SAINT BASILE PHILOSOPHE ET THÉOLOGIEN
I. Une seule science au quatrième siècle, celle de l'Être. — La philosophie grecque subit l'influence de TOrient ; la théologie chrétienne, celle de la Grèce. — Saint Basile philosophe et théologien.
II. La science, aspiration vers Dieu. — L'homme n'y arrive que par la purification de l'àme. — Il s'élève à Dieu par la raison et la foi. — La raison lui fait trouver Dieu dans sa conscience ; — dans le monde sensible. — Explication de quelques attaques de saint Basile contre la raison. — Quand elle ne peut marcher seule, elle appelle la foi à son aide.
III. Théologie. — Croyance générale du quatrième siècle aux trois principes ; tendance à faire prédominer l'un sur l'autre. — Sabelliens, Ariens, Macédoniens. — Pour les combattre, saint Basile s'inspire de Plotin et d'Origène. — Exposition de la Trinité. — Union et égalité substantielle des trois personnes. — Le Père supérieur aux deux autres en dignité ; le Fils également supérieur en dignité au Saint-Fsprit, — Question des hypostases; doctrine de saint Basile voisine du sabellianisme. — Dans la création, le Père veut, le Fils conçoit et exécute, le Saint-Esprit vivifie. — Leur action collective.
IV. Cosmologie. — Le temps et l'espace. — Monde angélique. — Origine du mal. — La matière. — Le monde, œuvre d'une cause intelligente et libre, borné dans le temps et dans l'espace. — Une seule création. — Géométrie. — Astronomie. — Déclin des sciences naturelles dû au système des nombres et à la Bible mal entendue.
V. Morale. — L'homme véritable est l'àme. — Origine et chute des âmes. — Double théorie de saint Basile. — Chœur des vertus. — L'homme libre, racheté par Jésus-Christ et instruit par le Saint-Esprit, doit retourner à Dieu. — Deux voies et deux guides. — Complaisance des pécheurs pour eux-mêmes. — Morale austère pour les forts ; indulgente pour les faibles.
Au qualrième siècle, il n'y a qu'une science, celle de l'Être, du grand Tout. Dieu, le monde et riiomme, le Créateur et ses œuvres, tel est le problème qu'entrepren-
nent de résoudre les écoles et les conciles, les philosophes et les théologiens. La théologie même ne se dislingue pas de la philosophie : les moines s'appellent philosophes, et les philosophes portent le nom de théologiens. 11 y a plus: tout en se développant dans une complète indépendance et avec de profondes différences, la philosophie grecque et la théologie chrétienne puisent à des sources communes. L'une, guidée par la raison, a toujours pour principe l'esprit de recherche et d'examen : mais, tout en restant grecque, elle subit l'influence des traditions orientales. L'autre marche à la lumière de la révélation et a la foi pour principe : mais, tout en restant orientale, elle fait des emprunts nombreux à la science des écoles grecques. Dans les écoles et dans l'Église, la foi et l'esprit d'examen, par une sorte de mysticisme rationnel, travaillent concurremment à la solution du grand problème. Pendant que Plotin, Porphyre et Jamblique, passant du raisonnement à l'extase, se plongent dans la contemplation, Clément d'Alexandrie, Origène el les Pères du quatrième siècle, alliant la foi et la raison, semblent des disciples de Platon qui expliquent les mystères de la Bible. Partout l'esprit grec et l'esprit oriental se rapprochent et se pénètrent, sans pourtant s'absorber et se confondre.
