SAINT BASILE ORATEUR
I. Saint Basile n'écrit et ne parle que pour la défense de la vérité. — Ses traités. — Caractère de ses lettres; la plupart étaient destinées à la publicité, — Elles forment presque une histoire suivie des grands intérêts religieux du temps. — Elles traitent de tout : littérature, prédication, théologie, casuistique. — Style de ces lettres.
II. Homélies. — Les improvisait-il? — 11 s'inspirait de l'Ecriture sainte et des philosophes. — Emprunts aux auteurs profanes, principalement à Platon et à Plutarque. — Un traité de Plutarque passe dans une homélie.
— Emprunts à la Bible.
III. Beautés personnelles. — Style de saint Basile. — Vraie peinture. — Charme de ses comparaisons. — Allusions bibliques. — Allégories. — Quelques défauts. — Saint Basile sait prendre tous les tons. — Libre allure de ses homélies.
IV. Sujets qu'il a principalement traités. — La nature : Hexaméron. — 11 est le précurseur de Fénelon et de Bernardin de Saint-Pierre. — Harmonies de la nature. — Apologues et paraboles, au moyen desquels toute la nature concourt à l'instruction morale de l'homme. — Mœurs, — Saint Basile, apôtre de la charité. — Il poursuit les mauvais riches. — Mollesse et luxe de Césarée. — Fêtes des martyrs.
V. Auditeurs de saint Basile : des ouvriers aussi bien que des gens éclairés. — Il n'était pas toujours content d'eux. — Il se plaint des jaloux.
— Sa réputation. — Grégoire de Nazianze fait Téloge de ses écrits. — Jugement des écrivains postérieurs. — Parallèle de saint Basile et de saint Grégoire de Nazianze, par Duguet.
Un homme d'action , comme saint Basile , n'écrit pas uniquement pour écrire, mais pour faire triompher la vérité et la vertu. C'est pour elles que ce grand docteur écrivit sa correspondance, composa ses traités, prononça ses homélies. Elles étaient sa seule, sa constante préoc-
cupation. Il appelait la vérité le fruit spécial de rame (1). C'est en lui cherchant un soutien et une parure, que son gânie, fécondé par la double éducation qu'il avait reçue, par la lecture des grands écrivains de la Grèce et une conlinuelle méditation de l'Ecriture, parvint, dans ce siècle de décadence générale, à une éloquence aussi persuasive qu'originale, tour à tour pleine de grâce et d'énergie, de simplicité et de grandeur.
Soutient-il la divinité du Verbe dans ses dialogues avec Eunomius, ou celle de la troisième personne dans le traité du Saint-Esprit ; répond-il aux questions de ses moines et leur donne-t-il cette admirable constitution connue sous le nom de grandes et petites règles : il est le modèle des écrivains didactiques. Son style est de la clarté la plus lumineuse, et n'a pas l'obscurité de celui de Plotin, même quand il traite les mêmes idées et presque dans les mêmes termes. 11 est facile et coulant. Son élégance ne va pas jusqu'à la parure , encore moins jusqu'à la recherche et à la subtilité de Grégoire de Nysse. Comme Bossuet et Fénelon , il ne s'occupe que de la pensée et trouve toujours l'expression la plus propre à la rendre, par cela seul que, comme eux, il l'a profondément méditée et en est maître.
C'est la correspondance de saint Basile, la partie la
plus vive et la plus personnelle de ses ouvrages, qui nous
donne peut-être la plus haute idée des ressources de ce
génie fécond et varié.
S'il est un genre qui semble destiné à l'intimité, c'est la
(I) Homélie aux jeunes gens, 2, t, ii, p. 175.
lettre. Conlidente de ramilié, conciliatrice d'intérêts, messagère de secrets, elle craint la publicité, la moindre indiscrétion. Une lettre est un dépôt sacré; tout au plus, peutelle circuler de main en main , dans l'entourage du correspondant ; elle doit rester ignorée des contemporains. Le mérite du style, l'intérêt de l'histoire, peuvent seuls permettre à la postérité de jouir de trésors qui ne lui étaient pas destinés et lui faire pardonner ses regards indiscrets.
Tel n'est pas le caractère de la correspondance de saint Basile. On y trouve, sans doute, des lettres intimes, confiées à la discrélion d'un ami ou à la loyauté d'un adversaire ; mais la plupart sont des manifestes destinés à une église, à une province, au monde entier. C'était la publi- , cité du quatrième siècle. Alors n'existaient pas ces milliers d'écrits qui, chaque jour et sous toutes les formes, citent tous les intérêts au tribunal de l'opinion publique, plaident la cause des vainqueurs aussi bien que des vaincus, condamnent ou justifient les actes des maîtres de la terre. Les lettres tenaient lieu de ces écrits. Julien, un empereur, se croyait obligé de défendre sa révolution dans des lettres adressées à ses amis ou à des villes, mais, en réalité, destinées à l'Empire tout entier. C'est aussi par des lettres que les Athanase, les Basile, les Grégoire, bravaient sa persécution et celle des empereurs ariens. Copiées et répandues par des mains fldèles, elles couraient, elles circulaient partout, et, malgré la surveillance des hérétiques et des gouverneurs, mettaient en relation tous les Orthodoxes d'Orient.
Elles réunissaient, malgré les distances, les fidèles dis-
perses, visitaient les églises isolées au milieu des Ariens, encourageaient les évéques exilés, consolaient et soutenaient leurs peuples restés sans pasteurs, ranimaient partout l'espérance des faibles et la confiance des forts.
Etudier la correspondance d'un homme considérable comme saint Basile, c'est moins étudier l'écrivain que l'homme et son temps. Formée d'environ trois cent cinquante lettres, écrites depuis son retour de Syrie et d'Egypte jusqu'à sa mort (357-378), elle est le témoin fidèle de cette vie passée dans le culte des arts, l'amour de l'humanité et le dévouement à la cause de Dieu. C'est elle, plus que les panégyriques du grand archevêque, qui a déroulé devant nous celte existence si agitée dans un perpétuel combat contre tout ce qui s'attaquait à la pureté de la foi et à l'union des églises. Et, comme Basile s'est trouvé engagé dans tous les grands intérêts religieux de son temps, on peut dire de ses lettres ce qu'on a dit de celles de Cicéron, qu'elles forment presque une histoire suivie. Les historiens ecclésiastiques n'ont souvent qu'à les traduire pour écrire cette partie des annales du quatrième siècle, et elles sont, pour ces vingt années, une source sûre, où puisent sans cesse Tillemont, Fleury, et un écrivain contemporain, M. A. de Broglie, qui, à son tour, vient de jeter la lumière sur celte grande époque.
Elles ont encore pour nous un autre intérêt. Elles nous permettent de surprendre Basile dans toutes les circonstances de sa vie, presque à tous les âges et dans toutes les situations. Les unes, brillantes de jeunesse et de fraîcheur, sont pleines de souvenirs d'Athènes et de la lecture de ces Muses que les sophistes faisaient aimer à leurs élèves ; et
SUR SAINT BASILb:. i8i
pourlanl, c'élait au liiilieii des austérités du cloître que Basile trouvait ces agréables peintures et ces poétiques allusions. D'autres rappellent le rhéteur et semblent des réminiscences de doctes leçons sur Aristole et Platon (1) ; d'autres montrent déjà le prédicateur : elles renferment des conseils, des exhortations, qui sont de véritables et d'éloquentes homélies, des consolations, où l'onction compatissante de l'Évangile fait trop souvent place au langage dur et sec des Stoïciens. Dans d'autres, on voit un théologien, qui sait unir, avec une sage mesure, les lumières de la foi et celles de la raison; un casuiste, je devrais dire un législateur, si prudent et si judicieux, que le coMcile de Chalcédoine en a mis trois au nombre des canons {%. Mais la plupart ont trait aux affaires ecclésiastiques et nous font assister aux réformes de Basile en Cappadoce, à ses luttes contre les hérétiques et les empereurs, à ses efforts pour pacifier l'Orient, aux cris de détresse qu'il adressait aux Occidentaux.
Partout on admire, dans ces lettres, le ton précis, ferme et digne qui convient à un homme aussi considérable et à des affaires de cette importance. Le but, les moyens, les obstacles sont clairement et nettement indiqués ; les raisons sont convaincantes, et, au besoin, des tableaux émouvants viennent ajouter à la force du raisonnement, en agissant sur les coiurs. Point ou fort peu de déclamation, dans un siècle de déclamateurs. Basile savait que rien n'est éloquent comme un fait. Beaucoup de ces lettres sont d'habiles plaidoyers ; plusieurs s'élèvent à l'éloquence des
i\) Lottrc 135. — (2) Lollrcs H 8, 199 oi 217.
assemblées délibérantes et nous donnent une idée de la grande et noble parole que rÂrchevéque eiit fait entendre dans les conciles, sous Théodose , si une mort prématurée ne l'evit empêché d'y soutenir la cause de l'Orthodoxie.
Cet homme, dont la santé ressemblait à la langueur d'un mourant, qui, néanmoins, parcourait, chaque année, le diocèse du Pont, écrivait sans cesse pour maintenir ou rétablir la paix entre les églises, composait des traités contre les hérétiques, ce même homme, au milieu d'une vie si agitée, faisait entendre dans l'église de Césarée une éloquence inconnue jusque-là, et qui, encore aujourd'hui, est son plus beau titre de gloire.
Il nous apprend lui-même qu'il ne prêchait qu'aux solennités , c'est-à-dire , les dimanches et les fêtes , à la messe (1), et, pendant les jours de jeûne qui précédaient les grandes fêtes, le soir et le matin (^). Montait-il sur le trône épiscopal avec des discours tout faits et appris par cœur ? La concision, la pureté, le travail de son slyie semblent en être une preuve manifeste. Mais, d'autre part, de très-fortes raisons donnent lieu de penser qu'il parlait d'abondance et ne devait sa perfection qu'à celle étude approfondie de l'Écriture sainte, à cette connaissance étendue des mœurs, à la lecture de l'antiquité, à la force du raisonnement et de l'action, enfin, à cette sérieuse méditalion que Fénelon demandait depuis aux prédicateurs. S'il
(1) Sancti Basilii op., t. i, p. 199.
(2) Hexnmcron, Hom. ii, \, 8; Hom. m, 1.
