‹ Etude historique et littéraire sur saint BasileChapitre 10 sur 44 · SAINT BASILE ET LE POUVOIR IMPÉRIAL · texte numérisé non relu

SAINT BASILE ET LE POUVOIR IMPÉRIAL

I. Indifférence des Orientaux pour l'Empire, amour de la cité. — Saint Basile adversaire forcé des princes sous lesquels il a vécu.

II. Saint Basile et Constance. — Concile de Constantinople. — Singuliers éloges donnés à Constance par saint Grégoire de Nazianze.

III. Julien. — Sa tentative. — Il essaie de séduire saint Grégoire de Nazianze et saint Basile. — Leur polémique contre leur ancien ami , devenu persécuteur. — Césarée détruit le temple de la Fortune. — Vengeance de Julien. — Martyre d'Eupsychius et de Damas. — Discours de Grégoire contre Julien.

IV. Valentinien et Valens. — Caractère de Valens. — Modeste. — Expédition religieuse contre Césarée. — Modeste et saint Basile. — Echec de l'eunuque Démosthène. — Valens dans l'église de Césarée. — Les Ariens reprennent le dessus. — L'exil de saint Basile est signé. — Maladie et mort du fils de l'Empereur. — Césarée conserve son archevêque et son indépendance religieuse. — Une révolte de la ville arrache saint Basile des mains du vicaire du Pont.

V. Ferme dans la guerre, Basile est habile et souple dans la paix. — Respecté du pouvoir civil, il se fait auprès de lui l'avocat des malheureux. — Son intervention dans la justice. — Conflits de juridiction.

En politique, saint Basile subit à la fois l'influence de l'Orient et celle de la Grèce. Les peuples de l'Orient semblent faits pour les grands empires : ils se soumettent avec une résignation, mêlée d'eiïroi, à ces puissances invisibles, que leur imagination ne se représente, même au milieu des pompes de la dignité suprême, qu'escortées d'épouvante, de coups, de conflscations , de bannissements, d'emprisonnements. Plus craint qu'aimé, ce pouvoir es- rarement

discuté OU menacé de révolutions populaires : on rend à César ce qui est à César. En Grèce, au contraire, le gouvernement de la cité est l'affaire de tous les citoyens; tous réclament leur part de discussion et de pouvoir, lis font eux-mêmes leurs lois, choisissent et déposent les magistrats chargés de les faire exécuter, regardent ces magistrats comme leurs agents, non comme leurs maîtres. Par une étrange coïncidence, après la conquête d'Alexandre, ces deux esprits s'étaient entretenus et développés simultanément dans la plupart des pays de langue grecque. Pendant que les descendants des conquérants grecs adoptaient le despotisme asiatique, devenaient des rois orientaux et obtenaient de leurs peuples la soumission absolue dont avaient joui leurs prédécesseurs, les villes, initiées au gouvernement autonome, sans s'élever jusqu'au contrôle du pouvoir suprême, s'administraient par elles-mêmes avec plus ou moins d'indépendance et devenaient autant de cités grecques. Cet esprit municipal s'était encore développé sous la domination romaine qui, en asservissant les peuples , avait la prétention de les affranchir ; et, au quatrième siècle, pendant que les populations pliaient sous le joug redouté, sinon respecté, des successeurs de Constantin , les villes conservaient un fantôme d'autonomie et formaient autant de patries distinctes. Car, dès lors, il semble qu'il n'y ait plus, comme aux beaux temps de la Grèce et de Rome, deux patries, la grande et la petite. Le despotisme impérial, les impôts, les exacteurs, ont depuis longtemps dépouillé de son prestige la grande patrie, dont les Orientaux n'ont peut-être jamais eu une idée bien nette.

Pour saint Basile, comme pour ses contemporains, la

véritable patrie, c'est la petite, c'est la cilé, c'est Césarée. C'est elle qu'il aime à Kégal de ses parents ; c'est elle qui absorbe avec la religion sa noble intelligence. Quant à la grande, pourvu qu'elle contienne la petite, qu'elle la protège et ne Paccabie pas trop d'impôts, il semble assez indifférent à son sort. On cherche vainement dans ses lettres le contre-coup des malheurs qui alors accablaient l'Empire. On n'y trouve pas un mot sur la désastreuse expédition de Julien, sur le honteux traité de Jovien, sur la révolte de Procope. S'il parle une fois des incursions des Goths, qui, vers la fin du règne de Valens, ravagent la Thrace et menacent Conslantinople, on sent qu'il y compatit comme à une calamité étrangère et qu'il est peutêtre plus préoccupé de la vie de ses courriers que des malheurs de l'Empire (1). Sans amour pour ces princes qui tyrannisaient les consciences, sans respect pour leur entourage, pouvait-il ne pas rester avec eux dans une réserve voisine de Thostilitè ? Pouvait-il, en rendant à César ce qui est à César, aller au-delà de cette obéissance passive et résignée ? Ne devait-il pas, s'il le pouvait, forcer César de respecter les droits de Dieu ?

Basile avait fait son entrée dans la vie publique au concile de Constaiilinople. Pendant les dix -neuf ans qui s'écoulèrent de ce concile à sa mort (359-378), il traversa une partie du règne de Constance, ceux de Julien et de Valens tout entiers. Sous ces princes également hostiles à sa foi, il devait se trouver en tète de la patiente et ferme résistance que l'Eglise opposait aux attaques de ses persé-

(1) Sancti Basilii, ep. 268.

cuteurs. Après de timides débuts sous Constance, uni à Grégoire de Nazianze, il lutta vigoureusement contre Julien. Sous Valens, ses vertus, son génie, la puissance que lui donnaient les moines, le clergé et le peuple, en firent l'adversaire le plus redouté du pouvoir impérial et le champion dévoué des intérêts et de l'indépendance religieuse de Césarée.

Basile ne s'est probablement trouvé en face de Constance qu'au concile de Conslantinople. Après lui avoir fait la seule résistance possible, il s'enfuit, en détestant le prince qui violentait les consciences. Sa haine ne dut-elle pas s'accroître, quand Georges, l'émissaire de l'empereur, eut fait souscrire Dianius? Put-il épargner dans ses discours le prince pédant et cruel, que dominaient tour à tour une femme et un eunuque ? Deux ans plus tard, quand l'apostasie de Julien eut fait oublier le semi-arianisme de Constance, Basile, comme son ami, pardonna-t-il au fils, en souvenir du père, qui avait jeté les fondements de la puissance impériale sur le christianisme (1) ? Proclamat-il Constance, le plus divin des empereurs, le plus ami du Christ (T) ? Cet homme d'action n'invective pas, mais ce qu'il a condamné, l'est ordinairement sans retour. Il se tait sur Constance, même en parlant de cette lettre envoyée de Conslantinople et de la souscription de Dianius. Est-ce le silence du pardon ? Ne serait-ce pas celui du mépris ?