Saint Basile, cet enfant de l'Orient élevé au milieu des écoles grecques, par sa nature active et rêveuse, par son éloquence, où se nuancent et se fondent si heureusement les teintes pures du langage attique et les vives couleurs de la poésie hébraïque, nous a paru un des types les plus originaux de l'alliance de ces deux esprits. L'examen de
sa cfoclrine va nous montrer, non un dialecticien grec, qui, s'inspiraiU des mystérieuses tiaditions de l'Orient, s'élance à la recherche de l'inconnu ; mais un mystique, un théologien, un évêque, qui, à l'aide de la dialectique, discute, explique, démontre les dogmes de sa foi. Ici, l'oriental l'emporte sur le grec. Ce n'est pas la curiosité qui le fait discuter ; il ne cherche pas la vérité ; il la connaît, il la possède, il n'a pas le moindre doute sur elle. S'il écrit, c'est pour la montrer aux autres, comme il la voit lui-même, dans loule son évidence. Bien plus, convaincu que, dans l'anarchie religieuse où était plongé l'Orient, tout le mal venait de disputes de mots, il semble avoir craint de fournir un nouvel aliment à la nouveauté. Aussi, ne voulait-il pas laisser d'ouvrage sur la foi : « Ce » n'est pas, ajoutait-il, dans l'invention de noms nouveaux > qu'est notre salut, mais dans la saine confession de la » divinité en laquelle nous croyons (1). » Chaque jour, néanmoins, dans les lettres que les besoins du temps lui faisaient écrire, dans les discours qu'il adressait à son peuple, dans les règles qu'il donnait à ses moines, il était amené, pour combattre l'erreur, à discuter les principes de la foi, à les commenter, à en démontrer la vérité. Deux fois même il fut contraint de sortir de la réserve où il voulait se tenir, pour défendre l'orthodoxie dans des traités. Dans l'un, il prouvait la divinité du Verbe contre Eunomius; dans l'autre, celle du Saint-Esprit contre les Macédoniens. Essayons de recueillir sa pensée éparse dans tous ses ouvrages, de la reconstituer en corps de doc-
(1) Sancli Basilii, cp. 175, p. 263, A.
trine et de voir comment ce génie, éminemment éclectique, fît servir la philosophie et les sciences de la Grèce au triomphe des dogmes chrétiens et des traditions bibliques.
Pour lui, comme pour Origène et les Alexandrins, la science est une aspiration vers le souverain bien, Dieu, qui est lui-même la science et seul la possède dans sa plénitude (1). L'intelligence de l'homme peut s'élever à la science et contempler le bien, dans la mesure de ses forces. Mais, auparavant, elle doit se purifier de la souillure des choses sensibles, source de nos erreurs, et se rendre capable de saisir le vrai dans toute sa pureté. « Ce » n'est qu'après s'être délivré des troubles du dehors, » quand on jouit d'une complète tranquillité dans le secret » du cœur, qu'on peut se livrer à la contemplation de la » vérité (5). » « Comme l'âme, dit l'Hexaméron d'une » manière plus oratoire, doit se préparer à ces hautes » leçons ! Comme elle doit être pure des affections char- » nelles, libre des inquiétudes mondaines qui l'aveu- » glaient, active, ardente dans ses recherches, empressée » de trouver autour d'elle des pensées qui soient dignes » de Dieu (3) î » Alors seulement nous sommes « des auditeurs bien préparés, et, grâce au privilège de la raison, nous pouvons nous connaître nous-mêmes, nous élever à la connaissance de Dieu et adorer notre Créateur (4). »
(1) Sancti Basilii op., t. m, ep. viii, p. 85, B.— (2) Ibid., t. i, p. 146, A. (3) Hexaméron, hora. i, K — (4) Ibid,, liom. vi, 1.
La nécessité de cette purificalion de l'âme pour atteindre et contempler la vérité a été l'econnue dès la plus haute antiquité. Basile en trouvait une expression dans Tinvocation des vieux poèmes de la Grèce, un symbole dans l'eau lustrale des temples païens. Le christianisme en avait fait un dogme dans le baptême et la pénitence, dont l'un précède l'entrée de l'homme dans l'Eglise, l'autre son union intime avec Dieu. L'Église voulait encore qu'avant de parler de Dieu, on invoquât la grâce et les lumières du Saint-Esprit. Toutefois, il sepible qu'ici Basile ne s'est pas moins inspiré de Platon et de Plotin que des traditions chrétiennes. Pour lui, la purification de l'âme, avant d'aborder la vérité, n'a rien de passif. Ce n'est pas une grâce mystérieuse qui vient du dehors ; c'est l'âme qui d'ellemême et par elle-même se dégage de ce qui la souille et se rend digne par sa pureté d'entrer en contact avec celui qui est la pureté par essence. D'elle-même, elle se sépare du corps ; d'elle-même, elle cesse d'incliner vers la matière, se soustrait aux fantômes de l'imagination, n'est plus étrangère à la raison et tâche de s'élever avec elle au monde intelligible. Pour apercevoir Dieu, dit de son côté le frère de Basile, nous n'avons qu'à nous purifier, à nous simplifier, à réduire l'âme à elle-même, MovoBrjvai TTtv t]>îJx/)V (1). N'est-ce pas la doctrine du Phédon et des Ennéades, que l'on retrouve encore dans Julien, le condisciple de l'archevêque de Césarée (T) ? Ecoutez Plotin : « Si votre âme ne parvient pas à jouir de la vision de » Dieu, si elle n'a pas l'intuition de la lumière divine,
(1) Sancti Greg. Nyss. De anim. etresurr., p. 615 et seq.