SUK SAIM BASILE. I8S
n'eût improvisé , verrail-on revenir, dans sts homélies, certains lieux communs, certains développements, qui reparaissent, presque toujours, avec les mêmes tours et dans les mêmes termes (1) ? L'air néiiligé avec lequel il répèle sou texte, comme pour recueillir ses idées ; cet enchaînement naturel et tout fortuit, où rien n'est annoncé, rien n'est divisé à l'avance, où les pensées s'attirent l'une l'autre ; ces développements imprévus qui forcent l'orateur d'interrompre hrusquement son discours et d'en remettre la suite au lendemain (2), l'aisance avec laquelle il traite plusieurs sujets Tun après l'autre (3), tout cela naunoncet-il pas un homme chez qui tout coule de source, qui se préoccupe moins de faire une œuvre que d'instruire, qui explique son sujet, le reprend, s'il ne le voit pas compris, et n'avance qu'à mesure que son auditoire est convaincu ? Enfin, voici une preuve décisive. Si, parmi ses homélies, il en est qui paraissent plus soignées que d'autres, ce sont les neuf qui composent l'Hexaméron. Or, n'improvisa-t-il pas la huitième, où il s'interrompt tout-à-coup en voyant ses auditeurs s'entre-regarder et lui faire signe, laisse la création des animaux, et prend celle des oiseaux, qu'il avait oubliée (4)? Mais, si ses discours furent improvisés,
(1) Comparez, par exemple, un développement sur le chant des psaumes, l. I, homélie sur te psaume i, 2, et un autre sur le jeûne, t. ii, homélie II sur le jeûne, i.
(2) T. I, hom. sur le psaume xiv, 1 : t. ii, hom. sur le martyre de JulUte, {.
'3) T. II, hom. sur le martyre de Julitle : Iiom. sur le mépris du monde tt sur un incendie qui avait éclaté dans l'église ; hom. sur plusieurs passages de t'Ecriturr^.
H) T. I, Hcxaméron^ hom. viii, î.
comment nous sont-iis parvenus ? Nous les devons, comme Grégoire de Nazianze nous l'apprend des siens, à ces tachygraphes, « dont les poinçons furtifs gravaient les paroles des orateurs (1). » Nous sont-ils parvenus comme les tachygraphes les recueillirent ? On peut l'affirmer d'un certain nombre dont la forme est plus négligée, par exemple, de la plupart des homélies sur les psaumes. Mais , parmi les autres , il est de toute évidence qu'à l'exemple de Démosthène et de Cicéron, il les reprenait après les avoir prononcés et les écrivait à léle reposée.
Les homélies de saint Basile, comme celles de ses contemporains, en général, se ressentent de la double éducation qu'on recevait au quatrième siècle. Elles s'inspirent de l'Écriture sainte et des livres des philosophes. Fénelon et Fleury, comparant ces derniers aux prédicateurs , en disent trop de mal (5). Il y avait sans doute dans les écoles des sophistes qui ne tendaient qu'à faire parade d'érudition et de bel-esprit. Mais aussi combien d'esprits solides parmi les princes de la sagesse antique! Ces grands hommes, non contents d'un enseignement dogmatique, avaient aussi la praliijue en vue, et leurs leçons qu'ils transportaient dans des traités (3), étaient souvent d'éloquentes prédications. Ces prédications furent-elles sans fruits ? Pensez aux disciples de Socrate et de Platon, au grand nombre d'adeptes qu'eurent le stoïcisme et l'école d'Alexandrie. Les philosophes faisaient même de ces conversions subites et merveilleuses qui ne semblent appartenir qu'au christianisme.
(2) Sancti Grcg. Naz., t. i, p, 766.
{i) Fénelon, éd. de Versailles, t. xxi, p. 84 ; Fleury, Mœurs des chrétiens, 3"'*^ partie, 7. — (8) Piutarque, Sur la lecture des poêles, i.
« Polémon, dit Diogène Laerle, élait u» jeune homme fort » débauché. Un jour, à la suite d'un paii, il entra fort » ivre, et une couronne sur la léle, dans Técole de Xéno- » crate, qui parlait alors sur la tempérance. Loin d'inter- » rompre son discours, le philosophe le continua avec la ') même force qu'auparavant. Le jeune homme, en l'enten- » dant, se laissa prendre peu à peu, et il devint si studieux » qu'il succéda à Xénocrate (1). » Saint Basile, qui ramassait de tous côtés ce qui pouvait lui être utile, comme les fleuves se grossissent des eaux des petits ruisseaux (5), » puisait abondamment dans les livres des philosophes. Sa plus grande originalité consistait à allier Moïse et Platon, l'Evangile et Plutarque. Le sujet de ses homélies est toujours l'explication d'un passage de l'Ecriture ; mais des pensées, des développements entiers passent des livres des philosophes dans ses paraphrases, s'y mêlent aux fortes et poétiques images de la Bible et donnent à son style un air moitié grec, moitié oriental. On dirait une statue dont les traits reproduiraient la beauté diverse de deux races d'élite. Essayons de découvrir quelques-uns de ces emprunts et de reformer cette petite bibliothèque, qui, avec une croix, composait toute la fortune de l'archevêque de Césarée (3). Nul doute que la Bible ne s'y trouvât à côté d'Origène et d'Eusèbe, entre Homère, Hésiode, Démosthène, Platon, Aristote, Plolin et Plutarque. 11 ne faut que lire le discours sur les auteurs profanes et les lettres de Basile, pour voir combien il était pénétré de la lecture des anciens poètes
{{) Diog. Lacrte. iv, 3. — (2) Saneti Basilii op. t. ii, p. 184. (3) Sancli Gregorii Naz., t. i, p. 339.
de la Grèce. Il ne se contente pas de les citer. Que de riantes images, que de fortes et grandes pensées révèlent l'inspiration de ces muses qui avaient nourri sa jeunesse ? Quand il demandait qui a semé le ciel de telles fleurs (1), quand il parlait des chœurs des astres qui forment sa couronne (5), ne pensait-il pas aux constellations dont Homère couronne le ciel (3) ? N'est-ce pas aux paroles de Calchas sur le ressentiment que couve la colère des rois (4) , que nous devons ce beau développement ? « Écoutez, vous dont le cœur ne pardonne point, vous » qui pratiquez la vengeance comme une vertu. Voyez à » qui vous ressemblez, lorsque vous conservez si long- » temps votre chagrin contre le prochain, véritable étin- » celle cachée sous la cendre, qui n'attend qu'un ali- » ment pour s'enflammer et consumer votre cœur (5). » D'ailleurs, ne trouvât-on dans ses écrits nulle trace des poètes, nierait-on qu'il n'ait vécu dans leur commerce et n'ait été poète lui-même, l'homme qui a si magnifiquement décrit, je devrais dire, chanté les merveilles de la nature?
Les emprunts de Basile aux prosateurs sont beaucoup plus nombreux et plus étendus. Souvent ce n'est qu'une image, une comparaison, qui d'un dialogue de Platon ou d'un traité de Plutarque passe dans une homélie (6). L'orateur parle-t-il de métaphysique, de cosmologie, de
(1) Sancti Basilii, Hexaméron, hom. vi, 1. — (2) Ibid., hom. ii, 1. (3) Homère, Iliade, ch. xviii, v. 4.85. — (4.) Ibid., ch. i, v. 80.
(5) Hexaméron, hom. vin, 1.
(6) « Faut-il enduire de cire les « Les poètes représentent-ils des » oreilles des jeunes gens, comme » méchants : Il faut fuir, en se bouchant
géographie, d'histoire naturelle, il vient de lire Platon, Plotin, Aristote, Plutarque, Elien peut-être. Il prend dans leurs ouvrages des théories, des exemples, des développements entiers. Quelquefois il les reproduit presque dans les mêmes termes, plus souvent il en fait de ces imitations pleines d'originalité, dont nos écrivains du dix-septième siècle ont eu le secret après lui. Nous le verrons transporter des Ennéades dans un de ses discours tout un
» celles des Ithaciens, et les for- » les oreilles, comme ils le disent eux-
» cer, en faisant voile sur la barque » mêmes d'Ulysse, quand il se sauva
» d'Epicure, de fuir la poésie et » des chants des sirènes. »
• de passer outre ? « (S. Basile, t. ii, Aux jeunes gens ^ %)
(Plut., De poet. aud., \.)
Voyez encore la comparaison citée p. 39, et mettez-la en regard de celle-ci. « Comme le fruit de la vigne se cache et disparaît à l'ombre des » feuilles et des pampres, ainsi, dans un récit poétique et sous les fables, » qui y sont répandues, bien des choses utiles échappent à la jeunesse.
• (Plut., De poet. aud., {.) » Voici une autre comparaison, qui est évidemment une réminiscence de la belle allégorie du cocher et des deux coursiers qui se trouve dans le Phèdre. « Si lu t'observes toi-même, tu dompteras ta » colère, comme on dompte un poulain rétif et indocile, en lui appliquant, en
• guise de fouet, les coups de la raison. (Sancti Basilii, t. ii, p. 23, A.) » Enfin, il est permis de reconnaître les premiers mots du Timée dans le début tout socratique de la neuvième homélie de FHexaraéron.
• Un, deux, trois. Mais, mon « Comment avez-vous trouvé le ban-
» cher Timée, où est le quatrième » quel oratoire que je vous ai servi ce
» de mes conviés d'hier qui ont » matin? 11 m'a semblé que j'avais la
» voulu me régaler aujourd'hui ? » bonne volonté d'un pauvre qui se
» Je vois que je serai, à mon » mêle de donner un festin. Tout en se
» tour, régalé d'un magnifique en- » piquant d'avoir une bonne table , il
• tretien. » » attriste ses convives par la pauvreté
(Plat., trad. de M. Cousin, » du service. En vain couvre-t-il la t. XII, p. 95 et 115.) » table de ses maigres apprêts, son am-
» bition ne fait que montrer sa sottise.
• Aurai-je le même sort? C'est à vous
• d'en juger. »
passage du philosophe Alexandrin (1). A-t-il à décrire l'origine des divers fleuves du monde : il copie presque textuellement un long passage de la Météorologie (2). Veut-il montrer pourquoi la terre est immobile : il a recours à un chapitre du « de Cœlo (3). » Mais, à côté de ces reproductions par trop littérales, puisqu'il transcrit jusqu'aux erreurs, que d'observations sur les animaux, sèches dans Aristote, élégantes, mais un peu froides, dans Elien et dans Plularque, se présentent dans l'Hexaméron toutes parées de poésie et souvent métamorphosées en riants apologues ! Aristote avait dit avec la netteté et la précision du naturaliste : « Tout le monde sait que les cigognes rendent » à leurs parents, devenus vieux, la nourriture qu'elles en » ont reçue (4). » Élien voit déjà dans ce fait un rapprochement avec l'homme : « Les cigognes , dit-il , nourrissent et » soignent leurs parents, devenus vieux. Ce qui les y » pousse, ce n'est pas une loi, comme celles des hommes, » mais l'excellence de leur nature. (5), » Écoutez maintenant l'orateur : « La sollicitude des jeunes cigognes pour les » vieilles suffirait, si nos enfants voulaient y réfléchir, pour » leur faire aimer leurs parents. Car il n'est personne qui » soit assez dépourvu de sens, pour ne pas juger digne de » honte d'avoir moins de vertu que des animaux privés de )) raison. Les cigognes entourent leur père, quand la vieil- » lesse fait tomber ses plumes, le réchaufl'ent de leurs aîles, » pourvoient abondamment à sa nourriture, et même, dans
(1) Voyez chapitre viii. *
(2) Aristote, MéléoroL, \, 13; Saint Basile, Hexaméron, hom. m, 6.
(3) Aristote, De Cœlo, n, 13; Saint Basile, Hexaméron, hom. i, 10. (i) Aristote, Hist. anim,, ix, 13. — (5) Elien, m, 24.
