DO
encore ces effets sont-ils loin d'avoir toujours les conséquences funestes que l’on constate, chez les sujets acérébrés. Cependant, avec les doses massives, il est possible de voir la morphine produire, plus rapidement, la mort des pigeons normaux, parce que, à l’excitation première, qui s’exagère considérablement, s'ajoute l’action convulsive qui prend alors une grande violence. En résumé, le pigeon sans cerveau est surtout déprimé par la morphine et passe rapidement de cette phase de dépression à la période convulsive, tandis que le pigeon normal,vivement excité, dès le début de l'action, reste hyperexcitable, malgré les effets dépressifs qui tendent à l’immobiliser, et résistent assez longtemps aux effets convulsivants de l’alcaloïde.
EXPÉRIENCE CEXXIII (21 décembre 1892).
À. — Depuis la veille, j'ai cautérisé, complètement, tout le manteau gris des hémisphères cérébraux d’un lapin. L'opération a parfaitement réussi; l'animal est calme, somnolent et parfaitement insouciant de tout ce qui l'entoure. Si on le met au milieu d'une table, il ne bouge pas; mais il réagit assez vivement au contact et aux excitations.
Je Jui injecte, ainsi qu'à un autre lapin témoin, 8 centigrammes de chlorhydrate de morphine. Quinze minutes apres environ, les deux lapins sont très déprimés, mais le sujet opéré l'est manifestement beaucoup plus que l'autre: il a surtout une très grande faiblesse dans le train postérieur, qui l'oblige à rester à moitié couché sur le côté. Cependant, différence frappante, le lapin témoin a une sensibilité réflexe beaucoup plus modifiée que l’autre; il est presque insensible, car on peut lui piquer les pattes, les lui pincer, sans provoquer de mouvements de défense, Malgré cela, si l’on cherche à le soulever
par les oreilles, il sort de sa torpeur et s'agite assez violemment. Au contraire, l'animal dont le cerveau est cautérisé, bien qu'étant sur le flanc et paraissant, au premier abord, plus déprimé, réagit au moindre contact, sursaute violemment quand on le pique, et a des mouvements réflexes beaucoup plus brusques que le témoin,
Pas de mouvements convulsifs: les deux animaux se sont rétablis, mais le lapin mutilé est mort deux jours après.
EXPÉRIENCE CLXXIV (24 décembre 1892).
Un lapin dont la surface du cerveau est profondément cautérisée, depuis trente-neuf heures, et qui, de ce fait, se présente comme le sujet de l'expérience précédente, reçoit, dans le tissu conjonctif, 8 centigrammes de morphine, La même dose est injectée à un lapin normal. J'ai obtenu un résultat identique à celui de l'expérience CLXXIIT; l'animal mutilé s’est distingué du témoin par une dépression générale plus grande, associée
à une sensibilité réflexe beaucoup plus exagérée.
EXPÉRIENCE CLXXV (12 février 1893).
Après de nombreux insuccès, j'ai pu conserver un lapin auquel, la veille, j'ai enlevé complètement le cerveau. L'animal diffère peu de ceux auxquels j'ai simplement cautérisé la surface des hémisphères, Il paraît cependant plus affaibli, Concurremment avec un témoin, ce lapin reçoit 16 centigrammes de chlorhydrate de morphine. Rapidement il montre une dépression exagérée ; il n’a bientôt plus aucune résistance musculaire, mais conserve une hyperexcitabilité réflexe plus grande que celle du sujet normal.
Après avoir fail remarquer qu'il est utile, 1e, de se souvenir que le lapin est physiologiquement beaucoup plus sensible aux actions narcoliques de la morphine
que le pigeon, des expériences précédentes nous retenons : 1° que lablation du cerveau exagère l’action déprimante générale du médicament, nof{amment la paréste du {rain postérieur ; 2° qu'elle paraît aussi avoir pour conséquence derendre l’impressionnabilité réflexe beaucoup plus exagérée qu’elle ne l’est habituellement,
après morphinisation d’un lapin normal.
EXPÉRIENCE CLXXVI (8 janvier 1898).
Je pratique l’ablation du cerveau de quatre cobayes adultes et, approximativement, de même taille. — Le résultat immédiat de l'opération n'a pas été absolument le même pour chaque animal, Un d’entre eux est resté complètement immobile sur ses pattes, dans une attitude de repos assez physiologique, mais présentait des mouvements d'oscillation de la tête, comme sous le coup d'une sorte d'ivresse. Un deuxième, dans des conditions à peu près semblables, esquissait, par moment et sans provocation, des mouvements automatiques en cercle, mouvements {toujours incomplets et inachevés. Quant aux deux autres, ils ne pouvaient rester en repos et couraient constamment autour de la cage, entraînés par une sorte d’impulsion forcée, ne présentant pas le moindre trouble moteur, mais se jetant et butant du nez sur les obstacles qu'ils rencontraient et ne savaient pas éviter.
