‹ Étude historique et littéraire sur Agrippa d'AubignéChapitre 159 sur 200 · CHAPITRE m · texte numérisé non relu

CHAPITRE m

STTLl DE d'AUBIGNÉ. SA LANGUE, SA RHETORIQUE, DÉFAUTS ET QUAIJTÉS. ORIGINAUTfi DE l'ÉCRIVAIN.

L'auteur de VHistoire universelle appelle quelque part Tacite « son maître, » et avec raison. Il a comme lui, au milieu de sa prose, des images et des formes poétiques, mélange condamné par les puristes qui blâment la confusion des styles ; il a aussi le bonheur d'expression et ces rencontres de mots créés, qu'inspirent seules la foi sincère ou les haines vigoureuses ^ . Ce grand style, qui peint d'un mot, qui substitue à l'idée abstraite l'image saisissante, ne l'abandonne même pas entre les bras de la mort. Nous l'avons vu, demi-mourant à Casteljaloux, dicter les premiers vers de ses Tragiques. Jusque dans son testament, (écrit le 30 avril 1630, neuf jours avant sa mort), il peint d'un mot la cupidité des princes, en parlant « de leurs mains longues » et la miséricorde de Dieu, « à qui il tend les bras et consigne son ame. » Certes, ce n'est pas le tabellion qui a trouvé ces images. D'Aubigné n'est pas, comme on l'a dit, un écrivain de transition ; si sa vie s'est attardée jusqu'au premier tiers du dix-septième

1. Aussi en troiive-t-on de nombreux exemples chez Tacite, Juvénal, Saint-Simon, Y. Hugo, etc.

ÉTUDE SUR TH. -AGRIPPA d'aUBIGNÉ. 231

siècle, il n'en appartient pas moins tout entier au seizième siècle. Sa phrase, pas plus que celle des érudits de cet âge, ne s'est encore dégagée de la période latine ; il ne la moule, ni ne la cisèle, mais la laisse flotter indécise et comme désarticulée (nous parlons de sa prose historique), à moins qu'une forte émotion ne lui inspire un mot énergique, un trait concis et admirable, qui ramasse la phrase et, pour ainsi dire, la condense. Ne demandons pas à un esprit aussi fiévreux, à une plume aussi rapide, d'arrondir des périodes cic^niennes. Sa narration négligée, confuse, partant souvent obscure, nous l'avons dit, semble pai^ois n'être que le cadre mal dégrossi dans lequel il enferme ses discou rs , morceaux de prédilection soigneusement travaillés, où l'orateur atteint souvent le plus haut degré de l'éloquence. Ces grands discours, qu'on a reprochés à l'his* torien, sont la beauté, parfois môme le repos du livre. Ce ne sont pas, d'ailleurs, de purs exercices oratoires, semblables f ceux des historiens anciens; mais aussi des documents justificatifs, faisant connaître la situation, les vœux, les exigences des partis ; un discours renferme souvent une exposition de doctrine, un manifeste de parti, une apologie ; quelques-uns même sont des pièces officielles'. Sainte-Beuve, avec son admirable sens littéraire, a judicieusement remarqué, en ana^ lysant quelques fragments de ces belles harangues, qu'il y avait en d'Aubigné beaucoup moins de hasard et de verve h bride abattue qu'on n'est habitué à le supposer : « Plusieurs de ses discours sont tout à fait

1. L'historien insère des documents officiels, quand il en possède, on qu'ils sont utiles à son exposition ; ainsi il donne une lettre du maréchal Danville, « parce qu^elle est courte et honne. » [Histoire universelle, t. li, col. 872.)

dans le goût et le ton de eeux des meilleurs historiens de l'antiquité, ferme, pressé, plein d'oppositions et

d'antithèses pour les pensées comme pour les mots

Us sont pleins de réminiscences latines et d'une langue de Renaissance encore plus que gauloise, qui n'en est pas moins helle et originale de comhinaison et de mélangea »

. Rien n'égale la richesse des images chez d'Aubignéj prosateur ou poète. On pourrait lui adresser le re* proche d'Estienne Pasquier à Montaigne : « Tu es trop espez (épais) en figures*. » Ces métaphores, qui se pressent sous sa plume, il les emprunte à tous les métiers, et avec tant de naturel, qu'elles ne sont pas l'ornement, mais la suhstance de son style, ou plutôt, eon style môme. Gomme d'Aubigné a été maréchal de camp, ingénieur, amiral, il emprunte ses images à ces divers métiers, sans compter les termes de vénerie, fauconnerie, voire même de médecine. Qu'il y ait abus et profusion de métaphores en ce style cavalier, solda<tesque, familier, trivial même, qui représente tout aux yeux sous forme de figures inépuisables, cela est certain . Il n'exprime pas, il peint toutes ses pensées, les plus «impies, les plus ordinaires ; sa plume est un pinceau.

i. Saiote-Beave (Catuerie du lundis t. X, p. 326-28, édit. 1870). On ne saurait s'empêcher d'admirer la sâreté de cette critiqae. Ce que Sainte-Beuve ignore, il le devine, cueillant partout le suc des esprits et la fleur des choses, pour en composer ses portraits. Les Causeries seront un jour le plus curieux mo; Hument de critique littéraire au dix-neuvième siècle, le répertoire le plus vané, le plus sûr, le plus impartial. Son scepticisme le défend contre tout engouement ; exempt de passions, égal à tous les partis, à toutes les opinions, il pénètre tout avec «n sens d*équité bienveillante. Cette critique si française repose singulièrement de la lourde et pédantesque érudition qui menace de nous envahir.

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