‹ Étude historique et critique sur la pesteChapitre 3 sur 24 · LA PESTE DE · texte numérisé non relu

LA PESTE DE

En 1348, la peste se déchaîna de nouveau sur le monde. Cette épidémie, « dont la tierce partie du monde mourut» dit Froissart, enleva, en Europe seulement, plus de vingt-cinq millions d’habitants. Jamais plus terrible fléau n’avait fondu sur l’humanité, mais jamais aussi époque n’avait été plus favorable à l’éclosion d’une grande peste.

La guerre était universelle : depuis l’Extrême Orient jusqu’à l'Atlantique, ce n’étaient partout que séditions et batailles, luttes de peuple à peuple, de province à province, de ville à ville. Le pillage, la famine s’ajoutaient à ces désastres et mettaient le comble à la misère générale.

Les ravages d’une maladie pestilentielle sont toujours proportionnés à l’état hygiénique des populations qu’elle frappe ; dans l’Europe couverte de ruines, la peste noire atteignit son apogée. Elle enleva, d’après Froissart, à Naples, 100,000 victimes; à Gênes, 40,000; à Marseille, 16,000 ; à Avignon, 30,000; à Lyon, 45,000; à Strasbourg, 26,000 ; à Paris, 80,000 ; à Londres, 50,000. La Chronique des Pères Carmes de Reims dit également

qu’à Paris ily eut,pendantneuf mois, 80,000 décès.

Il n’est pas un auteur contemporain qui ne fasse mention de ce lugubre événement ; historiens, poètes, médecins, chacun s’en occupa à son point de vue spécial, et ces nombreux documents ont permis aux modernes d’écrire des Traités de la Peste noire. Après Sprengel, Ozanam, Hecker, M. Philippe, etc. (1), nous n’entreprendrons pas une étude approfondie de la question : ce travail est fait et bien fait, et notre but est plus modeste.

Ayant eu la bonne fortune de découvrir quelques documents inédits sur la peste de 1348, nous nous attacherons surtout à les mettre en lumière. Avec d’autres pièces déjà publiées, mais encore peu connues, ils jettent un nouveau jour sur les théories médicales du quatorzième siècle.

Nous rassemblerons ensuite quelques témoignages contemporains propres à établir la véritable physionomie de l’épidémie, et à la rattacher à celles que nous avons déjà étudiées.

En 1840, M. Littré publia dans le Tome 11 de la Bibliothèque de VÉcole des Chartes (1840-1841), une pièce de vers latins relative à la peste noire et contenue dans les manuscrits 8369 et 8370, fonds latin, delà Bibliothèque nationale (2).

Le manuscrit 8369 nous apprend que Symon de Couvain a composé ce poème à Paris en 1350 ; il a

(1) Histoire de la peste noire , par A. Philippe. Paris, 1853,

(2) Le manuscrit 8369 a 37 feuillets de parchemin ; le 8370, qui a 37 feuillets de papier, est une copie du précédent.

pour titre : De Solis convivio in domo Saturni : Du banquet du soleil dans la maison de Saturne.

L’auteur appelle cette peste « pestisinguinaria» : c’est bien la peste à bubons, la véritable peste d’Orient. « Une douleur brûlante, dit-il, naît « tantôt dans l’aine, tantôt sous les aisselles, ou « se propage dans la région précordiale. Des « fièvres mortelles s’emparent des parties vitales : « le cœur et le poumon sont totalement infectés :

« les voies respiratoires ont horreur de ce virus ;

« aussi les forces tombent subitement, et le mate lade ne peut supporter ce fléau que pendant

« peu de jours.Le visage pâlit, la rougeur de

« la face prend une teinte foncée ; à peine est-il « un seul être vivant sur lequel la pâleur n’ait « pas marqué une empreinte. Il suffit de voir la « figure des hommes et des femmes pour y lire la « funeste écriture et le coup qui les menace ; « cette teinte pâle annonce le trépas qui s’ap- « proche et, avant le jour fatal, la mort semble

« assise sur le visage. On a éprouvé que lors-

« que la peste commence dans une maison, à « peine un seul des habitants échappe-t-il. La « contagion est telle, qu’un malade infecte tout « le monde. Ceux qui s’efforcent d’administrer « aux malades les secours ordinaires en sont les « victimes. Il en arrive autant aux prêtres, sacrés « médecins des âmes, qui étaient saisis de la peste « pendant l'administration des secours spirituels ; « et souvent par le seul attouchement, ou par le

« seul souffle de la peste, ils périssaient plus vite « que les malades qu’ils étaient venus secourir. « Les vêtements étaient regardés commeinfectés,

« et tout le mobilier était suspect.Celui qui

« était mal nourri d’aliments peu substantiels « tombait frappé au moindre souffle de la mala- « die (1) ; le vulgaire, foule très pauvre, meurt « d’une mort bien reçue, car pour lui, vivre, c’est « mourir :

Grata morte cadunt, quia vivere talibus est mors.

« Mais la Parque cruelle respecte les « princes, les chevaliers, le? juges : de ceux- « là peu succombaient, parce qu’une vie douce

« leur est donnée dans le monde.Le nombre

« des personnes ensevelies fut plus grand que le « nombre même des vivants; les villes sont « dépeuplées, mille maisons sont fermées à clef, « mille ont leurs portes ouvertes, et, vides d’ha- « bitants, sont remplies de pourriture (2). »

Notre poète dit aussi que l’origine de la maladie fut généralement attribuée à une conjonction de Jupiter et de Saturne dans le Verseau, arrivée en 1345 ; de là, le titre de son ouvrage.

Dans sa thèse pour le doctorat en médecine, soutenue en 1860(3), M. Michon, étudiant la peste

(t) Chalin de Vinaro est de l’avis de Symon de Couvain :

« A. Avignon, dit-il, il mourut un très grand nombre de Juifs « à cause de la malpropreté dans laquelle ils vivent. »

(2) Littré, Médecine et médecins, p. 15, note. Paris, 1875.

(3) Documents inédits sur la grande peste de 1348, par M. Michon. Paris G. Baillère, 1860.

de 1348, a publié une pièce très importante pour llbistoire de la médecine au Moyen-Age. Cette publication a été faite malheureusement d’après un manuscrit.très défectueux et incomplet, écrit au dix-septième siècle, le manuscrit 7,026, fonds latin, de la Bibliothèque nationale. L’importance de ce document n’a pas échappé à M. Michon ; il est du reste précieux à plus d’un titre, car c’est l’acte le plus ancien que nous possédions, émanant de la Faculté de Médecine de Paris ; il est daté, en effet de 1348, et les premiers registres de la Faculté, contenant les noms des candidats reçus licenciés, sont de 1395. Là B’aculté ellemême date du treizième siècle.