(1) Sancti Gregor. Naz., t. i, p. H9. -, (2) Ibid., p. 62.

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En 361, Constance est remplacé par Julien, un enthousiaste, qui fut parfois un grand homme. L'Empire marchait à un démembrement inévitable et des cultes rivaux s'y disputaient les consciences : Julien se proposa d'établir, à la fois, l'unité temporelle et l'unité spirituelle. Au temporel, il voulait en finir avec les Perses, comme il croyait en avoir fini avec les Germains, assurer à l'Empire une paix éternelle et fonder l'unité sur l'égalité des peuples et des personnes. Au spirituel, il voulait achever l'assimilation déjà presque accomplie des dieux gréco-italiens avec ceux des autres parties de l'Empire, les assimiler encore avec ceux de la Germanie, de la Perse et de tous les pays du monde, et, fondant une église universelle, dont il serait le pontife, faire de tous les dieux des nations les anges et les ministres du Soleil-Roi^ Dieu suprême en trois personnes, principe des autres dieux et de tous les êtres, maître et gouverneur du monde idéal et du monde sensible. 11 se trouve donc que ce restaurateur du paganisme n'essaya réellement pas de le rétablir, que ce rétrograde fut un novateur, que ce terrible ennemi des chrétiens eut par la théologie, la morale, les aspirations mystiques, la foi en une vie future et en un Dieu rédempteur, plus d'un point de contact avec les Pères de l'Église (1). Pourquoi cette tentative insensée, quand la touchante religion de l'Homme- Dieu avait déjà résolu le problème? Froissé au nom de cette religion dans sa passion pour la poésie et la philoso-

(i) Julien l'Apostat^ par M. Emile Lamé, éd. Charpentier.

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phie grecque, obligé d'entrer dans les ordres pour sauver sa vie, contraint de chanter des psaumes, tout le jour, au lieu de philosopher, il prit en haine le culte de ses persécuteurs. Laissé à lui-même, il eût, comme Basile et Grégoire, allié les sciences de la Grèce avec les dogmes de l'Eglise et fut devenu un Marc-Aurèle dans le christianisme. Les mauvais traitements le jetèrent hors d'une croyance, dont il eût été la gloire, et lui firent entreprendre de fonder une religion nouvelle sur les débris des anciens cultes. Aux yeux de l'indulgente postérité, ce fut une erreur, au moins regrettable ; aux yeux du plus grand nombre de ses contemporains, ce fut un crime, qui lui mérita le nom d'Apostat.

Son premier soin, en entrant dans le palais impérial avait été de congédier les coiffeurs, les cuisiniers, les eunuques, les courlisans, les flatteurs, et de mander auprès de lui ses anciens amis d'Athènes, tout ce qu'il y avait de rhéteurs et de théurges distingués, pour en faire les pontifes de son culte. 11 n'oublia pas les jeunes Cappadociens. « 0 démence! s'écrie Grégoire de Nazianze, il espéra voler » Césaire, mon frère et le fils d'un tel père ! » Mais Césaire résiste à tous les artifices de l'empereur et proleste à haute voix qu'il est chrétien : « 0 l'heureux père ! s'écrie Julien, » ô les malheureux enfants (1) ! » « Car, ajoute Grégoire, il » voulut aussi nous honorer en nous associant à son im- » piété (2). »

Basile n'avait pas été invité le dernier. A un premier appel, cet homme prudent, qui savait aussi bien ménager

(1) Sancti Gregorii Naz. t. i, p. 167. — (2) Ibid., p. 168.

qu'attaquer les ennemis de l'Église, avait laissé espérer qu'il irait à Conslanlinople. Voulait-il ne pas irriter l'Apostat, qui alfichail une tolérance inconnue sous Constance? Voulail-il, nouveau Platon à la cour de cet autre Denys, plaider la cause du christianisme devant son ancien condisciple ? Quoi qu'il en soit, il avait promis de venir, mais en déclarant qu'il n'était pas fait à la dissimulation de la cour et que probablement sa i)résence serait un contretemps. Julien, qui pouvait craindre une réponse hostile, commence la sienne par un cri de joie. « Tu ne nous dé- » clares pas la guerre ! comme dit le proverbe ; j'ajouterais y> volontiers avec la comédie : ô messager de paroles d'or ! » viens donc, joins les effets aux paroles. Hàte-toi de voler » vers nous. C'est un ami qui viendra près d'un ami.... » Nous vivons entre nous sans celte continuelle dissimulay> tion des cours, dont tu n'as pas été jusqu'ici sans faire » l'épreuve. Au contraire, en nous avertissant, en nous » reprenant avec une liberté convenable, nous nous aimons » autant que les meilleurs amis.... Ta présence, celle d'un » homme de sens, loin d'être un contre-temps, nous sera » utile. Hàte-toi, comme je te le disais ; sers-toi des relais » publics. Tu resteras auprès de nous le temps qui te plaira, » et, comme il est juste, nous te laisserons aller où tu » voudras (1). »

Basile ne vint pas. Julien démasquait de plus en plus la politique de sa tolérance. Pendant qu'il réfutait le Ju-

{i) Sancti Basilii, ep. 39 ; Julien, 1. 12. Malgré l'autorité de dom Maran, nous croyons avec Tillemont, Dupin et M. Albert de Brogiie, que cette lettre a été réellement adressée par Julien, non à un homonyme de saint Basile, mais à saint Basile lui-même.

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daïsme et le Christianisme par des écrits , il mettait aux prises leurs différentes sectes et les chargeait de s'entredétruire. Enfin, par une manœuvre, aussi habile que perfide, il défendait à tout galiléen d'enseigner les lettres grecques (1). C'était condamner la classe moyenne à laisser ses enfants dans l'ignorance ou à les confier aux rhéteurs, devenus autant de prêtres et d'apôtres de la religion Hellénique. Le succès dépassait les espérances de Julien. La haute classe qui s'était faite chrétienne avec Constantin, arienne avec Constance, s'empressa de retourner à l'Hellénisme avec le nouvel empereur, pour revenir bientôt à l'Arianisme, sous Valens. Son exemple était suivi par le peuple dans les moindres villes ; à Nazianze, par exemple, il y avait de nombreuses défections (2). A Alexandrie, la populace poussa des cris de joie, quand on lui rendit le bœuf Apis, et massacra le patriarche arien, Georges de Cappadoce.