(2) Julien, Jn matrem Deorum.
'r>'2 ÉTUDE HISTORIQUE ET LITTÉRAIRE
» c'est que vous avez tenté de vous élever à Dieu sans » vous être débarrassé des entraves qui devaient vous » arrêter dans votre marche et vous empêcher de con- » templer. C'est que vous ne vous êtes pas élevé seul, » mais que vous aviez retenu avec vous quelque chose » qui vous séparait de lui ; ou plutôt que vous n'étiez pas » encore réduit à l'unité... Vous n'avez pour être seul » qu'à vous détacher de tout (1). »
Il est même tel passage des homélies de saint Basile où non-seulement les idées, mais les mots eux-mêmes, sont empruntés à Platon. « L'âme, est-il dit dans le Phédon, ne » pense-t-elle pas mieux que jamais lorsqu'elle n'est Irou- » blée ni par la vue, ni par l'ouïe, ni par la douleur, ni » par la volupté, et que renfermée en elle-même et se » dégageant, autant que cela lui est possible, de tout com- » merce avec le corps, elle s'attache directement à ce qui » est, pour le connaître?... Y a-t-il rien de plus rigoureux » que de penser avec la pensée toute seule, dégagée de tout » élément étranger et sensible, d'appliquer immédiatement » la pure essence de la pensée en elle-même à la recherche » de la pure essence de chaque chose en soi, sans le mi- » nistère des yeux et des oreilles, sans aucune intervention » du corps qui ne fait que troubler l'âme et rempêcher rt de trouver la sagesse et la vérité?... Tant que nous » aurons notre corps et que notre âme sera enchaînée » dans celte corruption, jamais nous ne posséderons i'ob- » jet de nos désirs, c'est-à-dire, la vérité. Le corps nous » remplit d'amours, de désirs, de craintes, de mille chi-
(I) Ennéadcs, vi, 1. !x^ 4-, li'aductioii do M. Bouillet.
» mères, de mille sottises, de manière qu'en vérité il ne » nous laisse pas, comme on dit, une heure de sagesse. » Car qui est-ce qui fait naître les guerres, les séditions, » les combats? Le corps et ses passions (1). y> « Écoute, » dit à son tour devant une assemblée chrétienne le disci- » pie des philosophes grecs, écoule le coupable faisant » l'aveu de son péché. Que dit-il ? Mon œil a été troublé » par la colère (5). Et non-seulement la colère, mais le » désir, la crainte, l'envie troublent l'œil de Tàme. En un » mot, toutes les passions confondent et troublent sa pers- » picacité. Et de même qu'on ne peut avec un œil trouble » avoir une vue claire des choses visibles, ainsi avec un » cœur troublé il est impossible de se livrer à la contem- » plation de la vérité. 11 faut donc se retirer des choses de » ce monde, et que ni les yeu^, ni les oreilles, ni aucun » autre sens, n'introduisent dans l'àme des pensées étran- » gères. En effet, que d'agitations bruyanîes, que de dis- » sensions implaciibles jettent au dedans de nous les guerres » que soulève l'orgueil de la chair (3) î » Il est visible que celte doctrine de la purification de l'àme était commune aux philosophes grecs et aux Pères de l'Église. Celait dans les uns et dans les autres un effet de l'activité grecque unie au mysticisme orienlaL
Nous retrouvons cette alliance dans la méthode dont saint Basile se sert pour s'élever à Dieu. Disciple chrétien des philosophes, il fait reposer son enseignement sur la double autorité de la foi et de la raison. Il débute comme
(1) Plaioii, Phéclon, trailaclion diî M. Cousin, p. '202, 203, 20/*. (2; Psaume vi, 8. — (3) Saiuli Basilii op., t. i, p. iHi, A cl 15.
