II. ACTION DE L'APOMORPHINE SUR LES ÉLÉMENTS PÉRIPHÉRIQUES
Chez les animaux qui recevaient, dans les veines, des doses fortes de chlorhydrate d’apomorphine amorphe,
nous avons obtenu l'immobilisation parfaite, avec résolution musculaire el une insensibilité telle, qu’on pouvait faire une opération douloureuse sans la moindre défense ; la plupart du temps, cet état de collapsus, plus ou moins durable, coïncidat avec la persistance du réflexe cornéen.
D'un autre côté, certains essais de Bergmeister et Ludwig, de Stocquart, etc., accordaient aux solutions d'apomorphine des propriétés anesthésiques locales assez curieuses.
C’est ce qui nous a décidé à rechercher de plus près les électivités particulières de cet alcaloïde, sur les organes silués à la périphérie. Pour cela, nous avons fait, sur la grenouille et sur le cobaye, quelques expériences, dont voici l'exposé aussi sommaire que
possible :
EXPÉRIENCE CLXXXVI (28 juin 1890).
À une grenouille très vigoureuse, j'injecte 1 centigramme de chlorhydrate d’apomorphine, sous la peau de la patte postérieure gauche. Quelques instants après, la sensibilité de la région était émoussée, puis, après un peu d'agitation, l'animal a surtout présenté des troubles moteurs, qui ont apparu d’abord dans le membre injecté, puis se sont généralisés. Cependant, avant d'être complètement immobilisé, l'animal répondait aux excitalions par des mouvements cloniques assez brusques, auxquels ne participaient pas, ou tres faiblement, les muscles du côté correspondant à l'injection.
Lorsque la grenouille, arrivée à la dernière période de l’intoxicalion, était plongée dans l'inertie la plus complète, elle n'avait pas perdu toute sensibilité, sauf cependant dans la ré-
gion injectée ; un choc, un pincement déterminait une sorte de spasme au niveau du gosier,
Ayant découvert les nerfs moteurs des deux membres posté rieurs, nous avons vu que l'excitation électrique, du bout périphérique, ne déterminait plus la contraction des muscles de la patte injectée, tandis que les mouvements se produisaient parfaitement du côté opposé. Des deux côtés, l'excitation du bout central des nerfs produisait le spasme du gosier, seule manifestation possible à la grenouille.
EXPÉRIENCE CLXXXVII (25 juillet 1892).
À une grenouille dépourvue de cerveau, depuis trois jours, J'injecte, dans la patte droite, 1 centigramme de chlorhydrate d'apomorphine amorphe. Au bout d'une dizaine de minutes, l'animal, jusque-là immobile, s'agite, a des mouvements des mâchoires, de flexion et d'extension de la tête et, après deux ou trois efforts, rejette une certaine quantité de mucus en ouvrant largement la bouche
A ce moment, Je constate, par des pincements, que la sensibilité de la patte qui a reçu l'injection est émoussée; d'ailleurs ses mouvements sont moins libres, el, dans les déplacements, elle reste en arrière en demi-extension.
Des efforts, avec rejet de mucus,”se reproduisent encore et sont assez violents, pour déterminer une sorte de refoulement en avant de la muqueuse œæsophagienne, qui arrive à fairesaillie à l'extérieur entre les deux mâchoires. De plus, l'animal a des mouvements réflexes très significatifs et se frotte la muqueuse de la bouche avec les pattes antérieures.
La paralysie, localisée d'abord dans le train postérieur, gagne progressivement les autres régions el la grenouille est tombée bientôt dans un état d'immobilité absolue; mais les mouvements du cœur ne se sont arrêtés que longtemps après. Pendant la phase d'immobilité, nous avons constaté que l'excitation du
bout périphérique du nerf moteur se rendant à la région apomorphinisée ne donnait rien, tandis que du côté opposé on
avait des contractions.
EXPÉRIENCE CLXXXVIII (18 février 1897).
A. — J'injecte sous la peau d'une grenouille, dans la région du gastro-cnémien, 1 centigramme de chlorhydrate d'apomorphine cristallisé. Peu de temps après, j'observe nettement de la gêne motrice dans la patte qui a reçu l'injection; cette patte reste en arrière, pendant les mouvements de déplacement de l'animal, tandis que, du côté opposé, tout est normal. A l’aide d’excitations électriques modérées, j'explore la sensibilité de la région et n'obtiens pas de résultats; l'excitation ne paraît pas sentie, tandis que le même courant, porté sur la peau du côté sain, produit des mouvements de défense et des réflexes qui se généralisent dans les deux membres,
Il est évident cependant que, si le courant que j'emploie ne réveille pas de sensations, il détermine des contractions localisées du muscle touché par l’excitateur.
