CHAPITRE PREMIER
LES PROPRIÉTÉS ESSENTIELLES DE L'APOMORPHINE ET LEUR UTILISATION EN PRATIQUE
La propriété essentielle - de l’apomorphine, celle qui a surtout motivé sonintroduction en thérapeutique, est son action vomilive spéciale ; c’est ce qui, au début, a fait accueillir ce médicament avec une véritable faveur, voire même avec un certain enthousiasme.
On a vu en lui un agent précieux, non seulement parce qu'il augmentait la liste des vomitifs, mais aussi et surtout parce que, parmi eux, 1l se présentait avec des propriétés particulières, nouvelles, très différentes de celles de ses similaires, répondant à des indications bien distinctes et n'ayant pas leurs contre-indications. Comme vomitif, en effet, l’apomorphine s’est présentée d’abord comme un agent fidèle, à effets rapides, certains, actionnant directement les centres bulbaires, sans provoquer la nausée n1 la dépression consécutive
UE des autres vomitifs ; n'intéressant que fort peu l’estomac et respectant complètement l'inteslin.
Elle avait encore cet autre avantage très appréciable
de pouvoir s’administrer facilement par la voie hypo-
dermique et de permettre son utilisation dans toutes circonstances où il importe d’aller vite et où, pour une raison quelconque, l'administration buccale est difficile ou impossible.
Mais à cette seule indication ne selimitait pas l'usage de l'apomorphine ; elle fut conseillée d'abord à doses faibles, au titre d'expectorant dans le traitement des bronchites, ensuite dans le traitement de certaines névroses.
Toutle monde était d'accord, aussi bien dans les laboratoires que dans les cliniques, pour faire de l’apomorphine un médicament vraiment supérieur et d’'autant plus avantageux que sa toxicité fut considérée comme nulle. Bourgeois disait en effet que, d’après ses expériences, l'apomorphine étail à peine toxique, à des doses assez considérables, ajoutant qu'il serait même difficile d'empoisonner un chien avec ce médicament.
Cette dernière apprécialion contient assurément une exagéralion, mais elle montre combien grande était la confiance accordée à ce vomitif nouveau, qui faisait presque une entrée triomphale dans le domaine de la thérapeutique pratique.
C'était trop beau assurément, et ce premier enthousiasme ne dura pas; quelques voix discordantes se firent entendre, quelques observations malheureuses, dont on exagéra la portée, jetèrent un certain froid sur la bonne
impression du début et on commença par mettre en garde contre les dangers possibles de l’utilisation de l’'apomorphine, démontrant qu'il était peut-être bon de la manier avec prudence et surtout de choisir sa préparation.
Ce fut la débâcle ; il n’en fallut pas davantage pour discréditer presque complètement l'apomorphine, qui fut rapidement délaissée et mise au rang des médicaments classés... mais jamais employés. C'est même assez curieux que de lire actuellement les ouvrages de thérapeutique qui vantent et proclament toujours les grandes qualités de l’apomorphine, pendant que les cliniciens s'abstiennent de l’employer.
C'était peut-être faire œuvre utile que de reprendre l'étude de l’apomorphine et d'attirer de nouveau l'attention sur elle, et c'est ce que déjà nous avons commencé, en 1894, avec le D' Boyer, en publiant un premier mémoire critique, dans lequel nous avons recherché les causes des contradictions qui pèsent si lourdement sur ce médicament.
L'occasion, qui, d'autre part, nous était offerte, par nos recherches de pharmacodynamie sur la morphine, de comparer l’apomorphine à l’alcaloïde d'où elle dérive, était trop engageante pour que nous la laissions échapper.
Cependant, danscette première partie, nous laisserons au second plan la propriété essentielle vomitive de l'apomorphine que nous verrons plus loin, pour nous intéresser surtout aux principaux effets généraux apparents déterminés par ce produit chez les animaux des
différentes espèces.
2e 76 2 A ce point de vue-là, l'apomorphine a déjà été étudiée par quelques auteurs dont il sera utile au début de rappeler les résultats.
Opinion de quelques expérimentateurs et thérapeutes relativement aux propriétés générales de l’apomorphine. — En 1871, Siebert et Harnack constatent chez le lapin et le chat que le chlorhydrate d’apomorphine détermine une excitation particuhière qu'ils attribuent à une action spécifique du médicament sur les centres nerveux.
Cette propriété excitante de l’apomorphine est aussi parfaitement étudiée dans un des mémoires les plus importants qui aient été publiés sur cet agent, sous la signature. de David, qui poursuivit ses recherches dans le laboratoire et sous la direction de Prévost.
D'après cet auteur,-une injection de2 à 35 mulligrammes d’apomorphine au chat produit presque immédiatement des signes de frayeur; l’animal se cache dans les coins, flaire le sol en avant et sur les côtés, fait plusieurs pas en avant et plusieurs pas en arrière, s'agite constamment el, pendant lout ce Llemps, salive assez abondamment. Quelques minutes après l’adminstration hypodermique de 6-à 8 milligrammes du même médicament, les lapins sont très excités, se précipitent d'un coin à l’autre de leur cage, se heurtant contre ses parois, frappent des talons, ont une r'espiraüon bruyante el rapide et paraissent très effravés.
Les mêmes effets excitants ont été vus chez le rat et chez le pigeon, que l'apomorphine mel dans un état analogue à l'ivresse.
Chez le chien, même observation, une dose un peu forte de l’alcaloïde dont nous nous occupons détermine une agitation, se traduisant parfois par des mouvements de rotation qu'ont observés et signalés également Quebl, Kælher et Mœller.
Mais à côté de ces phénomènes d’exeitation, David a vu l'apomorphine produire de l’affaiblissement müsculaire général et lui attribue aussi certains effets modérateurs.