Dès lors, le rôle de Basile et de Grégoire était tracé. Ils devaient arrêter le mouvement et lutter contre l'Apostat. Ils furent « les ennemis et les adversaires de son entreprise (3). » C'était vers l'époque de la mort de Dianius. Basile, qui était alors à Césarée, ne craignit pas de résister à la toute-puissance de l'Empereur, et, si nous en croyons sa correspondance supposée avec Julien, il l'attaquait partout comme indigne de l'empire romain (4).

(1) Cet édit est du commencement du règne de Julien et ne fut pas rendu à Antioche, comme le pense M. Desjardin. Voyez M. A, de Broglie^ t. iv, p. 213.

(2) Sancti Greg. Naz., t. i, p. 54-. — (3) Ibid., p. 132. [i) Sancti Basilii opéra, ep. 4.0.

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C'est dans les deux discours, ou plutôt dans les deux pamphlets, que Grégoire semble avoir composés avec lui, qu'il faut chercher Fécho de leurs diatribes. En vain les décrets impériaux les condamnaient au silence, ils faisaient entendre une voix libre et protestaient contre la tyrannie insensée de l'Apostat. Tantôt, ils s'élevaient contre sa monstrueuse ingratitude envers Constance « qui » avait eu pour lui, disaient-ils, la magnanimité de Porus, » et traitaient d'usurpation son violent avènement (1). Tantôt, ils raillaient la prédication des dogmes helléniques, ces cérémonies où allernaient le chant et la prière, ces pontifes improvisés, les hospices, les monastères, les asiles de vierges, toutes les institutions par lesquelles le nouveau dogmatiste singeait le christianisme (T). Le décret qui privait d'éducation la moitié des sujets de l'Empire, excitait toutes leurs colères. « La langue grec- » que, disaient-ils, est une langue et non une religion. » S'il nous la défend, c'est pour nous empêcher de dire » la vérité (3). » Il est tel de leurs mots piquants qui s'adressait directement à l'empereur : « J'ai lu , j'ai » compris, j'ai condamné, » avait dit Julien du livre d'Apollinaire en faveur des écoles chrétiennes. « Tu as lu, » répliqua Basile, mais tu n'as pas compris, car tu n'aui> rais pas condamné (4). » Parlait-on des vertus de cet autre Dioclétien, de sa philosophie, du bonheur de l'Empire, qui allait voir revivre l'âge d'or? « La diminution » des impôts, le choix des magistrats, le châtiment des

(1) Grég. Naz., l. i, p. 66 et 67. — (2) Ibid., p. \0^ et 102. (3) Ibid., p. 51. — (4) Sozom,, v. 17.

» vols, étaient bien compensés par les dissensions des » peuples et des villes, les divisions des familles, la rup- ^ ture des mariages (1). » Enfln, quelle matière offrait aux invectives des jeunes opposants la guerre que l'émule des Trajan et des Adrien entreprenait contre les Perses, guerre impopulaire, blâmée par les peuples et les villes, et même attaquée par le ridicule (2)! « Il oublie, disaient- » ils dans leurs sinistres prophéties, il oublie, ce nou- » veau Salmonée, le châtiment que Carus et Valérien ont » reçu de leurs imprudentes attaques (3). »

A ces invectives, Césarée répondit par des actes d'indépendance contre le tyran de sa foi. Loin d'apostasier et de relever les temples de ses anciens dieux, elle renversa le seul qui fut encore debout, celui de la Forlune (i). Julien approchait, furieux de cette courageuse manifestation, quand l'élection d'Eusèbe vint encore ajouter à sa colère. La fermeté du vieux Grégoire apaisa l'Empereur sur l'éleclion ; mais il fut inflexible pour l'attentat commis sur le temple de la Fortune. Il en punit toute la ville, même les païens, qui avaient manqué de cœur pour leur fortune. Il effaça Césarée du catalogue des cités, lui fit reprendre son premier nom de Mazaca, dépouilla ses églises et les condamna à payer sur-le-champ une amende de trois cents livres d'or. Les clercs furent enrôlés parmi les soldais du gouverneur , milice onéreuse et méprisée ; les laïcs furent soumis au tribut, comme les habitants des villages. Enfin, deux jeunes pa-

(1) Sancti Greg. Naz., t. i, p. 80. — (2) Ibid., p. 119. (3) Ibid., p. lU. — U) So^om., v. 4.

Iriciens, qui avaient dirigé la destruction du temple, Kupsychius et Dama^, furent punis de mort (1) : nobles victimes dont l'Eglise fit des saints. Les peuples vénéraient leur tombeau, et, chaque année, Basile y appelait les évéques du diocèse du Pont, pour célébrer la mémoire de ses anciens frères d'armes (2).

Julien savait bien qu'il n'avait pas atteint les véritables instigateurs. Respectail-il eu eux d'anciens condisciples et espérait-il les effrayer, en frappant leurs complices ? Ou bien élaieiit-ils assez prudents pour ne point donner prise à son arbitraire? Toujours est-il que, sans se faire illusion sur leur hostilité, il se contenta de les menacer. « 11 nous » faisait l'honneur du Cyclope, disait Grégoire de Nazianze; » il nous réservait les derniers pour le danger. Peut-être » songeait-il à nous offrir aux démons, comme un grand et » magnifique présent de victoire, s'il revenait de Perse; » peut-être, dans son aveuglement, espérait-il nous en- » traîner avec lui dans l'abîme (3). » Julien n'avait donc fait que « les exciter davantage à la piété; y> il devait, plus que jamais, trouver en eux d'irréconciliables ennemis.

Pendant que Julien entrait en Perse, Basile, brouillé avec Eusèbe, retournait dans sa solitude. C'est là que, suivant la tradition, la mort de l'Apostat lui fut révélée, le jour même du désastre. C'est là encore que Grégoire écrivit ses deux discours contre le persécuteur tombé, s'il est vrai qu'il les ait composés avec Basile et qu'on doive le conclure de ces mots dont le sens est loin d'être précis :

(i) Sozom., V. A. — (2) Sancti Basilii, ep. 200 et 232. (3) Sancti (ireg. Naz., t. i, p. 132.

