‹ Étude expérimentale sur le virus de la septicémie puerpéraleChapitre 6 sur 16 · HISTORIQUE · texte numérisé non relu

HISTORIQUE

L'effroyable mortalité qui, à certains moments, décime les nouvelles accouchées, a fixé l'attention des médecins depuis les siècles les plus reculés.

Déjà, en l’an 332 avant l'ère chrétienne, Hippocrate, dans son ouvrage (De morbo mul., Lib. 1v, sect. v), s'occupait de cette terrible affection.

Et depuis cette époque lomtaine, 1l n’est pas d'école qui n’ait fourni ses travaux et ses théories sur une question nosologique de si haute importance.

Nous n'avons pas l'intention de discuter toutes les idées qui eurent cours, le cadre de notre travail ne le comporte pas. Aussi, ne ferons-nous que citer, le plus brièvement possible, les phases diverses par lesquelles a passé la question dont nous nous occupons, persuadé d’ailleurs que, sous peine de les

raviver et de les remettre en honneur, 1l ne faut pas trop s’appesantir sur des idées surannées.

Le mal que nous essayons d'étudier a reçu des dénominations nombreuses, dont les principales sont celles de: fièvre puerpérale, typhus puerpéral, infection ou seplicémie puerpérale, puerpérisine infectieux. des suites de couches.

Par quelques-uns de ces noms, il est facile de voir que sans en connaître la nature, les auteurs avaient déjà dès longtemps soupçonné l'existence d’un virus comme cause des phénomènes morbides. Mais quel que soit le nom qu'on ait donné à la maladie; il s’en faut de beaucoup qu'à l'heure actuelle ont ait des notions précises sur l'agent de la septicémie puerpérale.

Ce sera pour nous une grande satisfaction, si dans notre modeste travail nous pouvons arriver à déterminer non seulement sa nature, mais encore les différents modes de son action pathogène etles conditions favorables à son développement et à sa destruction.

Cet agent exerce ses ravages non seulement sur des victimes isolées, mais il se transmet de proche en proche et produit de grandes épidémies, comme celles qui ont dévasté les maternités de Vienne, Londres, Paris, Lyon, etc.

La contagion directe a été mieux étudiée et mieux suivie dans la clientèle privée que dans les grands centres hospitaliers, où le mal pouvait être attribué au milieu. (Climat, saison, encombrement, misère physiologique et morale des parturientes.)

C'est ainsi que l'on a vu dans les villes, et même

dans les campagnes les plus reculées, le fléau se répandre seulement dans la clientèle de tel ou telmédeein, de telle ou telle sage-femme, et ces malheureux praticiens apporter la mort jusque dans leurs propres foyers.

De tels exemples montrent bien qu'en dépit des conditions nosocomiales, la septicémie puerpérale a besoin, pour se produire, d’un élément spécial, transportable et directement moculable.

Nous verrons plus tard quelle est la nature de cet agent.

J'ai prononcé le mot de septicémie et à dessein, car, dans l’état actuel, c’est lui qui nous semble le mieux répondre aux notions acquises par lexpérimentation.

Voyons donc rapidement quelles sont les théories qui ont été en faveur aux différentes époques et sous quel jour on a envisagé la question dans cesdernières années.

Le premier, lepère de la médecine, 332 avantJ.-C., écrivit que l'infection puerpérale était due à la suppression deslochies. A dater de ce moment, jusqu’à Home, en 1772, une trentame d'auteurs appartenant à des écoles différentes, soutinrent la même doctrine, ils divergeaient seulement sur la cause même de cette suppression ; car, tandis que pour les uns elle était la suite d’un accouchement difficile, pour d’autres elle serait due à l'influence saisonnière (1).

(4) Voir Hervieux, Trailé clinique et pratique des maladies puerpérales, 1870.

er re

A la doctrine de la suppression des lochies, fit suite celle plus surprenante des déviations ou métastases laiteuses. Depuis Sennert, en 1631, jusqu'à Tourtelle, en 1805, des médecins de tous les pays se trouvérent d'accord pour défendre et propager cette 1dée dont Puzos, Lieutaud, Sauvages en France et Hufeland en Allemagne furent les plus vaillants champions. Cependant, déjà, en'1789, Grimaud commençait à la révoquer en doute; mais ce ne fut qu’en 1801 que cette doctrine néfaste fut hardiment et savamment réfutée par le grand Bichat, qui démontra d’une manière péremptoire que les hiquides épanchés dans l'abdomen étaient dus à la péritonite et à la péritonite seule.