Socrale par le Tv(hSi geocvzÔv, « Upocieye geayrâ), observe- » loi toi-même, et tu sauras qu'une partie de ton âme est » raisonnable et intelligente, l'autre soumise aux passions » et déraisonnable. La nature a donné l'empire à la pre- » mière ; l'autre doit écouter la raison et lui obéir (1). » Cette observation de nous-mêmes ne nous donne pas seulement la connaissance de notre âme ; elle nous fait trouver en nous l'idée de Dieu. « Une exacte connaissance de toi- » même suffira pour te conduire à l'idée de Dieu. Si tu » t'observes, tu n'auras pas besoin de cbercher le Démiurge » dans la création de l'univers. Tu verras en toi, comme » dans un petit monde (^), la grande sagesse de ton Créa- » teur. L'âme incorporelle, invisible, qui ne tient à l'espace » que par son union avec le corps, fait comprendre un » dieu incorporel, invisible, indépendant de l'espace. » La soumission merveilleuse du corps à la puissance de l'âme « fait admirer leur auteur et montre comment lui-même » domine et anime le monde entier (3). » Ainsi, pour Basile, comme pour les Alexandrins, la science universelle peut se réduire à la conscience ; pour tout connaître, l'âme n'a qu'à regarder en elle.
La raison nous fait donc connaître Dieu par elle-même : « Tu as reçu une âme intelligente qui te fait concevoir » Dieu (4). » Elle nous élève encore à lui par la contemplation de la nature. En étudiant, à l'aide de la science, les beautés de la création, « Nous y lisons, comme sur
{{) Sancti Basilii op., t. ii, p. 23, B et C.
(2) O'ovv. /nxpcl) TLVL ota-/.'j"uco. On reconnaît ici le petit monde du Philèbe. — (3) Sancti Basiilii op., t. ii, p. 23, C, D et E.
(A) Ibid., t. Il, p. 22, B. Voyez encore Hexaméron, hom. ix, 6.
des lettres, la providence et la grande sagesse de Dieu en toutes choses (1). » « Considère une pierre, une fourmi, » un cousin, une abeille : ils te démontrent la puissance » de celui qui les a faits. Souvent la sagesse du Démiurge » paraît dans les plus petits objets. Celui qui a déployé le » ciel, qui a répandu l'immense océan, est le même qui a » creusé comme un tuyau le dard si effilé de l'abeille, » pour qu'elle y fit passer son venin. Ne dis pas : Cela » s'est trouvé par hasard. Dans la nature rien ne se fait » sans ordre, sans dessein, rien n'arrive au hasard (^). » Tout prouve un Dieu qui, placé au centre de la cité du monde, envoie jusqu'aux extrémités les rayons de sa providence (3). Ainsi, comme Bossuet et Fénelon, saint Basile, par les seules forces de la raison, s'élève de l'homme et du monde au Créateur et au Conservateur de toutes choses. Basile était un vrai platonicien, quand il trouvait Dieu dans l'àme humaine, considérée comme un petit monde. Mais il faut reconnaître qu'en général sa méthode se rapproche beaucoup plus de celle d'Arislote que de celle de Plalon. Pendant qu'Eunomius et les autres Ariens, non contents de connaître Dieu dans les effets de sa volonté, aspiraient, à l'exemple de Plotin , à le connaître directement dans son essence, comme il se connaît lui-même, Athanase, Basile, Grégoire de Nysse et Grégoire de Nazianze, à l'exemple d'Origène, soutiennent que nous ne pouvons pas apercevoir Dieu dans sa simplicité, mais seulement dans la multiplicité de ses œuvres. Son essence, disent-ils, échappe à notre intuition immédiate ; il ne nous
(1) Sancti Basilii, t. ii, p. 27, A. — (2) Ibid., t. i, p. 134. (3) Ibid., l. I, p. 173, E.