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« Voici ce que t'adressent Basile et Grégoire (1). » Une fois l'Apostat tombé, j'aime mieux, je l'avoue, le silence de Basile que les diatribes de son ami. Qui pardonnerait à Grégoire l'air de triomphe et de vengeance satisfaite avec lequel il raconte ce grand désastre? Est-ce un romain, est-ce un perse qui parle? Les victoires des Romains sont passées sous silence ; il n'y a d'éloges que pour leurs ennemis. Le héros , c'est le nouveau Zopire qui trompe Julien et lui fait brûler ses vaisseaux. Dieu lui-même combat avec le transfuge. « Alors on vit tous les malheurs à la » fois. Le feu dévorait les vaisseaux, on n'avait pas de blé » et on éclatait de rire : c'était se couper soi-même les » mains. Toutes les espérances s'évanouirent et le guide » s'évada avec ses promesses. Autour de l'armée, volaient » les ennemis, courait la guerre. Il était difficile d'avancer » et de se procurer des vivres ; l'armée était découragée et » irritée contre l'Empereur. 11 ne restait plus d'espoir(2). » Pas une larme, pas un regret patriotique, pas un éloge donné aux braves qui tombèrent en cette suprême catastrophe. Pourtant, c'était l'armée qui avait fait les campagnes du Rhin, et Grégoire reconnaît tout le premier que, a si elle fut vaincue, ce ne fut point par lâcheté, » mais par la témérité de son général. » 11 pouvait mieux dire; car, si elle échoua, ce fut en remportant des victoires. Julien mort, Jovien, Vhéritieî' de ce désastre, ramène l'armée à des conditions indignes d'une main romaine. Grégoire a raison de le disculper. « On n'accuse » pas de l'incendie celui qui n'a pu l'éteindre, mais celui

(1) Sancti Greg. Naz., t. 1, p. 132.

(2) SanctiGreg. Naz.,t. i, p. 115 et H 6.

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» qui la allumé. » Mais pourquoi nous parler de la modération des Perses, qui vendaient la paix au prix de cinq provinces? Certes, ce n'est pas avec celte insensibilité, cet oubli de la patrie, cette partialité pour l'ennemi, qu'autrefois Thucydide racontait les fautes et les malheurs de la cité qui l'avait banni, et que, de nos jours, un ministre patriote, un grand orateur, consacrait naguère la retraite où l'avaient jeté les événements, à écrire notre histoire nationale et nos glorieux revers.

Jovien était mort après huit mois de règne (364) et l'armée l'avait remplacé par Valentinien, qui s'associa son frère Valens et lui donna la préfecture d'Orient. Ces deux princes étaient du petit nombre de ceux qui n'avaient point abjuré sous Julien (1). Ils conservèrent sous la pourpre la chaste et frugale simplicité de leur vie privée, et, pendant leur règne , les citoyens n'eurent ni à gémir, ni à rougir des plaisirs de la cour. Sous la sage inspiration du préfet Sallustius, ils réforment les abus du règne de Constance, adoptent et perfectionnent les projets de Julien. En religion, chacun d'eux suit la foi de ses peuples : mais, pendant que le catholique Valentinien fait régner la tolérance dans ses États (2), Valens se livre aveuglément aux Ariens et entreprend la conversion des catholiques. Bon père, bon époux, arien fervent et zélé, mais faible, timide, Valens était né pour la vie privée, où il eût été un honnête citoyen et un des saints de l'Arianisme. Sa timidité en fit un

{{) Socrate. m, 2. — (2) Il)id., iv, 24.

despote ; sa conviction religieuse, un persécuteur. Confondu parmi les sujets, il eût baisé , en tremblant , la main d'un oppresseur ; placé sur le trône, le soin de sa sécurité personnelle lui fit exiger des peuples cette patienle soumission à ses volontés, ou plutôt à celles de son entourage de courtisans, d'évéques ariens et d'eunuques. En même temps, l'ardeur de sa foi, qui lui avait donné le courage de désobéir à Julien, lui faisait un devoir de faire entrer tous ses peuples dans son Église. Pour satisfaire sa conscience et ses conseillers religieux, il n'épargnait rien , ni la persuasion, ni la violence. L'exil et la confiscation avaient raison des opiniâtres. Ainsi, cet homme pieux et timide, dont on eût fait un héros et un saint pour être resté chrétien malgré l'Apostat, se voyait détesté d'une partie de ses sujets, comme l'ennemi du Christ et le tyran de la foi (1). Constance avait été pour l'Arianisme un protecteur et un maître ; Valens s'en fit l'apôtre. Le premier réunissait des conciles , les faisait délibérer sous les yeux d'un préteur et, du fond de son palais, ordonnait à tout l'empire de souscrire au vote de la complaisante assemblée. Le second était trop croyant pour avoir besoin de faire proclamer par un concile l'excellence de sa religion ; trop zélé pour ne pas travailler de sa personne à son triomphe. Il parcourt tout l'Orient à diverses reprises, accompagné ou précédé des docteurs de sa foi et surtout de deux personnages qui se distinguent entre tous, dans cette croisade arienne , Modeste , le préfet du prétoire , et le préfet de la chambre, Démosthène. Ce dernier était un de ces vils

(1) Greg. Naz. t. i, p. 346.

eunuques, que Grégoire et Basile flétrissent à l'envi (1). Modeste ne valait guère mieux. Comte d'Orient sous Constance, il avait, en 359, fait des enquêtes odieuses sur un prétendu crime de haute trahison, et, suivant Ammien, s'était montré très-habile dans ces sortes d'affaires. Sous Julien, il avait sacrifié aux idoles et était devenu préfet de Conslantinopie. Valens l'avait ramené à l'arianisme, avec plus de ferveur que jamais. Il s'était fait baptiser et tâchait, à force de zèle, de faire oublier son apostasie (2). Tant de bonne volonté, jointe à de rares talents pour certains services, méritait une récompense : l'Empereur le nomma Préfet du prétoire.