Je laisse une dizaine de minutes s’écouler et, à droite et à gauche, j'isole le nerf moteur du gastro-cnémien, que je coupe, en ménageant les bouts périphériques et centraux.
De part et d’autre l'excitation du bout médullaire détermine des manifestations de sensibilité, tandis que l'excitation du bout périphérique, même avec un courant fort, ne produit rien sur le muscle correspondant à l'injection. Du côté sain, tout est normal.
Il est aisé de conclure de ces faits que l'apomorphine a agi sur les éléments qu'elle a pu imprégner directement, paralysant d'abord les terminaisons sensitives, puis les terminaisons motrices.
Pendant que se produisaient ces modifications toutes locales, les manifestations d'intoxication, déjà décrites, se déroulaient comme d'habitude,
B. — Les nerfs lombaires étant ménagés, je place un lien circulaire fortement serré, pour intercepter la circulation dans les pattes postérieures d'une grenouille (méthode de CI. Bernard).
Cela fait, comme précédemment, j'injecte t centigramme d'apomorphine cristallisée dans la région du gastro-cnémien gauche.
Au point de vue des modifications locales, J'ai noté des résullats en lous points identiques aux précédents. Seuls les symptômes d'empoisonnement général ont fait défaut, par suite de l'interruption circulatoire, entre le point injecté et le tronc,
C. — Une troisième grenouille, préparée comme la précédente (interruption circulatoire dans le train postérieur, les nerfs étant ménagés) reçoit 1 centigramme d'apomorphine cristallisée, sous la peau d'une patte de devant.
Les troubles généraux ont été lents à apparaître, mais au bout d'une heure environ, on constate cependant que les mouvements sont moins faciles et que, après un saut, les membres postérieurs reviennent difficilement à leur position première ; ils restent étendus en arrière. Ces manifestations s’accusent el, bientôt, l'animal est dans un état de dépression générale assez accusé, n'ayant plus aucun mouvement spontané.
Par des pincements d’abord, puis par des excitations électriques modérées ensuite, je constate que la sensibilité est conservée; chaque excitation, chaque pincement provoque un mouvement de défense très mou, mais constant.
L'exploration des troncs nerveux, dans les deux sens donne des résultats positifs, de même que l'excitation directe des muscles.
Cette expérience confirme donc la nécessité d'une imprégnation directe, dans la production des modifications locales que nous avons signalées.
D'ailleurs, ces modifications sont en rapport avec la dose et sont moins prononcées, quand on emploie des doses faibles et
des solutions diluées,
D. — Avec le chlorhydrate d'apomorphine amorphe, nous avons répété les mêmes essais, en nous plaçant dans des conditions en tous points identiques ; à part quelques nuances dans l'intensité, d'ailleurs difficiles à définir, nous avons obtenu
des résultats semblables,
EXPÉRIENCE CLXXXIX (5 janvier 1893).
A deux grenouilles normales, j'injecte, sous la peau de la patte postérieure droite, 2 centigrammes de chlorhydrate d’apomorphine crislallisé.
Ces doses, au début, n’ont en rien modifié les mouvements ; les deux grenouilles se déplaçaient, sautaient comme à l'état normal, sans différence appréciable dans les détentes de chaque membre. Cependant, à l'exploration, on pouvait constater que la sensibilité était notablement émoussée du côté droit; au contact, au choc, à la pression ou avec des pincements, c'était très apparent On le vérifiait également par l'emploi de l’excitateur électrique. Quand celui-ci était porté sur la patte gauche, il déterminait toujours des mouvements de défense ; sur la patte droite, à égalité de courant et même avec un courant un peu plus fort, beaucoup d'excitations ne produisaient rien. On voyait seulement quelques mouvements localisés, déterminés probablement par le contact immédiat du courant. Quoi qu'il en soit, l’action du médicament, sur la sensibilité, n'était pas douteuse,
Pour accuser les effets, je fais une nouvelle injection de 1 cenligramme, toujours du côté droit. L'insensibilité devient plus profonde, mais bientôt apparaissent les (roubles moteurs, dans la patte qui a reçu le médicament : celle-ci a perdu la liberté de ses mouvements, elle est restée inerte,en extension, et quand, par suite de l'absorption, les effets généraux se sont montrés, on a pu voir quelques spasmes des muscles des autres régions, spasmes pendant lesquels l'organe médicamenté res- Lait toujours inerte,
ti
La grenouille est bientôt complètement paralysée.