Philippe de Valois avait demandé, en 1348, à la Faculté de Paris de rédiger une consultation sur les moyens de combattre la peste ; c’est une partie de cette consultation, suivie de la consultation d’un praticien de Montpellier, que M. Michon nous a donnée.

Ces deux consultations occupent dans le manuscrit 7026 les pages 49 à 98 ; mais les pages 62 à 70 sont en blanc.

Le copiste avait sans doute l’intention de revenir sur cette omission volontaire ; pour le malheur de M. Michon, il ne l’a pas fait. Cependant il avait mis au début de sa copie une note marginale que M. Michon a reproduite avec soin, mais qu il n’a pas utilisée. Le texte du manuscrit 7026 a été dressé, dit cette note

d’après un manuscrit du fonds Saint-Victor et un manuscrit de la bibliothèque de M. René Moreau Tout espoir de compléter le texte n’était donc pas perdu. Le manuscrit du fonds Saint-Victor est devenu le manuscrit 7082 fonds latin de la Bibliothèque nationale, dans lequel la consultation de la Faculté occupe les folios 45 à 50. Le texte s’arrête dans ces manuscrits au chapitre l ei du second Traité de la somme seconde.

Le manuscrit de la bibliothèque de M. René Moreau est certainement le manuscrit 11227 fonds latin de la Bibliothèque nationale, bien que celui-ci ne porte après la dernière ligne que la mention suivante : Renati Vallini Nannetensis, -/.ai tuv <p&wv. Il est facile de s’en assurer en constatant l’exacte concordance des renvois aux folios de ce manuscrit que porte le manuscrit

Le manuscrit 11227, fonds latin, de 215 folios, a pour titre : Gordonii lüium medicine : Le Iis de médecine de Gordon. Après l’ouvrage de Gordon* imprimé plusieurs fois, viennent les-traités sui- ' vants qui occupent 12 feuillets :

Tractatus de Epidymia per collegium Facultatis Medicorum Parisiensis ordinatus. Traité sur l’Épidémie rédigé par le collège de la Faculté de Médecine de Paris. — C’est celui que M. Michon a publié en partie.

Tractatus de Epidymia a quodam practico de Montépessulano. Traité sur l’Épidémie par un praticien

de Montpellier, 1349. — M. Michon l’a publié d’après le manuscrit 7026, qui est défectueux.

Tractatus de Epidymia magistri Pétri de Amonsis. Traité sur l’Épidémie de Pierre de Amonsis.

Tractatus de causis Epidymiæ. Traité des causes de l’Épidémie.

Ces deux derniers traités sont absolument inédits.

Nous ne perdons pas tout espoir, disait M. Michon de voir compléter un jour le document dont nous donnons la majeure partie. Nous sommes heureux de pouvoir réaliser ce désir, et nous comprenons les regrets qu’a dû éprouver M. Michon en publiant un texte incomplet.

La peste d’Astrakan de 1878—1879 a été l’occasion de nos premières recherches : elle nous a donné l’idée de voir quelles étaient les pièces conservées à la Bibliothèque nationale sur l’épidémie du quatorzième siècle, et nous avions sous les yeux le texte complet de la consultation de la Faculté de Paris avant de connaître le travail de M. Michon.

Venons maintenant à l’étude du document dans sa teneur.

Muratori a traduit en italien une consultation sur la peste de 1348. « Sa traduction n’a pas été faite, dit M. Michon, d’après le texte que nous avons sous les yeux. » En outre, M. Littré dans son ouvrage Médecine et médecins (1), donne la

(1) Page 135.

traduction du commencement d’une consultation :

« Nous les membres du collège des médecins de Paris, après de mûres réflexions sur la mortalité actuelle, etc. » Ce texte diffère absolument de celui que nous étudions en ce moment.

La Faculté de Paris, pour répondre dignement à la demande royale, avait-elle donc rédigé plusieurs consultations, ou bien a-t-il existé plusieurs versions de ce document ? Ainsi, M. L. Delisle, administrateur général de la Bibliothèque Nationale, a bien voulu appeler, tout dernièrement, notre attention sur le catalogue des manuscrits de la Bibliothèque de Erfurt que vient de publier le D r W. Schum (1). Dans la série médicale d’ailleurs fort riche, le manuscrit n° 194, notamment, contient différents traités du quinzième siècle sur la peste, en tête desquels est la Consultation de la Faculté de médecine de Paris :

Tractatus de Epydimia, sive compendium per magistros de Collegio Facultatis medicorum Parisiensis ordinalum : Traité sur l’Épidémie rédigé par les maîtres du collège des médecins de la Faculté de Paris.

Il ne nous paraît possible d’aborder, dès aujourd’hui, la solution de ce problème.

Le Traite de la Faculté de Paris forme, à lui seul, un mémoire complet d’hygiène appliqué© à l’épidémie. Les hypothèses les plùs aventureuses

tt) Berlin, 1887, in-8%

s’y rencontrent à côté des plus sages préceptes de conduite ; la Faculté étudie très longuement les causes de la peste, les moyens de s’en préserver et les moyens de la guérir. Yoici quelle est la division et le sommaire de ce travail, tels que nous les trouvons indiqués dès les premières lignes :

« Nous divisons cette consultation en deux parties :

« Dans la première, nous recherchons les causes de cette épidémie et d’où elle provient.

« Dans la seconde, nous indiquons les remèdes préservatifs et quelques remèdes curatifs.

« La première partie a trois chapitres. Car, cette épidémie provient d’une double cause, l’une éloignée, qui est supérieure et céleste; l’autre prochaine qui est inférieure et terrestre. — Cette seconde cause dépend de la première et pour la source et pour l’effet.

« D’où, le premier chapitre traite de la première cause; le second, de la deuxième ; le troisième, du pronostic et des symptômes et complète ainsi les deux premiers chapitres.

« La seconde partie renferme deux traités :

« Le premier est consacré aux remèdes pré^ servatifs, à l’aide du régime.

« Le second, aux remèdes curatifs et préservatifs, au moyen des médicaments.

« Dans le premier traité, il y a quatre chapitres:

« Le premier sur le choix de l’air et sa purification.

« Le second sur l’exercice et le bain.

« Le troisième sur les aliments et les boissons.

« Le quatrième sur le sommeil et la veille, l’inanition et la replétion et sur les accidents de l’âme.

« Dans le deuxième traité, il y a trois chapitres :

« Le premier sur les remèdes généraux.

« Le second sur les remèdes particuliers et spéciaux.