» leur vol, le secourent de tout leur pouvoir, en le soule- » vant doucement de chaque côté sur leurs ailes : conduite » si vantée, qu'elle a fait donner à la reconnaissance le nom » de la cigogne (1). »
Imiter ainsi n'est plus imiter ; c'est créer, comme l'a fait depuis notre La Fontaine, quand il croyait naïvement traduire Phèdre et Esope. Il est vrai que souvent Basile serre de plus près le texte de son modèle; mais il sait toujours rester lui-même et se montrer supérieur à celui qu'il reproduit (2). Il faudrait transcrire une partie de l'Hexaméron
(1) Hexaméron, hora. viii, 5.
(2) « Les dialecticiens disent « Le chien n'a pas là raison en parque, si des sentiers viennent à se tage, mais chez lui la sensation a la croiser, le chien se sert de Targu- puissance de la raison. Ces artifices du mentation appelée « énumération raisonnement qu'après de longues études parties » et raisonne ainsi : des démêlent à peine les sages du « La bêle s'est élancée par ce monde, le chien en a appris le secret » chemin-ci, ou par celui-là, ou par de la nature. Quand il est à la piste du » cet autre. Or, elle n'est passée ni gibier, s'il la voit suivre plusieurs di- » par ici , ni par là. Elle a donc rections, il examine ses différents dé- • pris le troisième chemin. » tours et il ne lui manque que la parole
(Plut. De solert. anim. xiii.) pour exprimer son raisonnement. « La
» bête, dit-il, s'est dirigée par ici, ou par » là, ou bien de ce côté. Elle n'est ni ici, » ni là; elle est donc dans la troisième » direction. » Que font de plus ceux qui, gravement occupés à démontrer des théorèmes, tracent des lignes sur la poussière et rejettent deux propositions pour montrer que la troisième est la bonne. » [Hexaméron, hom.^ ix, i.) Comparons encore ces deux passages sur l'alcyon^ tous deux pleins d'un charme particulier, entre lesquels, cependant, il n'est pas difficile de prononcer.
« Est-il un animal dont Dieu ait « L'alcyon est un oiseau de mer, qui » honoré la naissance et l'enfante- » pond le long des rivages, où il dépose
pour citer lous les passages que, dans ses libres imitalious, il emprunte aux auteurs, dont on l'avait nourri à Athènes. Ces emprunts ne se bornent pas toujours à des fragments. Par exemple, il est telle homélie (1), dont le litre même rappelle le yvthbi aeavzovy qui, à part des citations de la Bible, découle tout entière du Phédon, du Philèbe et du traité de Porphyre sur le précepte Connais-toi toi-même. On y retrouve un admirable parallèle de ce dernier sur les deux vies, « l'une propre au corps et passagère, l'autre essentielle à l'âme et sans limite (2) », la belle théorie de Platon sur « l'homme véritable, l'homme invisible (3) », le « petit monde » qu'il forme à lui seul (4), et surtout l'élévation de langage du philosophe athénien.
» ment, comme il a fait pour l'ai- » ses œufs dans le sable ; et il pond au » cyon? Une seule île, dit-on, de- » milieu de l'hiver, lorsque la violence » vint immobile pour recevoir les » des vents brise la mer contre la terre. » enfants de Latone ; mais, quand » Mais tout à coup les vents s'apaisent » l'alcyon fait ses petits, vers le » et les flots deviennent tranquilles, » solstice, Dieu rend la mer calme » pendant les sept jours que l'alcyon » et unie. Aussi, n'est-il pas d'à- » met à couver. Puis, comme ses petits » nimal qui soit autant aimé des » ont besoin de nourriture, Dieu, dans » hommes. C'est, en effet, grâce » sa munificence, accorde encore sept » à lui, que, pendant sept jours » jours à un être si faible pour élever » et sept nuits, au cœur de l'hiver, » ses petits. Aussi les matelots qui con- » ils peuvent naviguer sans crainte, » naissent bien ces jours, les appellent- » et trouver plus sûr alors de voya- » ils les jours de l'alcyon. » » ger par mer que par terre. » Hexaméroriy hom., viii, 5.)
(Plut., ibid., XXXV.)
(1) Homélie sur le précepte observe-toi toi-même, t. ii, p. 26, E.
(2) Porphyre, dans Stobée, Francfurti, 1581, p. 344. Saint Basile, t. ii, p. 18. M. Bouillet a rapproché ces deux morceaux dans sa traduction de Plotin, t. I.
(3) Platon, Phédon^ trad. de M. Cousin, t. i, p. 201 et suiv. Saint Basile, t. ii, p. 18, C.
(4) Platon, Philèbe, t. ii, p. 342 et suiv. Saint Basile, t. ii, sur le précepte observe-toi, p. 23, G.
11 esl telle autre homélie (1) dont le sujet, les idées, les images , les expressions même , tout enfin, sauf le début cl un saisissant portrait de Tusurier, est tiié du traité de Plutarque contre les dettes. Il est évident qu'avant de monter en chaire, l'orateur a lu le livre du philosophe de Chéronée et qu'il ne fait que le développer, en en reproduisant les traits les plus saillants. Mettons en regard les principaux points de ressemblance, et nous verrons, encore une fois, comment Basile savait s'approprier, en la fécondant, la pensée d'autrui.
« Bois de l'eau de tes » propres vases (2), c'est- » à-dire , examine tes res- » sources personnelles, ne » va pas aux sources étran- » gères et tire par goutles de » toi-même le soulagement » de ta vie (p. 109, A).
« Ne devrait-on pas faire » une loi pour défendre d'em- » prunier et d'aller aux fon- » laines étrangères, avant » d'avoir recueilli nos res- » sources personnelles et » réuni , pour ainsi dire, » goutte à goutte, tout ce » qui peut nous être utile » et nécessaire (i).
» Pourquoi courtises-tu le » banquier ou l'homme d'af- » faires? Emprunte à la pro- » pre table. Tu as des cou- » pes, des assiettes, des » plats d'argent : consacre- » vêtements , des chevaux , » les à tes besoins. La belle » un riche mobilier : vends
» Tu as des bronzes, des
(1) Saint Basile, t. i, homélie sur le psaume xiv.
(2) Proverb. 5, 15.
» Aulis OU Ténédos orneront »
» ta lable d'une vaisselle plus »
» pure que tout ce métal (ii).
» N'allons pas, dans nos
» besoins, comme dans un »
» siège, recevoir garnison »
» d'un créancier ennemi et »
» ne souffrons pas de voir »
» nos biens réduits en escla- »
» vage (n).
» Fuis le créancier, cet ennemi, ce tyran, qui s'acharne après ta liberté et s'attaque à ta dignité.
Tu ne lui donnes rien, il te tourmente ; lu as à lui donner, il ne le reçoit pas.
Tu vends quelque chose, il la déprécie ; tu ne vends pas, il t'y contraint. Tu le cites en justice, il vient à toi; tu fais des serments, il commande. Tu vas à sa porte, elle t'est fermée; tu restes chez toi , il monte
tout, perds tout, plutôt que la liberté (p. 109, A).
» Ne prends pas un créancier qui t'assiège sans cesse : ne va pas , proie d'une nouvelle espèce, le mettre à ta piste et sur ta trace (p. 109, B).
» Le débiteur est l'esclave du créancier , un esclave à gages, qui ne peut se soustraire à sa servitude. Donne à un chien , il s'apaise ; donne au créancier, il s'irrite davantage. Il ne cesse < pas d'aboyer e^ demande toujours. Tu fais des ser- ' ments, il n'y croit pas, ) scrute l'intérieur de ta ' maison, se mêle de toutes ) tes affaires. Tu sors, il te ' tire, il t'entraîne à sa suite.
' Tu te tiens renfermé, il > fait la garde devant la mai- » son et frappe à la porte.
» 11 le couvre de honte de- ') vaut ta femme, d'ignominie ) devant tes amis, le prend
la garde et lVaj)pe à la porte (ni).
» On dit que les lièvres mettent bas, nourrissent et portent en même temps.
Mais les créances de ces misérables et de ces barbares enfantent avant de concevoir. A peine ont- ils donné, qu'ils réclament, ils prennent en versant et prêtent jusqu'aux intérêts (iv).
» Tu as quelque chose?
N'emprunte pas. Tu n'as rien? N'emprunte pas, tu
ne rendrais pas Mais
comment vivre? Tu me le demandes, et tu as des mains, tu as des pieds, lu as une langue, tu es homme, tu peux aimer et le faire aimer, recevoir des bienfaits et en être re-
SUR SAIiNT BASILE. i93
» à la gorge sur la place pu- » blique. Cruel troiib!e-fêle, » il le rend la vie insuppor- » table (p. 109, C, D).
» Pourquoi l'unir à cette bêle féconde ? On dit que les lièvres mettent bas , nourrissent et portent en même temps. Ainsi l'argent de ces rapaces est prêté, produit et se multiplie. Tu ne l'as pas encore dans les mains, que l'on te réclame rintérét du mois qui s'écoule.... Il le faut l'emprunter; ce mal en nourrit un autre, cet autre un autre encore, et ainsi à l'infini (p. 110, E).
» Tu es riche ? N'emprunte pas. Tu es pauvre?
N'emprunte pas. Car, si tu as quelque chose, tu n'as pas besoin d'emprunter, et si tu n'as rien, tu ne paieras pas ta dette. Mais comment vivre ? Tu as des mains, tu as une profession ; gage-toi , sers. Il y a tant de moyens de i^a-
idi ÉTUDE HISTORIQUE ET LITTÉRAIRE
» connaissant ! Enseigne les » gner sa vie, tant de res- » lettres, élève des enfants, » sources. Tu ne le peux » sois portier, matelot, aide » pas. Va demander aux ri-
» de matelot. Rien de tout » cela n'est plus honteux ni » plus pénible que ces mots :
» Paie tes dettes (vi).
» Les hirondelles n'em- » pruntent point, les four- » mis n'empruntent point, » elles à qui la nature n'a » donné ni mains, ni raison, » ni art (vn) !
» Les débiteurs, à force » de solder leurs emprunts » par des emprunts et de » s'imposer intérêts sur iny> térêts, vont toujours en » se grevant ei ne diffèrent » pas de ceux qui ont la » maladie noire, qui, indo- » ciles aux préceptes de la » médecine, rejettent le re- » mède et continuent d'amas- )> ser de la bile. Eux non » plus, ils ne veulent pas se » débarrasser, et sans cesse , » à chaque saison de l'an- » née, ils rapportent les in-
» ches. il est honteux de de- » mander? Il est encore plus » honteux de voler son créan.
» cier(p. 110, C, etlll,D).
» La fourmi sait vivre sans » demander ni emprunter ; » l'abeille prodigue à ses » rais les restes de sa nour- » riture, et la nature n'a » donné à ces animaux ni » main, ni art (p. 111,D,E)!