apparaît que comme cause dans le monde et dans lame ; et ce n'est que par une sorte d'analogie entre lui et ses créatures que nous pouvons dire ce qu'il est (1). Saint Basile s'arrête aux analogies morales ; son frère va plus loin. Toute la nature lui découvre l'essence de Dieu. L'immobilité de la terre témoigne de son immutabilité ; l'étendue incommensurable du ciel révèle son infinité (2). S'il y a ici exagération d'un procédé qui, même contenu dans de sages limites, serait loin de satisfaire complètement l'esprit, du moins, l'analogie, toute téméraire qu'elle peut paraître, est-elle préférable à une intuition impossible. En tout cas, il n'y a là ni scepticisme, ni divorce avec la raison.
Si Basile semble parfois maltraiter la raison, il faut se garder de le prendre au mot. C'est une concession à l'esprit oriental. Comme Cicéron se croyait obligé, pour ne point blesser ses orgueilleux concitoyens, de dissimuler sa passion pour les chefs-d'œuvre de la Grèce et de paraître ignorer jusqu'au nom de ses artistes, Basile parle souvent de la sagesse grecque avec un dédain tout de convention. Lorsqu'une foule de chrétiens, cédant à d'aveugles préventions, rejetaient la science profane comme pleine d'écueils et de dangers , comme éloignant de Dieu (3) ; lorsque les Ariens étaient les premiers à accuser le brillant orateur d'introduire dans l'Eglise une sagesse étrangère (4), le disciple des rhéteurs, l'admira-
(1) Voyez Rilter, Philosophie chrétienne ^ 1, iv et v.
(2) Sancti Gregorii Nyss. De lis qui yrœmature abripiuntur, p. 763.
(3) Sancti Gregorii Naz., t. i, p. 323.
(4) Sancti Greg. Nyss. Conira Eunomium^ p. 340 et 424.
SUR SAINT liASILE. 237
leur, l'adepte de la philosophie grecque, pour ne donner aucun prétexte à ses ennemis, pour ne point scandaliser les plus pieux de ses auditeurs, se voyait amené à traiter de beaux parleurs ces maîtres dont il se plaisait à reproduire le langage, à ne trouver qu'wn étalage de mots dans d'admirables théories qu'il développait néanmoins avec une éloquente conviction, à préférer la simplicité de la foi aux démonstrations de la raison^ même quand elles ne sont pas en désaccord (1). Mais bientôt l'esprit grec réagissait et le forçait de combattre avec les armes dé la raison les éclectiques, les esprits forts, les incrédules, qui à Césarée, comme à Nazianze, se pressaient devant la chaire de l'évèque (2). Contre eux, Basile ne pouvait faire appel qu'à la raison, et il le faisait avec bonheur. Convaincu de la légitimité de la raison humaine, il savait s'en servir dans de justes limites ; lui faire contrôler la foi, sans la laisser entrer en révolte contre elle. S'il était fier de celte noble faculté, il était trop croyant pour en abuser. Elle peut, elle doit nous conduire à la vérité : mais nous devons sans cesse être en garde contre la fausse direction que lui impriment nos passions. C'est à ces écarts, beaucoup plus qu'à elle-même, qu'en veut Basile quand il semble la maltraiter. Ce n'est pas elle (juil accuse des erreurs et des contradictions des philosophes : ils pouvaient, ils devaient les éviter, et, « un jour, toute celle sagesse mondaine sera pour eux le sujet d'une terrible condamnalion, de ce que, voyant si clair dans de vaines sciences, ils
(3) Uf-xamèron, hom. i, iO,
(4) Sancli Gregorii Na/,., t. i, p. 18. Voyez ce morceau traduit page 42 (le celfc Elude.