. « Le troisième sur les antidotes (1). »

(1) «Hujusmodi autem compendii duas summas

ponemus, in quarum prima de causishujuspestilentiæ, unde provenerit, inquiremus. In secunda, remedia præservantia, et aliqua curativa subjungemus.

Primæ summæ erunt tria capitula.

Nam ista Epidemia a duplici provenit causa, quarum una est remota, quæ superior est et celestis : alia vero propinqua, quæ inferior est et terrestris : a prima dépendent causaliter et effective. Primum igitur capitulum erit de causa prima. Secundum erit de secunda. Tertium de prognosticatione et signis, quod erit annexum utrique.

Summæ secundæ erunt duo tractatus :

Primus erit de remediis præservativis per diœtam.

Secundus de remediis curativis et præservativis per medicinalia.

Tractatus primi erunt quatuor capitula.

Capitulum primum erit de electione aeris et ipsius rectiflcatione.

Capitulum secundum erit de exercitio et balneo.

Tertium de cibis et potibus.

Quartum de somno et vigilia, inanitione et repie-tione et accidentibus animæ.

Tractatus secundi erunt tria capitula :

Capitulum primum erit de remediis universalibus.

Capitulum secundum de remediis particularibus et appropriatis.

Capitulum tertium erit de antidotis. »

Le tableau suivant nous paraît devoir donner une idée très nette du plan de cette consultation :

L’astrologie joue un grand rôle dans l’étude des causes de la peste, et on y apprend d’étranges choses sur les propriétés de Mars, de Saturne et de Jupiter ; mais ces rêves d’une science chimérique ne doivent pas nous faire mépriser les considérations qui suivent : « De electione aeris et ipsius rectificatione : Sur le choix de l’air et sa purification. » Ce passage est marqué au coin de la plus saine observation, et il est dans tout ce chapitre plus d’un précepte que ne désavouerait pas la science moderne. Les paragraphes « de cibis et potibus ; des aliments et des boissons — de exercitio et balneo ; de l’exercice et du bain,» etc., contiennent, avec les plus minutieuses prescriptions hygiéniques, des aperçus curieux sur la nourriture et la cuisine au moyen-âge : non seulement la valeur de chaque espèce de viande y est discutée, mais encore la confection des sauces est magistralement indiquée.

Cette partie si curieuse et si intéressante, ainsi que le premier chapitre du second Traité, manque dans le texte de M. Michon.

Tout ce qui constitue ce second traité porte la marque de l’esprit galénique : c’est une pharmacopée bizarre où se heurtent les drogues les plus insolites ; la valeur de ces recettes et de ces antidotes infaillibles est purement historique. '

Mais ce qu’on ne saurait trop admirer, c’est la sage réserve dont fait preuve la Faculté dans ses affirmations : elle a conscience de la faiblesse

humaine et se rend très bien compte des difficultés de son œuvre : «.... etsi nonomnia,ut vellemus, elucidare possimus, cum de eis certa ratio et omnino perfecta cognitio inveniri non possit : Quoiqu’il ne nous soit pas donné d’éclaircir comme nous voudrions toutes les difficultés, car elles sont de celles dont on ne peut découvrir ni la raison certaine, ni une connaissance absolument complète.»

La consultation de la Faculté de médecine de Paris a été traduite, en 1425, par Olivier les Hayes dans un poème en vers de huit syllabes à rimes alternées sur les causes, les signes, la nature de la peste et les moyens de s’en préserver. Le manuscrit contenant le poème d’Olivier est à la Bibliothèque du Palais des Arts de Lyon (1).

C’est bien, en effet,à la consultation de laFaculté qu’Olivier les Hayes fait allusion au chapitre n de son poème sur la peste

Dont le monde fut tourmenté Puiz la naissance de Jhesucrit,

« L’an mil CCC quarante et huit,

Régnant alors de bon courage Le roy Phelipe, preux et sage ;

Pour quoy le dit excellent roy Considérant forment en soy,

Fist compiler pour le voir dire,

(1} Ce manuscrit du XV® s:ècle qui a le n° 14 dans l’Inventaire de M. Ulysse Robert, contient le poème sur la peste et un dictionnaire des mots employés en médecine, philosophie, astronomie. C'est un manuscrit de 7 J feuillets ; le poème d'Olivier occupe les feuillets 1 à 57 et le dictionnaire les feuillets 58 à 77; malheureusement, par suite de la perte du premier feuillet, le sommaire et les premiers vers du poème nous manquent, ’

Examiner et puis escrire,

Par notables phisiciens,

Experts en l’art et anciens,

Une certaine et vraye doctrine Cueillie au champ de médecine,

Laquelle quiers soigneusement Translater véritablement De latin en commun françois.

Au chapitre xix, l’auteur nous fait connaître son nom et date son ouvrage :

Item, s’aucun vouloit savoir.

Combien que ce ne peut valoir,

Le propre nom du translateur,

Et quant à ce compilateur,

Preigne l’arbre d’umble stature Qui porte le fruit par nature Duquel oh fait la commune huile Qui est à vivre moult utile,

Et le plante lez une haye Moyennant une couple vraye :

Et trouvera, si bon lui semble,

Les nom et seurnom tout ensemble.

Pour quoy, notez que cet escript Fut fait en l’an de Jhesucrist Mil quatre cens, à droit compter,

Et vingt et cinq sans plus monter. »

Dans son poème très prolixe et diffus de 3,800 vers environ, qui comprend dix-neuf chapitres, Olivier développe outre mesure sa matière sans donner de nouveaux détails sur la redoutable épidémie. Nous publions, du reste après la Consul-

tation de la Faculté de Paris, l’œuvre d’Olivier les Hayes et le curieux dictionnaire médical, philosophique et astronomique, vrai tableau de l’état de la science en 1425.

Le sommaire des chapitres du poème sur la peste nous en montrera d’abord l’importance et la parfaite concordance, comme traduction, avec la consultation latine de la Faculté :

Chap. I. (Le sommaire manque par suite de la perte du premier feuillet.) Introdution. Considérations générales sur le gouvernement du monde.

Chap. II. Comment les corps celestielz font avenir, par nature, guerres, mortalitez et famines ou monde et comment le Roy de France pour lors fit compiler le livre dont est extrait cecy.

Chap. III. Le proesme du dit livre que le dit Roy fist compiler, translaté de mot à mot à la letre ou bien près.

Chap. IV (Partie I, ch. 1 de la consultation). Des causes célestieles et primeraines des pestillences et par especial de la grant pestillence qui ou temps du dit Roy régna par tout.

Chap. V. Une digression servant moult à la matière, extraicte d’un livret intitulé : du Convoy des dieux.