Les médecms du xx° siècle se rallièrent à cette opinion, qui, abandonnée depuis longtemps par les médecins, est encore en vogue parmi les gens du peuple, et, pourquoi le taire, dans une grande partie de la classe mstruite.

En s’évanouissant, la théorie des métastases laiteuses laissa le champ libre à celle de la fièvre puerpérale proprement dite.

C'est amsi que nous voyons Strother, en 1718, soutenir cette idée d’une fièvre puerpérale, par altération du sang, due à des conditions atmosphériques particulières ou à des émanations miasmatiques.

Simultanément, on voulut localiser le point d’infection et la lésion prédominante et, tandis que les uns mvoquaient la métrite, la phlébite utérine ou l’angiolencite, d’autres étaient partisans de la préitonite, de la métropéritonite, de l'entérite ou de l’enteropéritonite.

En 1787, Clarke groupa ces diverses altérations ; mais, à côté de lui, une autre école, ne regardant que l'entité morbide, variait la formule de fièvre puerpérale pour employer, suivant l’occasion, celle de fièvre bilieuse ou d’entéritique séreuse.

Cependant, en Angleterre, dès 1779, Johnston et Hunter ne voyaient que la péritonite. Puis Schonlein et son école, acceptant l’idée de la péritonite puerpérale, trouvaient néanmoins que cette lésion, toujours identique, présente des formes et des aspects qui varient suivant le génie épidémique.

La forme septique, la forme érétique et la typhoïde prédominaient tour à tour.

En 1824, Sindelin et Duges, ne considérant que les phénomènes ataxoadynamiques de la lésion, établirent la théorie nerveuse que défendait encore, en 1830, Winterberger.

Faye, de Norvège, fit paraître, le 31 juillet 1841, un travail de critique sur les idées courantes, mais avec lui encore, aucune voie nouvelle ne s’ouvrait à l’avidité des chercheurs.

Avec Mekel, en 1854, apparaissait une nouvelle doctrine. Pour lui, il y avait préalablement une métrite du col qui, s'accompagnant de lésions Inflammatoires et de suppuration, donnait naissance, sous l'influence de la décomposition putride des lochies à la forme grave de la fièvre puerpérale, par propagation de l’inflammation aux annexes de l'utérus.

C'est ainsi que s'expliquaient les phénomènes de phlébite, de lymphangite, ete., les arthrites purulentes, les suppurations des séreuses et enfin l’imfection purulente généralisée.

MP uS

A Vienne, M. Semmelweis (1), en 1849, crut à une infection des accouchées par les étudiants qui viennent des amphithéâtres d'anatomie et imtroduisent des matières putrides dans les organes qu'ils explorent. Dès lors, des précautions -antiseptiques furent prises par lui avec quelques succès.

Depuis quelque temps, en France, on semblait ne plus s'occuper de la question, lorsque, en 1858, Guérard la porta à la tribune de l’Académie de médecine.

La lutte fut chaude ; et, après de nombreuses séances, l'assemblée se-trouva divisée en deux camps : l’un, soutenant la doctrine de la localisation; l’autre, celle de l’essentialité. À cette mémorable discussion se rattachent lesnoms de Velpeau, Bouillaud, Hervez de Chégom, Depaul, Dubois, Danyau, Beau et FLO AR

Bien qu'il ne sortit de cette discussion que des hypothèses et des vues théoriques, l’école française de Strasbourg croyait avec Stolz et Sieffermann (3) que la cause sine qua non de la septicémie puerpérale était un levain, un ferment dont la nature était encore cachée. Delore (4), de Lyon, en 1865, était timidement contagioniste.

(4) Semmelweis. Sitsuwngsberichte der KK. Académie der Wissenschaften. Oktober, 1849.

(2) Discussions sur la fièvre puerpérale, réunies par Germer-Baillière, 1858.

