‹ Étude expérimentale de pharmacodynamie comparée sur la morphine et l'apomorphineChapitre 22 sur 152 · IV. MANIFESTATIONS DU MORPHINISME CHEZ LE PORC · texte numérisé non relu

IV. MANIFESTATIONS DU MORPHINISME CHEZ LE PORC

Des expériences que nous avons faites, il ressort que les animaux de l'espèce porcine, non seulement appartiennent à la catégorie des espèces que la morphine ne narcotise pas, mais offrent à l'égard de cet alcaloïde une résistance assez remarquable.

Des injections hypodermiques de chlorhydrate de morphine, à dose progressivement croissante, depuis 5 milligrammes jusqu à 12, 16 et 20 centigrammes par kilogramme, déterminent seulement des manifestations excitantes, que la citation de quelques expériences

inédites fera connaître :

EXPÉRIENCE VI (5 et 15 janvier 1891).

A. Jeune pore de 24 kilogrammes; très calme et peu excitable. Injection hypodermique de chlorhydrate de morphine (5 milligrammes par kilogramme). Après quatre minutes, mouvements des mâchoires; l'animal fait craquer ses dents comme s'il cassaitunos Six minutes après, inquiétude manifeste, allant pro-

ir ÉRRS

gressivement en augmentant et se transformant en agitation avec byperexcitabilité, Les mâchonnements continuent, la salive coule, mais la bouche est maintenue à demi ouverte, Pas la moindre tendance à la narcose.

B. Dix jours après, au même animal, on injecte 24 centigrammes de morphine. Comme la première fois, mâchonnements ; grincements de dents; excitation; accélération du cœur, de la respiration ; élévation de température.

L'animal, très inquiet, trottine ; les mouvements sont raides, les articulations se fléchissent à peine. La bouche est maintenue entr'ouverte comme chez le chien à rage mue ; hypersécrétion salivaire. Une heure et demie après l'injection, l'animal est toujours très agité, il marche sans cesse, ses mouvements sont brusques et on ne peut le maîtriser. On n'a pas vu la moindre tendance au sommeil.

EXPÉRIENCE VII (21 janvier 1891).

Jeune porc, 27 kilogrammes, criard et méchant. Injection hypodermique de 1 gr, 08 de morphine (4 centigrammes par kilogramme). Cinq minutes après, les premiers signes d’inquiétude et d’agitation se montrent et s'aggravent peu à peu. L'animal mâchonne, crie, trottine ; il est très excitable, fuit à l'approche, mais limite ses mouvements à un cercle assez restreint.

Une chose me frappe : c'est la pâleur de son tégument qui à pris une teinte blafarde, cadavérique. Quand on cherche à arréter le sujet pour l’examiner de plus près, il se met à fuir comme affolé et court à fond de train, La bouche est maintenue ouverte et la salive coule abondamment, La pupille est très dilatée, Pas de narcose; rétablissement complet dès le lendemain.

EXPÉRIENCE VIIL (28 janvier 1891).

Porc de 27 kilogrammes ; injection de 2 gr. 16 de morphine (8 centigrammes par kilogramme) dans la veine auriculaire,

Presque aussitôt des symptômes d'excitation se manifestent :

l'animal se débat sur la table et, abandonné dans le laboratoire, se met à courir en grognant bruyamment. Comme dans d'autres expériences, nous relevons : hyperexcitabilité considérable, intensité et violence extrêmes des réflexes : tremblements musculaires : mouvements des mâchoires qui sont maintenues entr'ouvertes ; hypersécrétion salivaire ; la salive coule abondamment en jets filants et continus. Le sujet, effrayé par le bruit ou l'approche de l’homme, cherche à fuir en courant, mais ses mouvements ne sont pas libres; le train postérieur est raide et très faible.

Cet état persiste toute la soirée, sans apparence de dépressions ni de sommeil, mais le lendemain le rétablissement est com-

plet.

EXPÉRIENCE IX (11 février 1891).

Dans un précédent essai nous avions constaté que les doses de 15 à 18 centigrammes de morphine par kilogramme exagèrent les symptômes habituels. mais sont tolérées par les animaux bien portants et vigoureux, sans menace d'accidents mortels. Il faut atteindre 20 à 25 centigrammes par kilogramme pour arriver aux proportions toxiques. En voici une preuve :

Porc de 35 kilogrammes. Injection hypodermique, en plusieurs fois, de 16 grammes de morphine (près de 25 centigrammes par kilogramme). Quinze minutes après, l'agitation estextrême, mais les mouvements sont très difficiles. Le porc, excessivement excitable, marche comme sur quatre piquets, mais le train postérieur surtout est très affaibli. Ouverture de la bouche, mâchonnements ; hypersécrétion salivaire excessive, la salive s'écoule par jets visqueux, abondants et continus. Pupille très dilatée.