Chap. VI (ch. 2). Des causes prouchaines et élémentaires de pestillence ou de la boce.

Chap. VII (ch. 3). Des signes et argumens par lesquels on peut conjecturer et pronostiquer des mortalitez à venir.

L’auteur énumère le soudain changement d’air, l’air obscur, l’air rouge, les comètes en l’air, les

grenouilles, vers, serpents, la grande stérilité, les faites d’oiseaux, la mort des poissons en mer.

Chap. VIII. De ceulx qui sont disposez à recevoir plus tost la infection d’épidémie et comment l’épidémie vient aucunes foyz par divin vouloir seulement.

Chap. IX. Disgression de la foiblesse, fragilité et grant passibilité de humaine créature.

Chap. X (Partie II, traité I, cb. 1). Ci commence la seconde partie qui traicte des choses necessaires à • faire en temps de boce et premièrement ensaigne à choisir bon air.

— Feux de bois odoriférants ; brûler des troncs de choux, des pelures de coings.

Chap. XI (ch. 2). Comment on doit abstiner de travailler excessivement et de baignier en eaue chaulde en temps de pestillence.

Chap. XII (ch. 3). De queles viandes on doit user seurement et des queles abstiner en temps de boce.

Chap. XIII (ch. 3, suite). Des manières de beuvrages desquelz fault user et desquelz non user en temps pestillencial.

Chap. XIV (ch. 4). De dormir et reposer, lascher le ventre et faire abstinence de femme, courant pestillence.

Chap. XV (ch. 4, suite). Des accidens ou passions de l’âme desquelz est bon user et desquelz non user en temps de pestillence.

Chap. XVI (Traité II, ch. i). D’aucuns remedes universelz comme purgier, saignier, ventouser et autres choses préservatives de la boce.

Chap. XVII (ch. 2). D’autres remèdes préservatifs plus appropriez à la matière.

Chap. XVIII (ch. 3). Des médicines particulières nommées antidotes valans a préserver et curer de la boce.

Chap. XIX. Les excusations supplications et autres regretz du translateur.

— L’auteur dit qu’il n’est pas médecin et qu’il est Breton par sa mère.

Le traité du médecin de Montpellier est bien moins long que celui de la Faculté de Paris, mais il est autrement affirmatif au point de vue doctrinal. Le praticien isolé n’ayait pas, comme la célèbre compagnie, souci de sa bonne renommée scientifique et il a donné, sans aucune restriction, carrière à son imagination.

La première partie de son travail reproduit les théories astrologiques de Fépoque sur la conjonction des planètes, mais c’est surtout à développer les causes de la subtile contagion que l’auteur s’est attaché. On ne peut se défendre,en lisant ces élucubrations,de songer aux immortelles tirades que Molière met dans la bouche de Sganarelle. Le médecin de Montpellier ne recule devant aucune difficulté, il a réponse à tout, et c’est dans la Géométrie d’Euclide qu’il va puiser ses arguments pour démontrer la contagion par le regard. Il prodigue les conseils et les recettes pour éviter les atteintes du mal, et il attribue au poivre noir et à l’ambre jaune des vertus merveilleuses.

A la suite de ces deux longs documents, mal connus jusqu’ici, se trouvent deux petits opuscules entièrement inédits.

L’un a pour titre: Tractatus de Epidymia magislri Pétri de Amonsis ; il occupeles folios 212, 213 et 214

du manuscrit 11,227. L’auteur y étudie les causes delà peste,-l’altération de l’air, l’influence des vents qui apportent dans une contrée saine les miasmes d’une contrée voisine, les moyens de s’en préserver. Il n’a rien ajouté aux rapports précédents qu’il ne fait guère que répéter.

Le folio 215 du même manuscrit est occupé par un court traité, sans nom d’auteur : Nota de causis epidimie. La conjonction des trois planètes supérieures, Saturne, Jupiter et Mars, est la cause de tout le mal. Cette étude est consacrée aux moyens de se préserver du fléau, au régime à suivre, etc., prescriptions que le rapport de la Faculté nous a déjà fait connaître.

Guillaume de Machaut s’occupe également de la peste dans un long passage de ses poésies, que M. Michon a publié à la suite de sa thèse. C’est la traduction en langage poétique des idées qui avaient cours à cette époque sur les effets de la corruption et de l’humidité de l’air. L’auteur trace ensuite un tableau saisissant des ravages de l’épidémie et des réjouissances qui en célébrèrent la fin.

Mais ni dans le poème d’Olivier les Hayes, ni dans les écrits médicaux que nous venons d’analyser, on ne trouve une description méthodique de la maladie. On y rencontre cependant à chaque pas les mots « apostema, » et « boces » qui suffisent à caractériser l’affection.

Nous allons chercher dans d’autres ouvrages de

la même époque des indications plus précises.

De nombreux témoignages nous font connaître l’état moral des populations décimées par le fléau.

A la fin des deux manuscrits 2585 et 2588, fonds latin, delaBibliothèque Nationale, qui contiennent le traité de Richard de Saint-Victor de Paris, est une courte description de la peste en Normandie et en Picardie. Ces textes étant assez curieux, nous croyons devoir les reproduire ici :

On lit à la fin du Traité de maître Richard de Saint-Victor, de Paris (1) :

L’an de grâce mil et CCC XLVIII, environ le Saint- Jacque, erîtra le grant mortalité en Normendie et y vint parmi Gaseoligne et Poitou et parmi Bretengne et s’en vint tout droit en Piquardie, et fu si très horrible que, ès villes ou elle entroit, il mouroit plus des deus.pars des gens, et n’osoit le père aler veir son fiex, ne le frere se seur et ne trouvoit-on qui vousist garder l’un l’autre, pour che que quant on sentoit l’alaine l’un de l’autre, nul n’en pooit escaper ; si que il fu tel eure que on ne pooit trover qui portast les mors enfuir et disoit-on que le monde fenissoit; et, en chu temps, estoit mestre pieres Rogier pape de Rome et avoit esté archevêque de Roen et l’apela on pape Climent, et Phelippe de Valois estoit Roy de Franche, et Raoul comte de Eu et de Gygnes, sire de Chastiel-Chinon, et Jehan de Mareguy estoit archevesque de Roen.

