ETAT
met à faire les cent tours à une allure particulièrement accélérée. Au bout d'une heure environ, on le retrouve ainsi, respirant bruyamment, et couvert d’une sueur {très abondante.
Six heures après, il est un peu moins agité, mais piétine toujours sur place ; il a une physionomie particulièrement hébétée et salive d’une facon anormale.
Le soir, espérant que tout disparaîtrait, nous laissons l'animal, après l'avoir solidement attaché, mais notre surprise a été grande en le retrouvant, le lendemain matin, mort dans un coin de l'écurie, les membres raides et le corps dans l'attitude de l'animal qui s'est débattu jusqu'au dernier moment. Il avait d'ailleurs brisé sa longe et les dégâts qu'il avait faits témoignaient de la violence des accès qu'il avait dû prendre avant
de mourir.
Cette expérience est confirmative de ce que nous disions plus haut et démontre aussi que, même dans l'espèce du cheval, les effets de la morphine peuvent varier notablement d'un sujet à l’autre.
La morphine chez l'âne. — Chez l'âne, tout se passe comme chez le cheval : des injections progressives de chlorhydrate de morphine, pouvant atteindre 50 centigrammes, 1 gramme à 1 gr. 0 OU 2 grammes, apprennent que le symptôme dominant est, dès le
début, l'excitation, qui prend une importance de plus en
plus grande au fur et à mesure que les doses sont surajJoutées.
Comme chez le cheval, on constate la raideur des membres pendant les mouvements de déplacement, qui s’exécutent aussi au rythme de l’amble; mieux que chez le cheval, on peut étudier l’ivresse opiacée, avec besoin de marcher, titubation, incoordination motrice, etc.
rh T—
L'hypersécrétion sudorale, la salivation exagérée, l'accélération cardiaque, l'hypertension artérielle ne font pas défaut, et, quand la. quantité d’alcaloïde est toxique, l'animal tombe sur le sol où l'agitation se continue. Cependant, si d'emblée on introduit dans la veine jugulaire d’un âne 1 gr. 50 à 2 grammes de chlorhydrate de morphine, il tombe lourdement et reste étendu sans mouvement, comme plongé dans un coma profond; les yeux, largement ouverts, pirouettant dans l'orbite ; la conjonctive congestionnée ; le cœur accéléré, le pouls mou et dépressible indiquant une hypotension nolable ; la respiration ralentie et irrégulière, saccadée, plaintive.
Enfin, dans ces conditions, la mort survient après une série de secousses convulsives assez violentes, ou même au milieu d’une grande crise tétaniforme.
Il. EFFETS APPARENTS DU MORPHINISME CHEZ LES BOVINS
Mes expériences sur les animaux de l'espèce bovine ont été faites sur des sujets de race, de taille et d’âge assez différents, auxquels j'ai injecté, dans des condions variées, des doses très diverses de chlorhydrate de morphine. Or, chez les bovins comme chez les solipèdes, à quelque moment de l’action que ce soit, je n'ai jamais pu saisir une phase de narcose médicamenteuse qui autorise à dire que la morphine est un hypnotique dans cette espèce. J’ai toujours vu se succéder, à l'état physiologique, l'ivresse agitante et l'agitation avec hyperexcitabilité, proportionnelles, quant à leur
ct lors
eue
intensité et à leur durée, à la dose d’alcaloïde administrée. Lorsque les animaux paraissaient calmés, c'était seulement neuf ou dix heures après le début de l'expérience, quelquefois plus ; encore ce calme ne ressemblait-il en rien à celui que l’on est convenu de qualifier de sommeil narcotique.
Voici d’ailleurs un résumé assez fidèle des manifestations apparentes du morphinisme chez les bovidés :
Vingt à trente minutes après l'injection hypodermique de 25 à 5o centigrammes de médicament, pour des sujets de poids moyen, on voit apparaître des mûchonnements réitérés avec mouvements de diduction presque continus; la salive, sécrétée en plus grande quantité, apparaît aux commissures et s'écoule en jets visqueux et filants, puis rapidement surviennent des phénomènes de surexcitation bien évidents.
L'animal ne peut rester au repos, il piétine sans cesse, se déplace constamment en montrant cependant une certaine raideur dans ses mouvements, et parfois quelques tremblements musculaires. La respiration est irrégulière ; le pouls tendu et rapide.
Quand l’action excitante commence à s'épuiser, le sujet, affaibli et fatigué, s'agite beaucoup moins; son facies, déjà modifié pendant les premières phases, est morne et abattu ; son regard est vague sans expression ; on constate aussi une sorte d'inconsciénce intellectuelle sans aucune tendance au sommeil ni insensibilité périphérique ; le sujet paraît très indifférent à tout ce qui se passe autour de Jui.
