CHAPITRE VII
RECHERCHES SUR QUELQUES POINTS RELATIFS AUX ACTIONS DE LA MORPHINE SUR LES CENTRES NERVEUX
L'étude des effets pharmacodynamiques produits par la morphine, sur le système nerveux, constitue un des chapitres les plus importants de l’histoire de cet alcaloïde ; à elle seule elle pourrait faire l’objet d’un travail tout spécial et très long ; aussi n'ayant pas l’intention de revenir sur toutes les recherches qui ont été entreprises sur ce sujet, recherches en somme complètes et assez concluantes, nous nous sommes limité à quelques points particuliers, pouvant prêter à des expériences nouvelles, sans sortir d'un cadre aussi restreint que possible.
Les travaux de Cl. Bernard, (Gscheidlen, Binz, Buchheim, Johnstone, Laborde, Witkowski, Dietl el Vintschgau, Richet, Nothnagel et Rossbach, etc., ont définitivement fixé sur les électivités nerveuses de la morphine. On sait que cet alcaloïde est le type des agents cérébraux, le poison de la vie psychique par excellence, dont les premiers effets, traduits par de l'excitation, aboutissent à la suspension de l’activité et à la paralysie de la cellule cérébrale. On admet encore
qu'après ces actions sur les éléments corticaux la morphine agit sur les éléments bulbaires et médullaires, de telle sorte qu'au sommeil succèdent les troubles respiratoires, les troubles cardiaques et les convulsions vraies, aboutissant enfin à la paralysie finale, qui précède la mort.
Dans les manifestations du morphinisme aigu figurent, en effet, des actions convulsivantes, qu'Amblard et Grasset ont étudiées spécialement, qui n’avaient pas échappé à CI. Bernard, et qui ne se présentent pas dans des conditions identiques, chez tous les animaux.
Schmiedeberg dit que le tétanos typique de la morphine ne se voit régulièrement que chez la grenouille, s’observe souvent chez le chat, plus rarement chez le chien et chez l’homme, parce que, dans ces espèces, la mort, par paralysie du cerveau, survient avant quel’augmentation de l’excitabilité réflexe n’ait donné naissance au tétanos.— C'estun point sur lequel nousreviendrons.
Depuis les belles et rigoureuses observations de CL Bernard on sait aussi que, pendant le sommeil morphinique, la sensibilité n’est pas supprimée: la reflectivité médullaire au contraire parait exagérée, comme elle l’est, plus peut-être qu'elle ne l’est, chez un animal dont l’activité modératrice cérébrale est suspendue. D'aulleurs, chez le chien, où l’exaltation de l’activité réflexe de la moelle est très apparente, elle existe simultanément avec une parésie du train de derrière, qui donne à l'animal l'attitude que CI. Bernard a Justement qualifiée de hyénoïde.
C'est encore un détail sur lequel nous insisterons brièvement.
Enfin, dans une phrase de CI. Bernard, se trouve la clé de toutes les actions de la morphine sur les organes de sensibilité: « La morphine, dit Bernard, possède une action multiple ; elle endort la douleur qui a son siège dans le sensorium commune, mais elle exalte l'irritabilité sensitive, bien qu'elle diminue les actions réflexes. »
La morphine, en effet, est analgésique, mais c’est assurément parce qu'elle atteint le siège des perceptions douloureuses, dans le cerveau, et non parce qu'elle paralyse les nerfs périphériques. Ceux-ci conservent leur pouvoir conducteur, et s'il est évident que le temps de réaction physiologique augmente (Dietl et Vintschgau), il est non moins certain qu’un animal narcotisé n’est pas anesthésié. Les impressions vives et très douloureuses sont parfaitement senties ; elles réveillent le cerveau et provoquent des défenses, d'autant plus désordonnées et brusques que les centres médullaires, plus irritables, manquent de régularisation.
Les points que nous avons plus particulièrement étudiés sont relatifs : 1° à l’action de la morphine sur le système nerveux des animaux des différentes espèces ; 2° à la comparaison des effets de la morphine chez des animaux acérébrés et chez des sujets normaux; 3° à l’action convulsivante dela morphine.
