‹ Étude expérimentale sur la phonationChapitre 40 sur 62 · VL. — DE L’INTONATION NORMALE · texte numérisé non relu

VL. — DE L’INTONATION NORMALE

J’appelle éntonation normale la hauteur moyenne et habituelle de la voix parlée. Le mot n’est pas nouveau : c’est là son moindre défaut. Mais le sujet est neuf, Car j'éprouve à le développer un difficulté grande qui résulte du manque absolu de données scientifiques antérieures qui puissent m’y aider.

L'intonation normale définit la hauteur d’une voix etne préjuge rien de son timbre : c’est ainsi qu'une même Imtonation est commune à beaucoup d'hommes, tandis qu'il est exceptionnel de rencontrer deux voix dont le son se ressemble au point qu’on puisse les confondre.

L’intonation normale est plus élevée chez l’enfant que chez l'adulte, plus haute chez la femme que chez l’homme, pour la raison simple qu’elle varie presque parallèlement à la hauteur de la voix, laquelle dépend des dimensions du larynx.

L’intonation normale ne doit cependant pas être confondue avec la hauteur d'ensemble d’une voix; de ce que ces deux caractéristiques vocales se correspondent d'ordinaire, il n’y a pas à conclure qu’elles s’unifient : il y a ici analogie et non synonymie. Ainsi je note plus loin deux chanteurs ayant une étendue commune de voix de LA; à LA; et dont l’intonation normale est chez l’un ML, chez l’autre SOL, .

L’intonation normale c’est la note sur laquelle on parle. Je sais bien qu’une voix qui garderait sans cesse la même tonalité serait d’une monotonie désespérante,

rare heureusement. Quand nous parlons naturellement, nous parcourons d'ordinaire une échelle de deux à trois notes ; les méridionaux, les gens à élocution ondulante et colorée changent de ton en causant dans l’étendue d’une quinte, pas plus. La conversation ordinaire n’enjambe jamais une octave; une pareille modulation appartient au langage déclamatoire des orateurs où des tragédiens; mais ce n’est plus là la parole, c’est une variété de chant parlé d’une hauteur sciemment artificielle. Mais au milieu des trois ou quatre notes employées par le causeur, il en est une qui revient plus souvent, dont il se sert de préférence, celle-là même qu’il emploie quand il parle naturellement sans chercher à assombrir ou à forcer son langage pour attirer l’attention. Gelte note naturelle définit l’infonation normale.

L’intonation normale correspond anatomiquement à l’état de tension instable des cordes vocales qui résulte de l'équilibre parfait entre les tenseurs et les relâächeurs de la glotte : en cet état les deux forces adverses se contrebalancent au mieux. Mais que l’une d’elle vienne à l'emporter, l'équilibre se rompt, l'intonation normale change, la voix monte ou baisse.

L’intonation normale ne peut exister qu’en voix de poitrine : on en verra plus loin le pourquoi. En voix de fausset, il ne peut pas y avoir d’intonation normale; car ce registre nécessite un état forcé, anormal du larynx, dans lequel tout diapason qu'il plaît à la voix d'adopter dépend du degré de contraction d’un seul muscle et non plus d’un état d'équilibre entre deux forces adverses.

J'ai surtout étudié l’intonation normale chez les

chanteurs et fort peu chez les chanteuses : cela pour deux raisons : la seconde, c’est que chez l’homme les phénomènes sont incomparablement plus nets et plus faciles à analyser. L'homme parle toujours en voix de poitrine. La voix de fausset est chez lui si haute el si peu commode qu’il ne s’en sert pas. La femme au contraire parle sur la limite des deux registres, si bien que dès qu’elle cherche à accentuer certaines syllabes, sa voix monte en fausset, puis redescend en registre de poitrine à la phrase suivante.

Il en est de même pour l'enfant avant la mue. Je me réserve d’ailleurs d'étudier un jour complètement la question de lintonation normale chez la femme ; et je ne pourrai le faire avec profit que quand on saura enfin pourquoi le registre de fausset, si restreint chez l’homme, fournit les deux tiers de la voix féminine. Chez l’homme je dirai le pourquoi : chez la femme, je ne puis indiquer que le comment.

Voici deux exemples qui chacun correspondent à un type spécial d’intonation normale chez la femme.

Madame F... a une voix de mezzo soprano qui en poitrine s’étend du LA: au SOL: et en fausset monte à UT; . Cette personne parle sur le SOL, . Elle cause donc en voix de poitrine : mais dès qu’elle cherche à monter, elle passe en voix de fausset. C’est là un type assez commun.

Madame Degr…, de l’Opéra-Comique, a une voix de soprano qui en poitrine s'étend de SIP, à FAset en fausset atteint le MI; . Or elle parle en LA P;. Son intonation normale se fait donc en voix de fausset. Cela

semble complètement contredire ce que je viens de ; 17

dire il y a un instant. Mais il s’agit ici d’une exception, d’un type absolument rare. Cette dame possède dans la conversation habituelle une voix suraiguë tout à fait spéciale, qui semble forcée et qui frappe toute personne non prévenue.

Enfin, dans les cas de beaucoup les plus fréquents (toujours pour les contralti), l’intonation normale se fait chez la femme comme chez l’homme en voix de poitrine, et sur une note assez grave pour que la voix puisse monter d’une à deux notes sans passer en registre de fausset.