Il est probable que, vu la difficulté de l'opération, tenant surtout à l'importance de l'hémorragie qui m'obligeait à aller très vite, les ablations n'étaient pas également bien faites; cependant, je dois dire,immédiatement, qu'après la mort, l'examen de l'intérieur de la boîte cranienne a permis de constater que les hémisphères cérébraux étaient assez complètement, mais irrégulièrement détruits; .on pouvait considérer les quatre cobayes dont il s’agit comme acérébrés. D'ailleurs, pour arriver à
les obtenir dans les conditions ci-devant indiquées, j'avais dû en
opérer un certain nombre, dont la plupart étaient morts d'hémorragies ou des suites de lésions nerveuses graves.
Quoi qu'il en soit, étant donné le but que je poursuivais, J'ai soumis mes quatre cobayes a l’action de la morphine, prenant, en même temps, un témoin normal pour chacun d'eux.
A l'un, j'ai injecté 2 centigrammes, à un autre 4, à un troisième 16, et au quatrième 24 centigrammes de chlorhydrate de morphine, administrant les mêmes doses à chaque témoin.
Or, pour nous en tenir aux différences les plus saillantes, nous avons constaté que les quatre animaux sans cerveau ont très rapidement présenté les effets déprimants du médicament. Moins de cinq minutes après, ils étaient tous les quatre sur le flanc, incapables de se tenir debout, mais réagissant toujours aux excitations. Les deux animaux qui, auparavant, étaient en mouvement perpétuel, et auxquels j'avais injecté les doses les plus faibles, étaient aussi complètement déprimés que les deux autres.
Les quatre témoins, au contraire, ont manifesté les effets du morphinisme plus lentement; ils se sont progressivement engourdis, et dans un rapport parfaitement proportionnel à la dose reçue par chacun d'eux. Mais, si les deux animaux qui avaient reçu les doses fortes étaient plus narcotisés que les deux autres, ils se tenaient parfaitement debout et n'étaient pas sur le flane comme les cobayes mutilés, auxquels ils servaient de témoins.
Une heure quinze environ s’est écoulée, sans grand changement dans l'état des huit sujets d'expérience, Mais, après ce temps, le cobaye sans cerveau qui avait reçu 24 centigrammes de médicament et celui qui en avait reçu 4 centigrammes ont présenté quelques mouvements cloniques brusques qui, progressivement, se sont aggravés et se sont (transformés en accès convulsifs d'une assez grande violence, Le sujet qui avait reçu 8 centigrammes a présenté les mêmes troubles après une heure trente-cinq, et s'est mis à s’agiter comme les deux premiers.
Les manifestations convulsivantes, auxquelles nous avons alors assisté, étaient très caractéristiques. Bien que paraissant déprimés,nos trois animaux s'étaient relevés; par moment ilsse
mettaient à courir par bonds successifs désordonnés, allaient se
buter violemment contre un obstacle, tombaientet prenaientalors un spasme tétanique quise terminait par des mouvements cloniques convulsifs. A la suite d'une série d'accès semblables, nos animaux, paraissant épuisés, sont restés sur le flanc, les quatre pattes animées d'un mouvement de va-et-vient continuel et sont morts au bout de trois ou quatre heures, sans autres accès,
Tant que nous avons pu les observer, les quatre témoins n’ont présenté que les effets narcotiques qu’ils avaient montrés dès le début; un seul, celui qui avait reçu la dose la plus forte, était sur le flanc, mais les autres ont toujours conservé la même attitude ; cependant, quand, le lendemain matin, je suis revenu au laboratoire, ils étaient morts tous les quatre, ainsi que le dernier cobaye sans cerveau.
De cette expérience, un peu imparfaite, nous nous empressons de le reconnaître, on peut cependant tirer quelque chose, car, en plus d’un point, elle confirme ce que nous avons beaucoup mieux observé chez le pigeon, qui se prête admirablement aux ablations du cerveau.
Pour nous en tenir aux faits saillants, nous voyons que, par comparaison avec les témoins, les cobayes mutilés ont montré plus rapidement et plus complètement les effets dépressifs bulbo-médullaires de la morphine, et que, chez eux aussi, l’action convulsivante de l’alcaloïde a été plus prompte à apparaître, plus violente et plus rapidement mortelle.
EXPÉRIENCE CLXXVII (30 décembre 1897).