Secondé par de tels auxiliaires, Valens reprend, en 372, l'expédition religieuse que nous lui avons vu pousser jusqu'à Césarée, et qu'avaient fait échouer l'activité de Basile et la révolte de Procope. Déjà il avait tout soumis de l'Hellespont à la Cappadoce. En Bilhynie, s'étaient passées d'horribles tragédies ; la Galatie s'était rendue sans combat. Mais c'était surtout Basile que l'Empereur avait en vue. « Il était indigne , lui répétaient ses conseillers, que » le maître de tant de peuples, après s'être couvert de » gloire, après avoir tout soumis autour de lui, fût vaincu » par un seul homme et une seule ville. Mais, quand il » s'élança pour asservir cette solide et invincible mère des » églises, pour éteindre cette dernière étincelle de la vérité, » il sentit qu'il avait pris un mauvais parti. Basile fut un " rempart contre lequel il vint se briser (3). »

(i) Sancli Basilii^ ep. 115 ; sancti Gregorii Naz., t. i, p. 348. (2) Sancti Grci,'. Naz., t. i, p. 348. — (3) Ibid., p. 347 et 348.

On conseillait à l'archevêque de céder à la tempête (1) : il la brava. D'abord arrive à Césarèe une troupe d'évèques ariens, ayant à leur tête le vénérable, le savant Evippius, un ami de Basile (^). Basile leur refuse sa communion. Réunis autour de sa chaire, le jour de la fête de saint Eupsychius, ils épiaient un mot compromettant pour le l'aire exiler. Le prudent archevêque parla avec une réserve qui scandalisa les moines (3). Les évêques avaient échoué: ce fut le tour des laïcs. « On est dans l'admiration, dit un » des panégyristes de Basile , quand on le voit résister à » tant de combats, d'assauts, de promesses, de menaces. » Tantôt c'étaient des membres de l'ordre judiciaire qui » étaient envoyés pour le fléchir ; tantôt de*s officiers de » l'armée, tantôt les gardiens du gynécée (4). »

Le premier de ces assauts fut donné par le Préfet du prétoire, qui, pour assurer sa puissance, se porte à des excès de zèle. Il traduit Basile à son tribunal, et, sans daigner lui donner le nom d'évêque : « Basile, dit-il, d'où » te vient cette hardiesse contre une telle puissance? » Pourquoi seul de tous montrer tant d'arrogance ?» — « Qu'est-ce à dire? répond cet homme généreux, et quelle » est ma témérité? » — « C'est que tu n'es pas de la » religion de l'Empereur, quand tous les autres se sont » inclinés et soumis. » — « Mais mon Empereur ne le veut » pas : je ne puis adorer une créature, moi qui suis une » créature de Dieu et qui ai reçu l'ordre d'être un Dieu. »

(1) Sancti Greg. Nys., i, in Eunom, p. 312.

(2) Sancti Basilii, ep. 68 et 128.

(3) Sancti Gregor. Naz., t. i, p. 790. (4-) Ibid., p. 34. 8 ; sancti Basilii, ep. 79.

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— « Et nous, que te semblons-nous être ?» — « Rien, » quand vous me faites de tels commandements. » — » Quoi donc ? Ce n'est rien d'être avec nous et de nous » avoir dans ta communion? » — « Vous êtes Préfet, et » parmi les Illustres, reprend Basile, mais vous n'êtes pas » plus que Dieu. Je ferais cas de vous avoir dans ma comï munion ; mais comme je fais cas d'y avoir certains » autres qui sont sous vos ordres. Car c'est la foi, et non » la dignité des personnes , qui caractérise le christia- » lianisme. » — Le Préfet bouillonnait de colère ; il se lève de son siège et , prenant un ton plus âpre :

— ce Quoi! dit-il, tu ne redoutes pas l'autorité? » — « Qu'ai-je à redouter ? La confiscation, l'exil, les tour- » ments, la mort ! On ne craint pas la confiscation, quand » on n'a rien , à moins que vous n'ayez envie de ces gue- » nilles et de quelques livres qui font toute ma fortune. » L'exil ? Je n'en connais pas. Je ne regarde comme à moi » ni la terre où je suis maintenant, ni celle où je pourrais » être jeté. La terre tout entière est à Dieu : je n'y suis * qu'un étranger et un passant. Quelle prise auraient les » tourments, où il n'y a pas de corps? A moins que vous » ne parliez du premier coup, le seul qui soit en votre » pouvoir. La mort sera ma bienfaitrice, en m'envoyant » plus tôt à Dieu. » Alors le Préfet étonné : « Jamais, » dit-il, personne ne m'a parlé sur ce ton et avec cette » liberté. » — « C'est que vous n'avez peut-être pas ren- » contré d'évêque, reprit Basile; car il vous eût tenu le » même langage, en luttant pour de tels intérêts. Dans » tout le reste, ô Préfet, nous sommes doux, les plus hum- » blés des bommes; mais, quand il s'agit de Dieu, nous

» ne regardons plus à rien, nous n'avons que lui en vue : » feu, glaive, bêtes féroces, ongles qui déchirent les chairs, » sont pour nous des délices, loin d'être des objets de » terreur. Ainsi maltraitez, menacez, faites tout ce que » vous voudrez, jouissez de votre pouvoir. Mais que l'Em- » pereur le sache bien, jamais vous ne me vaincrez, » jamais vous ne me persuaderez de pactiser avec l'im- » piété (1). »

C'était une belle scène de Corneille qui venait de se passer entre des personnages réels ; elle est racontée par un témoin oculaire à des témoins oculaires. Basile avait été sublime de calme, de fierté et de mépris. Modeste, à la vue de tant de grandeur et d'inflexibilité, change de personnage. H flatte l'archevêque et le prie de ne pas tenir à un mot, d'efl'acer de son symbole le terme consubstantiel. Pour prix de ce sacrifice, il verra l'Empereur entrer dans sa communion. Basile est plus inébranlable que jamais. « C'est beaucoup, répond-il, de sauver Tâme d'un empe- » reur, même celle du premier venu. Mais, loin de pou- » voir ajouter ou retrancher un mot dans le symbole, » il ne m'appartient même pas de changer l'ordre de » ceux qui s'y trouvent (2). » Le Préfet n'avait plus qu'à congédier son intraitable adversaire. Il le fait, non plus avec des menaces, mais avec respect et en revenant sur ses paroles (3).

L'habile courtisan, qui n'avait pu préparer te victoire à son maître, voulut au moins lui épargner la mortification

(1) Sancti Greg. Naz., t. i, p. 349 et 350.