» Comme ceux à qui la maladie noire fait rejeter toute nourriture, s'ils en prennent avant d'être entièrement débarrassés, la rejeitent avec douleur et avec des déchirements ; ainsi ceux qui remplacent des intérêts par des intérêts, et, avant de se débarrasser d'une dette, en contractent une nouvelle, après s'être un moment parés de la fortune d'autrui.
» téréts avec douleur et avec » ont à déplorer la perte de
» des déchiremenls (vu). « leurs biens (p. 112, B).
» Mais serai-je donc sans » J'ai vu moi-même un
» esclaves, sans foyer, sans » douloureux spectacle, des
» maison? Sois sans es- » enfants libres conduits au
» claves, pour ne point être
» esclave ; sans possession ,
» pour ne point être la pos-
» session d'un autre... Mais,
» diras-tu, c'est mon père
» qui m'a laissé celte terre î
» Ton père t'a aussi donné
» la liberté et l'honneur dont
» marché par les créanciers » de leur père. Tu n'as pas » de fortune à laisser à tes » enfants : du moins, ne les » prive pas de leur condition.
» Pour tout bien , conservei- leur la possession de la li- » berté, ce précieux dépôt
» il te faut tenir plus de » que tu as reçu de tes pa- » compte (viii). » » rents. On n'a jamais fait
» un crime à personne de la » pauvreté de son père : mais » les dettes paternelles con- » duisent les enfants en pri- » son. Ne laisse pas de con- » trat, qui, comme une ma- » lédiction paternelle , pèse » toujours sur la tête de tes » enfants (p. 112, C, D). »
Quelle différence y a-t-il entre le traité et l'homélie que nous venons de mettre en regard ? La mythologie et Ihistoire profane ont disparu dans l'homélie pour faire place à la Bible ; les développements ont pris plus d'ampleur et revêtu une parure plus asiatique ; le dialogue est plus animé, plus dramatique; il y a plus de commiséra-
lion pour ces malheureux qui se perdent, eux et leurs familles, par des emprunts insensés ; mais aussi on regrette quelques traits, par exemple, cette vaisselle plus pure qu enverrait la belle Aulis. Toutefois, il faut le reconnaître : à part ces différences, c'est Plutarque qui parle dans la chaire chrétienne par la bouche de Basile ; mais ses pensées, ses images, ses phrases même se fondent si naturellement avec celles de l'orateur et prennent si bien la couleur de son style, que nulle part on n'aperçoit le centon et qu'on lit cette homélie sans soupçonner qu'elle est remplie de beautés étrangères.
Comment expliquer ces emprunts? Comme on explique ceux que Virgile et Cicéron ont faits à Homère et à Platon, ceux que Bossuet et Fénelon ont faits à l'archevêque de Césarée lui-même. Basile était nourri des lettres grecques et se délassait dans leur commerce du tracas des affaires. Préparait-il une homélie : des réminiscences lui arrivaient en foule, souvent à son insu. Loin de s'y soustraire, il les appelait à son aide par la lecture et la méditation. Comme ces abeilles dont il conseille l'exemple aux jeunes gens (1), il volait sur les belles fleurs de l'antiquité et recueillait tout ce qu'il y trouvait d'utile. Quand il parlait à son peuple, ces souvenirs profanes se pressaient dans son imagination à côté de ceux de la Bible, ces pensées d'emprunt se mêlaient aux siennes, se fondaient avec elles et lui devenaient propres. Quelquefois, cet esprit sérieux, qui ne voulait qu'instruire et toucher, négligeait d'en renouveler la forme et les rendait comme
(1) Sancli Basilii, t. ii, p. 476, C.
SUR SAIIST BASILE. 197
elles s'étaient présentées à lui; mais, le plus souvent, il les revêtait d'une parure nouvelle. Les expressions devenaient plus pittoresques, les tours plus vifs et plus amples, et un mot, une idée, une image donnaient naissance à un grand mouvement oratoire.
La Bible n'est pas pour Basile une source moins féconde. Ses expressions pittoresques, ses vives images, sa forte poésie viennent se placer, sans disparate, à côté des phrases pures, claires et harmonieuses de la langue d'Athènes. Elles se nuancent, se fondent avec elles et forment une langue nouvelle, pleine d'originalité, où sous des teintes vives et animées on reconnaît toujours la pureté des lignes attiques. Il semble que le soleil d'Orient colore le style tout athénien de l'orateur et lui donne, comme aux fleurs de ces brûlants climats, des tons plus chauds et une carnation plus éclatante. C'est cette heureuse alliance des deux littératures qui, en général, distingue le style des Pères grecs de celui des écrivains qui, au deuxième et au quatrième siècle, ont, comme eux, imité les Attiques. C'est grâce à elle que saint Basile, même en copiant Plutarque, ne ressemble pas à Plutarque et ne cesse pas d'être original. Et certes, ce n'est pas une médiocre gloire d'avoir su raviver, sous l'inspiration puissante de l'Écriture, ce bel idiome qui, après avoir brillé plus de mille ans, semblait épuisé et prêt à s'éteindre. Ce sera l'éternel honneur de saint Basile d'avoir un des premiers, au quatrième siècle, rendu son ancienne vigueur à une langue qui avait produit Homère dans son enfance, Démosthcne et Platon dans sa maturité, Plutarque dans sa forte vieillesse. L'écrivain qui la fit revivre au souffle de la
Bible, et, par cette féconde innovation, ouvrit une nouvelle ère littéraire, mérite une place à côté de ces grands noms et d'être inscrit en tête des Grégoire, des Chrysoslome et des Synésius, qui, avec lui, forment la seconde renaissance des lettres grecques. Peut-être doit-il toute son originalité à l'inspiration biblique : mais c'est par elle aussi que Bossuet se distingue surtout des écrivains qui concouraient avec lui à former la langue du grand siècle. C'est par les fortes images de la Bible que l'un ranimait sa langue mourante, que l'autre donnait une vigueur encore inconnue à la nôtre qui naissait. Tels sont, en effet, les emprunts qu'à l'exemple de l'archevêque de Césarée, Bossuet fait à l'Écriture ; les pensées et les images du texte sacré viennent en si grand nombre et avec tant de bonheur se mêler aux siennes ; enfin, il les fait passer dans notre langue avec une telle fidélité de tour et d'expression que, de nos jours, un savant historien, pour donner une admirable traduction des Evangiles, n'a eu qu'à la recueillir dans les œuvres de notre grand orateur.
Mais, comme l'évêque de Meaux, l'archevêque de Césarée ne doit pas moins à son génie qu'à l'inspiration étrangère. En effet, à côté de ces perles antiques qu'il savait si bien enchâsser, que de beautés personnelles î Que de qualités oratoires! Aussi tous les critiques, Fénelon et M. Villemain en tête, se sont plu à louer ce grand maître pour le régime des âmes, cet écrivain mâle et sévère, digne par la pureté de son goût des plus beaux
SUR SAIM BASILE. 19Î)
temps de la Grèce. Avant eux, Pholius avait dit qu'avec Basile ceux qui aspirent à l'éloquence n'ont plus besoin de Démosthène et de Platon (1). Erasme était encore allé plus loin, en le mettant au-dessus de tous les orateurs de l'antiquité (2). Est-il nécessaire de le mettre au-dessus de Démosthène pour dire qu'il fut un grand maître dans l'art d'écrire?
Son élocution grave, claire et harmonieuse anime tout et approche de la poésie. Je le comparais tout à l'heure à Bossuet : comme lui, il frappe d'un mot et fait embrasser d'un regard les grands spectacles qui manifestent la toute-puissance de Dieu. Lisons-nous Basile ou Bossuet, quand nous voyons les eaux, à la voix du Créateur, « évacuer les plaines et les vallées, et, de toutes parts, » se rendre à ces immenses rassemblements (3)? » Avant Bossuet, Basile avait su, comme lui, avec son éloquence grave et mélancolique, montrer la misère et le néant de nos gloires et de nos grandeurs. « Jette les yeux sur ceux » qui ont fait tant de bruit dans le monde? Où sont-ils » ceux qu'environnait la puissance politique ? Où sont les » invincibles orateurs ? Où sont les vainqueurs dans les » courses, les généraux, les satrapes, les rois? Tout n'est » plus que poussière, une fable vaine. Est-ce que ce peu » d'os conserve le souvenir de leur vie? Penche-toi sur » ces tombeaux : distingue, si tu peux, l'esclave du » maître, le pauvre du riche, le captif du roi, le fort du » faible, le beau du laid (4). »
Jamais l'orateur, quelque' idée qu'il ait à exprimer, ne
(1) Photius, éd. Rotom. p. 318. — (2) Erasm^ prœfat. éd. Basil. 1531. (3) flexaméron, lioin. i\, i. — (4.) Sancti Basilii op., t. ii, p. 21.
trouve rexpressioiî rebelle. Veut-il nous faire assister à la naissance de la lumière : sa parole, tout à l'heure grave et triste, devient claire, riante et limpide comme la pure essence qu'elle décrit. C'est le spiritualisme de langage avec lequel Fénelon parle de la lumière des champs Elysées. « La première parole de Dieu créa la nature de » la lumière, fit évanouir les ténèbres, dissipa la tris- » tesse, remplit le monde de splendeur et donna à tous » les êtres un doux et riant aspect. Le ciel, jusque-là en- » veloppé de ténèbres, apparut avec cette beauté que lui » voient encore nos yeux. L'air resplendissait, ou plutôt » faisait circuler la lumière mêlée à sa propre substance, » et, dans les rapides distributions de son éclat, l'envoyait » en tout sens, jusqu'à ses limites (1). » Veut-il, au contraire, nous mettre sous les yeux le premier enfantement de la nature : sa parole personnifie tout, comme celle des vieux poètes peuplait le monde de divinités. « Vois » comme, à la parole de Dieu, la terre, froide et stérile, » entre partout en travail et s'empresse d'enfanter son » fruit; comme elle dépouille sa triste et lugubre enveloppe » pour revêtir une robe plus brillante, fière de sa véri- » table parure et étalant l'infinie variété des plantes (^). » Enfin, si, comme Ta dit un éloquent critique, M. Saint- Marc Girardin, la nature elle-même ne nous plaît que lorsqu'elle est animée par nos émotions ou nos réflexions ; si, toute belle et toute vivante qu'elle est, elle a besoin pour nous charmer de la présence de l'homme; si, en un mot, nos joies ou nos souffrances sont la source la plus
(1) Hexamèron, liom. ii, 7. — (2) Ibid.^ hom. y, 2.
allrayanle de la poésie, voici une peinture d'une sensibilité digne de Virgile ou de Racine. « J'ai vu nos champs, et » j'ai pleuré à la vue de leur infécondité, et j'ai fait en- » tendre mes plaintes, de ce que le ciel ne nous verse » point la pluie. Les laboureurs sont assis dans les cam- » pagnes, les mains croisées sur leurs genoux. Ils pleurent » l'inutilité de leurs travaux, en jetant les yeux sur leurs » petits enfants; ils se tournent tristement vers leurs » femmes, en touchant les tiges de blé sèches et brûlées, » et poussent des cris aussi lamentables que les pères qui » perdent leurs enfants à la fleur de l'âge (1). »
A ces peintures si vraies et si variées , se joint le charme des comparaisons. Basile sait leur faire animer le sujet le plus austère. La raison, calmant les passions, est « une » pudique matrone dont la présence fait taire des ser- » vantes licencieuses (2). ^) C'est la nature qui lui inspire les plus gracieuses de ces images : un homme illustre, mais sans ancêtres, « ne ressemble pas aux torrents, qui » se grossissent par le mélange des eaux étrangères ; il » ressemble à une fontaine, qui tire sa beauté de sa » propre source (3). »
J3asile aime surtout, comme l'a fait depuis Massillon, à procéder par des allusions biblicjues. Veut-il toucher les voluptueux habiianls de Césarée : il leur raconte la pénitence de iNinive (4). Veut-il leur prouver la providence : il expose l'histoire de Job (5); Souvent l'allusion n'est qu'un mot : « On dit que tu es sans naissance et sans gloire ; » réponds que tu es cendre et poussière. Tu n'es pas
(1) Sancti Basilii op., t. ii, p. 63. — (2) Ibid., p. 23, B.