II. ACTION DE LA MORPHINE SUR LE SYSTÈME NERVEUX DES ANIMAUX DES DIFFÉRENTES ESPÈCES
Nous avons rappelé plus haut que la morphine est le type des poisons cérébraux. C’est absolument exact,
et, quand on compare ses actions sur les différentes parties du système nerveux, on voit que le cerveau est le premier influencé. Mais nous savons aussi que cette action ne se traduit pas toujours par du sommeil; il est des espèces pour lesquelles la morphine n'est pas un hypnotique et dont le cerveau éprouve, surtout, des actions excitantes.
De plus, nous avons démontré que chez, la chèvre, les électivités cérébrales de la morphine semblent faire en grande partie défaut; exception curieuse à la dominante pharmacodynamique de cet alcaloïde, qui fait que l’on ne voit pas une chèvre morphinisée perdre ses manifestations intellectuelles, montrer des hallucinations, du vertige, pas plus d’ailleurs que de la dépression psychique et du collapsus.
Chez le porc et chez le mouton, l’action cérébrale paraît aussi moins importante que dans les autres espèces, mais c’est beaucoup moins évident que chez la chèvre.
Pour les sujets de l'espèce humaine, la morphine est généralement un hypnotique sûr; mais, par le fait d’une idiosyncrasie ou d’un tempérament spécial, il est des individualités qui lui résistent et sont excitées par elle. Ce peut-être même une question de race, et tout le monde sait dans quelle agitation et quel délire furieux elle plonge les individus de la race malaise.
Si, dans une même espèce, on trouve de telles différences, quoi de surprenant à en trouver de plusgrandes entre les espèces. Et d’abord la morphine est moins hypnotisante pour les animaux que pour l'homme: chez eux elle exerce une action bien plus marquée sur
ni sun
les centres bulbo-médullaires. C’est très apparent chez le chien, mais bien plus encore dans les espèces non narcotisées, où, indépendamment des effets convulsivants des doses toxiques, l’exagération de la réflectivité médullaire est beaucoup plus pure dans ces manifestations, pour cette simple raison que l’hyperexcitabilité ne trouve pas une source d'augmentation dans la suspension des fonctions du cerveau qui, au contraire, sont ou paraissent stimulées. Aussi, est-ce chez ces animaux que nous observons le mieux les symptômes qui dépendent des modifications bulbo-médullaires proprement dites.
Elles se traduisent par de l’agitation, des mouvements incessan(s, ayant un caractère d’automatisme des plus évidents : ce sont des piétinements sur place, chez le cheval ; des mouvements de va-et-vient ou des piétinements des membres postérieurs, chez le bœuf; des déplacements continuels, chezle porcet chezle chat, etc.
Aux doses un peu élevées, on voit aussi, dans les espèces non narcolisées, des troubles de la locomotion qui, assurément, sont encore d’origine bulbo-médullaire. C’est la raideur progressive des mouvements, qui fait que peu à peu l’animal, cheval, âne, porc, chat, chèvre, fléchit à peine ses articulations ; il fait de petits pas, déplace ses membres d'une seule pièce et semble déambuler sur des piquets. Les muscles antagonistes, comme contracturés, mis dans un état de tension exagérée permanent, par la suractivité fonctionnelle des couples cellulaires sensitivo-moteurs, restent tendus comme dans les premières phases d’une affection téta-
nique.
Chez la chèvre, qu'on peut imprégner progressivement et fortement, avec des doses fortes de morphine, la comparaison est frappante, car, non seulement les membres sont raides comme des piquets, mais la plupart des muscles du tronc sont contracturés el la bête, redressant fortement l’encolure en arrière, a comme un commencement d'opisthotonos.
C’est à cette phase de semi-contracture qu'on voit les solipèdes trottiner, avec association latérale des membres, et prendre franchement l'allure de l’amble. C'est également à cette période que les chats morphinisés se mettent à sautiller et paraissent marcher sur des ressorts; comme nous l'avons dit, ailleurs, ils dansent plutôt qu’ils ne marchent, et, chez certains sujets, c’est tellement accusé que, quand l’animal veut fuir, il le fait par bonds successifs et répétés, à la manière des rats. On dirait qu'il éprouve une sorte d'appréhension à poser ses pattes sur le sol et bondit chaque fois qu'il le fait. L'hypérexcitabilité réflexe n’est pas douteuse, elle s’observe du reste chez les autres animaux, se traduisant par üne brusque exagération de la tension des muscles où un bondissement sur place.
