Gay. Théorie physique de la phonation. Paris
C’est là, au reste, une controverse de physique pure et qui doit se régler entre physiciens. Je n’ai point de compétence pour traiter cette question ; mais comme je ne saurais expliquer le mécanisme des registres de poitrine et de fausset au cas où il n’y aurait à tenir compte que des vibrations sonores de l’air, je me range à l’avis de Mueller et de Rossbach dont la grande autorité me semble avoir définitivement tranché la question en faveur des vibrations primitivement sonores des cordes vocales.
« Les motifs suivants, dit Muellert, me font regarder comme invraisemblable la théorie qui attribue les sons des anches membraneuses aux pulsations de l'air :
& 1° Il n’y a aucune raison d'admettre que les sons des anches simples proviennent des interruptions du courant d'air, puisque les sons que les anches ellesmêmes doivent donner quand elles vibrent suffisent à l'explication. Si, comme le dit Weber, le son qu’une anche donne par la percussion est beaucpup moins fort que quand on souffle dessus, c’est qu’un choc qui ne se répète pas plus d’une fois ne suffit pas pour entretenir les vibrations comme un souffle continu. À la vérité, il y a des membranes qui, comme le sphincter de l'anus, ne résonnent point pas la percussion, et donnent des sons d’anche très forts par le souffle ; mais 1] ne s’agit jamais, quant à ce qui regarde la manifestation d’un son, que du nombre de vibrations nécessaires pour le produire; or, l’expérience autorise seulement à conclure que dans ces sortes de
1. 3. Mueller. Manuel de Physiologie. Traduction Jourdan, t, I, p. 168.
ETUDEZEXPERIMENTALE SUR LA PHONATION. 155 membranes, une succession régulière de vibrations n’est possible qu’autant qu’un certain état de tension persiste pendant qu’elles reçoivent le choc de l’air ; et cette condition n'existe pas lorsqu'il s’agit d’une simple percussion.
€ 2° Les sons que j'ai produits en soufflant avec un tube délié sur des languettes métalliques, et même encore sur des languettes membraneuses sans chassis, ne sauraient être expliqués par les seules interruptions du courant d'air; ils ressemblent parfaitement, pour le timbre, à ceux que ces languettes rendent quand elles vibrent dans un cadre et agissent comme de véritables anches. À la vérité, on pourrait dire que les vibrations rétrogrades de la languette gênent aussi jusqu’à un certain point le filet d'air sortant du tube; mais il serait difficile de voir là une interruption réelle, puisque le courant d’air change de direction à mesure que la languette recule. Le filet d'air, qui exerce une action soutenue, est bien plutôt comparable en ceci à l’archet de violon frottant une corde.
«3° Il n’est pas non plus nécessaire, du moins pour les languettes membranenses, que le chassis se ferme périodiquement pendant les vibrations de la languette Alors même que la fente présente une largeur constante d’une ligne (2 millimètres), les languettes memdraneuses donnent souvent encore des sons clairs.
«4 Si la théorie qui attribue les sons d’anche aux interruptions du courant d’air était exacte, les sons devraient croître en raison directe du nombre des vibrations, ce qui n’est nullement démontré. ny a une position de la languette par rapport au Se dans laquelle elle détermine une fois autant d'interruptions
du courant d'air qu’elle même fait de vibrations; c’est celle dans laquelle elle bat à travers l'ouverture du chassis; car en le traversant, puis en revenant sur elle-même, elle interrompt deux fois le courant d’air; le nombre des interruptions est au moins double de celui qui a lieu quand la languette ne fait que frapper juste dans l'ouverture du chassis et revient aussitôt sur elle-même. Le son d’une languette qui traverse son Chassis devrait donc, toutes choses égales d’ailleurs, : être plus élevé d’une octave que celui de la même languette exécutant des battements simples : or cela n’a pas lieu. »
On serait tenté d’objecter à ces réflexions que les analogies qui existent entre les anches membraneuses et les cordes vocales laissent subsister entre elles des différences, et que ces différences peuvent précisément s'établir dans le cas particulier, de facon à donner tort à Mueller.
Mais les expériences sur le cadavre ne laissent aucun doute à ce sujet.
Je crois avoir démontré plus haut, à propos de l’occlusion glottique, qu’à tension égale des cordes vocales, le plus ou moins de largeur de la glotte ne modifie pas la hauteur du son. Cela ne suffit-il pas à prouver que ce sont les cordes vocales dont les vibrations déterminent le son, et que ce n’est pas l’air qui vibre le premier en traversant la glotte; car autrement, le son devrait être d'autant plus grave que celle-ci est plus large, ce qui est loin d’être vrai dans tous les cas.
Si l’on veut admettre que l’air est le Corps sonore, il faut renverser tout ce que j'ai jusqu’ici établi, n’ac-
corder à la tension active des cordes vocales qu’un rôle très secondaire, repousser toute influence de la tension passive (puisque alors la glotte s’élargit quand le son monte, ce qui est exactement l'inverse de ce qui devrait être dans la théorie supposée) et réhabiliter complètement l'importance de l’ouverture glot- tique, dont la moindre altération devient un facteur essentiel de la modulation du son. Une telle théorie devrait être jugée d’après les conséquences qu’elle entraîne, si Rossbach ne l'avait d'ores et déjà condamnée sans appel en établissant le mécanisme de la diphthonie.
Chez deux malades observés par Rossbach!, il \ avait aphonie par compression unilatérale du récurrent, amenant la paralysie totale d’une corde vocale. Les malades guérirent; mais avant la guérison complète, il y eut une période dans laquelle la corde vocale paralysée devint mobile et vibrante, mais sans que ses mouvements ondulatoires eussent encore recouvré leur mobilité normale. Dans ce stade intermédiaire à la maladie et à la guérison, où les cordes vocales étaient inégalement tendues, inégalement longues, 1l y avait diphthonie; quand les malades voulaient émettre un son, ils en produisaient deux, et si nettement que ce phénomène était appréciable même pour une oreille non exercée.
Ce double son produit par deux vocales inégalement tendues ne peut être dû qu’à la vibration des cordes vocales elles-mêmes, car, dans les cas précé-
1. Rossbach. Doppellônigkeit der Stimme (Diphthongie) bei ungleicher Spannung der Stimmbänder,in Archiv. f. pathologische Anatomie, t. LIV, 4872,:p. 571.
dents, il n’y avait pas pendant la phonation d’occlusion de la glotte et partant point d'interruption successive dans le courant d'air expiré. Et d’ailleurs, comment admettre dans le courant d'air expiré la présence simultanée de deux ondes inégalement vibrantes et donnant deux sons distincts?
Voici une dernière objection contre la théorie qui veut que le son vocal soit dù aux vibrations de Pair. Dans un tuyau d'orgue où l'air vibre, le bordde l’anche est exactement encadré, et ferme à chaque oscillation l'orifice d'écoulement de l'air. Mais dans la voix de fausset, jamais la glotte ne se ferme, elle est béante, et l’on peut impunément enfoncer un stylet dans l’espace glottique sans faire varier le son. Dira-t-on qu'il y a dans ce cas des interruptions du courant d’air suffisantes pour produire des cordes sonores ?
D’après tous ces motifs, il est évident que les cordes vocales résonnent non point par interruption du courant d'air, mais par leurs propres vibrations, et que les chocs donnés à l’air ne font que renforcer jusqu’à un certain point le son.