(2) Sancti Grog. Nys., i, in Eunom., p. 312; Théodoret, iv, i7.

(3) Sancti Gi*og Naz., t. i, p. 350.

SUR SAINT BASILE. \uli

d'un échec. H court à sa rencontre : « 0 limpercur, lui » dit-il, nous sommes vaincus par l'évèque de cette Église. j> Cet homme est au-dessus des menaces ; il est invincible » à nos raisons et se joue de la séduction. Garde ces » épreuves pour quelque lâche. Sans la force, il n'en faut » rien attendre (1). » C'est alors que Valens dût essayer si d'illustres amitiés ne pourraient rien sur Basile, et lui envoya le comte Térenee ou Arinthée, le vainqueur de Procope. Après leur tentative officieuse, vint enfin celle de l'eunuque Démoslhène. Fier de ses succès en Galalie, il fait comparaître Dasile devant lui, en présence de Modeste, et tout d'abord le menace du glaive. Le spirituel archevêque ne se déconcerte pas, lui rappelle qu'il est intendant des cuisines et le renvoie plaisamment au feu de ses fourneaux.

Valens se rendit enfin. Les menaces et les séductions avaienl été impuissantes. Craignant, s'il avait recours à la violence, une révolte de Césarée, il essaya d'apaiser son adversaire par une éclatante satisfaction. Le jour de l'Epiphanie, il entre dans l'église avec son escorte et se mêle à la foule du peuple. « Quand il est entré et que la psalmo- » die a retenti à ses oreilles, comme un tonnerre ; quand » il voit les vagues de tout ce peuple, la parure angélique » de l'autel et du sanctuaire, et Tarchevêque debout, » comme l'Écriture représente Samuel, le corps, les yeux » et l'àme immobiles, comme s'il n'y avait rien d'extraor- » dinaire, et droit, comme une colonne, devant Dieu, » pendant que ceux qui l'entourent sont dans une sorte de

(1) Sancti Greg. Naz., l. i, p. 31)0.

y> crainte et de vénération , il se sent défaillir. Puis, quand » il fallut porter à la table divine l'offrande qu'il avait » préparée lui-nîême et qu'il ne vit personne se présenter » pour la recevoir, parce que l'on ne savait pas si l'arche- » vêque l'acceptait, il laissa voir son émoiion et chan- » cela (1). » Émotion bien naturelle. Ce despote oriental n'était pas habitué à un tel abaissement de la dignité impériale. H se voyait cruellement prouver ce que Basile avait dit à son préfet. Le roi de la terre n'était rien devant le roi du Ciel. Dans l'église de Césarée, il n'y avait plus d'empereur, mais un simple laïc. Peut-être était il moins encore ; peut-être n'était-il qu'un hérétique aux yeux de l'inflexible archevêque.

Il désirait avoir une entrevue avec lui. Il l'eut derrière le voile du sanctuaire, où, s'il faut en croire Théodoret, Basile le reçut assis et traita avec lui de puissance à puissance P). Il lui parla de la vraie foi. « Avec quelle élo- » quence et quelle philosophie î dit Grégoire de Nazianze, » qui était présent. Il nous semblait entendre la parole de » Dieu (3). » La conversation ne fut pas toujours aussi grave et plus d'une fois Basile l'égaya aux dépens de l'incorrigible eunuque, qui avait le malheur de s'appeler Démosthène, sans savoir la grammaire (4). Valens comprit-il que ces plaisanteries s'adressaient à celui qui admettait de pareils ministres à ses conseils ? Il sortit de cette entrevue plein de bienveillance pour les Orthodoxes, et donna aux pauvres de magnifiques domaines, qu'il possédait en ces contrées (5).

(1) Sancti Greg. Naz., t. i, p. 351. — (2) Théodoret, iv, 19.

(3) Sancti Greg. Naz., t. i, p. 351. — (4) Théodoret, iv, 17. — (5) Ibid.

Mais bientôt les Ariens reprennent leur empire sur ec caractère rail)le et mobile, et V'alens signe le décret qui exile rarcbevéque. « La nuit arrivait, dit Grégoire de Na- » zianze ; le cbar était prêt, nos ennemis applaudissaient, » les fidèles étaient dans le découragement, nous nous » pressions autour du courageux voyageur. Qu'arrive-t-il ? » Dieu déchire le décret : celui qui frappa les premiers-nés » de l'EgypIe, quand elle sévissait contre Israël, frappa » d'une maladie le fils de l'Empereur. Une fièvre mit à la » raison ce prince audacieux (1). » On désespérait du jeune malade. Valens a recours au saint archevêque et lui fait demander la vie de son fils. « Basile accourt ; aussitôt le » malade se trouve mieux, le père a meilleur espoir, et, » s'il n'eut mêlé l'eau de mer à l'eau douce, en appelant le » saint pendant qu'il avait foi dans les hérétiques, son fils » eut pu lui être rendu (2). » Du moins, il lui fut désormais impossible de sacrifier aux Ariens l'homme généreux qui l'avait humilié une seconde fois, en lui rendant le bien pour le mal. Cèsarée conserva sa liberté de conscience et son archevêque.

Ainsi évêques , eunuques , préfet du prétoire , empereur, tous avaient été vaincus, et, pour comble d'humiliation, s'en allaient en admirant leur vainqueur. Basile grandissait de tout leur abaissement. Que pouvaient Valens et ses ministres sur ce caractère opiniâtre et invincible, qui, sans jamais donner prise, se résignait à tout et réduisait ses persécuteurs à ne sévir contre lui que par un acte odieux d'arbitraire, au risque de soulever la ville entière?

(i) Sancti Greg. Naz., l i, p. 358. — {"2) Ibid., p. 358.

