‹ Étude historique et littéraire sur Agrippa d'AubignéChapitre 164 sur 200 · D'Aubigné, dans le Sanq/, rappelle avec un cynisme sans · texte numérisé non relu

D'Aubigné, dans le Sanq/, rappelle avec un cynisme sans

Ne demandons pas la modération aux poètes vengeurs qui écrivent à l'adresse de la postérité des Tra^yes^ des Némésis^ des Châtiments. Horace, le sage Horace lui-môme, semble excuser les violences d'Arohiloque. Permettons à ces justiciers de s'enivrer en kur propre fureur, de dépasser dans leurs audaces Ju vénal et Pétrone. Ne paient-ils pas d'ailleurs assez cher leur triomphante immortalité ¥ Car le goût imprescriptible conserve ses droits. En méconnaissant cette loi que la mesure est peut-être la seule véritable forcOi en oubliant que l'invective continue risque de ÙLtiguer le lecteur et de discréditer le poète, ils savent, ces illustres et sublimes insulteurs, que, s'ils enlèvent d'en:âiousiastes admirations, ils ne gagneront jamais complètement le suffrage des délicats. Le groupe de Laocoon est un chef-d'œuvre ; ces efforts désespérés, ces muscles tendus, ces visages contractés, cette effroyable agonie, en nous associant péniblement aux tortures de trois victimes, nous font admirer le génie de l'artiste, mais nous ne tardons pas à détourner le regard d'un pareil spectacle de douleur physique et morale ; l'âme éprouve bientôt l'impérieux besoin de se reposer du tableau qui la trouble et remue trop profondément.

M. Sayous* a justement apprécié le style des TragiqueSj en condamnant « les périodes empêtrées, les ellipses inouïes,, les digressions, les sens rompus et mal renoués qui font souvent de telle de ses pagesi un

frein les déportements de Henri III et de sa cour. (!'• partie, ch. VIII. Des reliques et dévotions du feu Roy) En sorte qu'on pourrait établir, par une sorte de graaation, que d'Aubigné est équitable et mesuré dans son Histoire, audacieux et libre dans son poème, cynique et graveleux dans son pamphlet.

1. Etudes littéraires sur les écrivains français de la Réformatian. 2 vol. in-8«, par A. Sayous (1841), t. II, p. 221.

dédale inextricable au milieu duquel la pensée fuit, échappe à la vue et disparaît quelquefois pour ne plus reparaître; v> mais, ajoute le critique, reconnaissant le génie du satirique : « un peu plus loin, et même au plus épais du labyrinthe, on retrouve tout à coup le poète avec son vers d'airain, ses hardies et fortes images, son trait de feu et ses coups de massue. »

D*Aubigné a conscience de ses obscurités, mais^ il aime mieux solliciter la patience de ses lecteurs et leur recommander plusieurs lectures que s'imposer à lui-même un sérieux travail de correction ^ . Deux éditions des Tragiques ont paru de son vivant ; le manuscrit de Bessinges (tome Vil) a été imprimé par M. Gh. Read en 1872', et dans notre édition en 1877 *. La

1. « Ce qui nous fachoit le plus, c'estoit la difficuUé de Iny faire relire. » (Les Tragiques^ Aux lectears, p. 6.)

Correctears, je veux bien apprendre] De vous, je subiray tos loiz, Pourveu que pour me bien entendre Vous me lisiez plus d'une fois.

{Aux eritiques. Quatrain placé en tète des PeiUu œuvret meslees. Œuvres complétet, t. III, p. 270.)

2. Paris. Librairie des bibliophiles, 1812. M. Lud. Lalanae avait aussi donné antérieurement une édition des Tragiques. (Paris, Jannet, 1857.)