(3) 11)1(1., p. 186, A. — (4) Ibid., p. 64 et 65. — (5) Ibid., p. 30.
» plus noble qu'Abraham, notre père, qui s'est ainsi ap- » pelé (1). » L'imagination de l'orateur ne se contente pas de peupler ses homélies des souvenirs de l'histoire. Elle renouvelle, au sein du christianisme, ces riantes allégories qui avaient inspiré, dans la Grèce, tant de fables touchantes. Si sa piété rejette cetle érudition mythologique, qui pourtant remplit les homélies de Grégoire de Nazianze (5), il la remplace par ce polythéisme de langage que M. Villemain admire dans saint Jean Chrysostome. Ainsi le jeûne ouvre à Lazare les portes du ciel (3). Les Quarante Martyrs viennent-ils de confesser Jésus-Christ : l'air qui reçoit leurs paroles est sanctifié; les anges les applaudissent, les démons en sont confondus et le Seigneur les inscrit dans le ciel (4). N'est-ce pas toujours la muse qui inspirait au vieux poète d'ionie l'allégorie des prières? La nature entière se personnifie au souffle de cette poétique éloquence : les marées sont causées par la respiration de la lune (5); comme les Grâces, les éléments se donnent la main et forment un chœur harmonieux (6) ; la mer est toujours l'antique et belle Amphitrite, dont les bras étreignent la terre : elle n'a perdu que son nom. « La mer est belle, lorsqu'au souffle d'une brise » légère, elle ride sa surface et présente aux regards des » teintes de pourpre et d'azur; lorsque, loin de battre » avec violence les prochains rivages, elle semble les bai- » ser dans de pacifiques embrassements (7). »
(1) Sancti Basilii op., t. ii, p. 85, E.
(2) Voyez surtout les premières pages du panégyrique de saint Basile.
(3) Sancti Basilii op., t. ii, ps. 7. — (4.) Ibid., p. 151. (5) Hexaméron, hom. vi, H. — (6) Ibid,, hom. iv, 5. (7) Ibid., hom. iv, 6 et 7.
SUR SAIJNT BASILE. 205
Parfois morne des fictions païennes s'échappent de la bouche de l'orateur et le souvenir de l'àgc d'or lui fait dire que dans le paradis terrestre les rosiers étaient sans épines (1). Les cygnes ne sont plus pour lui des oiseaux sacrés, qui chantent leur mort; mais il a aussi ses êtres privilégiés, l'alcyon, par exemple, « un si petit oiseau, » pour lequel la grande, la redoutable mer se voit en- » chaînée et, en plein hiver, reçoit l'ordre de rester » calme (2). » Les cygnes, sans doute, ne chantent pas leur mort et les alcyons ne voient pas la mer se calmer pour eux, au cœur de l'hiver. xMais l'imagination vive et sensible des Grecs ne pouvait se passer de ces fables. « Poètes, orateurs, philosophes même, dit BufTon, les adoptaient comme des vérités trop agréables pour vouloir en douter, il faut bien les leur pardonner; elles étaient aimables et touchantes; elles valaient bien de tristes, d'arides vérités : c'étaient de doux emblèmes pour les âmes sensibles. »
Tant de brillantes qualités rachètent bien dans saint Basile quelques défauts, qui, après tout, lui appartiennent moins qu'à son époque. On peut, en effet, lui reprocher quelquefois une froide rhétorique, un luxe excessif d'images, des métaphores forcées, par exemple, celle où il appelle les Quarante Martyrs mi holocauste consumé par le froid (3). Du moins, sait-il se soustraire au ton grave et compassé qui, trop souvent, jette un peu d'ennui sur nos sernionnaires.
(1) Hexaméroriy hom. v, 6. — (2) Ibid., hom. vm, 5. (3) Sancli Basilii op., t. ii, p. 153, L.
Wi ÉTUDE HISTORIQUE ET LITTÉRAIRE
C'est même à son allure p!us vive que Basile doit une partie de son charme. Ses homélies sont réellement des entretiens, où il descend, avec la plus grande aisance, du sublime au familier. Il parle de tout et prend tous les tons. Histoire, géographie, astronomie, sciences naturelles, rien ne lui échappe. Il prend le ton de la tragédie, et le quitte, un instant après, pour faire monter Théophraste ou Ménandre dans la chaire chrétienne. Oi\ frémit en voyant ce malheureux père que la faim contraint de vendre un de ses fils (1) ; on rit en entendant raconter les ruses de l'usurier (^), ou les inquiétudes de l'avare, qu'épouvantent un chat, un chien, une souris (3). Tour à tour, l'orateur effraie le débauché par la peinture des effets de l'ivrognerie (4), excite la compassion par le spectacle d'hommes à la fleur de l'âge, de guerriers illustres, emportés d'un feslin sur les bras de leurs esclaves (5), et déride son auditoire en lui décrivant les rêves de l'homme ivre, qui, en imagination, gouverne des royaumes, commande des armées et bâtit des villes (6). Ainsi, appliquant un précepte vrai de tous les temps, il savait
Passer du grave au doux , du plaisant au sévère.
S'il ne se sentait point de prise sur la raison de ses auditeurs, il s'adressait à leur malice naturelle et les corrigeait en les faisant rire, comme Démosthène réveillait par un mot piquant l'atlenlion des frivoles Athéniens. C'était dans les deux orateurs le même esprit grec, fin, observateur et
(1) Sancti Basilii op., t. ii, p. 46. — (2) Ibid., t. i, p. 107 et 108. (3) Ibid., t. Il, p. 591. — (4) Ibid., p. iU, 125 et 126. (5) Ibid., p. 128. — (6) Ibid., p. 124.
légèrement railleur, excité dans l'un par l'amour de la patrie, dans l'autre par celui de la religion et de l'humanité.
Les merveilles de la nature, les mœurs corrompues du temps, les fêtes des martyrs, tels sont les principaux sujets sur lesfjuels s'est exercée cette éloquence si riche et si variée.
Dans rHexaméron, Basile n'est pas un naturaliste qui étudie le monde pour lui-même : c'est un philosophe qui s'élève des êtres visibles à l'être invisible. Ce spiritualisme, auquel la nature sert de texte et d'inspiration, fait de ces neuf homélies une œuvre unique dans l'antiquité. Le trouva-t-il dans les Hexamérons qui ont précédé le sien et surtout dans celui d'Origène ? Les grandes idées ne s'empruntent pas. Tout au plus, ont-elles besoin, pour jaillir, d'une étincelle partie du dehors. C'est à lui-même, à son amour pour la solitude, où Thomme se trouve seul entre le monde et Dieu, à cette passion pour la nature qu'il a décrite avec tant de charme et de vérité, que Basile doit ses plus belles inspirations. S'il lui en vint du dehors, où les prit-il, sinon dans la Bible et dans ces philosophes dont il sentait si vivement et savait si bien s'approprier les beautés ? Ici, les deux lui racontaient la gloire de Dieu et Salomon^ dans toute sa gloire, n était pas vêtu, comme un lis des champs. Là, Platon lui montrait l'admirable sagesse, qui a formé et qui gouverne le monde (1) ; Plotin lui faisait voir la Providence « dans l'harmonieuse variété
(1) Philèhe, trad. do, M. Cousin, t. n, p. 34.f et 340.
de ses œuvres, dans les moindres animaux, jusque dans les fleurs et les feuilles des plantes, ces créatures si frêles, qui fleurissent et passent si vite, et ne disparaissent que pour reparaître sans cesse (1). » Mais qu'il y a loin de ces idées éparses à la grande et belle œuvre de Basile ! Pour en trouver qui lui ressemblent, il faut venir jusqu'au Traité de Vexistence de Dieu, qui lui doit plus d'une page, et aux Études de la Nature, auxquelles M. Villemain aime à la comparer. C'est, en effet, le même soin pour faire ressortir Taction de la Providence dans l'ensemble et dans les parties de l'univers, pour montrer Dieu partout présent dans son ouvrage et nous élever des merveilles du monde visible à leur invisible auteur. Rien de triste, rien d'obscur dans cette théologie. L'école de Basile, comme celle de Bernardin, « est au sein des prairies, des bois et des vergers ; ses livres sont des fleurs et des fruits , et ses arguments des jouissances. »
Qu'est-ce qui montre surtout à l'orateur du quatrième siècle, comme au philosophe moderne, la main de la Providence dans cette chaîne immense qui commence au soleil et finit à l'homme ? Ce sont les harmonies qui unissent les éléments d'un même être, ou tous les êtres entre eux. Avec quelle vérité, quelle grâce, quelle poésie Basile exprime cet admirable concert, ce chœur harmonieux , qui résulte de l'accord de toute la nature ! L'économie d'une plante, d'un animal, ne le frappe pas moins que la vue de la mer ou du ciel. Celui qui a fait la feuille de vigne, « à pièces emportées, pour que la grappe put à la fois résister aux injures
(1) Plotin, Enn. m, 1. ii, d3.
SUR SAIIST BASILE. 207
de l'air et par ces découpures recevoir les rayons du soleil (1) ; » Celui qui « a donné au cygne un cou plus long que
ses pattes, afin qu'il le jetât, comme une ligne, et prît sa nourriture cachée au fond des eaux (^), » est le même qui a fixé des bornes à la mer et « a proportionné la chaleur du soleil, assez faible pour ne pas consumer la terre, dans ses plus grands excès, assez forte pour ne pas la laisser se refroidir et la rendre inféconde, en lui faisant défaut (3). » C'est partout la finesse d'observation des Grecs unie à l'admiration contemplative des Orientaux. Et, en même temps, quel charme d'expression î Quelle variété ! Quelle harmonie entre le style et les objets décrits î Ici, l'orateur emprunte à la mer et au soleil leur grandeur et leur majesté ; là, il prend l'élégance et la délicatesse des êtres gracieux qu'il veut peindre.