Le vicaire du Ponl, tin ange de Satan eu fil l'épreuve. Son assesseur voulait épouser, malgré elle, une jeune veuve d'une naissance distinguée. Celle-ci, pour échapper à sa tyrannie, se réfugie auprès de la Table sainte et se met sous la protection de Dieu. Basile prend la suppliante sous sa garde. Le vicaire la réclame, au nom de la loi , qui soumet tous les sujets à son tribunal ; l'archevêque déclare ne pouvoir trahir la loi chrétienne, et, invoquant l'inviolabilité du sanctuaire, protège la faiblesse contre l'iniquité d'un juge tout-puissant. Le vicaire, à force de maladresses, semble prendre à tâche de donner gain de cause à son ennemi. Par une basse vengeance, il répand des soupçons injurieux sur l'archevêque, et envoie des magistrats faire une perquisition dans ses appartements. « Quoi ! s'écrie Grégoire de Nazianze indigné , dans la » maison de cet homme sans passion, que révèrent les » anges, sur lequel les femmes n'osent même lever les » yeux !» A la fin, il le cite devant son tribunal et cherche à l'épouvanter de ses menaces. « Mais, dit Grégoire de » Nazianze, au bruit d'un danger qui est commun pour » tous, la ville entière entre en fureur. On voit, comme » un essaim chassé par la fumée, s'animer et se soulever à » l'envi toutes les conditions, tous les âges, surtout les » armuriers et les tisserands de l'Empereur, les plus ar- » dents et les plus audacieux en ces occasions. Tout de- » vient une arme : l'un prend son instrument de travail, » l'autre ce que lui présente le hasard. Les mains portent » des torches, on jette des pierres, les bâtons se lèvent. » C'est une course générale, un seul cri, une commune » ardeur. Los femmes elles-mêmes s'arment de leurs na-

» veltes, en guise de lances. Que dis-je ? Ce n'étaient plus » des femmes. Fortifiées par le zèle, elles avaient pris la » mâle assurance des hommes. Bref, tous croyaient parti- » ciper à une bonne œuvre, en déchirant le vicaire, et le ï plus pieux serait celui qui porterait le premier la main » sur un tel audacieux. Que fait ce juge insolent et témé- » raire ? Ce n'était plus qu'un suppliant, digne de pitié, » un misérable, le dernier des hommes, jusqu'à ce que ce » martyr non sanglant, ce vainqueur sans blessure, parût » devant ce peuple, lui fît honte de sa violence et sauvât » son persécuteur. Et c'est ainsi que Dieu résiste aux su- » perbes et donne sa grâce aux humbles (1). »

Sans justifier, sans glorifier la révolte, comme le fait Grégoire dans la chaire chrétienne , qui reprocherait à ce peuple de reconnaître par un dévouement sans borne le dévouement sans borne de son archevêque ? Mais aussi qui ne déplorerait la faiblesse d'un gouvernement qui ne savait qu'opprimer; ses maladroites violences, qui faisaient d'un rival trop puissant le protecteur vénéré de l'innocence ; ses imprudentes attaques , qui forçaient toute une ville à répondre par le terrible argument de l'insurrection ? A peu près dans le même temps, Nazianze, exaspérée par les exacteurs, se soulève aussi et Grégoire n'a de paroles sévères que pour le gouverneur. Si ces deux révoltes nous montrent la vitalité de la cité au milieu de l'apathie générale de l'Empire, elles nous font voir aussi combien l'Empereur et ses représentants , ces préfets et ces gouverneurs que des intrigues de cour, la protection des eunuques,

(1) Sancli Grcg. Naz, op., t. i, p. 353, 354 et 335.

i70 ÉTUDE HISTORIQUE ET LITTÉRAIRE

l'argent même, mettaient à Ja tête des diocèses et des provinces, paraissaient peu respectables et étaient peu respectés ; combien ils étaient domines, dans chaque ville, par le représentant de Dieu, l'élu de l'Église, l'évêiiue, que son talent et son dévouement à la foi commune avaient désigné au choix des fidèles. « La loi du Christ, disait » Grégoire de Nazianze au gouverneur de la Cappadoce, » vous soumet, comme les autres à ma puissance et à mon » tribunal. Car nous aussi nous sommes rois (1). »

L'évêque, qui faisait respecter avec une fermeté si courageuse et si digne l'indépendance de son église et de sa foi, n'eût pas été un fidèle disciple des Grecs, s'il n'eût su montrer dans les petites difficultés autant d'habileté et de souplesse, qu'il déployait de force et d'énergie dans les grandes. Ses ennemis, exaspérés de leurs échecs, passent de la grande guerre à de sourdes hostilités et se mettent à le chagriner dans ses affections et dans ses œuvres. Basile bâtissait une église et un immense hôpital. Ils ne veulent y voir qu'un moyen de popularité, un attentat aux droits de l'Empire, et l'insinuent au nouveau gouverneur Hélias. Une lutte ouverte eût aliéné Hélias : l'archevêque , qui savait résister, au besoin, aime mieux le prendre par de belles paroles. « Est-ce nuire aux affaires publiques, lui écrit-il, >> que d'élever à notre Dieu une magnifique maison de » prières, et, à l'entour, des habitations pour l'évêque et les » ministres du Seigneur, habitations qui sont à la disposi-

(i) Sancti Greg. Naz. op., t. i, p. 271.

» lion du gouverneur et de sa suite ? Quel tort faisons- » nous, en construisant un hospice pour les étrangers qui » passent par celte ville et pour ceux qui manquent de » secours dans leurs maladies ; en y établissant des garde- » malades, des médecins, des bêles de somme, des con- » ducteurs ? Il fallait bien y joindre les arts nécessaires à » la vie, et ceux qui ont été inventés pour en faire l'orne- » ment, et par conséquent élever des ateliers. Toutes ces » construclions sont Tornement du quartier et la gloire de » notre gouverneur, à qui tout l'honneur en revient (1). » C'était toute une ville, qui s'élevait par un art magique, dont le secret ne s'est pas perdu. Mais Hélias pouvait-il voir un moyen d'influence dans ces magnifiques et utiles édifices, dont on lui renvoyait Thonneur ? Pouvait-il trouver un attentat dans la construction d'un palais, où on lui offrait si gracieusement un pied-à-terre ? Les travaux continuèrent à la gloire de l'archevêque, à la grande morlification de ses ennemis et sans que le gouverneur dût en ressentir une extrême satisfaction.

Les ennemis de Basile furent plus heureux contre son frère. Grégoire, par ses maladresses, était un continuel embarras pour lui ; il réunissait inconsidérément des synodes et dissipait le trésor de son église. Les Ariens l'accusent auprès du vicaire du Pont , qui le fait arrêter. Grégoire s'échappe de ses mains ; mais le vicaire réunit à Nysse un concile, qui dépose Grégoire et nomme un nouvel évêque.