Les suites habituelles d’une semblable morphinisalion sont simples, l’animal revient peu à peu, mais
eme lentement, à son état normal: il conserve une sorte d'abrutissement qui persiste encore le lendemain et donne à sa physionomie une expression d’abattement toute particulière.
Quand on atteint les doses de 1 gr. 50 à 2 grammes, comme nous l'avons fait parfois, l'agitation produite dépasse toute limite ; la bête est comme affolée et, si elle est laissée à l’étable, elle se déplace constamment d'un côté à l’autre, entraînée dans un mouvement de va-etvient désordonné devant sa mangeoire.
Les sécrétions sont exagérées; les larmes mais la salive surtout coulent à jet presque continu ; le cœur est très accéléré, la pression artérielle augmentée, la respiration saccadée et irrégulière.
Enfin, avec les doses fortes, on peut noter, de plus, des tremblements musculaires avec affaiblissement du irain postérieur.
Dans de telles conditions, les manifestations excitaates que produit la morphine peuvent durer longtemps, jusqu'à dix et onze heures, comme nous l'avons vu quelquefois ; mais après elles, pendant tout le jour suivant, le sujet est plongé dans une torpeur des plus profondes, avec tristesse, apparence somnolente et perte des forces.
Cette description générale des effets de la morphine, chez les bovidés, est en tous points conforme à ce que nous avons vu dans tous les cas; c'est ce que nous Justifierons encore en terminant par l'exposé d’une expérience choisie dans nos séries :
EXPÉRIENCE V (3 août 1891).
Dés 9 heures du matin, j'injecte, dans le tissu conjonctif d'une gémisse pesant 178 kilogrammes, 5o centigrammesde chlorhydrate de morphine, rigoureusement dosés et dissous dans 5 grammes d'eau, suivant le procédé indiqué pour l'administration de ce médicament aux vaches que l'on veut calmer. Le premier symptôme que j'ai noté est un mâchonnement particulier, non accompagné de grincements de dents ; de simples mouvements de diduction.
La bête cherche à manger et, comme elle n'a rien devant elle, s allaque à sa litière.
Bientôt apparaissent des signes d'inquiétude et d'impatience, mais ce n'est pas encore de l'excitation franche.
C'est au bout d'une demi-heure, que l'animal commence à donner des signes d'une vive agitation; il piétine sur place, bondit d'un côté à l’autre en beuglant et se met à commencer un mouvement perpétuel de va-et-vient latéral devant sa mangeoire.
Ce mouvement a duré aussi longtemps que la phase d’exci- {ation ; l'animal se portait alternativement de droite à gauche et de gauche à droite, aussi loin que le lui permettait la longueur de sa longe, se frottant le fanon contre la pierre et ne paraissant pas s'apercevoir de l'usure et de la plaie qu'il déterminait ainsi sur les parties frottées.
Il semblait donc insensible à la douleur, s'agitant et se déplaçant toujours malgré les efforts faits pour l’immobiliser.
Vers les 11 heures, soit deux heures après l'injection, une salivation abondante a commencé à se montrer et s'est conlinuée en un écoulement ininterrompu pendant toute la durée de l’expérience.
La circulation et la respiration participent à l'excilation géné-
rale et à l'agitation.
A part une évacuation d'urines peu abondante, nous n'avons pas vu le sujet rejeter des excréments.
L'agitation ainsi que les principaux symptômes que nous venons de noter se sont continués avec la même intensité, jusqu'à 6 heures du soir ; à partir de ce momentils se sont atténués et, le lendemain, la bête était seulement un peu déprimée et abrutie,
Dangers de la morphine chez les vaches âgées. — Ces manifestations apparentes, traduisant une façon toute spéciale de réagir des animaux de l'espèce bovine à la morphine, ne sont pas chez les Jeunes différentes de ce qu’elles sont chez les adultes. On ne peut pas, comme chez le chien, dire que les jeunes sont particulièrement impressionnables, car c'est plutôt l'inverse. En revanche, nous avons constaté que, chez les animaux affaiblis et âgés, la morphine est capable de produire des accidents secondaires excessivement graves et d'une nature toute particulière. Nous les avons observés chez deux vaches hors d'âge, affaiblies etusées, dans un état de maigreur extrême, auxquelles nous avons injecté, à l’une 1 gr. 40 à l’autre 2 gr. 50 de chlorhydrate de morphine, dans le tissu conjonctif sous-cutané. :
Ces deux vaches, après avoir présenté tous les signes d'excitation précédemment décrits : hyperexeitabilité réflexe, mouvements sur place, hypersécrétion salivaire, accélération du cœur et de la respiration, élévation thermique, etc., sont tombées brusquement sur la litière, huità dix heures après le début de l'expérience. A partir de ce moment, elles sont restées plongées dans un sommeil comateux, lourd et profond, qui n'était
cerlainement pas du narcotisme morphinique mais la conséquence d'une congestion encéphalique grave, ayant, dans ses allures, toutes les apparences des effets toxiques caractéristiques de la période de coma de l'ivresse alcoolique.