(3) Sieffermann, Description de l'épidémie de fièvre puerpérale de Strasbourg, 1860 à 1861. Thèse, 1862,

(4) Delore. Higiène des maternités, 1865.

ei:

Mais, dès 1869, Coze et Feltz (1) trouvaient dans le sang et leshumeurs des femmes atteintes de septicémie puerpérale des éléments figurés qu'ils ont bien décrits sous forme de points mobiles isolés ou disposés en chainettes.

L'année suivante, 1870, Mayerhoffer, de Berlin, montra des microorganismes dans les écoulements putrides des nouvelles accouchées.

D'après Coze et Feltz, Mayerhoffer aurait déjà, en 1863, signalé l'existence de bactéries dans les lochies ; mais ses travaux importants sûr ce sujet ne datent réellement que de 1870.

Dès lors, une nouvelle voie était ouverte, aussi, voyons-nous l’école scientifique s’y engager et la suivre aveë une fiévreuse ardeur.

C'est ainsi que Waldever et Recklinghausen, en 1873, recherchent les microorganismes et les trouvent dans les liquides internes des malades mortes des suites de couches. Ils décrivent même une bactérie moniliforme dans les exsudats péritoneaux, pleurétiques et péricardiques. |

Déjà, l’année précédente, Despine et Quinquaud, avaient injecté à des animaux des lochies de femmes recardées comme affectées d'empoisonnement puerpéral et avaient vu leurs animaux succomber.

Etaient-ils bien en possession du virus puerpéral pur ?

Nous en doutons ; leurs inoculations fructueuses

(1) Coze et Feltz. Recherches cliniques elexpérunentales des matières infectieuses, 1872.

MO

ont porté indifféremment sur des chattes, des lapines et des cobayes. Or, nous nous proposons de montrer par nos expériences, ainsi que par celles faites avant nous par M. le professeur Chauveau que, certains animaux et particulièrement le cobaye et le chat, sont réfractaires au virus puerpéral.

De 1873 à 1878, les expérimentateurs furent nombreux, et bien qu’ils appartinssent à des pays différents, ils s’accordèrent pour dire que les lochies des femmes affectées de fièvre puerpérale contevalent des microorganismes vivants.

C'est ainsi que dans ce laps de temps nous voyons apparaître les travaux de Klebs, Tiégel, Hiller, Heiberg, Orth, Hausmann, Spillmann, Winckel, Kherer, Rokitanski, Hugh, Muller, etc., tous concluant à l'existence des microorganismes. Mais de celui si bien décrit par Coze et Feltz, il n’était plus question, et les auteurs n'étaient plus d'accord sur la nature et la forme des éléments qu'ils découvraient.

La conclusion qui se dégageait de ces travaux devait jeter inévitablement M. Pasteur dans la mêlée.

Ses recherches sur la culture et l’inoculabilité du virus furent présentées à l’Académie de médecime en

Pour M. Pasteur, les liquides pathologiques des femmes affectées de septicémie puerpérale peuvent contenir, suivant les cas, l’un ou l’autre des trois microorganismes suivants : 1° d’une manière hypothétique, le vibrion de la septicémie vraie ou expérimentale ; 2° un microbe en chapelet de grains, que

pe

l'on rencontre isolément dans le système circulatoire sanguin, 3° un microbe en points doubles, analogue à l'organisme du pus qui existe mélangé au précédent dans le péritome.

La communication de Pasteur avait été surtout provoquée par le scepticisme d'Hervieux, qui niait l'existence d’un organisme vivant et croyait à celle d’un miasme encore inconnu.

Doléris, l’année suivante, exposait dans sa thèse iuaugurale justement appréciée, les résultats de nouvelles recherches qu'il avait entreprises sous les yeux de M. Pasteur.

Doléris ajouta une espèce de microbe aux trois sionalées par Pasteur; cette quatrième espèce serait formée de ponts simples plus volumineux que les grains des chapelets du sang.

Pour Doléris, une espèce produirait la Te lente; l’autre, Fe suppurations rapides, et la troisième enfin, serait la cause de la septicémie sans suppuration ou avec très peu de pus, mais à marche toujours prompte et à terminaison fatale.

