VAIS
Monsieur et très-honoré confrère,
Je vous rends mille grâces pour la communication que vous m'avez bien voulu faire. Votre Mémoire sur le traitement des maladies syphilitiques
m'a paru très-judicieux. 11 est visible que le mal vénérien a changé de nature ; ou plutôt les organisations ont changé, et il est devenu nécessaire de substituer à l'ancien traitement une méthode mieux appropriée à l'état actuel des choses ; quelles que soieut d'ailleurs ces mutations, si difficiles à comprendre, il suffit qu'elles soient démontrées par l'expérience, et je crois fermement à tout ce que vous dites de la vôtre. On juge comme vous en Angleterre ; et telle est mon estime pour le bon sens de ce pays, que vous seriez justifié à mes yeux par cette seule conformité de vues. J'ai étéi quinze jours fort indisposé, voilà la seule cause de mon retard, que je vous prie de pardonner. Soyez persuadé, Monsieur, que personne n'honore plus que moi votre caractère et vos talents. Agréez, etc. Signé, Pariset.
Extrait du poème de Syphilis.
Depuis quelques années , le traitement des maladies syphilitiques étant plus rationnel, les symptômes en sont moins graves, surtout dans la pratique civile. Mais , dit avec vérité Barthélémy, dans son poëme de Syphilis,
Pourtant ne croyez pas que l'impure furie Soit rentrée aux enfers, sa première patrie, •Et que sans crainte on puisse affronter son courroux. Quoique ceux qu'elle atteint de ses funestes coups, Au sein des carrefours et des places publiques N'osent plus étaler leurs maux hyperboliques, Qu'ils dérobent leur peste aux rayons du soleil ; Si vous voulez revoir dans tout leur appareil Son cortège effrayant de hideux phénomènes, Entrez dans ces égouts des misères humaines, Dans ces grands lazarets où sur des lits ardents, Se tordent des douleurs qui font grincer les dents. Ah ! quelque préparé que soit votre courage, Si de ces lieux maudits vous tentez le passage, Quand, marchant pas à pas, de rideaux en rideaux, Vous verrez tour à tour soulever ces bandeaux, Ces linges purulents, ces flocons de charpie, Gonflés d'un sang noirâtre, et d'une humeur croupie ; Quand vous verrez à nu, sur les os et la chair, Les empreintes du mal, de la flamme et du fer ; . Croyez-moi, vos genoux fléchiront d'épouvante, Vos yeux se terniront devant la mort vivante, Vos sens bouleversés éprouveront encor La poétique horreur qu'exprimait Fracastor. Oui, si vous voulez voir Syphilis en personne, Entrez dans cet empire où tout mortel frissonne : Là, comme dans la cuve où bouillonne le vin. On entend fermenter son putride levain ;
Sur les frêles tissus qui couvrent les viscères
Ou voit naître la mort et ramper les ulcères.
Oh ! qui pourrait compter, sur tant d'êtres souffrants,
Tant d'indicibles maux alignés sur deux rangs !
L'ingénieux fléau, dans son fécond caprice,
Assigne à chaque membre un différent supplice :
Tantôt l'humeur visqueuse, épanchée au dehors,
D'une sordide écaille enveloppe le corps ;
D'autres fois, elle teint en couleur purpurine
Les épaules, les bras, les flancs et la poitrine.
Les uns, en gémissant, étendront sur leurs lits
Des os exfoliés, cassants ou ramollis ;
D'autres vous montreront ces ulcères vivacés,
Qui gonflent des tumeurs ou percent des erevasses ;
Vous frémirez, surtout, en voyant leurs progrès
Sur l'informe appareil des organes secrets,
Déplorables débris, que recouvrent à peine
Quelques lambeaux de chair qu'oublia la gangrène,
Et qu'un homme, impassible à force d'être humain,
Sous le tranchant acier fera tomber demain.
Plus dignes de pitié, plus difformes encore,
Ceux qui, la face en proie au chancre Carnivore,
Le miroir à la main, contemplent chaque jour
Leurs traits jadis si beaux, qu'idolâtrait l'amour!
Que l'amour vienne donc contempler ces ruines :
Ces noires cavités en place des narines,
Ces lèvres que laboure un sulfureux sillon,
Cette langue épaissie en forme de bâillon,
Ce front illuminé de pustules grossières,
Ces paupières sans yeux et ces yeux sans paupières ;
Désespérants tableaux, dont la réalité
S'imprime tellement dans l'œil épouvanté,
Que leur souvenir seul, leur image ternie,
En passant devant nous dans des nuits d'insomnie,
Leur simulacre en cire, ou leur pâle dessin,
Hérissent nos cheveux et glacent notre sein.
L'auteur de Némésis a peint en vers énergiques les dangers du mercure, et je ne puis résister au plaisir de les citer.