On lit également à la fin du Livre des Excep-

{ - i X, Tr î C -î c i tl 'i ™ a 9 istTi Ricardi sancti victoris parisiacensis. *■— 2oo8, r. lat. B. N.)

tions de maître Richard, chanoine de Saint-Victor, de Paris (i) :

Mil CCCXLVIII fugran mortalité partout le monde, si très horrible que tout le monde cuida morir, especiaumenten toutes chitês et bones villes, car puis que elle estoit entrée en une ville, a paines s'en partoit sans enporter tout3 la ville .; et a chu temps, estoit mestre pierres Rogier pape et estoit apelé pape Climent, et Philippe de Valois estoit Roy de Franche, et Raoul comte de Eu et de Gygnes, sire de Chastiaux- Chynon, estoit connestable de Franche, et dons Hue de Roen estoit abbé et dons Rogier Carpentier estoit prieur, et Jehen de Maroguy estoit archevesque de Rouen ; et a chu temps fu le mortalité si grande parmi Normendie, que les Picuards se moqueoient des Normans.

Guy de Chauliac, médecin d’Avignon, nous dit aussi: « On mourait sans serviteur; on était « enseveli sans prêtres ; le père ne visitait point « son fils, ni le fils son père ; la charité était « morte, l’espérance anéantie. »

Pour l’Italie, nous rappellerons seulement le récit que Boccacea placé au début de la première journée du Decameron , récit éloquent qui nous raconte'les symptômes du mal, avec autant de précision qu’il nous dépeint ses ravages.

Tandis que l’épidémie était l’occasion du j oy eux livre de Boccace, elle plongeait dans la désolation

(1) Liber exceptionum magistri Rîeardi canonici saneti victoris parisiacensis. — (Ms. 25S5, f. lat, de la B. N.)

l’âme sensible de son ami Pétrarque. Le 6 avril 1348, la peste enlevait la belle Laure de Noves que le poète aimait d’un amour sans espoir depuis le 6 avril 1327. Cette mort inspira à l’amant désolé la plus touchante et la plus célèbre de ses élégies (Trionfo délia Morte , c. IL)

Nous trouvons, dans les lettres familières du même auteur, un tableau saisissant des calamités de l’époque. Nous ne pouvons malheureusement donner ici la longue lettre trop peu connue et si digne de l’être à tous égards, que Pétrarque adressa à son frère : Francisons Petrarca Socrati suo S. P. D. (1).

L’Orient eut aussi à subir les dévastations de la peste noire. L’empereur Jean Cantacuzène au L. IV, cap. viit de son histoire d’Andronicus Palœologue (2) a décrit élégamment la peste de Byzance ; son récit s’inspire de Lucrèce, de Thucydide et de Virgile, mais on y retrouve sous les charmes du style, l’accent de vérité d’un témoin oculaire racontant à la postérité les misères dont il a souffert.

Une chose frappe d’abord en comparant la description de l’écrivain de Constantinople avec celles des écrivains de l’Occident. Tandis'que ces

(1) Francisci Petrarcæ epistolæ de rebus familiaribus et va - "iœ, L. VIII, Epist. vji. Florence, 1859. T. I, p. 437.

(2) Johannes Cantacuzenus ex-imperotor. — De rebus gestis ab Andronico Palœologo necnon a se gestis, JibrilV, 1320- 1357. (Collect. Migne. — Patrologie grecque, T. CLIII~et

derniers sont unanimes à reconnaître que la licence des mœurs ne connut plus de bornes en présence de l’incertitude où l’on était de vivre longtemps, Jean Cantacuzène déclare au contraire que cette peste fut utile à l’amélioration des mœurs et fit cesser bien des scandales : « Bien des gens ramenés par la maladie à la pensée de l’état de leur âme, devinrent meilleurs, nonseulement ceux qui succombèrent au milieu de ce fléau, mais tous ceux qui ayant échappé à l’épidémie, gardèrent la vie. Alors, en effet, laissant de côté tous les vices, on s’appliquait à la vertu (1). »

Mais ce que nous recherchons surtout dans Jean Cantacuzène, c’est la description précise des symptômes de la peste : « Chez d’autres malades, le mal s’attaquant non à la tête, mais aux poumons, enflammait bientôt l’estomac et occasionnait des douleurs aiguës à la poitrine, accompagnées de crachements de sang ; la respiration venant des entrailles, répandait au dehors une odeur repoussante.

Sur les bras, à la partie supérieure et inférieure, aux mâchoires même pour beaucoup de malades, et chez quelques-uns sur d’autres parties du corps, des abcès ou ulcères de grandeur

(î) Multi inde ad sanitatem mentis eonversi, meliores evaserunt, non illimodo, qui, ea peste, morte oceubuerunt, sed quotquot ea liberati vitam retinuerunt. Tune enim vitiis omnibus desertis, virtuti studebant. »

variée se formaient et des exanthèmes noirs apparaissaient.

Dans certains cas, il se formait comme des stigmates noirs sur tout le corps et il se produisait alors de gros abcès aux cuisses et aux bras ; quand on les perçait, il en sortait un pus abondant et fétide, et l'expulsion de cette matière pestilentielle ainsi produite, la maladie diminuait... (1) »

Si nous recherchons maintenant quelle est la véritable nature de cette terrible peste de Florence, il sera facile de reconnaître que c’est bien de la vraie peste qu’il s’agit. L’expression si souvent employée par les chroniqueurs « d 'épidémie des boces », la description si connue de Boccace, les textes de Cantacuzène, de Guy de Chauliac, de Chalin de Vinaro, etc., ne peuvent laisser aucun doute sur la fréquence des bubons et des charbons (papulæ nigræ .) Or, c’est là, comme nous l’avonsétabliaudébut, lavéritable caractéristique de la peste.

Certains auteurs ont voulu faire de la peste

(1) Âliis, non in caput, verum in pulmones maium incidens, mox prœeordia inflamraabat, et dolores acutos circum pectus affercbat et sputa sanguine contacta ejiciebant atque a visceribus spiritus tetrum foras odorem volvebat. In brachiis supra et infra, non paucis item in maxiilis et quibusdam in aliis corporis partibus abscessus, sive ulcéra, bis majora, illis minora exsistebant, et nigræ papulæ enascebantur. Quibusdam

velut atra stigmata per totum corpus erumpebant. Fiebanl

porro magni abcessus in femoribus aut in brachiis : quibus seçtis, multa et fætida sanies effluebat, et morbus, turbante materia sic emissa, levabatur... . »

noire une maladie sans analogue dans le passé et disparue depuis le quatorzième siècle; ils ont cherché à la caractériser parles phénomènes pulmonaires, reléguant au second plan l’infection buboneuse et l’apparition des charbons. Malgré la haute autorité de M. le professeur Anglada de Montpellier, (1) nous ne saurions partager cette manière de voir.