Dans les espèces non narcotisées, les actions bulbomédullaires de la morphine sont donc aussi intéressantes el aussi évidentes que possible, car, n'étant pas, comme chez le chien, dominées par la dépression cérébrale, qui immobilise l’animal et l'éndort, elles manifestent leurs effets librement et d'autant mieux qu'elles sont prépondérantes et sont accompagnées d’excitations cérébrales.
Il est aussi un fait assez curieux, qui ressort surtout
de la comparaison que nous avons pu faire du morphinisme aigu chez un grand nombre d'animaux, c’est que les modificationsde la sensibilité, comprises dans le sens indiqué plus haut, semblent avoir plus d'importance, chez les animäux non narcotisés que chez ceux qui sont endormis. La lecture de nos expériences, chez le cheval, chez l’âne, chez le bœuf et chez le pore, a pu déjà permettre de constater le fait,
Ce détail a pour nous quelque importance, car nous y voyons d’abord le moyen de concilier une partie des conclusions qui ressortent des recherches expérimentales, ci-devant décrites, avec l'opinion que la plupart des vétérinaires praticiens conserve, relativement à l'action de la morphine chez les solipèdes et les bovins.
En effet, à la lecture de certaines observations cliniques, 1l semble que tout ce que nous avons vuet dit, relativement à l'absence d'action hypnotique vraie et, souvent, à la dominante excitation, dans le morphinisme du cheval et du bœuf, soit absolument exceptionnel, et que nous ayons commis une erreur en affirmant que le système nerveux de ces animaux n’est pas impressionné, comme celui des sujets appartenant aux espèces narcolisées.
Plusieurs vétérinaires ont employé avec succès et conseillent l'usage des injections de morphine, pour obtenir du calme, chez les animaux des espèces précitées:
Or, malgré cela, nous persistons à soutenir l’exactitude absolue de la classification que nous avons donnée des espèces animales, d’après les manifestations du morphinisme, et nous affirmons que, pour les soli-
ass 570 te pèdes et pour les bovins, en particulier, la morphine n’est pas un hypnotique, au sens exact du mot.
Je ne suis d’ailleurs pas seul à penser ainsi et, soit dans des travaux antérieurs aux miens, soit après moi, plusieurs vétérinaires sont arrivés aux mêmes conclusions. Parmi les plus connus, nous citerons, à l’étranger : John Albrecht, Schilling, Friedberger, Frôhner; en France, Tabourin, Weber, Cagny, Brun, Gsell, Doumayren, etc.
Faut-il donc supposer que ceux qui préconisent la morphine, comme calmant du cheval et du bœuf, se trompent?
Nous avons déjà dit que nous ne le pensions pas, car toute observation peut être interprétée, mais non pas née, et il est probable que, dans celles dont il s’agit, il y asimplement méprise sur la nature même du calme que l’on obtient.
Nous sommes très heureux de trouver une nouvelle occasion de nous expliquer encore à ce sujet et de dire, une bonne fois pour toutes, comment les faits peuvent être concihiés.
En effet, 1l est possible d'obtenir la suspension d’une action nerveuse périphérique, ou une modification de l'état psychique d’un sujet, sans arriver à la narcose ni au sommeil, et la propriété ébrieuse, que possède la morphine, suffit amplement à justifier son emploi comme modificateur cérébral.
Cette ivresse et cette action cérébrale qu’elle développe, dans presque toutes les espèces animales, précèdent le sommeil chez les unes, l'excitation chez les autres, mas elle est toujours suffisante pour modifier
—— 571 — les centres de perception et de mouvement, De plus, la morphine a, c’est incontestable, le pouvoir d’engourdir certaines parties du système nerveux, en dehors même de son action particulière sur les centres cérébraux, et elle peut faire tout cela sans développer des actions hypnotiques vraies.
On peut donc, par l'administration de ce médicament au cheval ou au bœuf, obtenir le calme sans sommeil, faire cesser une agitation sans narcotiser, en produisant, par exemple, la disparition d’une douleur, dont on ne peut immédiatement supprimer la cause.