ont eux-mêmes fermé les yeux à la connaissance de la vérité (1). » D'où pouvait leur venir cette lumière ? De la révélation? Non, puisque la plupart n'étaient pas à portée de la connaître ; mais de la raison, qui elle aussi nous élève à la divinité. Grégoire de Nysse est encore plus explicite que son frère sur la légitimité de la raison humaine et sur la nécessité de l'appeler au secours de la foi. « La perfec- » lion , dit-il , ne peut être atteinte sans la géométrie , » sans l'arithmétique, sans l'astronomie, sans l'art des » preuves et surtout sans la philosophie de l'Écriture » sainte (2). »
Après s'être élevé du fini à l'infini, Platon s'était arrêté avec une sorte de désespoir : « Il est difficile, avait-il dit, » de faire connaître le Père du monde (3). » « C'est une » grande entreprise, dit Basile à son tour, d'oser parler de » Dieu, parce que cette matière est infiniment au-dessus » de notre intelligence et que nous n'avons pas même de » termes pour exprimer ce que nous en pensons (4). » Mais, parce que notre intelligence est trop au-dessous de la grandeur du sujet, serons-nous condamnés au silence ? La révélation vienl au secours de la raison, dans l'Écriture qui est tout entière inspirée de Dieu et composée par f Esprit saint pour être la commune école des âmes (5).
Saint Basile fait encore une belle part à la raison, quand il appelle la révélation à son aide. La parole inspirée n'est pas toujours claire. C'est à la raison qu'il appartient de
(1) Hexaméron, hom. i, 4.
(2) Sancti Greg. Nyss. De us qui prœmature abripiuntur, p. 763.
(3) Platon^ Tiniée. — (4) Sancti Basilii op.^ t. ii, p. 130. (5) Ibid., t. I, p. 90.
l'expliquer et d'en déterminer le sens : lâche difficile et source féconde d'hérésies ! 11 est tel mot, par exemple, le premier de la Bible, èv àpyfj, pour lequel Basile lui-même, à l'aide d'Aristole, présente quatre sens différents (1). Mais quelle dislance de sa prudente interprétation à l'audacieuse exégèse des Alexandrins, païens ou chrétiens ! A quels efforts d'allégorie ne sont pas réduils les Néo-Platoniciens pour montrer la perpétuité de leur doctrine dans cette chaîne dorée dont Homère et Hésiode sont les premiers anneaux et dont ils sont les derniers, Origène pour faire voir l'accord des récits bibliques avec la raison et la science ! Aux yeux du docteur alexandrin, le texte sacré est une perpétuelle allégorie : chaque mot est un mystère, chaque figure un symbole. Quoique ces figures sourient à ses contemporains, à son frère tout le premier, Basile les rejette avec mépris, comme des rêves et des contes de vieilles femmes (2). Du moment que le texte sacré et la science sont en désaccord, c'est la science qui se trompe. Il n'est pas de ceux « qui n'admettent point le sens vulgaire de l'Ecriture ; pour qui de l'eau n'est pas de l'eau, mais je ne sais quelle nature; qui voient dans une plante, dans uu poisson ce que veut leur fantaisie ; qui dénaturent la création des reptiles et des bêles sauvages au profit de leurs allégories. Pour lui de Iherbe est de l'herbe ; plante, poisson, animal sauvage, animal domestique, il prend tout dans le sens littéral : car il ne rougit pas de l'Évangile (3). »
(1) Hexaméron, hom. i, K ; Arisloto, Métaphysique, iv, \.
(2) Hexamêron, hom. m, 9. — Il est parlé avec plus d'étendue, dans r.^vcrtissement qui précède Vllexdtnéron, de l'exégèse d'Origènc et de celle de saint Basile. — (3) Hexaméron, hom, ix, ^.
Toutefois, s'il croit, malgré Origèiie (1), que le premier, le second et le troisième jour, que le soir et le malin, furent sans soleil, sans lune et sans étoiles, il ne le croit pas aveuglément. Il appelle la raison au secours de la foi et ne déploie pas un moindre étalage de science pour prouver la vérité historique du texte sacré (^), que le docteur alexandrin pour la nier.
