‹ Étude historique et littéraire sur Agrippa d'AubignéChapitre 65 sur 200 · Histoire universelle, t. II, Côl · texte numérisé non relu

Histoire universelle, t. II, Côl

2. Jean d'Aubigné, nous Tavons dit. donna les plus grands soins à réducation de son fils malgré les récriminations d'une belle-mère avare, mais il a quelque chose de cette froideur nui arrachait à Montluc des regrets pathétiques, quand il se reprôcne de n'avoir pas assez aimé son deuxième fils, tué à Madère. « Ce pauvre garçon, disoit-il, n*a rien veu de moy qu'une contenance refrongnee et pleine de.mespris, et a emporté cette créance que je n*ay sceu ny Taimer ny Testimer selon son mérite. » {Essais de Montaigne, liv. II, cb. viii.)

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A dix-huit ans, il a subi toutes les épreuves, tout geûté, tout affronté : Féruâition, la magie, la peste, la misère, la maladie, la guerre, la pensée du suicide, la débauche; il a yn la mort face à face, et de si près^ qu'on (^'explique sa croyance aux pressentiments^ au surnaturel. D'Aubigné, nous l'avons vu, est resté jusqu'au bout homme d'épée, amoureux « de gentils exercices de guerre, » de coups hardis, de duels*. Il aime à jouer des mains, à défier le sort, à tenter l'impossible, à marcher au combat en pourpoint, en chemise et aussi à le raconter. Pourtant, môme avant l'âge mûr, cette fièvre d'activité, sans se refroidir, se concilie avec la raison,, avec une ombrageuse et inflexible austérité. A l'âge où ses compagnons d'armes ne reconnaissent d'autre loi que celle du plaisir, de la débauche et de rintérôt, il s'est imposé un code immuable d'honneur et de devoir. Pas plus que le Béarnais, d'Aubigné n'a mis impunément le pied à la cour des Valois. Un instant affolé de plaisirs, il subit le prestige des Guises, au point de s^enrôler sotis leur drapeau, de s'égarer un jour à Dormans dans les rangs catho* liques, d'oublier les têtes d'Amboise et la menace de malédiction paternelle. Mais bientôt il s'affranchit, se

1. Bien que d'Aubigné abuse du récit des beaux coups d'épée, il ne racontera pas, nous dit-il, le duel de Brignac, parce qu'il « a banni de son ouvrage les duels, horsmis ceux qui se font de parti à parti, prenant en cela loi de la Loi qui a prononcé contre les vaines gloires, les arrêts du vrai honneur. » {Histoire universelle, t. II, col. 900.) « Ce discours, aioute-t-il, ne sera pas du goût des galans de ce temps, ni de celui de sa jeunesse, mais c'est en faveur des vrais vaillants qu'il donne ce coup de fouet à la vanité et flétrit le faux point d'honneur. » On le voit, il peut être dangereux, avec d'Aubigné, d'opposer les

Saroles aux actions, mais u ne faut pas oublier les transformaons nécessairement amenées par l'âge et la raison.

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retire « de cette corruption » que Jeanne d'Albret redoutait justement pour son fils^, entraine après soi son maître, le forçant à reconquérir dans le présent sa dignité, dans Tavenir un trône. Dès lors, et chaque jour, l'esprit de d'Âubigné se dégage et se moralise, non pas qu'il prêche la vertu, ce n*est pas un saint, mais il repousse avec indignation la corruption vénale, les bassesses intéressées, les services honteux, les accommodements et les capitulations de conscience. Nul n'a mieux saisi que Sainte-Beuve le trait original de cette physionomie : m II gardait au cœur, en toutes ses licences, un coin de pvritainf qui persista sans jamais tuer le vieil homme et qui gagna seulement avec l'âge. Il dut à sa race, à sa trempe d'éducation et au rude milieu où il fut plongé, de conserver, à travers ses passions contradictoires et qu'il combattait très peu, un fond de moralité qui étonne et qui ne fait souvent que leur prêter une plus verte sève. »

Il faut donc distinguer trois périodes dans l'existence de d'Aubigné. C'est d'abord, après un dur apprentissage des armes, l'ami des Guises et ]e soldat de Dormans. L'émancipation de son maître achève sa réhabilitation; homme d'action et de parole, ri ne risquera plus de défaillances. C'est enfin le malcontent, imployable railleur, « l'imployable partisan, » cherchant de ses mains impuissantes à soulever l'Europe pour son parti, c'est le prédicant religieux et, au milieu de ses crudités gauloises, l'austère moraliste.

1. «Je désire que vous vons retiriez de cette corruption.» (Lettre de Jeanne cTAlbret à son fils, 4 mars 1572.)

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