Causeries du Lundi, Agrippa d'Aubigné, t. X, p
CHAPiraE n
SINCÉRITÉ DE l'hISTORIEN, IMPARTIAUTÉ, INDULGENCE, COMMENT IL DISTRIBUE L'ALOGE ET LE BLAME.
Gomme nous avons esquissé, d'après deux portraits du temps, la physionomie et les traits du visage de d'Âubigné, il nous faut analyser de plus près ce caractère, ce tempérament, faire les aveux que réclame la vérité, justifier notre protestant —- car il a eu beaucoup d'ennemis — des accusations fausses, exagérées et des calomnies.
On ne saurait séparer Thomme de rfaistorien. Réservant pour une autre partie de ce livre notre opinion sur les qualités et les défauts de son œuvre, nous devons examiner, dès maintenant, une importante question^, c'est la valeur morale de l'historien,
1. La discnssion de textes et d^assertions sonlevée par quelgnes critiques dépasserait les limites imposées à cette étude. Ainsi,
Sar exemple, oa a absolument contesté Tautlienlicité de la lettre u vicomte d'Ortez {Histoire universelle, 1. 1®^, col. 506), comme l'attentat du roi, « giboyant aux passants, » de sa fenêtre du Louvre. Nous renvoyons, pour ce dernier fait, et pour d'autres questions soulevées par la Saint-Barthélémy, à rintéressante brocnure de M. Henri Bordier : La Saint-Barthélémy et la critique moderne (Genève, H. Georg, et Paris, Fischbacher ou Champion, i879).
Nous avons, pour notre part, dans ce travail, montré, sans
Î pouvoir insister comme nous Teussions voulu, combien les émentis infligés à d'Aubigné par M. Poirson, l'historien de Henri IV, et M. Tabbé Féret sont loin d'être appuyés de preuves irréfragables.
le degré de confiance qu'il mérite. Nous en croyons d'Aubigné, quand il affirme qu'il a bien pu « dire quelque menterie, sans estre menteur *. » Il ne faut pas d^ailleurs mesurer ces âmes exaltées, échauffées par la foi, « ferrées, » oomme dit d*Âubigné lui-même, sur le patron de nos cœurs amollis, de nos esprits égoïstes et sceptiques. Ce qui nous parait l'impossible est possible pour eux, ce qui nous semble folie est, à leurs yeux, tout simplement le devoir. « Alors, il fut permis d'avoir le cœur haut et de le sentir'. » La génération qui vit la fin du dix-buitième siècle a, par un phénomène d*atavisme, retrouvé quelques gouttes de ce sang généreux -, en elle s'est éteinte la descendance de cette forte race du seizième siècle.
La passion et la vanité ont-elles, sinon dévoyé la conscience de d'Aubigné, du moins obscurci son jugement? Quelques passages et le ton général dé sa Yie à ses enfants ne sont-ils pas, particulièrement pour ce qui concerne Henri IV, en contradiction avec l'Histoire universelle ? Autant de questions qui intéressent Thomme aussi bien qute l'historien et sont le cœur môme de tiotre sujet.
Nous affirmons, après une consciencieuse étude, que nul historien du seizième siècle, ni du Haillan, ni la Popelinière, ni Davila « qui se sont montrés parties, » ni Régnier de la Planche, ni le sage de Thou lui-même, n'ont eu un aussi grand souci de l'impar-
i. Œuvres complètes^ 1. 1«', p. 495.
2. Qai parie ainsi? un voluptueux, presque on cynique , La Fare, dans ses Mémoiresy d'autant plus capable, par le contraste même, d'apprécier les màles vertus. D'ailleurs, avant les déboires de sa carrière et la haine de Louvois. La Fare fût un brillant o^ ficier, capable de mériter Testime et l'amitié d'un Turenne.
SUR TH.*AGRIPPA d'AUBION£« 85
tialif é. S'il a accusé la Popelinière de « prevaricatioQ achetée, de servitude reprochée en face à son auteur et qu'il a eoufessee avec larmes ^^ n s'il a pu blâmer eu de Thou « quelques affectations contre la maison de Lorraine, » et un «diangement h sa première édition « qui montre ou précipitation ou foiblesse de courage, » c'est que, fort d'une bonne conscience sur ce point, il a lui-même constamment voulu m fouler aux pieds ses passions. «
L'historien sait et répète sans cesse que « son mes-* tier est d'écrire sans juger des actions, comme les pr«^ misses d'un argument, duquel celui qui lit amasse la judicieuse conclusion. » Il écrit au marquis de Gour<» taumer : « Donnes qudques soirées à un ami qui essaye de bien faire, si mon Histoire vous a apris que je serve à la louange ou au decry de mes amis et de mes ennemis, sans estre poussé auK mensonges, ny par la bayne, ny par l'amitié, en n'establissant ny la louange^ ny le déshonneur^ que par les actions simple» et nues sans y aporter jugement'. » Et œ n'est pas seulement luirmème, ce ne sont pas seulement ses amis qui lui rendent ce témoignage. Un jésuite a dit de d'Aubigné et de son Hisicire « qu'il ne quittoit pas son chemin pour juger, ni pour dire paroles inju* rieuses, mais qu'il faisoit parler les choses '. d Dans la bouche d'un ennemi, ces mots ne sontrils pas eommei un aveu forcé d^exactitude et d'impartialité ?
1. Préface de VHistoire universelle, p. 4. Voir (dans V Histoire universelle, t. l«r, col. 380) la confinnation et le développement de cette accusation... «Là-dessns il se tnt, la larine à l^il» laissant bien juger que sa plume estoli vendue. »