Uttres d'Est. Pasquier, liv. XVIII, lett
SUR TH. -AGRIPPA D*AUB1GNÉ. 233
Selon que les nouvelles lui arrivent, rares ou abondantes, elles sont « gelées ou dégelées, n Un courage persistant devient « une vertu qui fume encore ^ . » D'un maréchal épuisé de fatigue et d'insomnie, il dira que « la terre lui est venue sur le visage ; » d'une contrée bien connue, qu'elle est « son vieux bréviaire. » Son expérience redoute « les haines fraisches et les intérêts en fleur. » La confiance de l'historien reçoit les mémoires qu'on lui envoie « sans trebuchet. » A Genève, sa patrie d'adoption , où il est venu prendre « le chevet de sa vieillesse et de samort, » il a voué « son dernier fumeau.» Condamné à mort, d'Aubigné se nomme « un banni etesté ; » c'est se rappeler à propos l'énergique expression des Latins : eapite demmutus. Parle-t-il d'une charité courageuse? Elle n'est point a cachée sous le muids. » Il appelle son cœur « sa pièce du milieu ; s il ne dira pas je vieillis, mais « le poil blanc m'avertit de me haster. » Aider quelqu'un, c'est ce mettre l'espaule sous la sienne. » Reçoit-il lui-même un secours ? a On a mis de l'huyle à sa lampe. » D'Aubigné a des comparaisons plaisantes et inattendues ; un ami maladroit veut forcer sa nature : « Tu es propre à cela, lui écritil, comme un crucifis à jouer du sublet. » Tantôt ses images sont familières et, si l'on peut dire, domestiques ; ainsi les débauches de son fils Constant « lui ont esté l'oreiller de la maison » et ses maladies morales réclament « un grand changement d'air et le bain de ses sueurs. » A l'héroïque Rohan il conseille de prendre « la chemisQ blanche que ses sueurs demandent. »
1. Cette expression rappelle le vers des Tragiques^ tant admiré par Sainte-Beuve :
A l'heare que le ciel fume de sang et d'emes.
{lYagiqueë, Fen, t. 280.)
C'est surtout quand il parle de sa eonscience et de la cause de Dieu, que sa colère et sa foi ne tarissent plus d'images bibliques et ambitieuses : «La vérité a attaché à sa ceinture la clef du temple de Thonneur ; » «Dieu n'a pas le bras racoursi aux miracles ; » a Dieu scait vendanger les esprits de ceux qui l'abandonnent; et lui-même, grand justicier du Partie se regarde comme «c le rasoir des langues venimeuses. »
Les métaphores militaires débordent à chaque page ; elles sont, nous l'avons dit, le fond de sa langue. Transcrivons au hasard : « Mettre Testendart au vent, ou au sac, allumer la mesche, faire brûler Tamorce, percer, la pique basse, mugueter l'ennemi, » faire un logement en vue, de l'ennemi, « la truelle en main, Tespee de l'autre, n Braver et menacer, c'est « fermer le poing, enfoncer le chapeau ; » au contraire, se soumettre honteusement, c'est « parler le chapeau à la main, la main estendue, » ou même « mettre une bouze de vache sur sa teste I » Une expressive trivialité n'est pas pour lui déplaire ; il écrira couramment : « Tourner le c... à la mangeoire ; » et encore, c'était un « capitaine excellent le c. .. sur la selle, etc. » Tournez la page^ le poète vous offrira les plus gracieuses images : marcher devant un prince, un jour de bataille, c'est « lui servir de miroir et lui abattre la rosée. » Faire campagne à la fin de l'hiver, c'est « marcher sur les dernières neiges. » Ce qu'il a dit de ses épigrammes, qu'elles « sentaient un peu la mesche et la poudre » est vrai de tout ce qui sort de sa plume, prose ou vers.
L'amiral des côtes de Saintonge se trahit aussi fréquemment : « Dieu a conduit mon petit vaisseau à baisser la voile et terrer au Havre de Grâce ; » « Nous avons besoin de pilotes de tempcste et non pas d'eau
doulce ; » Notre amitié a jeté ses ancres sur le roc asseuré de la vertu ; a Une tranquillité de durée et non un nid d'alcyons ; » d'Aubigné, qui ne connut jamais le repos, aime beaucoup cette dernière image.
Il énonce certains principes de conduite sous forme d'axiomes expressifs qui sont de petits tableaux : « Les chiens ne cognoissent plus celuy qui leur porte le pain, quand les veneurs ouvrent la porte du chenil; » Ki J'ay appris aux escuries que les chevaux de bon espron ne laissent pas d'avoir la bouche bonne et estre de facile arrest ; » a II faut ouvrir la gueule au bœuf qui a foulé le grain ; » ou encore, « Un excellent médecin, auquel on apporte l'urine de loin, (ne vaut pas) un moindre, qui voit l'œil du malade et qui taste son poulx. »
Est-il besoin de dire qu'un tel écrivain cultive l'antithèse et la cultive à outrance? Ce sang, qu'il a vu couler en tant de combats, ne l'inspire pas toujours mieux que Théophile, Brébeuf, Corneille, et autres poètes postérieurs, dont le dix-septième siècle n'avait pas encore affiné le goût. D'Âubigné, et ici c'est l'historien que nous citons, écrira :.« Le sang qui a signé la guerre n'est pas encore sec par les champs, et aussi peu seiche l'ancre qui vient de signer la paix ^ » Antithèse énergique, mais d'un goût douteux et que nous signalons à l'indignation des puristes, non moins que ces jeux de mots par allitération : « On est venu des ergos aux fagots et puis des arguments aux armements ; » « Les erreurs dégénérèrent en horreurs ; » « Les distinctions (subtiles) sont exstinctîons de la vérité. » Il opposera trop complaisamment les mots « ouvertement et cou-