Quêtre heures après, notre porc est sur le flanc, incapable de se tenir debout, haletant. Les membres et tous les muscles du corps sont animés de mouvements saccadés et ininterrompus qui prennent bien vite les caractères de véritables crises d'apparence épileptiforme. Un accès de tétanisme violent survient sou-

dainement, après quoi l'animal meurt.

Si, pour simplifier les choses, nous condensons ces faits, et ceux que nous avons obtenus encore dans d’'autres expériences, en un récit synthétique et sommaire, nous donnons du morphinisme chez le pore la description suivante :

A 5 milligrammes par kilogramme, l’action s'annonce par des mouvements des mâchoires, l'animal fait craquer ses dents camme s'il cassait un os et semble éprouver, du côté de la cavité buccale, des sensations désagréables. A cela s'ajoutent l'inquiétude, l'agitation avec hyperexcitabilité, l’'hypersécrétion salivaire; mais pas de narcose, pas de faiblesse musculaire, rien de ce qui caractérise le sommeil opracé.

Si on augmente les doses, les manifestations précédentes s’exagèrent el à elles s'ajoutent certaines modifications complémentaires.

C'est d'abord la raideur musculaire, qui a pour conséquence une gêne notable des mouvements ; les articulations se fléchissent avec peine, l’animal trottine et semble courir sur des piquets ; le train postérieur ést particulièrement raide, mais ne montre pas cet affaissement typique qui donne aux chiens l'attitude hyénoïde. Ensuite, on observe toujours et proportionnellement à la dose une exagération de l’hypersécrétion salivaire ; la salive visqueuse, filante et claire peut arriver à couler à jet continu.

Enfin, quand le tégument du sujet n'est pa$ pigmenté, 1l est un changement de couleur qui frappe la vue de l'observateur : c'est une pâleur exagérée de l’épiderme, qui diffère de la teinte normale du porc, comme la face blème du cadavre humain diffère de la

re physionomie d'un sujet en pleine santé. On ne peut voir, dans ce fait, que le résultat d’une vaso-constriction périphérique très prononcée, que nous révèlera d'ailleurs plus loin l'étude de la pression artérielle.

Afin de savoir comment la morphine à dose toxique peut tuer le porc et si, dans les dernières phases de l'empoisonnement, elle n’est pas capable de provoquer chez lui un peu d’hypnose, nous en avons injecté des doses progressivement croissantes dans la veine auriculaire, allant jusqu’à 7 à 8 grammes chez des animaux pesant de3oà35kilogrammes. Nous avons vu se dérouler alors rapidement, et à leur maximum d'intensité, tous les symptômes précédemment décrits : agitation extrême, gêne locomotrice, raideur des membres, accélération du cœur et de la respiration, dilatation pupillaire, hypersécrétion salivaire, etc. Cet état de choses peut durer deux heures et demie environ, après quoi apparaissent des tremblements intenses dans les muscles du train postérieur et des internittences respiratoires fréquentes.

A partir de ce moment, les choses marchent vite; les tremblements se généralisent promptement en s’exagérant et, soudainement, l'animal tombe sur le sol, plongé brusquement dans un violent accès de tétanisme qui dure quelques secondes, tue le sujet ou se calme, ce qui est plus fréquent.

Cependant, après cette violente secousse, l’animal n’est plus dans les mêmes conditions, il cherche bien à se relever, mais, paralysé du train postérieur, 1l n'y parvient pas et ne réussit qu à se traîner péniblement à l’aide des membres de devant.

Er Go

Les crises tétaniques peuvent se répéter à des intervalles plus ou moins espacés, mais elles ont toujours pour résultat d’affaiblir considérablement les animaux qui, bientôt, sont obligés de rester sur le flanc, incapables de se relever, ayant perdu même l'énergie qu'ils avaient conservée jusqu'alors dans le train antérieur. A cette phase de l’intoxication, la respiration et le cœur sont très faibles, très accélérés et la température peut atteimdre 41 ou 42 degrés.

Tout ceci peut durer assez longtemps, trente à quarante-cinq minutes, ou une heure, mais aboutit finalement à une crise tétanique dernière, aussi violente et aussi typique que les autres, pendant laquelle le sujet meurt.

Quant à l’état des fonctions du cerveau, pendant que la morphine agit, il est assez difficile de s’en rendre compte

chez le porc dont le facies, fort peu expressif à l’état normal, ne l’est pas davantage après la morphinisation.

Nous n'avons pu noter que des manifestations plus marquées de frayeur, mais {out nous pousse à croire que les fonctions du cerveau sont modifiées, car, en plus de la terreur qu'il traduit, le porc morphinisé paraît avoir une sorte de délire agitant avec hallucination ; du reste, 1l ne distingue pas nettement les objets et présente certainement un trouble de la vision.

Quoi qu'il en soit, parmi les autres animaux, le porc a vis-à-vis de la morphine une tolérance exceptionnelle, puisque, par la voie hypodermique, il faut en moyenne 20 centigrammes de ce poison pour arriver à déterminer la mort. Nous verrons que la résistance de la chèvre a d’autres caractères bien distinctifs.

ne

Page 1