ET GRIEFS DU SERVITEUR CONTRE LE MAITRE
COMMENT d'AUBIGNÉ JUGE CE PRINCE.
Qui a tort, qui a raison, dans les nombreux démêlés du maître et du serviteur î Laissons la Confession de Sancy, dont l'authenticité n'est pas douteuse, mais c'est un pamphlet que son auteur n'a pas signé. Encore moins irons-nous puiser au Divorce satyrique * . Un tel procès
1. Nous disions dans une note, au bas de la première page du Divorce satyrique {Œuvres complètesy t. II, p. 655) : « L'authenticité du Divorce satyrique ne nous avait pas semblé suffisamment établie pour reproauire dans notre édition ce violent et médiocre pamphlet. Notre opinion ne s'est guère modifiée, mais l'avis de quelques juges compétents, tels que MM. Ch. Read, Henri Bordier, Ch. Lenient, Tamizey de Larroque, etc., nous décide à le réimprimer sous toutes réserves. » Nous estimons que l'avis de ces érudits justifie pleinement la réimpression de cette satire. Nous nous proposions de donner dans nos notes le résumé des diverses opinions de la critique ; qu'on nous permette du moins de signaler ici un curieux détail. On lit au Divorce (Œuvres complètes, t. II, p. 615) quatre méchants vers que l'auteur attribue à la reine Marguerite :
A ces bois, ces prez et cet antre Offrons les vœux, les pleurs, les sonsi La plume, les yeux, les chansons D'un poète, d'un amant, d'un chantre.
Ces vers ont été recueillis, suivis de quatre autres aussi mauvais, parmi les odes, dans cette sorte de farrago que nous avons comprise, à la suite de VHécatombe à Diane, sous le titre de Prin-
ÉTUDE SUR TH. -AGRIPPA d'AUBIGNÉ. iOI
exige des documents dont la valeur n'ait pas môme été contestée. Ces documents sont la Yie et VEistoire. On a lu la Vie, pièce de i 1 2 pages, de facile et prompte lecture', d'ailleurs arrangée plus tard « au goût du lecteur. » On connaît beaucoup moins VHistùire qui compte près de 2000 colonnes d'in-folio. Oui, dans la Vie, les accusations contre le roi, qui vont s'accumulant de plus en plus graves, peuvent parfois sembler calomnieuses. « La malice poussoit (le roi) à lui faire toutes sortes de querelles, à luy empescher tous payements, et mesme à lui gaster ses habillements, pour le réduire à la nécessité. » C'est là ce que l'auteur appelle ailleurs a des picquoteries^ » Le dépit d'un
temps, M. Gh. Read voit dans cette coïncidence une preuve à pea près certaine de l'authenticité du Divorce, Nous croyons
?[ue c'est exagérer Timportance de ce rapprochement. VHécaombe avait seule été préparée, comme la correspondance, par Tauteur, pour Timpression. Ces vers rocailleux d'une muse royale, faits pour la musique, étaient chantés, comme le dit l'auteur du Divorce « par les belles voix de la Ck)ur. » Ne peut-on supposer nue cette mauvaise romance s'est trouvée dans les papiers de dAubigné, sans qu'il en fût nécessairement l'auteur? Ou même, en admettant qu'il fût coupable de cette poésie, le pamphlétaire l'a pu recueillir et insérer dans son pamphlet, ce qui ne prouve en rien que ladite satire soit de d'Aubi^né.
1. Il ne faut pas non plus oublier que le siècle est smgulièrement grossier ; l'esprit manfiue encore de cette délicatesse, au moins extérieure, que devait enseigner l'âge suivant ; les plaisanteries les plus lourdes, parfois les plus cruelles, y semblent pure malice. Le bon tour joué à cet apprenti courtisan, c'est le Baron de Fœneste lui-même {CEuvres complètes^ t. Il, p. 398), qu'on force de se brûler à moitié les jambes à un grand feu. pour avoir l'honneur de tenir la bougie du roi bien abrité cPun écran, c'était là ce qu'on appelait un passetemps de cour innocent. Foeneste est un répertoire des plus riches en ce genre, et l'on peut supposer que d'Aubigné a souvent été de ces parties, du cûté des rieurs. Il faut lire dans Brantôme les gentillesses et tours aimables que se font le maréchal Strozzi et Brus^uet, sans rancune et pour se divertir (Capitaines estrangers. Discours 52. Le mareschal Strozzi). « Les habiUe-
prince amoureux, qui ne trouve que rebuffades là où il attendait la complaisance d'un courtisan sans scrupules, la rancune d'un maître souvent malmené par un censeur sarcastique expliquent ces querelles, ces brouilles, toujours suivies de raccommodements.
« Nourri aux pieds de son Roi, desquels il faisoit son cbevet en toutes les saisons de ses travaux, quelque temps eslevé en son sein et sans compagnon en privante^, 1» Agrippa d'Aubigné fut, si nous osons dire, le camarade du Béarnais, tous deux, ou peut s'en faut, du même âge*. Pouvait-on deviner, vers 1572, et plus tard encore, la fortune réservée au prince de Navarre? Compagnons de tente et de table, ils ont partagé les plaisirs aussi bien que la gène, la faim et la froidure. Henri, touchant déjà la couronne de la main, trouvait souvent sa marmite renversée. Pareille vie
ments gastés » sont nn de letirs divertissements. Notis lisons anx Mémoires de la vie de M. de Thou (p. 204-205) le récit d'une querelle entre le maréchal de Biron et Grillon, colonel du régiment des gardeS; qu'il accusait d'avoir maladroitement exposé ses treunes au siège de Rouen : « Ce dernier, étant venu dans le cabinet du Roi pour s'excuser, passa des excuses aux contestations, des contestations aux emportements et aux blasphèmes. Le Roi écoutait patiemment. Biron avait fait semblant de s'endormir sur nn coffre, et Grillon, s'étant approché de lui, lui criait qnll n'était qu'un chien galeux et hargneux. Ne croiraiton pas entendre s'injurier des héros d'Homère?
Louis XIV, le grand Roi lui-même, que nous nous sommes habitués, sur la foi des poètes courtisans, à enfermer dans un nuage d'or, en descend et se fait parfois traiter en simple mortel. C'est Sainte-Beuve oui cite dans une de ses Causeries (t. VII, p. 3) une plaisante anecdote tirée des Mémoires de Villeroy. Une demoiselle d'honneur, agacée par le monarque, couvrit un jour son auguste chef du contenu d'un saladier. Assurément une femme hardie, usant du droit de lé^^itime défense, a pu se rendre coupable d'une audace aussi onginale, mais quelle distance de ces réalités bourgeoises à la légende quasi divine I