Désormais respecté, redouté même du pouvoir civil,

(1) Sancli Basilii, cp. 94.

i72 ÉTUDK HISTORIQUE HT LITTÉRAIRE

dans un temps où l'Orient voyait ses évêques les plus considérables en exil, Basile sort sans cesse de son église pour se faire l'avocat du malheur auprès des gouverneurs et des puissants amis qu'il avait à la cour. C'étaient des généraux à qui Valens devait sa couronne, Victor, Arinthée, le comte Térence, dont l'archevêque dirigeait les filles ; c'étaient le fournisseur des armées, Aburgius, et le maître des offices , Sophronius , tous deux cappadociens , tous deux mettant leur inlluence à la disposition de leur illustre compatriote. Ce fut même, un instant, le préfet Modeste , autrefois humilié à Césarée par l'archevêque et qui maintenant était le plus admirable des hommes et d'une incomparable magnanimité (1). Pardonnons celte adulation orientale à un homme à qui rien ne coûtait, s'il y avait une souffrance à adoucir. Elle était passée dans les mœurs : ces compliments pompeux n'étaient plus que des formules de politesse , auxquelles le fier archevêque se pliait comme les autres, sans y penser peut-être, et sans lesquelles il n'eût rien obtenu de ces grands qui ne se doutaient pas de la véritable grandeur. D'ailleurs, Basile savait relever cette adulation avec une grâce que n'eût pas désavouée un athénien : « L'ombre, écrivait-il » à un gouverneur, est la compagne inévitable de ceux » qui marchent au soleil. Ainsi les entretiens avec les » grands sont toujours suivis d'un avantage pour le sou- » lagement des malheureux (T). »

Les malheureux, en effet, avaient la plus grande part aux faveurs qu'il sollicitait de ses puissants amis, tantôt

(1) Sancti Basilii, ep. 110. — (2) Ibid., ep. Si.

poii7' rien, tantôt à un prix modèrèy selon que le Seigneur voulait le favoriser (1). Pelits et grands, évêques persécutés, les gouverneurs eux-mêmes, deveuaieni ses protégés. L'un de ces derniers, Maxime, accusé de concussions, est-il dépouillé de ses biens, jeté en prison, soumis par le vicaire à d'aiîreux tourments : Basile remue Constantinople en sa faveur et prie tous ses amis d'étendre la main sur cette grande infortune (^). Mais ce sont les victimes du fisc qui excitent le plus sa commisération. Il demande des exemptions d'impôts pour des vieillards (3) et des veuves (4), pour les maisons des pauvres et leur faible fatrimoine (5), pour les biens des églises, qui sont leur p7'opriété (6), pour les moines, qui nont ni corps ni argent, et ne peuvent servir l'Etat que de leurs prières (7). Si les gouverneurs ou les officiers ne peuvent faire droit à ses demandes, il s'adresse plus haut, plaide auprès du comte des largesses privées la cause d'une contrée injustement frappée d'un tribut de chevaux (8) ou supplie Vincomparahle magnanimité dQ Modeste de rendre supportable le tribut de fer que payaient les montagnards du Taurus (9). Une autre fois, s'appuyant sur une ancienne loi de Constance (10), il demande au préfet du prétoire que tous ses prêtres et ses clercs, leurs femmes, leurs enfants et leurs esclaves, soient exemptés du cens et que celte exemption soit mise au pouvoir de l'évêque (11).

(1) Sancti Basilii, ep. 190. — (2) Ibid., ep, 147, U8, U9.

(3) Ibid., ep. 84. — (4) Ibid., ep. 107, 108. — (5) Ibid., ep. 142.

(6) Ibid., ep. 285. — (7) Ibid., ep. 284. — (8) Ibid., ep. 303.

(9) Ibid., ep. 110. — (lO) Cod. Theod. t. vi, t. % p. 34.

11) Sancti Basilii, ep. 104.

\7i ÉTUDE HISTORIQUE ET LITTÉRAIRE

Nul doute que le pouvoir ne s'empressât de satisfaire à toutes ces sollicitations d'un puissant adversaire, qui voulait bien s'adresser à lui. Fâcheuses concessions, qui, en se généralisant, finirent par soustraire au fisc une partie considérable des sujets de l'Empire et firent, plus que jamais, peser l'impôt sur le reste de la population.

En même temps, Basile élevait tribunal contre tribunal et substituait, dans Tordre temporel, la loi religieuse à la loi civile. Sa décision^ toujours respectée, avait la force d\me loi (1). Ce n'est pas qu'il profitât du droit qu'avaient les évêques d'intercéder en faveur des coupables. Il lui répugnait, comme à saint Augustin, d'enlever un criminel aux magistrats (2). Il aimait mieux s'interposer entre les parties, apaiser l'offensé, poser à l'offenseur les conditions de l'accommodement (3), et les enlever tous deux aux tribunaux, où il y a plus à perdre quà gagner, où la victoire même est ruineuse (4). D'autres fois, il descendait au rôle d'avocat consultant, donnait des conseils à son protégé (5) ou le mettait en garde contre quelque praticien rusé, qui avait sur les lèvres le poison de la persuasion (6). Assurément les tribunaux n'avaient pas à se plaindre de cet arbitrage et de ces conseils. Mais plus d'une fois l'intervention de l'archevêque dégénéra en conflit de juridiction : par exemple, lorsque à propos d'un vol commis dans une église, il déclare que la police des églises n'est pas du ressort des tribunaux et réclame le droit de juger

(1) Sancti Greg. Naz. op., t. i, p. 340.

(2) Sancti Basilii, ep. 289; saint Augustin, 1. 153, 22.

(3) Sancti Basilii, ep. 72, 73.— (4) Ibid., ep. 307.— (5) Ibid., ep. 27i (6) Ibid., ep. 324.

SUR SAhNT BASILE. 175

les coupables (1). Les peuples n'avaient qu'à se féliciter de celle inlervenlioii des évoques qui rendait la justice plus douce el plus équitable. Mais où (levaient aboutir ces empièlements et ces usurpations de pouvoir, sinon à créer insensiblement un État dans l'État; à établir, à côté de la puissance politique, une puissance rivale, possédant une partie de la richesse du pays, sans participer à ses charges,' nommant ses chefs, ne relevant que d'elle-même et dominant la société civile, au nom du Ciel ? Sans doute, Basile n'eut pas l'initiative de cette révolution, qu'il trouva commencée et ([ui eût continué de marcher sans lui ; mais il y contribua pour sa part, sans soupçonner, plus que ses contemporains, le mal qu'elle devait faire au pouvoir politique, en Occident.

(I) Sancti Basilii, ep. 286.

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