En effet, bien que plusieurs auteurs.aient plus parlicuhèrement insisté sur l’action excitatrice de l’apomorphine, on trouve fréquemment des preuves d'une influence dépressive non douteuse sur le système nerveux,
Chez l’homme, notamment, Routy, Challaud, Rabow parlent d'une certaine tendance au sommeil, qui suit l'injection. Pour Max Quehl, les doses fortes ne sont pas émétiques, mais narcoliques. Il ÿ a diminution de l’excitabilité réflexe, puis de la parésie des membres postérieurs, de la dépression générale. Get auteur n’a noté aucune action, ni sur les nerfs moteurs et sensitifs, n1 sur les vaso-moteurs; d’après lui, la courbe de la contraction musculaire ne serait pas modifiée.
Bordier a observé des phénomènes de dépression, de la tendance au sommeil « rappelant, dit-il, l’origine de l’'apomorphine ».
Harnack qui, avec de faibles doses, a obtenu chez Îe lapin une excitation forte des muscles volontaires, a vu les doses élevées produire chez le chien de l’abattement, de la somnolence et une paralysie complète:
cependant, dans une phase en quelque sorte intermédiaire, les fortes doses, avant d'aboutir à l'abattement el à la dépression, ont réalisé de violentes convulsions. Bourgeois cherche à expliquer cette dépression finale que détermine l'apomorphine et la regarde comme une Conséquence naturelle de la contraction violente du début.
Pour Hayem, le coma et les paralysies sont la conséquence de l'administration des doses fortes: c’est également l’opinion d’Audhouï, quileur attribue l’affaiblissement musculaire, la tütubation, les mouvements en cercle qui précèdent la chute, l'abattement et la dépression.
Ne faisant peut-être pas assez la part de ce qui revient à l'influence nauséeuse, Jurasz signale, chez les enfants, un calme singulier pendant la période prémonitoire ; l'enfant semble devenir tout à coup apathique ; il est silencieux, bälle, pâlit et garde les yeux fixés. Il y a assez souvent sécrélion abondante de sueur, de salive, de larmes. Cependant les symptômes de collapsus ne durent pas, les vomissements arrivent et les enfants s'’endorment.
Gubler dit que l’apomorphine est dépourvue de loute propriété hypnotique et narcolique, ce qui est également l’avis de Fonssagrives.
Dans la série des classiques et des auteurs ayant plus spécialement fat de la pharmacodynamie comparée, on trouve également des opinions intéressantes à rappeler.
Lauder Brunton dit que l’apomorphine paralyse les fibres musculaires volontaires et involontaires, mais n'affecte n1 les nerfs moteurs ni les nerfs sensitifs.
Se basant sur les travaux publiés, Nothnagel et Rossbach établissent que chez les animaux qui ne vomissent pas, le lapin par exemple, les phénomènes dominants sont l'excitation, puis la paralysie du système nerveux. Les centres du cerveau et de la moelle allongée, appartenant à la sphère motrice comme à la sphère sensible, sont influencés et, parmi les symptômes apparents, sont inscrits: la timidité, les mouvements de mâchonnements, de rongement, décrits par Harnack et d’autres, l'accélération respiratoire, des convulsions suivies de paralysie, de dyspnée; etc.
Stohkmann et Dott, faisant observer que l’apomorphine à une composition plus complexe qu’on ne le suppose, font entre elle et la méthylcodéine un rapprochement, basé sur certains de ces effets physiologiques, notamment sur l'action musculaire énergique qu’elle manifeste chez la grenouille.
Les actions respiratoires, cireulatoires et les troubles des grandes fonctions qu'elle produit parfois, résulteraient de son électivité sur les centres vomiüfs, voisins des centres bulbaires des précédentes fonctions.
Dans sa pharmacologie clinique, Penzoldt répète que les doses fortes d'apomorphine produisent la narcose et tuent les animaux, après un stade d’excitalion, au milieu de symptômes paralytiques et par paralysie du centre respiratoire.
Schmiedberg fait remarquer que, bien que dérivant de la morphine, l’apomorphine n'a pas d'action narco tique ; elle occasionne au contraire chez les mammi-
fères une excitation intense suivie d’une paralysie du
ZT SOU cerveau et de la moelle allongée, dont les fonctions sont d'abord considérablement modifiées.
Kaufmann, parlant des effets des doses fortes, dit qu'elles produisent une excitation générale pendant laquelle l'animal s’agite continuellement, se déplace et tourne en manège pour, enfin, présenter un affablissement du train postérieur et aboutir à une paralysie motrice complète.
Frôhner, donnant une idée générale des actions dominantes de l'apomorphine aux doses fortes, inscrit à leur actif l'excitation violente du système nerveux central, notamment des centres cérébraux de la sensibilité et du mouvement, des centres moteurs du cervelet, des centres vaso-moteurs, respiratoires el cardiaques de la moelle allongée.
Les animaux soumis à ces influences excitantes manifestent une grande inquiétude, se traduisant par des mouvements désordonnés de toute nature et dans tous les sens, avec dilatation pupillaire, accélération du cœur et de la respiration pouvant même aboutir à des convulsions et des attaques épileptiformes.
Les doses mortelles aboutissent promptement à la narcose, avec faiblesse et paralysie des muscles, mais la mort survient habituellement au milieu d'accidents convulsifs par paralysie des centres respiratoires.
En somme, dans les différentes descriptions que nous venons de résumer, on trouve de tout : les troubles nerveux les plus divers, les plus variés, parfois même les plus contradictoires sont attribués à l’apomorphine qui devient ainsi, surtout dans ce qui se rapporte aux observations faites chez l’homme, un