Tout en admettant l’identité de la peste noire avec la peste d’Orient, M. Littré (2) voit dans la fréquence des symptômes thoraciques quelque chose de spécial à cette épidémie.Et, en effet, ces accidents, les crachements de sang, la fétidité de l’haleine attirèrent l’attention des contemporains ; nous venons de les voir signalés par £antacuzène, nous les retrouvons indiqués dans l’ouvrage du plus grand médecin du quatorzième siècle, dans Guy de Chauliac (3)

« L’épidémie eut deux périodes : la première, d’une durée de deux mois, avec fièvre continue et crachement de sang. Alors les malades mouraient dans les trois jours. La seconde vint après, avec une fièvre également continue, dés

(1) inglada, Etude sur les maladies éteintes et sur les maladies nouvelles. Paris, 1860.

(2) Littré Loc■ cit., p. 15..

(3) Guy de Chauliac, Magna Chirurgia. Tract. I, Doctr. II, c. v, p. 104. — Lugdun. 1585. a Ethabuit duos modos. Primus fuit per duos menses cnm febre continua et sputo sanguinis. Et îsti moriebantur intra très dies. Secundus fuit per residuum temporis cum febre etiam continua et apostematibus et aDthraeibus in exterioribus, potissime in axillis et inguinibus... »

abcès et des charbons sur le corps, principalement aux aisselles et à la région inguinale.»

Ce texte nous semble décisif, il n’y a du reste, dans ces manifestations bronchiques dont on a fait tant de bruit, qu’un symptôme commun à presque toutes les grandes épidémies de peste : nous le retrouvons avec les mêmes caractères dans plusieurs épidémies postérieures et jusque dans l’épidémie contemporaine.

En somme, quelque opinion que l’on se fasse des variétés du mal, on ne peut se dispenser de reconnaître dans la peste noire la véritable peste d’Orient.

LA. PESTE DEPUIS LE XIV e SIÈCLE

Toute la fin du quatorzième siècle fut désolée par la peste noire : après les ravages de 1348, nous la voyons en 1360, en 1373, en 1382, menacer encore l’Europe terrifiée. Puis le fléau semble épuisé et disparaît quelque temps. Les historiens du quinzième siècle n’en font aucune mention, soit que la peste fut momentanément éteinte, soit plutôt qu’elle ait passé inaperçue grâce à son peu d’extension pendant toute cette période.

Mais, dès le milieu du seizième siècle (1), nous la voyons reparaître sous forme d’épidémies localisées quoique meurtrières, qui s’éteignent sur un point pour s’allumer sur un autre. Pendant toute la durée du dix-septième et du dix-huitième siècle, la peste semble maîtresse de l’Europe ; elle se montre à Londres ou à Paris, avec la même facilité qu’elle se montrait il y a cinquante ans à Constantinople ou au Caire, comme elle se montre aujourd’hui sur les bords de la mer Caspienne. Presque toutes les guerres, les sièges, les années de famine amènent à leur suite une explosion

(1) Chereau (docteur A.) Les ordonnances faictes et publiées à son de trompe par les carrefours de cette ville de Paris pour éviter le dangier de peste, 1531, précédées d’une Etude sur les Epidémies parisiennes .— Paris, i874, petit in-8° de 148 pages.

du fléau, qui disparaît ensuite rapidement avec les causes qui l’ont fait naître.

Scientifiquement étudiées par des hommes compétents, ces pestes ne sauraient fournir matière aux mêmes recherches que celles dont nous nous sommes occupés jusqu’ici. Nous nous bornerons à signaler rapidement les principales, en ayant soin d’indiquer aussi les sources où nous avons puisé nos renseignements; nous nous attacherons surtout à relever dans les descriptions, les symptômes caractéristiques qui nous ont servi de critérium dans les deux premiers paragraphes de ce travail, et qui nous permettront de classer sous leur vrai nom toutes ces épidémies.

En 1552 et les années suivantes, des épidémies locales sévirent dans les États barbaresques. Le docteur Berbrugger, qui a relevé toutes les manifestations de la peste en Algérie depuis 1552, nous montre des reprises du mal se faisant d’année en année jusqu’en 1819; mais l’épidémie reste toujours confinée. Sans doute la situation était la même à cette époque en Égypte et dans tous ces pays orientaux où la maladie règne aujourd’hui à l’état endémique. Mais nous manquons de données sur ce point et nous ne pouvons que risquer des hypothèses.

En 1555, c’est la peste de Padoue décrite, par B. Landi (1).

(i) De origine et causa pestis Palavinæ, ann. 1555. Venise, 1555, in-8°.

Pendant les années 1575 et 1576, le royaume des Deux-Siciles et la ville de Palerme en particulier, furent en proie à la contagion (1).

A la même époque le fléau sévit aussi dans le nord de l’Italie (2).

A Paris,la peste se montre à différentes reprises à la fin du seizième et au commencement du dixseptième siècle (1596, 1597,1606, 1607, 1619) (3).

Pendant qu’elle désole Paris, elle règne aussi en Allemagne et notamment à Hambourg (4).

Puis elle reparaît dans le nord de l’Italie : Florence en 1630 (5), Venise (6), Vérone (7), Milan (8), sont frappées simultanément. Un des plus remarquables épisodes du livre de Man zoni ( Les Fiancés ) est emprunté à l’histoire de cette épidémie.

Ranchin a écrit l’histoire de la peste de Montpellier en I629-16S0.

(1) Ingrassia J. Ph. — Informatione del Pestifero e contagieso morbo, etc. Palerme, (1576),

(2) Mercuriali, De pestilentia in universum, præsertim de Veneta et Patavina. Venise, 1577, in-4°.

(3) Guillaume Potel, Discours des maladies épidémiques ou contagieuses advenues à Paris. Paris, 1623, in-8°.

(4) Roderic de Castro, Tractatus brevis de natura et causa pestis quæ anno 1596, Hamburgensem civitatem afflixit, Hambourg, 1597, in-.4°.

(5) Rondinelli, Relatione sul contagio stato in Firenze. Florence, 1634,

(6) Rota, De peste Veneta ann. 1630. Venise, 1634.

(7) Pona, Il grand contagio di Verona net 1G30. Vérone, 1727.

C8) Ripamonti, Libri V. De peste quæ fuit ann. 1630 in urbe Mediolanensi. Milan, 1641. —■ Tadini, Ragguaglio

detl’ origine et giornali successi délia grave peste nel 1629, 1630, 1631. Milan, 1648, in-4°.

En 1635, c’est la peste de Nimègue ; elle fut observée et décrite par Diemerbroeck (1) et par Yan Helmont (2).

Dans leurs écrits, la présence des charbons et des bubons est notée comme le caractère le plus constant de la maladie; ils signalent même ce symptôme, dont quelques auteurs avaient voulu faire l’apanage exclusif de la peste de 1348, la fétidité de l’haleine, la toux, les crachements de sang.