Si nous insistons sur cette conception de Doléris, c'est que nous nous réservons de discuter plus loin le mode d'action du microbe et l'interprétation qu'en à donnée l'élève de M. Pasteur.

Malgré ces travaux, G. Zuber (1) pouvait encore écrire, en 1881, que l'étude de la fièvre puerpérale au point de vue spécial de l’étiologie parasitaire était la moins avancée.

(4) Du Cazal et Zuber. Du rôle pathogenique des microbes. (Revue des sciences médicales, de Hayem, n° 18, p. 726.

Presque à la même époque, l'Italien Masini (1), assisté par Ferari et Bonome, publiait dans un journal médical de Florence une note pouvant se résumer ainsi : « Toutes les formes de la fièvre puerpérale sont produites par l'introduction dans le sang de microorganismes vésiculeux, punctiformes ou piriformes analogues à ceux des autres processus septiques. Suivant la quantité qui pénètre dans le sang, on obtiendra l’une ou l'autre des formes de la maladie humaine. »

Masini a tenté de cultiver les microorganismes, d'après la méthode de Tommasi-Crudelli; mais les produits de culture n'ont jamais pu tuer un seul animal.

Cependant, à Lyon, le professeur Chauveau expérimentait le virus puerpéral et constatait l’existence d’un microorganisme qu'il reproduisait artificrellement avec ses caractères morphologiques, mais dont l'activité, 1l est vrai, disparaissait rapidement dans les cultures. Quoi qu'il en soit, M. Chauveau est arrivé à donner l'immunité à certains sujets.

Ce sont précisément les résultats obtenus par M. Chauveau, résultats communiqués à la Société des Sciences médicales de Lyon, en juillet 1882 (2), qui servirent de base à nos recherches; aussi, y reviendrons-nous fréquemment dans le cours de ce travail.

La théorie microbienne commençait à faire son

(4) Masini. Lo sperimentale, ann. 1881.

@) Lyon médical, n° 43, dimanche 22 octobre 1S%2,

chemin, mais comme toutes les idées nouvelles, elle avait encore beaucoup de détracteurs ; et eux-mêmes, les esprits disposés à l’accueillir, ne pouvaient s'empêcher de constater qu’elle manquait d'une base imébranlable.

Il appartenait à M. le professeur Arloing, que nous avons eu l'honneur d'assister dans ses travaux, de déterminer le milieu artificiel propre à la reproduction en séries indéfinies des caractères morphologiques et pathogènes du microorganisme de la septicémie puerpérale.

Les recherches du professeur de la Faculté des sciences de Lyon ont été commencées dans les deruiers mois de l’année 1883, et ce n’est que dans le cours du mois de mai 1884 qu'il en a fait connaitre les résultats par une communication d’abord à la Société des Sciences médicales de Lyon, puis à l’Académie des sciences.

L'exposition détaillée -de ces recherches et de leurs résultats doit faire une des meilleures pages de ce travail. Pendant qu'elles étaient poursuivies à Lyon, le D° Frænkel, de Berlin, étudiait aussi la septicémie puerpérale et publiait dans Deutsche Medicinische Wochenschrift, du 3 avril 1884, une note préalable sur laquelle nous aurons à revenir.

Tous les jours, tant en Europe qu'en Amérique, on publie de nouveaux travaux sur cet important sujet; il serait oiseux de les citer tous. Contentonsnous de dire que les uns ne s’occupent de la question qu'au point de vue clinique, tandis que Îles autres cherchent le moyen de neutraliser le virus en dehors

et en dedans de l'organisme. Nous aurons d’ailleurs à en signaler quelques-uns d’une façon particulière, quand nous ferons l'exposé des recherches que nous avons entreprises pour déterminer le degré de résistance du virus aux causes naturelles de destruction et à divers antiseptiques, dans le but de régler scientifiquement les moyens de restremdre la propagation ou de combattre l'évolution de cette redoutable maladie.

Nous ne pouvons cependant, à la fin de cet historique, taire le nom de Siredey (1), si compétent en la matière, et qui récemment encore vient d'exposer ses idées sur cette question, qui pour lui a toujours été un objet de prédilection.

(4) Siredey. Les maladies puerperales. Etude clinique, 1884.

Page 1