N'y a-t-1l pas une identification complète de ce que nous voyons chez les solipèdes, les bovins, la chèvre, le porc et le chat, avec ce que CI. Bernard a décrit et expliqué, à propos de l’action de la morphine chez les grenouilles.
« Les grenouilles, dit l'illustre physiologiste, sont réfractaires à l’action narcotique de la morphine, et l’excitabilité est très intense chez ces animaux; mais cette excitabilité, si frappante, constitue un phénomène très remarquable au point de vue de la théorie générale des fonctions nerveuses.
« En effet elle ne correspond pas du tout à une augmentation de la sensibilité périphérique, comme il semblait naturel de le croire. Loin d’être plus sensible, la grenouille, placée dans cet état d’excitabilité exagérée que provoque la morphine, a, au contraire, des mouvements réflexes notablement moins vifs qu'à l’état normal, et une solution d’un acide, très suffisamment concentrée pour agir sur les nerfs sensitifs d’une grenouille normale, reste tout à fait sans action
sur une grenouille morphinisée, pendant la période de l’excitabilité. »
Est-ce assez clair? Ne trouve-t-on pas qu'il y a là de quoi comprendre comment la morphine, qui n'est narcotique ni pour le cheval, ni pour le bœuf, peut cependant remplir les indications que comporte le traitement de la douleur et la nécessité de modifier l'irri tabilité nerveuse.
Indépendamment de l’action hypnotique vraie, qui fait complètement défaut, ne trouve-t-on pas, dans les importantes modifications que produit la morphine sur le système nerveux, notamment sur le cerveau, tout ce qu’il faut pour comprendre les nombreux effets, même calmants, qu'on lui attribue chez le cheval et chez le bœuf?
Enfin, pour en finir avec ce qui a trait à l’action de la morphine, sur le système nerveux des différents animaux, nous devons rappeler que, chez la plupart d’entre eux, elle détermine une parésie du train postérieur, qui leur donne l'attitude dite Ayénoïde, dont il a été s1 souvent question, dans nos descriptions d'expériences. Cette parésie est parfois si grave que certains chiens ont une difficulté extrême à se relever et à se tenir debout. Ils restent couchés sur le ventre, les membres postérieurs étendus en arrière, la face plantaire regardant en haut, affectant ainsi un mode de décubitus particulier aux ours. Si, dans ces conditions, on les excite, 1ls se réveillent brusquement, essayent de se redresser, mais ne parviennent souvent qu'à traîner leur train de derrière, qui conserve l’attitude ursine, avec mouvements de natation des membres
Fe 7 cr correspondants. — Avec l’apomorphine amorphe, nous avons très fréquemment observé cette particularité.
Quoi qu'il en soit, la parésie du train postérieur de la morphine est assurément d’origine médullaire, ou du moins il paraît bien difficile de lui attribuer une autre origine, car elle s’observe, avec les mêmes caractères, chez des animaux appartenant aux espèces non narcotisées, notamment chez le porc et chez le chat, où elle est presque aussi grave que chez le chien.
Il y a donc, entre cette faiblesse des parties postérieures du corps et l'influence excitante de la morphine, une indépendance certaine, qui justifie la multiplicité et la variété des actions que peut produire cet alcaloïde sur les différentes sphères et les différents centres de l'axe nerveux encéphalo-médullaire.
D'ailleurs, 1l nous semble intéressant de faire remarquer encore que cette action parésiante se retrouve très bien dans les effets des apomorphines el s’observe fréquemment, même avec le chlorhydrate cristallisé, dans les conditions où nous avons vu ce sel produire ses effets excitants les plus violents. Dans le détail de nos expériences, on en trouvera la démonstration.
III. COMPARAISON DES EFFETS DE LA MORPHINE CHEZ DES ANIMAUX ACÉRÉBRÉS ET CHEZ DES SUJETS NORMAUX
La morphine étant essentiellement un modificateur du cerveau, il nous a paru intéressant d'étudier ses effets, chez des animaux ayant préalablement subi l’ablation totale de cet organe, ou la cautérisalion,
LES 574 — aussi profonde que possible, du manteau gris des hémisphères.
Avant tout commentaire, nous ferons connaître les résultats que nous avons obtenus, par la description de nos expériences.