Naples, Rome, Gênes et le nord de l’Italie (3), le duché de Brunswick en Allemagne (4), voient apparaître l’épidémie en 1656 et 1657.

En 1665, c’est la terrible peste de Londres ; le grand Sydenham (5), qui nous en a laissé la description, nesë montra pas dans cette triste occurrence à la hauteur de sa mission. Il déserta honteusement le poste du danger et on ne saurait trop flétrir cette défaillance chez un homme qui occupe une place si importante dans l’histoire de la science.

En 1707, le fléau dépeuple la Franche- Comté (6) ; puis, prenant une soudaine extension,

(!) Diemerbroeck, De peste Libri IV. Arnheim, 1646,

(2) Van Helmont, Tumulus pestis. Amsterdam, 1648.

(3) Pierre de Castro, Pestis Neapolitana, Romana et Genuensis ann. 1656 et 1657. Vérone, 1657, in-12.

(4) Gieseler, Obseruatïones medicœ de peste Brusvicensû Brunswick, 1663.

(5) Sydenham, Opéra medica Sect. 2, cap. II. Febris pestilentialis et pestis annorum 1665-66.

(6) La Pellerye, Traité sur la maladie pestilentielle dépeuplant la Franche-Comté en 1707.

on le voit, les années suivantes, parcourirl’Europe entière.

On trouve dans les Ephémérides de l'Académie des Curieux de la nalure, de l'année 1712 (1), une histoire détaillée de la peste qui ravagea la Silésie et les régions voisines en 1708, ainsi que les observations de Christian de Helwich sur la peste de Rosenberg, en Silésie.

En 1709, c’est l’épidémie de Dantzig décrite par Gottwald et par Stoeckel.

La Pologne, la Russie, la Hongrie, la Livonie, le Danemark, la Suède, la Saxe, l’Autriche et la Transylvanie, sont successivement frappées de 1708 à 1713 ; Vienne, Prague, Ratisbonne, Copenhague perdent le tiers de leur population (2).

Dans toutes ces apparitions de la peste, on retrouve les caractères typiques, les bubons et les charbons ; il n’est pas une seule description qui puisse laisser le moindre doute à ce sujet.

En 1720, la peste est apportée à Marseille par un bâtiment de commerce, et bientôt la populeuse cité est en proie à toutes les horreurs de l’épidémie au souvenir de laquelle se rattachent les noms du chevalier Roze et de Mgr de Beîzunce ; Toulon, Aix, la Provence entière furent compris dans la sphère d’action du fléau,

(1) Academiae Coesareo-Leopoldinae naturæ curiosorum Ephe mer ides, centuria I et II ; p. 292 et 106 de V appendice. Francofurti et Lipsiaé, 1712, 1 vol. in- 4°.

(2) Peima de Beintema, Loimologia, sive etc. Vienne, 1714. — Werlosching a Perenberg, Loimologia, seu historia pestis. Styrie, 1716.

et comme la métropole virent leurs populations décimées. Nous ne saurions indiquer ici tous les auteurs qui ont écrit sur cette question ; nous citerons seulement Chicoyneau, Astruc-, Bertrand, d’Antrechaux, Boeder, Deidier, etc.

A la même époque la peste régnait dans le duclié de Holstein et à Constantinople.

En 1738 et 1739, nous la retrouvons dans l’Ukraine ; de 1717 à 1786, elle sévit en Transylvanie*; en 1743 à Messine ; en 1771, elle s’abat sur la Russie et ruine la moitié de la ville de Moscou (1) ; enfin en 1783 et 1784, elle est signalée en Dalmatie (2).

A partir de ce moment, l’Europe occidentale et l’Europe centrale se trouvent délivrées de ses redoutables étreintes : le mal recule vers l’Orient. Cependant Naples en 1815, la Bohème en 1825 virent régner une épidémie de courte durée, et dont le caractère pestilentiel n’est pas nettement établi.

A mesure que le Levant est mieux connu et que des relations plus fréquentes s’établissent avec l'Europe, les épidémies qui le désolent sont mieux étudiées et les renseignements abondent. Yalli étudie la peste de 1784 à Smyrne ;

(1) Voir les ouvrages de Saimolowitz, de Mertens, Gustave Orrœus, etc.

(2) Bajamonti, Storia délia peste che regno in Dalmazia. Venise, -1786.

Russell, les épidémies d’Alep en 1760-62 (1).

Le fléau règne en Syrie jusqu’à la fin du dixhuitième siècle, et, en 1798, les troupes françaises sont accablées devant Saint-Jean d’Acre par ce. terrible ennemi.

A partir de ce moment l’étude de la peste enfre dans la période de l’observation scientifique : les magnifiques travaux de Desgenettes et de Larrey marquent une ère nouvelle dans l’étude des ma • ladies contagieuses.

Les Anglais, qui nous succédèrent dans la domination de l’Egypte, furent aux prises avec le même fléau : Wilson et Mac-Gregor ont raconté les ravages delà peste dans l’armée d’occupation.

La maladie se montre à Bucarest en 1813, à Malte, à Corfou, à Tunis en 1820. En 1828, l’armée russe qui occupe les provinces moldovalaques est frappée du même mal, qui se développe ensuite à Odessa à la suite de l’évacuation des malades de l’armée du Danube sur les hôpitaux de cette ville. Ici, comme dans les autres épidémies que nous venons d’énumérer, la présence des bubons et des charbons est formellement constatée; les rapports officiels des médecins russes ne nous permettent pas de mettre en doute la véritable nature de la maladie, malgré les

(I) Il deviendrait trop long de citer tous les ouvrages à consulter ; nous ne pouvons mieux faire que de renvoyer le lecteur à la Bibliographie qui suit l’art. Peste du Dictionnaire de Médecine en 30 volumes, Paris, 1841, bibliographie très complète et à laquelle nous avons fait de nombreux emprunts.

euphémismes bureaucratiques qui déguisent son vrai nom. Le D r Binx fait les mêmes constatations dans le cours de l’aflection qui sévit en même temps à Andrinople.

La Grèce, luttant pour sa liberté, fut aussi en proie à la peste ; elle ravagea la Morée en 1827 et 1828, et l’expédition française paya un lourd tribut à l’épidémie. La savante relation publiée en 1836 par le D r Gosse ne permet pas de douter un instant du caractère éminemment pestilentiel de la maladie : les bubons et les charbons se rencontrent chez presque tous les individus atteints.