Non, l'art de soulager l'infirme créature N'est pas un vil trafic fondé sur l'imposture ; Chaque jour, en voyant le formidable essaim Des maux que Syphilis déroule au médecin, En face de la mort à moitié satisfaite, L'homme de la science, intelligent prophète, Sans craindre un démenti, d'un ton d'autorité, A jour fixe et précis assigne la santé Et ce jour, le malade, affranchi de souillure, Se lève et prend son lit, comme dans l'Ecriture :
Miracles du savoir, si soudains et si beaux,
Qu'il semble dire aux morts : Sortez de vos tombeaux.
Mais cet art, trop souvent esclave d'un système,
Combat l'excès du mal par un remède extrême,
Et, du métal liquide adorateur fervent,
L'infuse dans le corps qu'il tue, en le sauvant.
Malheur à qui réclame un tel auxiliaire !
Des feux de Syphilis, vengeur incendiaire,
Son dévorant poison, une fois introduit,
Deviendra plus mortel que le poison détruit;
Tyran plus absolu que celui qu'il remplace,
Il enracinera son empire tenace
Dans la chair, dans le sang, dans les os du martyr,
Et nul pouvoir humain ne l'en fera sortir.
En vain dans le creuset de la noire chimie
On mitigé avec soin sa substance ennemie,
En vain, vous le changez, pour tromper le soupçon,
En poussière impalpable, en limpide boisson;
Quel que soit le mortier où votre art le triture,
Le rebelle métal conserve sa nature,
Et bientôt dépouillé de son masque changeant,
Reprend sa forme crue et coule en vif argent.
Puisse-t-il, circonscrit à des points limités,
N'atteindre que le buste et les extrémités I
Car, si vers les hauts lieux se frayant une route,
Du spongieux palais il assiégeait la voûte,
Il irait, à travers cette frêle cloison,
Jusque dans le cerveau détrôner la raison.
Cette scène manquait à mon lugubre drame.
La voilà ! maintenant, vous, dont la voix proclame
Ce puissant bienfaiteur que nous devons bénir,
En face d'Esquirol osez-le soutenir ;
Ses accablants témoins sont prêts à comparaître.
Interrogez encore Charenton et Bicêtre ;
De leurs hôtes hideux qu'y reçoit la pitié,
Vos malheureux clients font la grande moitié :
Tous ces êtres tombés au-dessous de la brute,
Ces forcenés, mordant les barreaux de leur hutte,
Ces idiots hagards, aux visages flétris,
Tous ces hommes souffrants, sont des hommes guéris.
De la contagion syphilitique.
La syphilis est une maladie contagieuse qui se communique par le contact médiat et immédiat.
Existe-t-il un virus vénérien? Je me suis prononcé pour l'affirmative, et l'examen de cette question me paraît d'autant plus important qu'il est essentiel de ne pas laisser ranger parmi les erreurs une vérité trop longtemps dogmatique, et que doivent perpétuer l'étude et l'expérience des praticiens éclairés et de bonne foi. Quant aux doctrines niant les virus, elles seront combattues un jour, même dans ce qu'elles enseignent d'utile, par des novateurs exclusifs , délaissant les vérités anciennes pour ne s'occuper que du triomphe de leur opinion , d'autant meilleure à leurs yeux qu'elle est plus nouvelle et plus excentrique.
Il existe des virus. Je vais essayer de le prouver.
Comparer deux choses entre elles et saisir leurs différences, c'est démontrer l'existence de l'une et de l'autre ; aussi quelques explications sur la théorie des miasmes et des virus me conduiront-elles à déterminer d'une manière précise la dilïérencequi les distingue.
On donne le nom de miasmes à des émanations délétères, vaporeuses, dont on ignore la nature, et qui peuvent se répandre dans l'atmosphère.
Les miasmes résultent de la combinaison diversement modifiée de tous les corps naturels, et varient selon les causes et les éléments qui se réunissent pour leur donner naissance. Le monde entier est le laboratoire où Us se forment ; l'atmosphère en est le récipient. C'est principalement dans l'appareil respiratoire, et sans doute aussi dans le système cutané et les organes digestifs, que s'exerce leur fatale influence; d'où résultent la peste, la fièvre jaune, le typhus, le choléra, la scarlatine, la rougeole, etc.
Les miasmes sont un effet de tous les éléments délétères que la nature peut réunir pour les produire, et dont l'atmosphère est le véhicule.
Les virus, au contraire, sont dus à un principe animalisé.
Les virus, excepté celui de la rage, qui réagit aussi sur les systèmes nerveux et sanguin (ce qui tient peut-être à ce qu'il n'est introduit dans Téconomie que par une solution de continuité, avec effusion de sang), agissent plus généralement sur le système lymphatique; et les maladies qui en sont la suite, à l'exception du vaccin et de la
3û GUIDE PRATIQUE,
variole, produisent ordinairement des effets consécutifs plus ou moins éloignés de l'invasion de la maladie, et tendent à la chronicité. Tels sont les virus de la gale, de la syphilis, des dartres, des scrofules.
