moi, avec « ma toile, je suis toujours horriblement (( gêné. Supposons, par exemple, que je (( veuille peindre deux amants dans les Alpes. « Bon. Si je fais deux amants de grandeur € naturelle, me voilà avec des Alpes grosses a comme rien. Si au contraire je fais de « belles Alpes, des Alpes convenables, me « voilà avec de petits amants d'un demi-pied, « qui ne signifient plus rien du tout! Mais « toi, Baour, trente pages d'Alpes, trente a pages d'amants; t'en faut-il encore? trente « autres pages d'Alpes, trente autres pages « d'amants ; etc. »

Après cette boutade de David, la revue du Salon amène Musset devant une œuvre saisissante: la Bett^aite de Russie f par Charlet. Tout à l'heure, c'était une simple anecdote historique, maintenant c'est tout un poème

dans sa poignante vérité. «... Cent mille « malheureux , marchent d'un pas égal, tète (( baissée, et la mort dans l'âme. Celui-ci ce s'arrête, las de souffrir; il se couche e* « s'endort pour toujours. Celui-là se dresse « comme un spectre, et tendles bras ensup- (V pliant: — Sauvez-moi, s'écrie-t-il, ne m'a- « bandonnez pas! — Mais la foule passe, et a il va retomber. Les corbeaux voltie^ent « sur la neige, pleine de formes humaines. € Les cieux ruissellent et, chargés de fri- « mas, semblent s'affaisser sur la terre,.. « Partout où le regard se promène, il ne (( trouve qu'horreur, mais horreur sans lai- (( deur comme sans exagération... » Quelle vérité, quel relief dans cette description ! Le tableau tracé par l'écrivain vaut le tableau du peintre.

Il nous arrête ensuite devant le dernier ouvrage laissé par Léopold Robert : Pécheurs de Chioggia ; départ pour la péche^ et, pen-

sant à la fin tragique de ce grand peintre^ il s'écrie : « Ah ! Dieu 1 la main qui a fait cela « et qui a peint dans six personnages tout « un pays ! cette main puissante, sage, pa- « tiente, sublime, la seule capable de renou- (( vêler les arts et de ramener la vérité ! cette d main qui, dans le peu qu'elle a fait, n'a (( retracé de la nature que ce qui est beau, « noble, immortel ! celte main qui peignait « le peuple, et à qui le seul instinct du génie « faisait chercher la route de l'avenir là où a elle est, dans l'humanité I cette main, « Léopold, la tienne ! cette main qui a fait « cela, briser le front qui l'avait conçu ! » On ne peut se dissimuler qu'aujourd'hui, à cinquante ans de distance, le coloris de Léopold Robert ne soit un peu défraîchi; cela tient aux procédés que ce peintre employait: beaucoup de demi- teintes se sont évaporées, mais la pensée et le dessin restent intacts dans toute leur beauté.

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