Euvres complètes, t. I«r, p
Les deux lettres de d'Aubigné, bien plus explicites que le passage de la Vie, n'ébranleat en rien le scepti- ^ cisme du biographe de Du Perron. Il insiste sur cet ar* gument qui lui parait décisif, qu'elles ont été écrites longtemps après Tévénement et s'adressent à un ardent coreligionnaire. Les deux lettres étant sans dcUe^ on ne saurait afârmer qu'elles ont été éisrites longtemps après la conférence. Que d'Aubigné, sur des questions religieuses, soit en correspondance avec un coreligionnaire plutôt qu'avec des catholiques, cela parait assez naturel. Encore, si c'était la fidélité de sa mémoire qui fût mise en suspicion ;| mais les détails de cette conférence abondent, précis, originaux, pris sur le vif; c'est donc une question de bonne foi, de probité. Eh quoi I Cette scène, ou plutôt ce roman, serait sorti tout entier du cerveau de d'Aubigné 1 Ce dialogue, sorte de prologue k faction, ces dix prosélytes dont il s'agit de trio.mpher, désignés quelques-uns par leur nom, Vignoles, Sainte-Marie, Bertichère, Chambret, Loménie, tous les témoins, les quatre cents personnes, docteurs de Sorbonne, jésuites, moines, membres du Parlement, et le menu détaillé du festin, et le discours .et l'argumentation des deux parties et le fameux syllogisme, et les perplexités de l'évèqne baigné de sueur, se réconfortant d'un grand verre de vin, et l'intervention du roi, et le traité De dissidiis patrum, tout cela fantaisie, imagination, mensonge I Mais d'Aubigné n'est plus un témoin suspect, un sectaire partial et gonâé d'orgueil, c'est un impudent charlatan, dont les œuvres suspectes et mensongères ne valaient certes pas la peine d'être exhumées de la poussière du chà- ,teau deBessinges! Au reste, le biographe de Du Perron laisse d'Aubigné en bonne compagnie; il peut se con-
SUR Tfl. -AGRIPPA d'AUBIGNÉ. 189
solèr avec du Plessis-Mornay, rangé par M. Tabbé Feret parmi « les faussaires et faussaires impénitents ^ »
Quand d'Aubigné écrivait au ministre Goulard, en 1616, à Genève: a Lorsque la publique dispute que j'eus avec le cardinal du Perron me laissa à prouver les diseords des Pères en mattiere de la foy, vous m'en-
voyastes un Alman* etc. » Faut- il donc supposer
que Goulard, personnage considérable et des plus justement honorés dans le parti, était de connivence avec son correspondant ou qu'il est dupe d'un hardi mensonge?
Quelque opinion que Ton se forme de la science théologique de d'Aubigné, on ne saurait nier qu'il ait joui d'une grande autorité parmi les siens, dans toutes les questions religieuses. Nous le voyons figurer dans presque toutes les assemblées provinciales de l'Ouest, et y jouer son rôle '. Les Eglises le protègent et réclament en sa faveur auprès du Béarnais. Au synode de Saint-Maixant, c'est lui qui « relevé les affaires toutes perdues^. » A la grande assemblée qui dura près de deux ans, à Vendôme, à Saumur, à Loudun, il gagne, au milieu des compromis de conscience, l'honorable surnom de bouc du désert. Quand la duchesse de Bar, obsédée par les convertisseurs^ cherche un appui et un refuge, d'Aubigné, nous l'avons vu, a l'hon-
1. L'auteur d'une Histoire de VEdit de Nantes et de sa Révocation en 1685; Delft (1693-1695, 5 vol. in-4o) dit que « Du Perron ne voulut pas hasarder contre d'Aubigné la gloire qu'il avait acquise » (t. i«r, p. 355). Quel que fût son motif, le convertisseur, n'ayant rien à gagner à la prolongation de ce débat, aurait, après un premier engagement, décliné le combat.