Quoiqu'il s'arrête avant la création de l'homme, l'homme, néanmoins, est partout présent dans son œuvre. C'est lui qui est le but suprême de la création, la fin dernière de tant de merveilles. Tout, dans la nature, tend à son utilité ou à son instruction ; tout doit le pénétrer d'amour et de reconnaissance pour son père et son bienfaiteur. Aussi les harmonies où Basile se complaît davantage, sont celles de la nature avec l'homme. La mer est belle en elle-même ; elle est belle dans ses rapports avec la terre et avec l'air ; mais elle est belle surtout, « parce qu'elle enchaîne les îles, dont elle est, à la fois, la parure et le rempart ; parce (ju'elle rapproche les terres les plus éloignées et facilite aux
(1) Hexamûron, hom. v, 8. — (2) Il)i(l. hom. viii, 7. (3) Il)i(l., hom. VI, 10.
navigateurs la liberté du commerce ; parce qu elle prodigue aux marchands les richesses étrangères et apporte de faciles secours aux besoins de la vie, permettant aux riches d'exporter leur superflu et s'empressant de suppléer ce qui manque aux pauvres (1). »
Basile est plus original encore quand il fait concourir la nature entière à l'instruclion morale de l'homme. Dans ces passages, où il paraît n'avoir eu ni modèles ni imitateurs, les descriptions de Théophraste deviennent des paraboles, qui font penser à celles de la Bible ; les récits d'Aristote où d'Élien se transforment en fables grecques, où les vices des animaux servent à flétrir ceux des hommes. C'était une heureuse occasion dont profitait l'orateur pour satisfaire l'imagination de ses spirituels auditeurs. Us aimaient à entrevoir la vérité à travers les voiles transparents de l'allégorie et acceptaient plus volontiers la leçon qui leur était donnée indirectement. Flattés de comprendre à demi-mot, ils étaient plus flattés encore de sentir qu'on avait cru à leur esprit -, et, la vanité faisant taire l'amour-propre, ils souffraient sans peine que la morale de l'apologue les appelât de leur vrai nom. Il n'est pas de classe de la société qui échappe aux malins portraits de l'orateur. Voici d'abord les Grecs eux-mêmes, les descendants de l'artificieux Ulysse, ces Grecs rusés et trompeurs, qui ne se faisaient pas scrupule de duper le prochain, et, au besoin, se prêtaient des témoignages ("2). Le trompeur ressemble au crabe qui « voyant une huître se chauffer avec volupté et entr'ouvrir ses écailles au soleil, y jette furtivement un
(1) Hexaméron, hom. iv, 7. — (2) Cicéron, Pro Flacco, i.
caillou, les empêche de se refermer et prend par la ruse ce qui échappait à sa force (1). » Après la iialiou, viennent ses oppresseurs , ces magistrats avides dont les moins élevés s'engraissaient de la suhstance des peuples, pour être à leur tour dévorés par de plus puissants qu'eux. « Parmi les poissons , le plus petit sert de pâture au plus » grand et souvent le vainqueur et le vaincu sont tous deux » engloutis dans le ventre d'un troisième. Et nous, mortels, » faisons-nous autre chose, quand nous opprimons nos » inférieurs ? Diffère-t-il de cet animal celui qui, poussé » par une cupidité dévorante, engloutit les faibles dans les » replis de son insatiable avarice ? Cet homme possédait les » biens du pauvre : lu Tas pris lui-même et tu en as grossi » ta fortune, plus injuste que l'injuste, plus avare que l'avare (2). » Le souple et hypocrite courtisan n'est pas non plus épargné dans cette galerie : c'est le polype qui prend la couleur du rocher où il s'attache. « Une foule de poissons, » nageant sans précaution, deviennent la proie du trompeur. » Tels sont les hommes qui courtisent les puissances du ï monde, se plient à toutes les circonstances et n'ont pas, un » instant, la même volonté ; qui prompts à changer de per- » sonnage, tempérants avec les tempérants, libertins avec » les libertins, accommodent leurs sentiments au gré de » chacun. 11 est difficile de leur échapper et de se défendre » de leurs coups : car c'est sous le masque de l'amitié qu'ils » cachent leur adroite méchanceté (3). » La Fontaine n'a pas été plus ingénieux à retrouver nos mœurs dans celles des animaux. Comme lui, Basile s'élève jusqu'aux rois; et,
(1) Hexaméron, hom. vu, 3. — (2) Ibid. — (3) Ibid.
à propos des abeilles, il trouve le moyen d'attaquer, à la fois, les élections tumultueuses auxquelles on devait des empereurs comme Valens, et Thérédité qui mettait sur le trône des enfants corrompus par la mollesse et la flatterie (1).
Quoique dans ces tableaux le ton compatissant de la morale tempère la verve railleuse de l'apologue , le satirique l'emporte sur le prédicateur, le grec sur l'orienial. Mais bientôt à l'apologue succède la parabole, à l'imitateur d'Esope le disciple de l'Évangile. Une abeille, une fourmi, un olivier, une vigne deviennent le texte d'une poétique prédication. Tout à l'heure, les reproches adressés aux pécheurs sous le nom des animaux paraissaient moins durs; maintenant l'Église, son enseignement, ses pratiques, s'offrant sous de gracieuses figures^ semblent perdre leur austérité et se font aimer davantage de ces peuples qui ne demandaient qu'à être charmés et à sortir de la réalité. L'Église est la vigne que le bien-aimé s'est plantée et qu'il a environnée d'une haie; les sarments sont nos âmes qu'il a entourées de l'autorité de ses préceptes et de la garde des anges ; leurs appuis sont les apôtres, les prophètes, les docteurs. « Ainsi, élevant nos pensées par les exemples des y> bienheureux des anciens jours, le Seigneur n'a pas voulu » qu'elles traînassent à terre et fussent foulées aux pieds. » Il veut que les embrassements de la charité, comme des » vrilles, nous attachent au prochain et nous fassent reposer » sur lui, afin que, dans nos continuels élans vers le ciel, » nous puissions imiter ces vignes, qui s'élèvent à la cime » des plus hauts arbres (2). »
(1) Hexaméron, hom. m, 4. — (2) Ibid., honi. v, 6.
SUll SAINT BASILE. 211
La vue des llenrs, qui passent du matin au soir, de ces existences si brillantes, mais si frêles et si éphémères, inspiraient encore d'autres pensées à l'orateur et le ramenaient au néant des choses humaines. Il peignait alors la fragilité de l'homme, la vanité de la santé, de la richesse et de la puissance par de fortes et gracieuses images que Bossuet a reproduites. « Si tu vois une fleur des champs, pense à la » nature humaine et rappelle-toi la comparaison du sage » isaïe : Toute chair est une herbe et toute gloire de » r homme une fleur des champs. En effet, la rapidité de » la vie, le plaisir et la joie si courte que donne à l'homme » un instant de bonheur, conviennent à merveille à la com- » paraison du prophète. Tel dont aujourd'hui le corps s'éj> panouit, engraissé par la mollesse, qui, dans la force de » l'âge, étale les fleurs de son teint, plein d'une sève vigou- » reuse et d'un irrésistible élan, demain fera pitié, flétri par » l'âge ou épuisé par la maladie. Tel autre brille de l'éclat » de l'opulence : autour de lui, c'est une multitude de flat- » teurs, une escorte de faux amis, à la piste de ses bonnes » grâces, une foule de parents, cachés, eux aussi, sous le » masque de l'adulation , un essaim de serviteurs, qui l'as- » siègent pour pourvoir à sa nourriture et à ses besoins; » et, dans ses allées et venues, cette suite innombral)le qu'il » traîne après lui, excite l'envie de ceux qu'il rencontre. » A la fortune, ajoute de la puissance dans l'Etat, les honneurs » émanés du trône impérial, le gouvernement d'une pro- » vince ou le commandement des armées. Où tout cela » abonlira-t-il ? Une seule nuit, une fièvre, une pleurésie » ou une inflammation des poumons vient enlever cet » homme du milieu de ses semblables, dépouille, en un nio-
t.M2 ÉTUDE HISTORIQUE ET LîTTÉUAIUE
» ment, cet appareil théâtral et montre que toute celte » gloire n'était qu'un songe. Aussi le prophète a-t-il assimilé » la gloire humaine à la fleur la plus délicate (1). »
Saint Basile est moins poète, mais plus orateur, quand, dans ses homélies morales, il attaque directement la société corrompue du quatrième siècle. Lui, que nous verrons si indulgent pour la pratique des vertus et si faible pour les faibles, il est sans pitié pour les vices qui abrutissent le corps de l'homme, dégradent son âme et portent atteinte à la société. La gourmandise, l'ivrognerie, la colère, l'envie, le luxe ruineux des grands, l'avarice sont poursuivis dans une suite de discours dont les titres et plus d'un passage, comme nous l'avons montré, rappellent les traités de Plularque. « Mais, il faut l'avouer, dit M. Villemain, l'onction évangélique leur donne un caractère nouveau. Saint Basile, ajoute-il, est surtout le prédicateur de l'aumône : il a compris, mieux que personne, ce grand caractère de la loi chrétienne, qui ramenait l'égalité sociale par la charité religieuse. Le triomphe de ses efforts c'est d'attendrir le cœur des hommes, c'est de les rendre secourables l'un à l'autre : l'état malheureux de la société le voulait ainsi. N'était-ce pas une providence que la voix de l'orateur qui s'élevait pour consoler le pauvre, pour émouvoir le riche ? »
Qu'est-ce que le riche sur la terre ? C'est le dépositaire de Dieu p) ; c'est le dispensateur de la Providence et l'intendant des pauvres (3). Il doit donner son or pour le ciel (4) ; cet or est la rançon de son âme (5). Qu'est-ce
(1) Hexaméron, hom. v, 2. — (2) Sancti Basilii op., t. ii , p. 4.5. (3) Ibid. — (4) Ibid., p. 46. — (5) Ibid., p. 49.
SUR SAhNT BASILE. 213
que l'avare? Un spoliateur, un voleur (1). Les avares, Basile les poursuivait partout et les livrait aux rires de l'assemblée avec la verve d'un Aristophane ou d'un Ménandre. « Voyez, disait-il, aux pieds de l'avare cet homme » qu'y a fait tomber la nécessité. Quelles supplications ! » Que de bassesses î Quels discours ! Son sort est immé- » rilé : n'importe, l'avare est sans pitié, sans entrailles, in- » sensible aux prières, hiflexihle et intraitable, il reste » sourd aux supplications, impassible aux larmes, ferme » dans dans ses refus. Il jure, il affirme par des impréca- » tions qu'il manque absolument d'argent, qu'il cherche » lui-même partout à emprunter. iMais l'emprunteur n'a pas » plus tôt fait mention d'intérêts et d'hypothèques , qu'il » se déride, prend un air souriant, parle d'amitié entre » leurs pères et traite ce malheureux d'intime et d'ami. » Nous verrons, dit-il, si nous n'avons pas quelque argent en » réserve. Il est bien vrai qu'un ami nous a confié un dépôt » pour le faire travailler ; mais il en veut de gros intérêts. » Allons , nous relâcherons quelque chose et nous vous » ferons de meilleures conditions (5). »
Le satirique orateur ne se contente pas d'immoler à la vindicte i)ublique les Harpagons de son temps : il arrache le masque de l'avare honnête et vertueux qui jeûne, qui prie, qui pousse de profonds soupirs et s'exerce dans toutes sortes d'œuvres de piété, pourvu qu'il ne lui en coûte rien (3). Il enlève , enfin , tout prétexte aux riches trop préoccupés d'accroître l'hériiage de leurs enfants ou qui absorbent d'immenses revenus dans un luxe ruineux. « Dites-
(J) Sancti Basilii op., l. ii, p, 50. — (2) Ibiil., l. i, p. 107 cl lOS. (3) Ibid., t. II, p. 5i.
