DE BACILLES DE KOCH VIRULENTS
Nous avons tenu d’autant plus à contrôler le premier des arguments qui précèdent, que nous ne sommes pas la seule à le mettre en doute, et que de nombreux auteurs le contredisent d’une manière absolue.
En effet, depuis la communication de L. Martin, en 1898, à la Société de Biologie, plusieurs auteurs se sont efforcés, dans des buts très divers, de réaliser des méningites expérimentales chez le lapin, le cobaye ou même le chien, les uns par la voie occipito-altoïdienne, les autres par la voie intra-cranienne, et nous n’avons vu signaler nulle part de résultats négatifs avec des races de bacilles virulents.
La plupart des auteurs ont cherché à éviter le traumatisme cranien, et ont inoculé chiens ou lapins par voie occipito-altoïdienne ou lombaire.
Il suffit de rappeler quelques noms : Péron, Ch. Richet et J.-Ch. Roux, Manwaring, Austrian, Soper et Dworski, Kasahara, qui semblent n’avoir enregistré aucun échec. Austrian obtient même une telle régularité dans la mort des animaux, d’après la race de bacilles employés, qu’il propose ce moyen d’inoculation pour différencier les bacilles de Koch humains des bacilles de Koch bovins.
Ajoutons que le docteur A. Jousset (communication orale) a, depuis 1910, fait de nombreuses expériences de même ordre, où il a remarqué la constance des lésions expérimentales et la régularité de la mort, qui survient chez le lapin dans un délai de quatorze à irente-six jours avec le bacille bovin, et suivant sa virulence, mais avec un groupement des décès qu’on observe bien rarement avec le bacille de Koch inoculé par d’autres voies.
Du point de vue spécial qui nous occupe, les travaux de Feldman sont peut-être encore plus démonstratifs. Il inocula des cobayes par voie intra-cranienne et observa, outre la mort à peu près régulière des animaux, du dix-septième au vingtième jour, des lésions visibles sur leurs cerveaux, avec abondance de bacilles de Koch dans le fond des sillons,
et dans les ventricules principalement. Nous-même avons repris, dans le laboratoire du docteur A. Jousset, toutes ces expériences par la technique suivante :
Le cobaye étant attaché sur le ventre, avec une planchette spéciale, est anesthésié à l’éther. La tête est immobilisée et les poils iodés du crâne sont rasés minutieusement. La peau est désinfectée à l'alcool. On fait, sur la ligne médiane, une incision de 20 millimètres de longueur en partant de la ligne bi-oculaire, jusqu’à l’occipital.
Au milieu de cette ligne et à 3 millimètres environ sur la gauche, on trépane l'animal avec un trépan de 1 millimètre de diamètre, pourvu d’un arrêt situé à 1 mm. 5 de la pointe, qui a pour but de limiter la pénétration ; ce trépan est monté sur une chignole ou sur un tour électrique de dentiste. On l’actionne pendant quelques secondes jusqu’à pénétration cranienne, ce qui est très facile. Après quoi on injecte les bacilles. L’aiguille destinée à l’injection porte aussi un arrêt à 1 millimètre 1/2 de sa pointe. C’est une aiguille de platine de 0 mm. 7 de diamètre extérieur. Sa pointe est mousse. L’autopsie démontre que parfois, malgré ces précautions, la pénétration a dépassé les méninges, mais l’obliquité du biseau est telle que, même en ce cas, l’injection de bacilles se fait à la fois dans les méninges et le cortex cérébral.
Tous ces repères numériques sont le résultat d’expériences préliminaires, faites avec des injections de substances colorées.
Quant aux bacilles de Koch injectés, ce sont des germes âgés d’un mois, venant d’une culture sur pomme de terre (bovine Vallée), de virulence éprouvée à chaque expérience. Ces bacilles forment une émulsion très fine, dans l’eau distillée, dépouillée de ses grumeaux par centrifugation, et chaque animal reçoit environ 1/30° de centimètre cube d’émulsion correspondant à 0 mgr. 1 de bacilles bien essorés.
Malgré la lenteur de linjection et la place laissée libre par l'issue d’un peu de liquide céphalo-rachidien, il ressort toujours une certaine quantité d’émulsion qui est perdue, en sorte que la dose injectée est un peu inférieure au dixième de milligramme.
L'opération terminée, la peau est suturée au moyen d’un catgut.
Nous avons exécuté ce type d'expériences neuf fois en deux ans, sur le total, déjà respectable, de 139 cobayes. Nous n’avons pas enregistré un seul échec. Tous les animaux ont présenté le même type de méningite.
À l’autopsie, nous avons enregistré les lésions macroscopiques suivantes :
Tout d’abord, au point d’inoculation, une croûte chancriforme, masquant un pus tuberculeux fourmillant de bacilles, et souvent, une carie de l’os sous-jacent. La dénudation du cerveau et sa libération étaient rendues des plus difficiles, de par l’épaississement de ses enveloppes souvent confondues avec la plaie et adhérentes au plan osseux.
Le cortex cérébral était fréquemment creusé par un entonnoir de pus de 3 millimètres de diamètre et d’un millimètre de profondeur, corres-
RECHERCHES EXPÉRIMENTALES 59 pondant au point d’inoculation. Le cerveau lui-même était très congestionné; la dure-mère devenue localement mollasse, présentait parfois un épaississement caséiforme, jaunâtre et peu consistant, naturellement rempli de bacilles. La pie-mère formait parfois des plaques jaunes, d'épaisseur variable, que nous retrouvions sur les coupes.
A la base du cerveau, il n’était pas rare de voir, au niveau du chiasma. une pellicule fibrineuse blanchâtre, ressemblant à l’exsudat des autopsies d'enfants. Beaucoup plus rarement, nous avons découvert de fines granulations à peine visibles et de topographie variable. La consistance de l’encéphale était toujours diminuée, presque gélatiniforme, diffluente. Quand la mort était tardive, son extraction sans heurt devenait même impossible. Une coupe vertico-transverse montrait sur tous les cerveaux une dilatation ventriculaire constante, avec important excès de liquide céphalo-rachidien, ainsi qu’un léger picté hémorragique.
Au total, les lésions de l’encéphale étaient constantes.
Par ailleurs, le cobaye présentait les lésions classiques viscérales d’une tuberculose virulente du type Villemin, mais peu avancée. On pouvait toutefois affirmer la généralisation de par l’atteinte des viscères, et spécialement de la rate, remplie de bacilles ou même de nodules, et ceci dès le huitième ou le dixième jour, alors que la rate des animaux, inoculés semblablement sous la peau, était encore macroscopiquement indemne. Il semble donc que l’inoculation par la voie cérébrale ait infligé au cobaye une tuberculose des plus sévères, et ceci est un argument majeur dont nous nous servirons.
La survie des animaux a été courte, en moyenne de douze jours, quelquefois moins encore. Exceptionnellement, certains cobayes ont dépassé ces délais; l’un d’eux a même atteint trente-sept jours. Il est le seul, nous devons le dire, qui ait présenté une telle survie, car le groupement régulier des décès est caractéristique des méningites expérimentales. On ne l’observe jamais à ce degré pour les inoculations sous-cutanées.
Tels sont les résultats macroscopiques de ces essais. Nous verrons qu’ils sont confirmés surabondamment par l’examen histologique des cerveaux prélevés, en sorte que nous pouvons formuler de façon absolue la conclusion suivante :
Toute injection de bacilles de Koch virulents dans la substance cérébrale, ou à sa surface, détermine facilement et constamment chez l'animal une bacillo-tuberculose des centres encéphaliques et de la totalité de
l'organisme.