Alors, par des excitations électriques à tous les degrés, je me suIs assuré :
1° Que les muscles de la patte paralysée répondaient, par une contraction 1dio-musculaire, aux excitations portées directement sur eux, tandis qu’ils ne répondaient pas à l'excitation portée sur le trajet de leurs nerfs moteurs,
2° Que les excitations du bout central des nerfs provoquaient un léger spasme dans la région de la gorge.
EXPÉRIENCE CXC (5 janvier 1893).
Après isolement des nerfs lombaires, on place un lien serré autour du corps de deux grenouilles, pour imterrompre les communications vasculaires dans le train postérieur, suivant le procédé de CI. Bernard. A l’une, on injecte l’apomorphine dans les deux pattes postérieures, à l’autre, dans une patte de devant.
La première a présenté progressivement la perte de la sensibilité puis du mouvement, dans les deux membres qui avaient reçu la solution d'apomorphine, sans aucune manifestation wénérale. Les deux pattes, paralysées, étaient étendues en arrière, inertes, et quand, à l’aide de ses membres antérieurs, la grenouille cherchait à se déplacer, elle trainait derriere elle son train postérieur.
Une excitation électrique, même forte, sur le bout périphérique des nerfs moteurs des régions paralysées ne donnait aucun résultat, tandis qu'on obtenait des contractions localisées, en portant l'excitateur sur les muscles eux-mêmes, L'excitation du bout central des troncs nerveux produisait des mouvements de défense dans le train antérieur,
La deuxième grenouille, après quelques spasmes généralisés, est tombée dans l’inertie la plus complète: après imprégnation totale, elle est restée immobile, les globes oculaires rentrés et les paupières closes; quand on la touchait, elle ne réagissait
pas: mais quand on excitait les nerfs moteurs ou les muscles des membres postérieurs, on obtenait des contractions.
EXPÉRIENCE CXCI (7 janvier 1895).
A, — Sur deux grenouilles, préparées comme précédemment (lien circulaire autour du corps après isolement des nerfs), j'injecte, dans une patte postérieure, une solution de chlorhydrate d'apomorphine à 2 pour 100, et, du côté correspondant, je constate : 1° L'atténuation de la sensibilité avant toute modification motrice ; 2° la paralysie motrice progressive, déterminant l’inertie de l'organe; 3° à l'excitation du nerf, a, bout périphérique, l'absence complète de contraction; h, bout central, la conservation de l'excitabilité du tronc, traduite par des mouvements de défense, dans les autres parties du corps, non médicamentées; 4° la conservation de l'excitabilité même du muscle qui, au courant porté sur lui, répond par une contraction localisée faible.
B. — Deux autres grenouilles, préparées comme les précédentes, reçoivent une injection de morphine, dans la partie antérieure du corps. Une d'elles a présenté d’abord des spasmes convulsifs, avec hyperexcitabilité et contracture tétanique généralisée; chez la deuxième, ces premières manifestations éxcitantes ont été moins apparentes, mais finalement, l'une et l’autre sont arrivées progressivement à la phase de paralysie générale,
Pendant qu'elles étaient inertes, j'ai pu m'assurer qu'une excitation, portée sur le bout périphérique d'un nerf moteur, provoquait parfaitement la contraction des muscles.
On peut condenser les résultats de ces diverses expériences, dans les termes suivants :
Si l’on injecte une solution d’apomorphine sous la peau d’un membre postérieur d’une grenouille, on
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constate d’abord, une diminution de la sensibilité, puis de la gène motrice et de la paralysie, dans les régions médicamentées. Quand l'absorption n’est pas entravée et peut transporter le médicament, jusqu’au contact des centres nerveux, ces premières manifestations locales sont suivies de symptômes généraux: spasmes convulsifs, puis paralysie totale.
L'insensibilité périphérique, superficielle, localisée aux parties touchées par le médicament, laisse persister la conductibilité centripète des nerfs. Pendant la phase de paralysie totale, l'excitation directe des nerfs moteurs provoque des contractions musculaires, eæcepté dans les groupes touchés par la solution d'apomorphine.
