V. LES ÉLECTIVITÉS NERVEUSES CENTRALES DE LA MORPHINE
« Sous le rapport du mode de propagation de leur action, le chloroforme et la morphine paraissent se comporter de la même manière. » Cette phrase de CL. Bernard nous avait depuis longtemps frappé, et le fait qu'elle exprime nous à paru d'autant plus exact, au fond, que nous avons approfondi davantage l'analyse des manifestations du morphinisme, chez un plus grand nombre d'animaux.
C'est aussi avec un grand intérêt que nous avons lu,
dans l’article du professeur Ch. Richet, sur«les poisons
et la température », les passages où cet auteur étudie le développement d’une action médicamenteuse et la marche progressive de l’envahissement des organes, par un médicament ou un poison, mettant en relief la remarquable propriété d'électivité et ce qu'il appelle la hiérarchie des tissus.
Le tableau que M. Ch. Richet donne des actions successives du chloroforme nous a paru se rapprocher davantage de celui que nos expériences nous indiquent, pour la morphine, que celui-même que ce physiologiste admet, pour cet alcaloïde.
Voici d’ailleurs, d’après tout ce que nous avons vu et déjà décrit, comment on peut résumer les affinités éleclives de la morphine, sur les différentes parties du système nerveux central.
Pour la plupart des mammifères, hormis la chèvre qui lui résiste extraordinairement, la morphine est le type des poisons du cerveau; c’est sur la substance grise des hémisphères que ces affinités électivesla portent d’abord. — Là, elle détermine, au début, des effets d’excitation, qui disparaissent bientôt et sont suivis de la période de dépression et de sommeil, dans les espèces qu'elle narcolise ; ou persistent, en s’exagérant avec manifestation ébrieuse, agitation, dans les espèces pour lesquelles elle n’est pas un hypnotique. Mais qu'il y ait excitation et hypnose, ou excitation persistante, les fonctions du cerveau sont profondément modifiées et c’est à ces modifications cérébrales qu'il faut rattacher un grand nombre des effets apparents qui caractérisent l’action de la morphine, chez les animaux qu'elle endort ou n’endort pas.
Chez le chien narcotisé, les effets modérateurs ou parésiants de la morphine, sur les différentes parties du système nerveux, sont en grande partie la conséquence de la suspension même de l’activité cérébrale ; celle-ci faisant défaut et n'exerçant plus son pouvoir régulateur sur les centres réflexes bulbo-médullares, à la prostration du sommeil et aux effets calmants, on voit s'ajouter l’hyperexcitabilité, qui rend le réveil provoqué irritable. Chez le lapin, nous avons vu que l'ablation du cerveau augmente beaucoup cette exagéralion de la réflectivité.
Dans les espèces non narcotisées, l'excitation cérébrale des doses suffisantes domine tout : l'inquiétude, l'agitation, les actes désordonnés, les hallucinations, les manifestations agressives, les accès de vertige, etc. sont la conséquence des troubles du cerveau. L’ablation de cet organe, chez le pigeon, supprime les effets exc1tants et l’agitalion, que l’on voit au début et, avec les, doses moyennes, pendant toute la durée de la morphinisalion, chez les sujets normaux.
Les électivités cérébrales sont done de premier ordre ; mais ce ne sont pas les seules.
L'analyse des symptômes du morphinisme démontrent que, même aux doses physiologiques, les cellules nerveuses du bulbe et de la moelle, qui président aux réflexes, à certains mouvements et aux actions chimiques, sont impressionnées ; elles passent par les mêmes phases d’excitation et de dépression ou subissent des effets excitants prolongés.
Certains centres bulbaires, plus impressionnables que les autres, subissent, Immédiatement, les effets excitants
— 6o7 == de la morphine, d’où la nausée, les vomissements, les mâchonnements qui s’observent chez le chien, dans les premières phases. La plupart des autres manifestatons d’excitation paraissent être plus directement en rapport avec les influences cérébrales.
Pendant la narcose, le calme domine tout. Soit par des actions premières stimulantes, soit par des actions modératrices directes, l’ensemble des organes et des fonctions concourt à la réalisation du repos complet. Les actions déprimantes peuvent alors s'exercer plus puissamment sur certains centres moteurs de la moelle, et produire la parésie postérieure, qui donne à l'animal l’attitude hyénoïde, oule fait adopter le décubitus del’ours.
Chez le lapin et chez le cobaye, nous avons vu l’ablation ou la cautérisation du cerveau exagérer notablement les manifestations de la parésie médullare el montrer la remarquable indépendance qu'il ÿ a, entre l’aggravation de ces troubles moteurs et l’exagération de l’hyperexcitabihité sensitivo-réflexe.
Mais c’est surtout chez les animaux que la morphine n'endort pas et, particulièrement, chez ceux dont elle semble respecter le cerveau, qu'il est intéressant de suivre la marche des symptômes qui dépendent des électivités bulbo-médullaires.
Les premiers centres excités sont encore les mêmes ; aussi, dès les premières doses, voyons-nous apparaître les mâchonnements, les mouvements de diduction, les mordillements, qui précèdent l’ensemble des effets exeitants et sont accompagnés ou suivis, à desintervalles variables, d’une hypersécrétion salivaire, qui persiste pendant toute la durée du morphinisme.
bo C’est chez les animaux non narcotisés, notamment chez la chèvre, que les effets excitants de la morphine, sur les centres médullaires moteurs, sont les plus remarquables, parce que, dans cette dernière espèce surtout, les influences cérébrales les troublent au minimum.
C’est chez ces animaux encore que l’on peut le mieux étudier la lenteur d’imprégnation des centres convulsifs du bulbe, par la comparaison, des effets des doses modérées, avec ceux qui apparaissent tardivement, après l'injection des doses toxiques.
En effet, chez les mammifères, après avoir imprégné le cerveau, cerlains centres bulbaires, plus particulièrement en relation avec des actes de la vie végétative, puis les centres de la moelle, qu’elle excite ou déprime, la morphine a une électivité dernière, puissamment sumulante, pour les centres convulsifs du bulbe : ceux-c1 lui résistent longtemps et n’entrenten jeu qu’au contact des doses élevées. |
C’est à celte période ultime que, dans toutes les espèces, les effets se ressemblent, caractérisant ce que nous avons étudié, sous le titre d’action convulsivante de la morphine.