3. M. le pasteur Theremin, qui fut longtemps le vigilant gardien des richesses de Bessinges, ce qui ne Tem péchait pas de témoigner une a£fectueuse complaisance aux travailleurs sérieux, a bien voulu coUationner pour notre édition, vers par vers, le volume des TragigiLes, tandis que nous prenions, avec M. Fr. de Gaussade, copie des autres manuscrits inédits. Pendant ce temps, M. G. Masson^ Téminent professeur de littérature française au Collège anglais de Harrow on the hill, relevait pour nous les variantes intéressantes de Texemplaire du British Muséum, manuscrit envové par la veuve de d'Aubigné à son frère Phil. Burlamachi, établi à Londres. Bien d'autres collaborateurs ont secondé nos recherches, auxquels nous avons payé dans notre Introduction aux Œuvres complètes un trop rapide et incom-

comparaison de ces diverses éditions permet de remar-^ quer que le poète ajoute des vers, et modifie son œuvre plutôt qu'il ne la corrige et ne l'amende. Ce n'est pas k d'Aubigné qu'on pourrait reprocher que ses écrits sentent Thuile; aussi bien, il est malaisé de polir « des paperasses crottées et deschirees, » écrites « à cheval ou dans les tranchées, » de limer un poème qui a été le fruit d'une fiévreuse inspiration. Les titres mêmes de cetteépopée du Calvinisme, Feua;, Fers, Vengeances , etc., trahissent l'exaltation du satirique. Ces malédictions sont le cri d'une âme troublée, parfois hallucinée, mais à laquelle la passion dicte des vers sublimes. Dante peignant le supplice des réprouvés a-t-il trouvé un vers plus expressif que d'Aubigné qui ne voit sortir de l'enfer

« Que réteriielle soif de Timpossible mort?»

£t quelle plus rayonnante peinture du bonheur des élus expliquant eux-mêmes leur divine extase :

« Car nous sommes vestns de splendeur éternelle ! »

Ces vers d'une sublime et simple beauté ne sont pas une heureuse rencontre. Le poète a souvent de ces inspirations, de ces coups d'ailes tout puissants, mais son goût ne distingue pas entre le terrible et le hideux. Parmi les bûchers, les cris dangoisse, les flots de sang versé, il trouble et épouvante son lecteur plutôt qu'il ne le touche et ne l'émeut. Toutefois, au milieu de ces épouvantements , de ces malédictions infernales, le satirique, subitement ras-

plet tribut de gratitude. Us savent que, si nous n*avons pas fait mieux, c'est que nous avons été brusquement interrompus dans le cours de notre publication.

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séféné, Boopire parfois quoique yen d'une tendre mélancolie qui semble une brise rafraîohissaote. Est-ee Ul un effet de contraste habilement ménagé par Tartiste, quelque chose comme la science des demi-teinles, des ciatrs-oèicurs, ou plutôt des tons poussés au noir, qui font saillir la pleine lumière ? Nullement ; ce sont des cris arrachés à Tàme même du poète-soldat, du sectaire farouche, du mystique rêveur ; et ses violentes antithèses ne semblent que l'expression prime-sautière d'un esprit tour à tour agité de sentiments divers, en proie à toutes les émotions qui peuvent secouer une poitrine humaine. Jamais l'art ne conduit le poète, la passîim seule l'entraîne et trop souvent Tégare.

Cette variété d'accents et de tons n'apparaît pas seulement d'une ceuvre à l'autre; mais, dans le même ouvrage, toujours sincère en ses élans, l'auteur des Tragiqnes^ tour à tour déverse un fiel amer et brûlant ou répand des larmes de compassion. Il est à remarquer que les premiers livres sont plus satiriques, les derniers plus mystiques et religieux. En ce poème, si étrange, si riche, si rempli qu'il déborde et contient la matière de sept poèmes, le dernier livre du Jvgement^ où le poète, enivré de colère et de foi, va chereher TEternel jusque dans la profondeur des cieux^, ne s'inspire-t-il pas du plus ardent mysticisme ? Le satirique s*est transformé en prophète vengeur, et, s*il s'arrête de chanter, c'est que

Extaticque (il) se pasme au giron de son Dieu ! Nous avons déjà signalé dans la Lettre à Madame,

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