ABSTENTION OPÉRATOIRE
Comme l’a proclamé, au dérnier Congrès de chirurgie, M. De- ! lorme, la chirurgie «à l'armée » doit être une chirurgie simple : pas d'opérations, sauf urgence absolue (ligatures artérielles et —trachéotomie). Evacuation rapide selon la formule officielle et classique:
«L'ambulance est un atelier d'emballage et d'expédition. »
li faut évacuer tous les blessés, sauf (Reverdin) les blessés de poitrine par crainte d'hémorragies secondaires, et les blessés d'abdomen, pour qui l'immobilité est indispensable. C’est du moins l'opinion de Reverdin. Au Transvaal, les blessés, de Jacobsthal ont été hospitalisés sur place dans une ambulance allemande : ces blessés d'abdomen ont guéri. À Spionkopf, ils ont été évacués : 1ls sont morts. Au début de la campagne, ils ont élé opérés par Fèves, Kuthner, Hildebrandt, Mac Cormac, Waston Cheynes qui avaient tenté d'appliquer aux plaies de l'abdomen le traitement « civil » par laparotomie : tous les opérés sont morts. Dans l'armée japonaise, il y eut 19 décès sur 22 blessés d'abdomen transportés pendant 9 heures. Ceux qui furent abandonnés guérirent dans la proportion de 30 p. 100.
Les chirurgiens anglais du Transvaal avaient emporté avec eux un malériel chirurgical roulant considérable. Ils n'ont eu que des désastres parce qu’ils ne trouvaient point d’eau, parce qu'ils ne leur était pas possible, matériellement, de la stériliser quand ils en avaient, et parce qu'ils ne pouvaient par suite se trouver dans les conditions d'asepsie sans lesquelles une (PERS n'est pas permise.
Il suffit d’avoir eu l’occasion, en temps de paix etaux grandes manœuvres, de faire au cantonnement une suture de plaie quelconque, pour deviner quelles doivent être les difficultés, insurmontables, que rencontre en temps de guerre le chirurgien qui veut se laver les mains ou faire bouillir des instruments, surtout en pays étranger ou encombré de troupes. Et nous ne pensons pas - que l’emploi des gants de caoutchouc puisse être une innovation utile aux chirurgiens d'une armée en campagne. Les difficultés sont les mêmes pourstériliserles gantsou l'eau,ou les instruments.
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Autre argument eh faveur de la non-mtervention : en 1870, les plaies par arme à feu (calibre 12 millimètres) donnaient 70 morts sur 100 blessures. Aujourd'hui avec les balles de petits calibres (6 à 8 mm.) les blessures abdominales faites à plus grande distance ne donneraient que 45 p. 100 de morts (Bornhaupt et von OŒEttingen. Guerre russo-japonaise).
On a tenté des interventions abdominales dans des wagonssalles d'opérations relativement bien installés : la princesse Gedroiz, doctoresse en médecine, aurait obtenu ainsi « dans le transsibérien », en chemin de fer, des guérisons opératoires. Cela
nous laisse sceptique, car la chirurgie « est une dans ses exigences et dans sa technique », comme l’a écrit à ce sujet Mignon. On pouvait voir au dernier Congrès de chirurgie une automobile-salle d'opérations pour le service de santé militaire. Il nous paraît illusoire de chercher à organiser une salle d’opérations dite aseptique dans une automobile destinée à passer partout.
Bornhaupt à Karbine (Croix-Rouge russe) a vu guérir sans incidents 89 blessés (non opérés, sur 162 blessés: d'abdomen par balle, et tous les autres, sauf'trois, finirent par guérir spontanément, soit 2,5 p. 100 de morts! Ces blessés furent évacués pendant 6 ou 10 jours en chemin de fer avant d'arriver à l'hôpital. Ceci serait presque paradoxal, si l’on oubliait que des milliers de blessés d'abdomen sont probablement morts sur place et sans avoir été vus par le chirurgien russe ! Il ne s'agissait donc que de blessés « bénins ». « Les plaies de l’abdomenisont donc la pierre d'achoppement de la thérapeutique en campagne. » (Reverdin.) Telle est la vérité. Donc le traitement des plaies de l'abdomen, à la guerre, doit être le suivant :
Pas d'intervention chirurgicale. — Diète absolue. Recommander aux brancardiers de ne pas faire boire les blessés d’abdomen. Injections de morphine et sérum en injections sous-cutanées si cela est possible, sinon administrer de l’opium à l’intérieur. Ne pas évacuer ces blessés, les hospitaliser sur place, à tout prix. Mieux vaudrait les abandonner que les transporter à distance.
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Il y a ici une incompatibilité entre le dogme de l'évacuation systématique et les nécessités thérapeutiques en matière de plaies d’abdomen (et de poitrine). Il n’y a qu’uncas où l’intervention est permise, parce qu’elle est indispensable : lorsqu'il y a hémorragie interne ne pouvant pas guérir par la temporisation.
Ici, comme ailleurs, il faut tenter la ligature du vaisseau qui saigne, pour peu que la laparotomie soit possible matériellement, car, à bien y songer, le blessé n’a rien à perdre, même si l'intervention est pratiquée dans des conditions médiocres d’ins-
lallation et d’assistance.
Tout ce que nous avons lu sur ce sujet, tout ce que nous venons de dire, a été confirmé par les observations qui ont été déjà faites pendant la guerre turco-balkanique.
Notre collègue et ami Girault a passé le mois de novembre 1912, en Macédoine, à Uskub, avec l’ambulance chirurgicale installée dans cette ville par la Croix-Rouge française, d'accord avec les autorités mililaires serbes. Pendant tout le mois de novembre 130 blessés serbes furent soignés par la mission française. Les blessures dataient de 8 jours, environ, quand les blessés arrivaient à l’ambulance, après 8 jours de transport par des moyens de fortune, chemin de fer, chariots, voitures.
L'armée se trouvait à 80 ou 100 kilomètres en avant d'Uskub. Or, sur ces 130 soldats évacués sur l’ambulance française et non choisis, pris au hasard, il n’y avait qu’un seul blessé d’abdomen, un soldat qui avait reçu une balle dans le ventre, à très grande distance puisqu'il n'y avait point d’orifice de sortie (1). Le blessé était en très bon état et ne paraissait nullement incommodé par sa blessure. Il à guéri sans aucune intervention.
En même temps, à l'hôpital militaire serbe installé dans la citadelle turque d'Uskub plusieurs centaines de blessés étaient
(1) Normalement, d’après les statistiques déjà publiées à la suite des guerres récentes, ce chiffre de 130 blessés aurait dù compter six ou sept blessés d'abdomen, d'après le pourcentage de 5 p. 100 admis par les chi-
rurgiens militaires.