EXPÉRIENCE CLXV (12 juin 1891).
Le 11 juin, jai enlevé les hémisphères cérébraux à un jeune pigeon. Le résultat obtenu est classique; l'opération a parfaitement réussi. Le 12, en même temps qu'à un pigeon témoin, normal, j'injecte, dans le tissu conjonctif du sujet acérébré, 5 centigrammes de chlorhydrate de morphine. Au bout de quelques minutes, les deux animaux ont des mouvements du bec; ils semblent traduire l'impression d’une saveur désagréable, Mais chez le pigeon acérébré, les premières manifestations sont rapidement suivies d’autres symptomes. L'animal s’affaisse brusquement et ne reste plus debout sur ses pattes; il porte sur le bréchet et prend un point d'appui sur sa queue, éprouvant une réelle difficulté à conserver son équilibre. Bientôt apparaissent des tremblements dans les ailes ; tremblements qui s’exagèrent et aboutissent à des mouvements convulsifs violents, pendant lesquels la mort survient. Quant au pigeon normal, il a eu, plus tardivement, de l’incoordination motrice, des signes d'ivresse avec stupeur, mais {out a disparu et, le lendemain, il n’en restait rien,
EXPÉRIENCE CLXVI (26 décembre 1897).
A. — Pigeon sans cerveau: opération parfaitement réussie, Injection hypodermique de 16 centigrammes de chlorhydrate de morphine, Très rapidement, l'animal s’affaisse et ne peut plus se tenir debout. Il reste couché sur le côté, le corps incliné en
Bon —
avant, les ailes écartées, les pattes fortement reportées en arrière.
Deux heures environ après l'injection, l'animal présente des tremblements avec des secousses intermittentes, qui s’exagèrent rapidement et aboutissent à des crises convulsives subintrantes, avec spasmes tétaniques généralisés, au milieu desquels le sujet finit par mourir.
B. — Pigeon témoin, même taille, Injection hypodermique de 16 centigrammes de chlorhydrate de morphine. Les premiers symptômes traduisent une excitation, avec agitation, hyperexcitabilité, suivie, de titubation, difficulté motrice, ivresse, chute sur le côté. L'animal, stimulé par l'approche de l'observateur, ne peut pas fuir sans tomber. Il conserve au repos une attitude qui rappelle celle du pigeon sans cerveau, avec moins de dépression cependant
Pas de secousses, pas de convulsions ni de spasmes tétaniques. Rétablissement complet le lendemain.
EXPÉRIENCE CLXVII (27 décembre 1897).
A. — Pigeon sans cerveau; elassique comme résultat. Injection hypodermique de 8 centigrammes de chlorhydrate de morphine. Moins de trois minutes après, l'animal qui, avant l'injection, restait parfaitement dressé sur ses pattes, s’affaisse et se couche,avec grand affaiblissement et incoordination motrice. Les réflexes sont plus mous. Peu à peu, cet état s'aggrave, notre pigeon prend très manifestement de la paralysie motrice des membres postérieurs, qui restent étendus en arrière et ne peuvent se maintenir en flexion, de telle sorte que l'animal appuie sur le bréchet, un peu incliné d’un côté, trouvant un point d'appui dans l’écartement des ailes.
Le lendemain matin, on le trouve exactement dans la même attitude, mais, dans le milieu du jour, il prend des crises convulsives, des spasmes tétaniques et meurt peu de temps
après.
eh
B — Pigeon témoin, normal. Injection hypodermique de 8 centigrammes de chlorhydrate de morphine. Après dix minutes environ, mouvements du bec,exagération del’impressionnabilité et agitation, Bientôt, insuffisance d'équilibration, titubation, ivresse agitante, puis tendance à la stupeur et à l’abattement. Cependant, quand on l’excite, l'animal, peureux, cherche à fuir et bat des ailes avec maladresse. Sans autres signes, ce
pigeon s’est rétabli.
EXPÉRIENCE CLXVIII (27 décembre 1897).
