‹ Etude ethnographique des éléments qui constituent la population de la province de Québec [microforme]Chapitre 2 sur 4 · J., M. LEMOINE · texte numérisé non relu

J., M. LEMOINE

leurs deniers même, à fonder cette France nouvelle au delà des mers, arrosée par notre fleuve-roi ; radieuse contrée, plus vaste que l'Europe, où l'or, l'argent, le cuivre, le fer, n’attendent que le pic du mineur; où lacs et rivières fourmillent de poisson ; où les forêts offrent à l’exploitateur d'abondantes, de riches pelleteries.

L'enthousiasme gagnera même les grandes dames de la cour: des femmes généreuses, distinguées par la naissance : les duchesses de Bouillon, d’Aiguillon, madame de la Peltrie, madame de Champlain, se chargeront de civiliser, de coloniser, de christianiser ces lointaines contrées, dont on disait de si merveilleuses choses à la cour du grand roi.

Aux paisibles fermiers normands, aux aventureux pêcheurs bretons, aux vigoureux militaires du colonel de Salières et du marquis de Tracy, il fallait des compagnes. La France chrétienne leur en enverra. On fera choix dans les hôpitaux, dans les orphelinats de Paris, de Lyon, de jeunes personnes de mœurs irréprochables, que la flotte chaque printemps conduira sous escorte convenable, à Québec : et l’histoire nous répète que si par hasard, il se rencontrait quelques mauvais sujets parmi les recrues, les vaisseaux les ramenaient tout de suite en France.' Le jésuite Le Jeune, en 1636, se plaisait à dire : “ Nous voyons tous les ans aborder bon nombre de très honorables personnes, qui se viennent jeter dans nos grands bois, comme dans le sein de la paix, pour vivre ici avec plus de piété, plus de franchise et plus de liberté.” Néanmoins, l’arrivée chaque printemps, à la fonte des neiges, de ces honorables personnes, si elle avait son côté récréatif pour les colons en quête d’épouses, ne donna lieu à aucun abus appréciable, bien qu’elle ait fourni à LeBeau et au caustique et peu scrupuleux baron La Hontan, des pages plus grivoises que véridiques.

*: La Hontan trace un tableau assez amusant de ces précoces fiançailles : l’heureux couple, déclaré mari et femme par le magique Conjungo vos du curé, et le contrat du notaire, recevait, le lendemain, du gouverneur de la colonie, comme gratuité, un bœuf, une vache, deux porcs, un couple de volailles, deux barils de viande salée et onze écus en espèces sonnantes.

On offrait aux officiers des gratuités encore plus fortes, lorsqu'ils prenaient femme et se fixaient dans la colonie ; à cette fin l’intendant Talon demandait à Colbert, le 27 octobre 1667, ‘ des demoiselles bien choisies.”

Quinze cents livres furent données à M. La Motte, qui avait allumé le flambeau de l’'hyménée en Canada ; six mille livres furent distribuées parmi d’autres militaires qui suivirent son exemple, et douze mille livres furent mises à part pour les simples soldats, enclins à faire de même, et cela en sus d’octrois de terre et de provisions de bouche pour une année.

Des gentilshommes français, plus riches en blason qu’en écus, obtinrent du roi des fiefs en Canada, où ils vinrent, entourés de leurs vassaux, couler une paisible existence, loin du bruit et du faste des cours; des militaires, signalés sur des champs de bataille européens en firent autant : leur nom revit chez quelques-uns de nos seigneurs.

1 Si parmi les colons, il se trouvait, aux rapports de LaTour, de l’intendant DeMeules et même de la mère de l’Incarnation, de la marchandise avariée, on s’en débarrassait au plus vite; évidemment la majeure partie, comme le dit le 5ère Leclere. se composait de “très honnêtes gens, ayant de !a probité, de la droiture et de la religion... L'on a examiné st choisi les habitants, et renvoyé en France les personnes vicieuses”” Ceux qui restaient an Canada ‘“ef'açaient glorieusement par leur pénitence les taches de leur première condition.”