Cela dit, je reviens à l’intonation normale chez l’homme.

Je ne puis mieux faire que de donner le tableau suivant, plus explicatif que n’importe quelle démonstration, et qui est intéressant. Presque tous ces résultats ontéténotés chez des artistes de l’Opéra-Comique : c’est assez dire la précision qu’on peut leur attribuer.

Voix. Étendue du registre Intonation de poitrine. normule.

TS RER basse FA# . FA#, Mi, Léprasere baryton FA#, SOL, MI, DOUCE baryton LA, SI: MI, USE encre baryton SOL, SOL; SOL; IEP, 6 a 58 baryton LA: FA: FA, Éantieser baryton LA; LA; MI, De Pr..... baryton LA, LA: SOL:

Mouse ténor RÉ, SE SOL, Deg.. .... ténor RÉ: UT, SOL, Here ténor UT tie LAp, Bart ténor-trial FA, LA: LA,

Ce tableau montre d’abord qu'entre la hauteur et Pintonation normale d’une même voix il n°y a point de concordance absolue, mais il existe néanmoins un parallélisme approximatif.

Les basses parlent sur le ML, , les ténors sur le SOL: ou le LA, : le FA: appartiendrait plutôt aux barytons. Deux notes seulement séparent les hauteurs extrêmes de lintonation normale des basses profondes et de forts ténors ; musicalement cette différence est faible, mais elle est énorme pour l'oreille qui, à entendre parler un chanteur, peut aisément en définir l'emploi. Il est encore une fois entendu qu'ici je fais complètement abstraction du timbre, qui, bien mieux que l’intonation, permet de reconnaître ou de classer une voix.

En quel point de la gamme vocale siège la note de l’intonation normale? Est-elle à la même distance musicale des sons le plus grave et le plus aigu d’une voix donnée? Non. Étant donné qu’une belle voix possède deux octaves, l’intonation normale siège dans la partie haute de l’octave inférieure. Ainsi les basses qui vont du FA, au FA; parlent en ML : les ténors qui vont de V'UT; au Sk parlent en SOL, . Cette règle, il est vrai, comporte des exceptions; tel est le cas Fug.…., tel est le cas de Bar...; cependant, telle que je l'ai formulée, la règle peut être considérée comme étant généralement vraie.

L’anatomie donne l’explication de ce fait. J'ai déjà démontré que chez le cadavre, il existe un état spécial de la glotte, que j'ai appelé position d'équilibre vocal, état neutre produit par les actions opposées des ligaments élastiques des cordes vocales qui tendent à raccourcir la glotte, et du ligament crico-thyroïdien moyen qui tend à lallonger; la note produite dans cette situation est d’une quinte ou d’une sixte supérieure au son le plus bas, et d’un dixième inférieure au son le plus haut émis par ce larynx. Chez le vivant,

la position d’intonation normale qui lui correspond en diffère parce qu’il faut tenir compte d'actions musculaires infiniment plus complexes. A l’état de vie, voici les forces antagonistes qui agissent sur les cordes vocales ligamenteuses.

Forces de tension. Forces de relâchement.

Ligament crico-thyroïdien. Ligament élastique des cordes vocales.

Muscles crico-thyroïdiens : et un peu les muscles crico-aryténoïdiens latéraux et Muscle thyro-aryténoïdien. postérieurs.

Muscle sterno-thyroïdien. Muscle thyro-thyroïdien.

Si chez le vivant l’intonation normale est plus haute que sur le cadavre, c’est que chez celui-ci les cordes vocales ligamenteuses l’emportent en rétractilité sur le ligament crico-thyroïdien moyen et mettent la glotte dans un état plus voisin du relâchement que de la tension. Pendant la vie, à ces actions élastiques s'ajoutent des forces musculaires disposées d’une façon inverse, puisqu'il y a trois paires de tenseurs pour une paire de relâcheurs : ce fait a pour effet de hausser l’intonation.

Mais pourquoi la note d’intonation, à peu près médiane, est-elle plus près de la limite inférieure que de la limite supérieure de la voix de poitrine? C’est, je crois, qu’en voix de poitrine, la contraction du thyroaryténoidien est Indispensable et puissante pour deux motifs : il se contracte pour la note, il se contracte pour le registrei ; le crico-thyroïdien ne se contracte que pour la note seule : son énergie est naturellement moindre.

1. Voir plus loin le chapitre qui traite du mécanisme de la poitrine.

Quel avantage immédiat y a-t-il à retirer de cette détermination de lintonation normale? Aucun. Mais l'intérêt d’un fait ne se mesure pas à son utilité pratique. N’est-elle pas curieuse, cette lutte perpétuelle qui se passe dans le larynx entre deux forces égales, dont l’une peut momentanément l'emporter, mais jamais ne triomphe définitivement et qui, d’ordinaire, se maintiennent mutuellement dans une sorte de s/atu quo qu’on appellera de tel nom qu’on voudra, voix parlée ou intonation normale? Ne satisfait-elle pas mieux l’esprit que cette doctrine confuse mais classique, qui veut que deux muscles essentiellement différents de situation et de direction arrivent par des résultats opposés au même résultat commun, la tension, la tension seule de la glotte?

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