'2\i ÉTUDE HISTORIQUE ET LITTÉRAIRE
» moi, dit-il aux premiers, lorsque vous demandiez des en- » fanls à Dieu, ajouliez-vous dans vos prières : donnez-moi » des enfants afin qu'il servent de prétexte à mon avarice » et soient la cause de ma damnation (1). » « Vous avez le » courage, disait-il aux seconds, de donner de l'or pour un » cheval et vous n'avez pas celui de donner une pièce d'ar- » gent pour le royaume du ciel ? Que répondrez-vous à » votre juge, vous qui revêtez des murailles et ne voulez » pas donner un habit à un pauvre ; vous qui parez vos » chevaux et laissez votre frère couvert de haillons (2)? » On est effrayé, en lisant ces homélies, du luxe que déployaient ces cités voluplueuses de l'Orient. Pendant que le désert se faisait autour d'elles, que de folles dépq^ises dans une seule maison ! C'étaient des chars enrichis de bronze et d'argent ; des chevaux sans nombre, des chevaux à généalogies comme les hommes. Les uns traînaient ces délicats par par la ville ; d'autres servaient pour la chasse, d'autres pour les voyages. Les mors, les sangles, les colliers, tout était couvert d'argent, incrusté d'or. Des housses de pourpre les paraieiit comme des fiancés. Inutile de parler du peuple de serviteuis qu'exigeait un pareil train de maison. C'étaient des intendants, des trésoriers , des fermiers, des gens versés dans tous les arts inventés pour le besoin ou le plaisir, des cuisiniers, des boulangers, des échansons, des chasseurs , des sculpteurs et des peintres. Que dire des maisons ? Il fallait des bains à la ville, des bains à la campagne. Les bâtiments étaient ornés de toute espèce de marbres. Les uns venaient de Phrygie, d'autres de Laconie
(I) Saiicli Basilii op., t. ii^ p. 592. — (2) Ibid., p. 55.
SUK SAINT BASILE. 215
OU (le Thessalie. Ceux-ci rendaient les appartements chauds en hiver, ceux-là les rafraîchissaient en été. Les parquets étaient comme jonchés de fleurs en mosaïque, l'or recouvrait les lambris. Partout où Ton ne voyait pas d'incrustations, brillaient les fleurs de la peinture (1).
On devine les festins qui se donnaient dans ces somptueux palais. « Tous les éléments concouraient à couvrir des tables {T) », où , selon la forte expression de Basile, ce on tuait la fleur de la jeunesse (3) » . On s'y portait à d'incroyables excès de débauche. Quand les convives paraissaient rassasiés de vin, c'est alors que l'on commençait à boire, et l'on buvait, à la manière des bêtes, à une source qui coulait toute seule , envoyait par des tuyaux des jets égaux à tous les buveurs et leur versait une égale ivresse (4). On devine encore les rires impurs , les chansons obscèues, les danses de courtisanes par lesquels ces esprits avinés se blessaient mutuellement. « Déplorerai-je davantage, » s'écrie Basile avec douleur, les filles qui ne sont pas en- » core mariées ou celles qui sont sous le joug de l'hymen ? » Les unes ont perdu leur virginité , les autres reviendront » sans pudeur à leurs époux (5). »
Ces femmes mondaines étaient une cause de ruine pour leurs maris. Que ne fallait-il pas pour satisfaire leur luxe? C'étaient partout des perles, des émeraudes, des saphirs ; partout de l'or : or forgé, ciselé, enchâssé de pierreries; or au front, au cou, à la ceinture, aux mains et aux pieds. « Car les chaines ne les eff'rayaient pas , pourvu qu'elles
(1) Sancli Basilii op., t, ii, p. 53 et 54. \
(2) Sancli Greg Naz. t. j, p. 249. — (3) Sancti Basilii op., t ii, p. 128. (i) ihid., p. i28 et 129. — (5) Ibid., t. ii, p. 129.
lussent d'or. » C'était à leur porte un peuple de teinturiers, d'orfèvres, de parfumeurs, de brodeurs. Un fleuve d'or n'aurait pu assouvir leur passion (1).
L'archevêque parvint-il à arracher ces malheureux aux plaisirs insensés qui engloutissaient des patrimoines entiers, ruinaient la santé et abrutissaient les esprits? Son éloquence énergique et passionnée frappait, le matin, leurs âmes engourdies par la mollesse ; le soir, à table , ils parlaient avec admiration de leur brillant orateur (^), et continuaient de s'enivrer comme par le passé. Basile pût-il obtenir davantage du peuple? Ses homélies ne l'empêchèrent probablement pas de s'abandonner, les jours de fête, à une ivrognerie dégoûtante (3). Quel fut donc le fruit de tant d'éloquence? « Elle contrepesa tous les vices d'une société corrompue ; elle tint lieu de la liberté, de la justice, de l'humanité qui manquaient à la fois ; elle promettait le ciel pour arracher quelques bonnes actions sur la terre (4). » Elle ne changea pas les mœurs, mais elle fit aimer la vertu. De même que les sociétés les plus blasées sont celles qui recherchent le plus la nature , ces hommes corrompus se plaisaient à entendre parler de vertu et, pour un peu de bien qu'on les forçait de faire, se flattaient d'être vertueux.
Les solennités, où il semble que la voix aimée de l'archevêque excitait le plus de sympathie, étaient les fêtes des martyrs de la cité. Les discours qu'il prononçait sur
(1) Sancti Basilii op., t. ii, p. 55. — (2) Sancti Greg. Naz., t. i, p. 789. (3) Sancti Basilii op., t. ii, p. 129 et seq.
(4-) M. Villemain , Tableau de l'éloquence chrétienne au quatrième siècle.
SUR SAKNT BASILE. 217
leurs tombeaux , étaient encore de la morale ; mais c'était de la morale en action, qui n'est pas la moins saisissante. La foule accourait dès le matin (1), avide d'entendre louer le courage lacédémonien de ses glorieux concitoyens, un Eupsychius et un Damas (2) , des contemporains , les compagnons d'armes de Basile et de Grégoire contre Julien, un Gordius, les Quarante Martyrs, ces protecteurs de Césarée, Barlaam, un homme du peuple, devenu un indomptable soldat du Christ, Mamas, un berger qui avait résisté aux empereurs, Julitte, une faible vierge, qui avait sacrifié toutes les jouissances de la terre au bonheur céleste. Dans ce temps de persécution, quand Césarée pouvait voir son église frappée comme tant d'autres, son évéque envoyé en exil, son peuple obligé d'aller cacher ses prières dans la solitude , quelle puissance électrique devait communiquer à son auditoire le courageux panégyriste, qui lui-même bravait, chaque jour, les Ariens et l'Empereur? Périclès, louant les glorieux morts de Samos, pouvait-il exciter plus d'enthousiasme? Quels étaient, par exemple, Témotion, les larmes, les applaudissements du peuple, quand, sur le lieu même du martyre, Basile racontait la mort de Julitte î Avec quel intérêt on suivait la vierge devant le juge! Quelle sympathie excitaient ses réponses héroïques! Combien de jeunes enthousiastes eussent voulu être Julitte, quand l'orateur la conduisait au bûcher, ou plutôt à la gloire? « Julitte ne courut jamais » aux plaisirs de la vie, comme elle alla vers cette flamme, » montrant par son visage et son maintien , par ses pa-
(1) Sancti Basilii op., t. i, p. 199. — (2) Ihid., t. m, ep. 282.
» rôles, son air riant et fleuri, tout le bonheur de son » âme. Elle exhortait les femmes à ne pas se laisser amollir » aux travaux de la piété. Nous sommes, leur disait-elle, » de la même chair que les hommes, comme eux créées à » l'image de Dieu. La femme comme l'homme a été faite » par le Créateur capable de vertu. A ces mots, elle s'é- » lança sur le bûcher. La flamme, environnant le corps » de la sainte, comme une brillante chambre nuptiale, » envoya son âme aux régions célestes et conserva intact » son précieux corps. Enseveli dans le plus beau parvis » de nos temples, il sanctifie le lieu et ceux qui le fré- » quentent. Cette terre, bénie par l'arrivée de la bien- » heureuse, fait jaillir de son sein une source délicieuse. » Ainsi, devenue noire mère, la martyre donne comme » un lait commun à toute la ville. Cette eau est un pré- » servatif pour ceux qui se portent bien, elle donne du » plaisir aux sobres, elle soulage les malades (1). »
Ainsi, les fontaines des martyrs avaient remplacé celles des nymphes, et de pieuses croyances attiraient les populations près de ces sources bénies, dans cette même Cappadoce où autrefois l'eau d'Asbamée faisait respecter les serments (^). Mais les réjouissances du paganisme s'y mêlaient aux solennités chrétiennes, et saint Grégoire de Nazianze demandait avec douleur ce « qu'avaient de commun les plaisirs de la chair et les combats des martyrs (3). »
(1) Sancli Basilii op., t. ii, p. 33, 34 et 35.
(2) Philoslrate, vie d' Apollonius, \, 6 .
(3) Sancti Greg. Naz., t. i, p. 140. Voy. aussi saint Basile, t. ii, p. 386.
Quel singulier mélange de mollesse et de piété, de vice et de vertu, dans ces vives et mobiles cités de l'Orient ! Mais aussi quel heureux peuple que celui qui entendait de pareils discours î Ce n'était pas seulement l'élite de Césarée, c'étaient encore des artisans, des ouvriers, « qui suffisaient à peine à leur subsistance par un labeur de chaque jour. » C'étaient des fileuses de soie, qui venaient « au banquet de ces entreliens du soir et du matin. » C'est à eux que l'orateur exposait les systèmes des philosophes, révélait les secrets de la science et parlait le langage des académies; et ces ouvriers, ces femmes du peuple, « pour lesquels il abrégeait ses discours, afin de ne pas les enlever trop longtemps à leurs travaux, » le comprenaient et lui répondaient par des applaudissements.