A. — Pigeon acérébré. On lui injecte 4 centigrammes de chlorhydrate de morphine sous la peau. Très rapidement, après trois minutes environ, il cesse de conserver l'attitude debout, qu'il avait gardée jusque-là, et reste couché sur le côté, ayant toutes difficultés à conserver son équilibre. Les réflexes sont conservés, mais les mouvements sont mous, et quand l’animal, ayant écarté largement les ailes pour assurer sa stabilité, cherche à les ramener au corps, il le fait mollement, conservant un peu l'attitude du pigeon dont le cervelet est lésé. Au bout d'un instant, on observe une très grande faiblesse des pattes, qui d’ailleurs, au lieu de rester fléchies sous le corps, sont reportées en arrière, étendues comme on le voit chez le chien.
Le corps est incliné et le pigeon a des tendances à la chute en avant; il a le bec appuyé sur la table. En somme, grande dépression, impossibilité de rester debout, modération des réflexes, incoordination motrice, telles sont les manifestations présentées par notre pigeon.
B. — Pigeon témoin, normal. Injection hypodermique de 4 centigrammes de chlorhydrate de morphine. Cette injection a surtout provoqué, au début, un peu d’hyperexcitabilité avec incoordination motrice évidente. L'animal n'est pas solide etse déplace en titubant, écartant les ailes pour éviter les chutes. Cependant, il parvient à fuir facilement, quand on le pourchasse, mais il ne s'envole pas. Quand on le laisse bien tranquille, ilse
couche un peu sur le côté et ne bouge pas, paraissant assez calme. Il n'a rien montré de plus.
EXPÉRIENCE CLXIX (3 janvier 1898).
A. — Pigeon acérébré, Injection hypodermique de 8 centigrammes de chlorhydrate de morphine. Moins de trois minutes après, l'animal, qui, auparavant, se tenait debout,dans l'attitude classique du pigeon sans cerveau, s’affaisse et prend un point d'appui sur le bréchet. Bientôt la dépression nerveuse s’exagère; le pigeon tombe en avant, les ailes écartées, les pattes étendues en arrière, ne le portant plus; mais il y a peu d’agitation. Si on le déplace, il titube, bat des ailes pour retrouver et conserver son équilibre, prenant parfois l'attitude des animaux sans cervelet, Cependant, trente à trente-cinq minutes après les premières manifestations, je le retrouve debout, dans l'attitude qu'il avait avant la morphinisation, mais beaucoup plus faible et plus mout dans ses mouvements,
B. — Pigeon témoin, normal. Injection de chlorhydrate de morphine, 8 cenltigrammes.
C'est seulement après huit minutes que l'on observe des mouvements du bec, avec un peu d'agitation et d'hyperexcitabilité. L'animal est plus impressionnable qu’à l'état normal et montre ensuite de la difficulté motrice, se traduisant par de la titubaton, quand on le fait déplacer. Cependant, pendant toute la durée de l'expérience, jusqu'au rétablissement, le sujet est resté debout sur ses pattes.
EXPÉRIENCE CLXX (4 janvier 1898).
A. — Pigeon dont le cerveau a été enlevé ; injection de 16 centigrammes de chlorhydrate de morphine. Peu d'instants après, l'animal s’agite ; il a de la gêne motrice très apparente et bientôt tombe en avant et se couche sur le côté, les ailes large-
ment écartées. Les pattes sont étendues en arrière et ne supportent plus le corps.
Trente-cinq minutes après l'injection, le pigeon a quelques mouvements convulsifs spontanés ; il bat des ailes et a des secousses dans les pattes. Ces symptômes convulsifs s’accusent de plus en plus et bientôt aboutissent à des crises tétaniques, avec généralisation de la contracture. Depuis ces accès, le pigeon reste sur le dos et se débat convulsivement pendant une dizaine de minutes encore.
Il meurt dans un violent spasme final, quarante-cinq minutes après l'injection.
B.— Pigeon témoin, normal, Injection hypodermique de 16 centigrammes de chlorhydrate de morphine, Dix minutes après, agitation, mouvements du bec, hyperexcilabilité qui s'exagère de plus en plus. Trente minutes s'écoulent et on constate de la titubation pendant les mouvements, qui, d’ailleurs, sont presque continuels ; mais, bientôt, l’animal étant laissé bien tranquille, il se calme et se couche sur le bréchet, sans reporter ses membres en arrière.