En effet, à cette phase particulière de l'empoisonnement par la morphine, les vaches étaient absolument incapables de tout mouvement spontané ; étendues en décubitus latéral, elles avaient la tête relevée, inclinée de côté et reposant sur l'épaule, attitude qu'elles con servaient malgré tout et d’une façon absolument automalique et inconsciente.
Dans cet état, elles étaient absolument insensibles ; on pouvait les frapper, les piquer profondément,
‘sans provoquer le moindre mouvement de défense et la
moindre manifestation de douleur sentie. Les extrémités étaient froides, la muqueuse oculaire vivement
congestionnée el, pendant toute la durée de l’expé-
rience, nous n'avons Jamais vu ni miclion, ni défécation spontanées.
Sur une de nos vaches, qui est restée deux Jours pleins dans cet état, nous avons dû combattre une météorisation menaçante: débarrasser le rectum des excréments durs, secs el très odorants qu'il contenait et, à l’aide d’une sonde, vider la vessie que distendait une quantité d'urine atteignant 5 litres.
Cette urine, de réaction alcaline, contenait par litre : 32 grammes d'urée, 0,68 d’albumine el 14,008 de sucre.
Au commencement du troisième jour, cette même bête, toujours immobile et insensible, avait 36°,9 de
température; ses artères, petites, dures et roulant sous le
Dr doigt donnaient 100 pulsalions par minute, alors que l’on ne comptait que 11 mouvements respiratoires.
Nous n'avons pu faire l’autopsie complète que d'un seul de nos sujets, mais cela nous a suffi pour constater que les symptômes qui viennent d'être décrits étaient liés à des lésions graves des centres nerveux.
Nous avons relevé une congestion intense de tout le système vasculaire encéphalique; les méninges, les vaisseaux sous-arachnoïdiens, la substance cérébrale et cérébelleuse étaient gorgés de sang ; à la coupe, la substance nerveuse montrait un piqueté rougeûtre caractéristique, il y avait en somme tous les signes d'une congestion encéphalique non douteuse et très accusée.
Dansun travail antérieur, nous avonsinsisté sur l’intérêt que nous voyons à rapprocher les symptômes graves de congestion encéphalique que nous avons produits par la morphine, chez les vaches, des manifestations pathologiques dont l’ensemble constitue ce que les cliniciens vétérinaires appellent « la fièvre vitullaire ». Ici nous ne soulignons qu'un point, c'est l'impossibilité évidente dans laquelle on se trouve de produire, chez les bovidés, une narcose morphinique normale: les derniers accidents dont nous venons de parler sont intéressants à mettre en parallèle avec les modifications de la pression sanguine que nous étudierons plus loin.
En effet, nous constaterons que les phénomènes d'exciltation que produit la morphine chez le bœuf sont accompagnés d’une augmentation de la pression artérielle, ce qui est l'inverse de ce qui se voit chez le
chien, mais nous verrons aussi qu'au bout de plusieurs heures, lorsque les symptômes d’excitation commen-
cent à se calmer, ils sont remplacés par la période
d’abrutissement ci-devant décrite, donnant l'illusion d’un narcotisme tardif, tandis que la pression vaseulire baisse d’une façon notable.
Cette baisse de la tension artérielle, signal de l'effet déprimant, est à coup sûr le début d’une dilatation vasculaire ; celle-ci s'exagérant du côté de l’encéphale détermine la congestion de ses différentes parties et c'est seulement comme congestif que la morphine peut devenir calmante chez les bovins.
Mais cette narcose éloignée, secondaire, n’est pas comparable à celle que montrent, dès le début, les animaux que la morphine endort, par action déprimante directe sur leurs éléments cellulaires.
D'’alleurs nous venons de constater que ces effets congeslifs sont parfois redoutables, de telle sorte que, physiologiquement, il ne faut pas compter sur la morphine pour calmer les animaux bovins et produire des effets somnifères.
Leurs cellules nerveuses cérébrales, comparables en cela à celles de quelques sujets de l’espèce humaine, ne sont pas aptes à subir l'influence directe de cet alcaloïde ; quand, de ce côté, ils présentent des modifications, ce n’est que par contre-coup et conséculivement à un trouble dont le point de départ est dans un autre système.
= Ho