A. — Quatre grenouilles normales reçoivent, le matin à neuf heures : deux, une division ; les deux autres, deux divisions de seringue Pravaz, d'une solution de chlorhydrate de morphine à 4 pour 100. Ces grenouilles, observées pendant toute la journée,
— po — n'ont rien présenté de particulier et, le lendemain, on les trouve encore dans le même état.
B. — Le même jour et à la même heure, quatre grenouilles, dont le cerveau est enlevé depuis le 28 décembre, reçoivent, dans les mêmes conditions que les précédentes, les mêmes doses de la solution de morphine à 4 pour 100.
Depuis 9 heures du matin jusqu'à 5 heures du soir, il est difficile de percevoir le moindre changement, dans l'attitude de ces quatre grenouilles. Ce n'est qu'à 5 h. 1/2 que je constate que l'une de celles qui ont reçu deux divisions est sur le ventre, les membres postérieurs étendus en arrière, Au moindre contact, on provoque des spasmes tétaniques, avec accès convulsifs assez violents.
Lestroisautres grenouilles qui ont reçu l’une deux divisions,les deux autres une division,ne présentent rien de bien saillant, si ce n'est,cependant,une plus grande mollesse dans les mouvements.
Le 31 décembre, la grenouille qui avait présenté des accès la veille, est complètement immobile et paralysée, elle n'a plus de réflexes, plus d'impressionnabilité, mais son cœur bat toujours.
Les trois autres sont sur le ventre, les membres étendus, elles prennent des spasmes convulsifs et dans la soirée ont atteint la phase paralysante de la première. Tout ceci s’est passé, pendant que les quatre grenouilles témoins ont admirablement résisté et ont survécu.
EXPÉRIENCE CLXXVII (31 décembre 1897).
Je mets en expérience six grosses grenouilles, dont {rois ont le cerveau enlevé, depuis quatre jours, et vont très bien: les trois autres normales serviront de témoins.
À deux grenouilles acérébrées et à deux grenouilles témoins, Jinjecte 8 centigrammes de chlorhydrate de morphine, sous la peau du dos.
Les deux autres grenouilles ne reçoivent que 4 centigrammes du même médicament.
Très rapidement, les deux grenouilles acérébrées, qui ont reçu 8 centigrammes, présentent de la mollesse dans leurs mouvements el, presque aussitôt, sont prises de spasmes convulsifs, avec hyperexcitabilité: ces premières manifestations aboutissent assez vite à l'état paralytique final, car, einquante minutes seulement se sont écoulées depuis l'injection, quand elles arrivent à cet état, Mais deux heures après on peut constater que leur cœur bat toujours, alors que tout réflexe et toute sensibilité ont disparu.
La grenouille acérébrée, qui a reçu 4 centigrammes de chlorhydrate de morphine, a présenté les premiers signes d'intoxication, un peu plus tardivement, et elle a encore des spasmes télaniques très violents, dans l'intervalle desquels elle prend une attitude normale, deux heures après l'injection.
Une seule des grenouilles témoins, ayant reçu 8 centigrammes de chlorhydrate de morphine, est prise de spasmes télaniques, une heure quarante-cinq apres l'injection, les trois autres ont des mouvements moins énergiques, se défendent mollement, mais ne montrent encore rien, Deux heures un quart après le commencement de l’expérience, la deuxième grenouille normale qui a reçu 8 centigrammes, présente les premiers signes de l'action convulsivante, tandis que la troisième, qui a recu 4 centigrammes, est dans des conditions en apparence très physiologiques et semble résister au poison.
Ces dernières expériences, faites chez la grenouille, sont confirmatives de celles que nous avons décrites chez le pigeon. L’ablation du cerveau précipite l’apparition des effets de la morphine, notamment le développement des accès convulsifs et des spasmes tétaniques,. Si les doses sont un peu fortes, les actions paralysantes
succèdent promptement à ces premières manifestations.
De l'ensemble de ces recherches, mais surtout des expériences que nous avons faites chez le pigeon, un
fait important paraît ressortir: c’est que les effets d'excitation simple, l'agitation, l’hyperexcitabihté, l'ivresse agitante que produit la morphine, chez certains animaux, avant le sommeil, chez ceux qu'elle endort, pendant la durée de l’action, chez ceux qu'elle n’endort pas, ont surtout une origine cérébrale.
L'action cérébrale peut, en outre, retentir sur les modifications d’origine bulbo-médullaire, puisque, au début, nous voyons la parésie être exagérée, puis les convulsions être plus faciles et plus graves, chez les animaux auxquels on à pratiqué l’ablation des hémisphères cérébraux.