Une heure et demie après l'injection, apparaissent quelques mouvements convulsifs ; le pigeon plus excitable qu'auparavant, reposant toujours sur le bréchet, bat des ailes convulsivement et se déplace, sur le sol, comme s'il rampait, car ses pattes sont maintenant reportées en arrière. Les accès convulsifs ont persisté un certain temps, mais se sont calmés dans la soirée,
Le lendemain, tout avait disparu,
EXPÉRIENCE CLXXI (5 janvier 1898).
A,— Pigeon sans cerveau: attitudes et facies classiques. Injection hypodermique de 16 centigrammes de chlorhydrate de morphine. Comme le sujet A de l'expérience précédente, ce pigeon a présenté d’abord une grande faiblesse; mais, peu à
peu, il a pris des spasmes convulsifs, suivis de crises tétaniques
violentes, de telle sorte que, après trente-cinq minutes, il était mort.
B. — Pigeon témoin. Injection de 16 centigrammes de morphine, qui produisent de l'agitation avec dépression nerveuse; litubation, gêne motrice, et, cinquante minutes après, des accès convulsifs aussi violents que chez le pigeon acérébré. Ces accès cependant, ont duré plus longtemps, avec des intervalles de repos relatif, et l'animal est mort, deux heures et demie seulement, après l'injection,
Effets des doses massives.
EXPÉRIENCE CLXXII (7 janvier 1898).
A, — Pigeon acérébré, Injection hypodermique de 24 cenligrammes de chlorhydrate de morphine. Avant l'injection, notre sujet se Lenait parfaitement debout; deux minutes après il s’affaissait, incapable de rester sur ses pattes, perdant l'équilibre au moindre mouvement. Cependant, au milieu de la dépression générale, ressort une excitation qui se traduit par des mouvements d'ailes presque incessants. L'animal est sur un côté, les pattes rejetées en arrière, étendues, sans mouvements : il a des tendances à tomber sur le dos, mais ses mouvements d'ailes l'en empêchent,
Trente et une minutes après l'injection, surviennent des crises télaniques violentes, qui s’intercalent au milieu de mouvements incessants ; l'animal se met sur le dos et meurt quarante-deux minutes apres l'injection.
B. — Pigeon témoin, normal. Injection hypodermique de 24 centigrammes de chlorhydrate de morphine. Six minutes après, début d’une grande agitation avec hyperexcitabihité exagérée. L'animal tourne sans cesse autour de sa cage, en battant des ailes, prévenant, par les mouvements de ces organes, des chutes qui semblent imminentes. Quinze minutes après,
surviennent les crises qui ont, chez ce sujet, une violence
supérieure à celles du pigeon sans cerveau. L'animal se traine, tantôt sur le bréchet, tantôt sur le dos, avec des mouvements d’ailes rapides et violents, Les pattes sont reportées en arrière et semblent paralysées.
Trente minutes environ après l'injection, le pigeon est mort,
sans avoir repris sa tranquillité un seul instant.
Cette première série d'expériences, sur le pigeon, nous démontre que, chez l'animal acérébré, la morphine, à doses modérées, produit, /rès rapidement, une grande dépression ; l'impossibilité, pour le sujet, de rester debout, la perte d'équilibre, l'incoordination motrice, l’atténuation de la réflectivité, et une sorte de parésie des pattes faisant que, pendant l’action du médicament, celles-ci restent étendues en arrière sans mouvements. Très facilement aussi les actions convulsivantes de la morphine apparaissent chez les sujets sans cerveau; elles sont presque certaines, souvent très graves, avec 8 centigrammes; fatalement mortelles avec 16 centigrammes.
S1 l’on compare ces résultats avec ce qui se passe chez les pigeons normaux, on voit que, à doses équivalentes, chez ceux-ci dominent surtout, au début, l'excitation, l’hyperexcitabilité, l'agitation continue avec ivresse, incoordination et difficulté motrice ; l’animal s’agite, tandis que le pigeon sans cerveau est immobile, comme parésié. Parfois, le pigeon normal paraît céder à une sorte d’affaiblissement nerveux et se couche sur le côté, mais 1l est toujours excitable el se redresse vivement dès qu'on s'approche de lui, Enfin, pour avoir des effets convulsivants, il faut atteindre ou dépasser, pour lui, la dose de 16 centigrammes, et