Charlevoix, qui écrivait plusieurs années après, leur rend un semblable témoignage.

EN ne PR AI A SE RARE Ê j : à

La colonie de Québec, dès son berceau, a été singulièrement privilégiée sous le rapport de l'immigration.

Plus tard, sous le régime anglais, nous la verrons ouvrir la porte à une classe d'immigrants distingués par leur éducation supérieure et leu position sociale : les loyalistes de la Nouvelle-Angleterre, United Empire Loyalists, qui abandonnèrent leurs biens et leurs foyers, plutôt que de renier, en 1776, leur serment d'allégeance à leur souverain aimé, le roi de la Grande-Bretagne. L'historien Ferland a consacré d'éloquentes pages à justifier les premiers colons du Canada contre les assertions injurieuses de LeBeau! et de La Hontan. *

De 1621 à 1641, une abondante immigration nous venait du Perche, de la Normandie, de la Beauce, de l'Ile de France, de la Saintonge, du Poitou, de la Picardie, du pays d’Aunis; on refusa de bonne heure l'entrée aux Huguenots, comme colons, bien à tort, selon plusieurs éminents écrivains, surtout après la révocation de l’édit de Nantes : on redoutait les dissensions religieuses dans un jeune pays.

La Compagnie de Rouen et celle de M. de Monts qui lui succéda, étaient contrôlées par des marchands, en grande partie normands. Ils choisirent leurs employés à Rouen, à Dieppe, à Cherbourg, à Fécamp, à Honfleur. Les commis et serviteurs de ces puissantes compagnies, se familiarisèrent avec le climat et les productions du sol canadien, et quand Kertk s'emparait de Québec, en 1629, et que Charles I d'Angleterre, restituait en 1682 la colonie à la France, cette dernière se hâta de la peupler de paysans français qui s'y fixèrent avec leurs familles. À cette fin, Samuel de Champlain, après avoir quitté Londres où il avait passé quelque temps, faisait voile de Dieppe, en 1633, avec ses compagnons : des soldats, des missionnaires ct des colons, ces derniers natifs probablement de la Normandie et du pays de Caux.

En 1634, l'on constate l’arrivée du chirurgien Robert Giffard, natif du Perche, premier seigneur de Beauport, près Québec, avec sa femme, ses enfants, et sept familles percheronnes, les futurs colonisateurs de la côte de Beaupré. Deux familles importantes arrivèrent de France en 1636, les LeGrardeur et les LeNeuf.

Les colons venus en 1642, se groupèrent autour de Québec ; quelques-uns, cependant, continuèrent leur route jusqu'aux Trois-Rivières, attirés sans doute par l'abondance du poisson et du gibier, dans le voisinage du lac Saint-Pierre.

Les premiers défrichements à Québec, furent faits sur le Côfeau Sle-G'eneviève (faubourg St-Jean), les rives du Saint-Charles, le fief Notre-Dame-des-Anges, près Charlesbourg, le petit village de Fargy, à Beauport, les fiefs St-Michel et Sillery, à l’ouest de Québec.

Champlain, dès le début, avait noté les belles prairies naturelles au pied du cap Tourmente et y avait placé des pâtres ou fermiers, pour y élever des bestiaux.

D'industrieux colons s’y établirent en 1633. En 1636, le gouverneur de Montmagny et le père LeJeune y rencontraient de bons cultivateurs que le religieux visitait chaque année : le lieu fut nommé Beaupré “ car les prairies y sont belles et grandes et bien tenues,” dit ce religieux.

De 1615 à 1641, c’est presque exclusivement la Normandie et lu Perche qui font les frais de l'immigration.

De 1641 à 1652, le flot envahissant nous arrive de la Normandie, du Perche, d’Aunis,

1 Aventures et voyages au Canada, 1727.

2? Nouveaux voyages de M. le baron La Hontan dans l'Amérique septentrionale, 1704.

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