Par conséquent, dans les conditions précédentes, et du côté du point d'injection, il y a d’abord paralysie des terminaisons sensitives, avec conservation de la conductibilité centripète des nerfs, puis paralysie motrice, avec perte de la conductibilité centrifuge.
Quand le poison a été absorbé et a produit des phénomènes dépressifs généraux, ceux-c1 sont la conséquence d'actions centrales, car, exception faite pour la région médicamentée, l'excitation des nerfs moteurs provoque toujours du mouvement.
Quand, après isolement des nerfs et interruption des communications vasculaires par un lien serré autour du corps, suivant la méthode de CI. Bernard, on fait l'injection dans un membre postérieur, l’absorption ne se produit pas et il n'y a pas de phénomènes généraux ; seuls les organes touchés par le poison présentent de l’insensibilité locale et de la paralysie, avec
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ENT, perte de la conductibilité centrifuge des nerts. On peut remarquer alors, comme dans toute autre circonstance, que, si l'excitation du nerf moteur est négative, l’excitation directe du musele provoque habituellement une contraction, localisée au point touché. Dans les mêmes conditions, l’insensibilité périphérique produite n'intéresse pas les troncs nerveux, qui conservent parfaitement leur conductibilité centripète.
Quand, sur une grenouille, toujours pourvue du lien circulaire, avec conservalion des relations nerveuses, on fait l’injection d'apomorphine en avant, on voit apparaître etse succéder lessymptômes généraux habituels ; d’abord les spasmes convulsifs généralisés, puis la phase paralytique, qui, ayant alors pour cause l’acion de l’alcaloïde sur les centres, retentit sur tous les organes, y compris les membres postérieurs, où le poison n’a pas été transporté.
Dans ce cas, l'excitation périphérique des nerfs moteurs est toujours positive ; la sensibilité est conservée, mais va en s’atténuant, par suite de l’imprégnation toxique des centres nerveux.
Par conséquent, dans les actions paralysantes de: l’apomorphine, chez la grenouille, il y a à distinguer celles qui sont d’origine centrale et celles qui proviennent du contact immédiat du médicament avec les organes de sensibilité et de mouvement. Mais il paraît bien certain que, pour produire les modifications périphériques que nous avons décrites, une imprégnation directe est nécessaire ; ces modifications sont donc locales et ne sauraient, dans les conditions habituelles, se généraliser par l’absorption et le transport du médi-
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cament au contact des terminaisons sensitives et motrices.
Dans tous les cas, l'apomorphine respecte généralement l'intégrité physiologique du muscle et ne l’altère qu'aux doses très élevées.
Incidemment, nous avons observé et rappelons que l’ablation du cerveau ne modifie pas les effets de l’apomorphine, chez la grenouille : elle paraît seulement faciliter la production de certains phénomènes d’origine bulbaire.
En somme, il n’est pas douteux que l’apomorphine possède des propriétés anesthésiques locales. Mais ces propriétés sont-elles utilisables, pratiquement, et peuton compter sur elles, dans les circonstances où l’on songerait à substituer ce médicament à la cocaïne, par exemple”?
Nous ne le pensons pas, car les quelques essais que nous avons tentés, dans ce sens, sont loin d’être satisfaisants.
Ce n’est qu'à la suite d'instllations répétées de la solution, à 2 pour 100, d’apomorphine cristallisée, dans le cul-de-sac conjonctival du chien, que nous avons obtenu, quelquefois, une insensibilisation légère, la plupart du temps peu apparente el toujours fugace.
De même, chez le cobaye, l'injection hypodermique des solutions du sel cristallisé ou du sel amorphe, dans un point déterminé du corps, dans le tissu conjonctif de la face plantaire du pied, par exemple, produit une anesthésie locale quine semble pas utilisable. Cette
te anesthésie est pourtant beaucoup plus accusée que sur la conjonctive ; on peut pincer, inciser et trancher les tissus, qui ont été au contact du médicament, sans provoquer des défenses ; mais, pour en arriver là, 1] faut se servir de doses qui sont toujours supérieures à celles qui sont suffisantes pour produire des effets généraux, après absorption.
Nous ne partageons donc pas l'enthousiasme des auteurs qui ont vanté les qualités de l’apomorphine, comme anesthésique local, trouvant en elle, par rapport aux autres agents de ce groupe, beaucoup plus d’inconvénients et de dangers que d'avantages réels.