La question de savoir quels sont les divers modes d'après lesquels la maladie vénérienne peut se communiquer est un point de controverse qui est bien loin d'êîre déiinitivement jugé. Selon Boërhaave, la syphilis se communique par la génération et par l'allaitement! Gardane et M. Berlin partagèrent cette opinion, et admettent en outre que la transmission peut s'opérer pendant le Iravail de l'enfantement, lorsque l'enfant, dont la peau est tendre et délicate, se trouve en contact avec les parties génitales infectées de gonorrhées ou d'ulcères vénériens. M. Bertin dit positivement que les enfants nouveau-nés peuvent être affectés de catarrhes vénériens ayant leur siège au vagin, à l'urètre, à l'anus, aux yeux, au nez et aux oreilles, et qu'on ne doit regarder comme propres à caractériser la syphilis des nouveau-nés qu'un assez petit nombre de symptômes, qui, suivant lui, ont été multipliés à l'infini au détriment de la science. Bell a observé des cas où des enfants sont venus infectés de la maladie vénérienne, quoique chez le père et la mère aucun symptôme fâcheux ne se soit montré à l'extérieur. Le même auteur pense, ainsi que Boërheave, que l'allaitement est aussi un moyen d'infection, ce qui peut arriver, dit— il, sans que la maladie se manifeste par des accidents locaux préalables, mais par l'infection du système entier. C'est aussi l'opinion de M. Cullerier.
«On a prétendu, dit M. Bertin, qu'une nourrice ne peut infecter l'enfant qu'elle allaite que lorsqu'elle présente sur le sein des symptômes contagieux, lorsque le sein est localement affecté, et, réciproquement, que l'enfant ne pouvait communiquer l'infection à sa nourrice que lorsque les lèvres ou l'intérieur de la bouche étaient affectés, tandis que des observations exactes prouvent que la syphilis peut se communiquer par le lait et la salive, quand elle est très-invétérée. Des enfants infectés et traités avantageusement , d'autres qui n'ont présenté aucun symptôme vénérien , ont été ensuite attaqués de dartres, de scrofules, de fachitis et de plusieurs autres maladies chroniques; » ce qui confirme l'opinion que j'ai admise concernant l'impression générale que reçoit l'organisme des infections vénériennes constitutionnelles. Swédiaur pense aussi que le virus peut être absorbé, porté dans la masse du sang , et procurer l'infection générale sans produire ni laisser aucune trace visible sur la surface du corpj; d'où il conclut qu'on doit toujours avoir présent à l'esprit, dans la pratique, que l'absorption peut se faire sans que les parties extérieures offrent aucun symptôme ; qu'il est possible, que la masse du sang soit
infectée avant que les effets du virus paraissent sur les parties génitales. Cette opinion, que je partage, est appuyée par de nombreuses observations que j'aurai occasion de citer. Si les en fants nés de parents faibles et délicats apportent en naissant des dispositions à en contracter la constitution débile ; si on admet la transmission héréditaire de certaines maladies, pourquoi n'admettrait-on pas l'hérédité de celles qui sont dues à une cause vénérienne ? M. Boyer, parmi les auteurs les plus modernes, est de l'avis des médecins qui adoptent la transmission héréditaire de la syphilis. « Le père seul ou la mère seule, dit-il, peut être malade au moment de la conception; le père et la mère peuvent être malades tous deux à ce moment ; la mère peut devenir malade pendant la grossesse. Ils peuvent avoir des symptômes primitifs ou des symptômes consécutifs. Il n'y a aucun doute sur le mode de transmission.»
On donne le nom de symptômes primitifs à tout phénomène ou accident qui résulte de l'action immédiate ou locale du principe contagieux sur la partie qui en reçoit l'impression. Il y a deux espèces de symptômes primitifs: les uns, particuliers aux organes de la génération, et. qui sont le résultat du rapprochement naturel des sexes; les autres, qui sont l'effet du contact d'une partie saine avec une partie malade , soit cju'il s'agisse de symptômes acquis pendant l'accouchement ou communiqués par l'allaitement, ou bien dus à la recherche des plaisirs illicites, ou au contact du principe contagieux par l'intermédiaire d'un corps inerte ; ce qui arrive fréquemment quand on se sert de certaines peaux de baudruche qui ont déjà servi, quand on boit après quelqu'un de malade, qu'on se sert du même rasoir, de la même éponge, brosse à dents, etc.
Les accidents vénériens héréditaires et postérieurs à l'accouchement ne doivent pas être regardés comme primitifs, puisqu'il y aurait infection générale préexistante.