Ne croyons pas, cependant, qu'il eut toujours à se louer de ses auditeurs. Il les remercie bien de l'attendre, du matin jusqu'à midi, dans le sanctuaire des martyrs (1), et reconnaît que, s'il s'épuise pour eux comme une mère dont les enfants ont desséché la mamelle, ses discours portent leurs fruits (2). Mais, ailleurs, il se plaint du « grand bruit que l'ennemi excite hors de l'église, pour empêcher d'écouter (3). » Une autre fois, il dit avec amertume « qu'on lui demande des discours , non pour en profiter, mais pour le calomnier, pour l'accuser de
(1) Sancti Basilii op., t. i, p. 199, B. — (2) Ibid., p. 188, E, (3) Ibid., t. Il, p. 587, A.
nouveautés (1). » Une autre fois encore, il semble faire allusion à quelque jaloux qui décriait ses homélies. « Si » quelqu'un, dit-il, se distingue par son intelligence, s'il » est honoré de la parole de Dieu et explique les livres » sacrés, ne lui porte pas envie, ne désire pas qu'il se » taise cet interprète des lettres saintes, parce que, grâce » au Saint-Esprit, il mérite les louanges de ses auditeurs. » Cette éloquence est ton bien ; c'est un présent que te » transmet la science de ton frère, si tu veux le recevoir. » Personne ne bouche une fontaine qui jaillit en abon- » dance ; personne ne ferme ses yeux à la lumière du so- » leil et ne jalouse ceux qui la regardent ; on demande seu- » lement d'en jouir soi-même. Quand la parole spirituelle » jaillit dans l'église, quand un cœur pieux, grâce aux dons » du Saint-Es'prit, s'épand à flots, pourquoi n'en pas faire » ton profit avec reconnaissance ? Mais ce qui te blesse, » ce sont les applaudissements de l'auditoire (^). » ,
Du reste, si Basile avait des ennemis et des envieux , s'il avait parfois à se plaindre de la dissipation du peuple et de son peu d'empressement à venir à l'Eglise (3), il ne faudrait pas en conclure que son génie fut incompris ou méconnu de ses contemporains. Pendant que Césarée louait son éloquence à pleine bouche (4), il faisait école en Orient, on imitait son style et ses ouvrages (5). Sa gloire s'étendait jusqu'en Occident, où il avait Ruffin pour traducteur, et pour imitateur un saint Ambroise. « Son élo-
(1) Sancti Basilii op., t. ii, p. 610, A. — (2) ibid., p. 96. (3) Ibid.^ t. I, p. 123. — (4.) Sozomène, vi, 17.
(5) Comparez, par exemple, le discours aux jeunes gens et la lettre à Séleucus, attribuée à saint Amphilochius.
» qiience, disait Grégoire de Nazianze, fait les délices des » réunions et des festins, de la place publique et de TÉ- » glise, des grands et des petits, des maîtres de la science » profane aussi bien que de ceux de la science sacrée. » C'est être savant que de le connaître. On ne s'attache » plus qu'à lui; seul, il suffit pour rendre habile. Quand » j'ai l'Hexaméron dans les mains, je suis avec le Créa- > leur, je comprends les raisons de la création et j'admire » davantage son divin auteur. Quand je lis ses livres contre » les hérétiques, il me semble voir le feu de Sodome qui » réduit en cendres ces langues criminelles. Quand je par- » cours ce qu'il a écrit sur le saint Esprit, je reconnais le » Dieu que je possède et je proclame la vérité avec une » libre assurance. Quand je lis ses explications de l'Ecri- » lure, qu'il a faites pour les simples, je comprends des » abîmes profonds de mystères. Quand j'entends ses » louanges des martyrs, je méprise mon corps, je suis » avec ceux qu'il loue et je me sens excité au combat. » Quand je lis ses discours sur les mœurs et la manière » de bien vivre, mon âme et mon corps se purifient ; je de- » viens comme un instrument harmonieux, qui, frappé par » l'Esprit, célèbre la gloire et la puissance de Dieu (1). »
Les ennemis de Basile unissaient leurs voix au concert de ses amis, et Ton voyait l'arien Philoslorgue rendre hommage à sa profonde connaissance des lettres profanes et des saintes Écritures, le mettre au-dessus des plus illustres défenseurs de la consubstantialité et déclarer qu'auprès de lui Athanase n'était qu'un enfant (2).
(1) Sancli Gregorii Naz., t. i, p. 362. — (2) Suidas, Basile.
La gloire littéraire de Basile ne s'est pas amoindrie avec le temps. J'ai cité parmi ses admirateurs des écrivains de tous les âges, Pliotius, Erasme, Fénelon, M. Villemain. Je pourrais leur joindre Bossuet, qui, en prenant souvent saint Basile pour modèle, lui a fait le plus grand honneur qu'ait pu recevoir de lui un ancien. J'aime mieux, pour confirmer mes observations personnelles, citer le portrait que du Pin a tracé de l'éloquent archevêque et le parallèle que Duguet a établi entre lui et Grégoire de Nazianze pour les élèves de Bollin. Ce dernier est une thèse toute faite et de main de maître, que ma bonne fortune m'a fait rencontrer dans les lettres du savant janséniste. On y verra d'autant plus volontiers comparer ces deux illustres amis, que l'on ne saurait écrire sur l'un sans que le nom de l'autre ne se présente à toutes les pages.
« Il n'y a point d'auteur, dit du Pin, dont les écrits » fassent plus d'impression que ceux de saint Basile. 11 » décrit les choses si vivement, il explique ses raisons avec » tant de force, il les pousse si vigoureusement, il fait des » portraits si horribles du vice, des exhortations si persua- » sives à la vertu, des instructions si amples et si proti- » tables, qu'il est impossible de lire ses écrits, qu'on ne se » sente instruit et persuadé de la vérité , et qu'on ne con- » çoive de l'amour pour la vertu, et de la haine contre le » vice. Ses discours ne sont point vides de pensées et » remplis de mots, comme la plupart de ceux des orateurs. » L'éloquence y est jointe à la doctrine , ils instruisent , ils » divertissent, ils touchent tout ensemble. Sa diction est » pure et significative. Ses expressions sont sublimes, son
» Style est élégant , uet et persuasif ; son discours paraît » toujours naturel , coulant et sans aiïectation : il persuade » agréablement, il explique les choses avec tant de netteté, » il leur sait donner un tour si vraisemblable, qu'on peut » le prendre pour un modèle, qui approche de Démosthène » et des plus habiles orateurs de l'antiquité (1). »
« Les caractères de saint Basile et de saint Grégoire, » écrit Duguet à Rollin (2), sont au-dessus de moi. Je ne » crois pas qu'il convienne à vos jeunes gens d'en faire le » parallèle. Si quelqu'un le leur demande, il leur sera » bien aisé de répondre qu'ils n'ont lu qu'une petite partie * de leurs ouvrages; qu'ils ne sauraient juger si ces » grands hommes n'auraient pas ailleurs un caractère dif- » férent de celui qui leur aurait paru dans quelques écrits; » et que le profond respect qui leur est dû n'a pas permis » d'examiner, comme dans des auteurs profanes, qui n'ont » rien que d'humain et de naturel , les différences, ou les » conformités, qu'il a plu à la sagesse de Dieu de mettre » entre eux par sa grâce. Qu'il n'ont pu s'empêcher néan-
(1) Du Pin, Bibliothèque des aut. eccl., t. ii, p. 731.
(2) Lettres sur divers sujets de morale et de piété ^ Paris, 1726, t. III, lettre xiii, adressée à une personne chargée de l'instruction de plusieurs jeunes gens. On sait par de Boze que cette personne était Rollin, alors principal du collège de Beauvais. « M. Rollin, dit-il, consultait même M. l'abbé Duguet sur les exercices littéraires de ses jeunes disciples. Dans le troisième tome des lettres de M. l'abbé Duguet, la treizième est une réponse à la consultation de M. Rollin, sur ce que pouvaient et devaient dire, touchant le caractère de l'éloquence de saint Basile et de saint Grégoire de Nazianze, des jeunes gens chargés de rendre compte en public de quelques ouvrages de ces deux Pères de l'Eglise. Cette lettre en présente un parallèle fait de main de maître, et qui doit engager le lecteur judicieux à savoir bon gré à M. Rollin d'y avoir donné occasion. » Eloye de liullin^ notes; Opuscules de Rollin, Paris, 177'-i, t. i, p. 31.
» moins de remarquer dans ces deux saints une éloquence, » une politesse, une manière de penser fine et délicate, » que le mépris du siècle, le désert et la pénitence n'a- » valent pu obscurcir ; mais avec cette différence , que » l'éloquence de saint Basile était plus sérieuse, et celle » de saint Grégoire de Nazianze plus vive et plus en- » jouée : que l'un songeait plus à persuader, et l'autre à » plaire ; que l'un disait plus de choses, et l'autre avec » plus d'esprit ; que l'un paraissait éloquent parce qu'il » l'était, et que l'autre, quoiqu'il le fût beaucoup, son- » geait encore à le paraître ; que l'un respectait la péni- » tence, jusqu'à la sévérité, et que l'autre aimait la péni- » tence jusqu'à la rendre aimable ; que l'un était majes- » tueux et tranquille, et l'autre plein de mouvement et de » feu ; que l'un aimait la gravité, jusqu'à condamner la » raillerie, quoiqu'il fut capable d'y réussir, et que l'autre » avait su la rendre innocente, et la faire servir à la vertu ; » que l'un en un mot attirait plus de respect, mais que » l'autre se faisait plus aimer. »
» Mais, quand nous parlons ainsi, ajouteront ces jeunes » gens, nous nous bornons à ce que nous avons vu de » l'un et de l'autre ; et l'on a pris soin de nous avertir » que rien n'est plus sublime, plus majestueux, plus digne » de la grandeur de nos mystères , que les discours de » saint Grégoire de Nazianze, qui lui ont acquis le surnom » de théologien par excellence : et qu'on se tromperait » infiniment, si on jugeait de lui par ses lettres : au lieu » qu'on ne peut mieux connaître le caractère de saint » Basile, que par les siennes, qui sont au-dessus de tou- » tes celles que Tanliquité grecque nous a conservées.
» Ce dernier n'a poinl fait de vers : mais il avait lu avec » beaucoup de discernement et de goût, ce que les païens » ont écrit en ce genre, et il a donné des règles aux jeunes » gens, pour profiter d'une lecture, où les périls sont si » ordinaires, et dont le fruit est si rare. Pour saint Gréj> goire de Nazianze, il a fait encore plus pour nous. Car » pour nous attirer à l'instruction par le plaisir, il a com- » posé diverses poésies, dont le sujet est toujours sérieux » et chrétien : mais dont les vers ont la douceur et la faci- » lilé de ceux d'Homère, sans emprunter rien des ténèbres » du paganisme et de la fable , et où rien ne paraît tant » qu'un naturel, qui semble n'avoir rien coûté, et qui est » cependant inimitable.
» Ainsi ces deux grands hommes, que l'amilié, l'inno- » cence, la solitude, la pénitence, l'amour des lettres, l'é- » lude de Téloquence, l'attachement à la vérité, l'épiscopat, > les travaux pour l'Eglise, les persécutions, la sainteté ont » rendus si conformes, l'ont encore été en ce point, que » l'un a voulu prendre soin de nos éludes , et l'autre a » voulu nous en fournir la matière, comme il l'avoue dans » une dernière poésie, où il rend compte des motifs qui » l'ont porté à composer les autres. »
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