Enfin en 1835, nous assistons à la dernière grande épidémie : pendant dix ans (1835-1845) la Syrie et l’Egypte furent décimées par la peste ; même Constantinople ne fut pas épargné. C'est cette épidémie qui a donné lieu aux plus récents travaux sur la matière. L’Europe savante s’intéressa vivement à cette calamité qui rappelait, en plein dix-neuvième siècle, les misères de la peste du Moyen-Age. Des commissions scientifiques allèrent sur place étudier la maladie et les moyens de la combattre ; des mémoires nombreux furent publiés ; mais le plus remarquable monument de ce triste épisode de l’histoire contemporaine est certainement le rapport fait par M. Prus à l’Académie de Médecine de Paris. Ce rapport, avec les nombreuses pièces qui y sont annexées, et la discussion à laquelle il donna lieu au sein de la célèbre société, forme le plus beau traité didactique de la peste qu’on puisse désirer.

Des controverses sans fin s’engagèrent à cette époque sur la contagiosité ou la non-contagiosité, sur l’efficacité ou l’inutilité des quarantaines; nous n'avons point à examiner ici ce côté éminemment pratique delà question. Mais, ce que nous devons noter, c’est l’accord de tous les observateurs sur le caractère de la maladie, c’est l’unanimité avec laquelle tous signalent la présence des bubons et des charbons, et donnent à ce signe la haute valeur caractéristique que nous avons revendiquée pour lui dans tout le cours de ce travail.

A partir de l’épidémie égyptienne, il semble que la peste, chassée par la civilisation de ses derniers retranchements, a disparu de la face du globe ; on dirait qu’elle a cédé la place à une maladie tout aussi meurtrière, et dont la première apparition, en 1832, frappa le monde de stupeur, le choléra-morbus.

Cependant les investigations des commissions sanitaires permirent de constater encore des épidémies limitées, qui en d’autres temps auraient certainement passé inaperçues. En 1858, dans la régence de Tripoli, c’est la peste de Benghazi, caractérisée toujours par les bubons et les tâches noires ; en 1863, l’épidémie de Markin en Perse, présente les mêmes caractères ; en 1867, le D r Tholozan décrivait la peste d’Hindieh en Mésopotamie ; et en 1870 la même épidémie sévissait dans le Kurdistan. Ces appari-

tions successives du fléau dont il est facile de saisir la relation avec l’épidémie d’Astrakan de 1878, ont été très bien étudiées par M. le D r Proust dans son Essai d'hygiène internationale. Avec la compétence et l’autorité que lui donne sa haute position scientifique, M. Proust reconnaît dans toutes ces manifestations la véritable peste à bubons, la peste inguinale, la « pestis inguinaria » du Moyen-Age.

Les classificateurs à outrance, abusant des formes si diverses que la peste, comme toute autre maladie, affecte suivant les individus, ont essayé de créer des variétés et des genres. Quel que soit le mérite scientifique d’une pareille tentative, l’entité morbide n’en reste pas moins entière, et la peste à bubons une maladie bien nettement définie. Aussi M. Proust, rappelant que l’épidémie de Pâli, sur l’Euphrate, en 1836, fut remarquable par la prédominance de ces accidents pulmonaires déjà signalés dans la peste de Florence, écrit-il ces lignes que nous sommes heureux de pouvoir citer à l’appui de notre argumentation : « Sans doute, les lésions pulmonaires lui donnent « un cachet spécial ; nous, croyons cependant qu’il « y a entre ces affections plus de parenté que de « différence (1). »

Depuis 1870, il ne s’est pas passé d’année sans que les rapports des médecins sanitaires, ou les

(i) D' Proust, Essai d'hygiène internationale, p. 94.

communications du D r Tholozan (1) n’aient signalé l’existence en Perse, en Arménie, sur les bords de la mer Caspienne, de cas de peste bien caractérisés, quelquefois assez nombreux pour constituer des épidémies rudimentaires. Mais ces avertissements avaient laissé l’Europe inattentive et il semblait que la peste fut à jamais oubliée. Tout à coup on passe de la sécurité la plus profonde à la terreur la plus exagérée : la peste avait éclaté en Russie et dépeuplait les environs d’Astrakan. Nous n’avons pas à refaire ici cette histoire d’hier que tout le monde a présente à l’esprit.

Cependant il est bon de rappeler d’après les revues et journaux du moment, quelques indications assez précises et qui vont nous permettre de ranger la peste d’Astrakan à la suite de toutes celles que nous avons étudiées.

D’après le rapport d’un des premiers médecins russes envoyés sur le théâtre de la maladie, « le fléau qui a anéanti, en 1879, la bourgade de Vetlianka est indubitablement la peste noire. »

« La réunion des médecins étrangers qui a eu lieu hier à Yetlianka sous la présidence du professeur Eichwald a dressé un compte-rendu qui constate, suivant les déclarations des docteurs Hirsch, Kabiadis , Biaziadezki, Petiesko et Eichwald, que l’épidémie, observée dansle gouver-

- (i) D r Tholozan, Communication à l’Académie des Sciences, le 12 septembre 1887, à l’Académie de médecine, le 14 septembre

nement d’Astrakan depuis le milieu du mois d’octobre 1878 jusqu’à la fin janvier 1879, était une épidémie pestilentielle portant le caractère de ce qu’on appelle la peste bubonique du Levant. — » (Télégramme du général Loris Mélikoff, Astrakan, 7 mars 1879.)

On lit dans le Journal officiel du 22 janvier 1879 sous la rubrique : Correspondance de Saint- Pétersbourg :

« Le D r Krassowski a constaté que les personnes atteintes de cette maladie sont tout d’abord prises de grand maux de tête accompagnés d’une extrême lassitude, avec un vif sentiment d’angoisse, de bourdonnements dans les oreilles et de violents maux d’estomac. Cette phase prodromique est fort courte ; les glandes sous-axillaires ne tardent pas à s’engorger.et une fièvre brûlante vient attirer l’attention du médecin. Le mal a une issue mortelle régulièrement dans les vingtquatre heures qui suivent et par exception se prolonge trois ou quatre jours avant d’entraîner la mort. Les derniers symptômes sont des frissons dans tous les membres, des spasmes, le délireet un rapide affaissement. »

Enfin le rapport du D r Dappner, médecin en chef des troupes cosaques d’Astrakan, qui est le premier document publié sur cette épidémie, constate de la façon la plus catégorique les bubons, les pétéchies et mêmes ces fameux symptômes pulmonaires que nous avons déjà

signalés dans quelques épidémies antérieures.

Ces preuves nous suffisent, malgré les réticences bien naturelles de l’administration russe au début de l’épidémie, pour affirmer hautement que l’épidémie d’Astrakan est identique comme nature à la terrible peste de Florence ; et nous nous appuyons d’ailleurs sur les rapports de la Commission internationale qui viennent corroborer notre opinion.

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