Il n'y a, suivant moi, que deux phénomènes ou deux modes primitifs d'action morbide de la maladie vénérienne dans les circonstances ordinaires,- la phlogose, ou inflammation de la muqueuse, et son ulcération: la première donnant lieu aux écoulements, la seconde aux divers genres d'ulcères ou de chancres. Les autres phénomènes de la syphilis qui en dépendent sont toujours secondaires ou consécutifs. Quelques médecins ont prétendu que le bubon pouvait être primitif, ce qui me paraît invraisemblable, et me porte à croire que, dans les circonstances où l'on s'est cru fondé à établir cette opinion , la tuméfaction des glandes de l'aine pouvait dépendre d'une affection scrofuleuse, ou être la suite d'une ulcération inaperçue. Je crois aussi que les ulcères vénériens qui viennent à la peau,- sur la verge ou ailleurs,
ne sont que des phénomènes accidentels qui exigent, pour se développer, l'excoriation préalable de Fépiderme.
L'engorgement des testicules, celui de l'épididyme, les ulcérations du scrotum, les végétations qui surviennent aux parties génitales, à l'anus, en un mot tous les accidents qui se manifestent à la partie sous-pubienne et dans le voisinage des organes de la génération, sont ordinairement la suite des écoulements vénériens, traités par le copahu ou les injections. Les bubons, les maladies cutanées, celles qui affectent le système osseux, enfin toutes les affections consécutives, dites constitutionnelles, et qui se développent au-dessus du pubis, sont généralement un effet de l'ulcération ou du chancre, traité par le mercure ou Fiodure de potassium. Dans leur transition à l'état chronique, les premières ont une marche généralement plus rapide, et leur nature est d'être plus spécialement locales. Les secondes affectent une marche plus lente, sont plus longtemps à se développer, et affectent l'organisme d'une manière générale.
Il arrive quelquefois cependant que la phlogose muqueuse et l'inflammation glandulaire qui tieunent à une cause vénérienne produisent sur des parties éloignées une réaction qui donne lieu à des phénomènes identiques et concomitants. Enfin , en admettant deux sortes de symptômes vénériens consécutifs, on peut dire que les uns suivent de plus près l'état aigu de la maladie, que leur existence est plus locale et non spécifique, et que les autres qui se manifestent à une époque plus éloignée de Finfection vénérienne affectent l'organisme d'une manière plus générale, et ont plus de tendance à se constituer à l'état chronique. Les noms de symptômes secondaires dans le premier cas, et celui de symptômes constitutionnels dans le second, me serviront pour les désigner respectivement.
M. Desruelles a admis une distinction qui a de l'analogie avec celle que j'ai adoptée. « Ces modifications morbides sont locales, dit-il, tant que l'affection n'a agi que sur la partie où siège la maladie primitive; elles deviennent secondaires lorsque les parties voisines sont aussi influencées, et éloignées quand l'influence s'est répandue en franchissant les limites du foyer primitif. »
Les symptômes primitifs qui ne sont pas dus au rapprochement naturel des sexes n'affectent pas ordinairement les organes de la génération. S'ils viennent des baisers pris sur la vulve ou le pénis, c'est la surface interne des lèvres ou la langue qui en est le siège. Si , dans cet état , le malade baise lascivement sur la bouche une personne saine, ce sera également la langue ou une partie de l'intérieur de la bouche qui sera affectée. Dans l'un et l'autre cas, le symptôme primitif le plus ordinaire sera l'ulcération ou le chancre. La stomatite,
ou phlogose de la bouche, peut aussi avoir lieu , mais beaucoup plus rarement. La syphilis, acquise de cette manière, ne se communique pas ordinairement aux organes sexuels , bien que cela puisse arriver ; car je n'établis cette opinion que sur la probabilité que celui qui et atteint d'un ulcère à la bouche ne doit pas rechercher le contact des organes sexuels.
« Durant le cours d'une blennorrhagîe, dit le docteur Favre dans son excellent Dictionnaire, ou lorsqu'elle disparaît subitement, la peau se couvre parfois 'd'éruptions diverses. Le traitement, plus souvent que la blennorrhagie elle-même, cause ces éruptions; on sait, en effet, qu'elles succèdent à l'emploi du ppivre cubèbe et des préparations térébenthinées ; il en est de même des embarras gastriques et des autres irritations gastro-intestinales qui surviennent quelquefois. MM. Tanchou et Eguisier, dit le même auteur, ont observé dernièrement une inflammation sécrétoire de la muqueuse buccale, dont les symptômes avaient quelque analogie avec ceux d'une blennorrhagie; seulement la sécrétion, noyée dans un flux abondant de salive, n'avait pas l'aspect purulent des écoulements qui la caractérisent. Les aveux que fit la ma'ade ne laissaient pas de doute sur l'origine de son mal. »