Saint Basile aime encore à montrer l'alliance de la révélation et de la raison, en insistant sur la science profane des hommes inspirés. II nous dit hien, en citant saint Paul, qu ils écrivaient sans Vaide des persuasions de la sagesse humaine, sous la diclée de Œsprit saint (3) ; mais il ne manque pas de donner aux prophètes le nom de sages et de nous apprendre que Moïse, ce grand homme, et le sage Daniel n'ont abordé les enseignements divins, qu'après s'être exercés dans les sciences de l'Egypte et de la Chaldée (4). Cette intention apparaît surtout dans le début de Y Hexaméron. « Avant d'examiner le sens de ce » peu de mois, voyons qui nous les adresse. Entraînés
(1) « Les gens simples qui se font gloire d'appartenir à l'Église, estiment, » à la vérité, que le Créateur est au-dessus de tout ; mais ils arrivent à s'ima- » giner sur son compte ce qu'il ne serait pas même permis de soupçonner du » plus injuste et du plus cruel de tous les hommes. Quel est l'homme d-'un » esprit sain qui pourrait croire que le premier, le second et le troisième » jour^ le soir et le matin furent sans soleil, sans lune et sans étoiles; » qu'en un jour, qui est nommé le premier, il n'y avait point de ciel ? Qui » serait assez idiot pour se représenter Dieu plantant, à la façon d'uu agricul- » teur, un jardin à Éden, dans un certain pays d'Orient ?... Il me semble qu'il » n'est douteux pour personne que, sous une histoire qui ne s'est matérielle- » ment jamais réalisée, ce sont certains mythes qui sont indiqués en figure. »
Origène, Des Principes, iv.
(2) Voyez Hi'.xamcron^ liom. vi, 2, 3.
(3) Hexamèrun, hom, l, 1. — (4) Sancli Basilii op., t. ii, p. 175.
SUR SAINT BASfLE. 241
« \mv rautorité de l'écrivain, nous nous empresserons » d'ajouter foi à ses paroles. Or, c'est Moïse qui a composé » celle hisloire : Moïse, qu'adopta la fille de Pharaon, qui « en reçut une royale éducation et eut pour maîtres les » sages de l'Egypte; Moïse, (jui, banni par ceux dont il » avait été le bienfaiteur, s'empressa de se soustraire aux » tumultes de l'Egypte pour se réfugier en Ethiopie, y * vécut loin de toute préoccupation et passa quarante an- » nées dans la contemplation de la nature; Moïse, enfin, » qui, à l'âge de quatre-vingts ans, vit Dieu, autant qu'il » est possible, ou plutôt comme il n'a été donné à personne » de le voir, suivant le témoignage de Dieu lui-même (1). » Ainsi, Moïse et Daniel, comme les maîtres profanes de Basile, n'ont connu la contemplation qu'après la réflexion, l'extase qu'après la méthode. Chez tous l'inspiration est venue compléter la science.
Quel est le Dieu que révèle la foi et que prouve la raison ?Jci, Basile, plus heureux que les philosophes, connaît d'avance la solution du problème ; il n'a qu'à en démontrer la vérité. Il a prouvé aux incrédules qu'il y a un Dieu ; comment prouvera-t-il que le vrai Dieu est le Dieu triple et un du concile de Nicée ?
Le quatrième siècle présente deux faits remarquables. L'un est la croyance de toutes les sectes philosophiques ou religieuses, helléniques ou chrétiennes, aux trois principes de la divine Triade, qu'on les appelle le Parfait, l'Intelli-^
(l) HexamCron, hom. i, i.
i42 ÉTUDE HISTORIQUE ET LITTÉRAIKE
gencc el TAme, ou le Père, le Fils et le Saint-EspriL L'au îre est la tendance de ces mêmes sectes à faire dominer un principe au déuimenl des deux autres, suivant qu'elles se livrent exclusivement à l'étude du monde physique ; qu'elles s'élèvent à la méditation du monde idéal, ou qu'elles sont absorbées par l'exlase dans l'immobile contemplation de l'imité. Le christianisme, dont la Trinité est le dogme fondamental, ne pouvait échapper à cette tendance générale, et, parmi ces esprits curieux et raisonneurs de l'Orient, le Fils et le Saint-Esprit, sinon le Père, devaient avoir leurs adversaires plus ou moins exclusifs. Bien peu nombreux étaient ceux qui admettaient sans discussion le mystère d'un seul Dieu en trois personnes. La plupart voulaient comprendre l'incompréhensible mystère. Athanase , tout le premier, se fatiguait l'esprit à méditer sur la divinité du Verbe, mais pour sentir ses vains et pénibles efforts repoussés par une résistance invincible ; plus il réfléchissait, moins il comprenait ; plus il écrivait, moins il se trouvait en état d'exprimer ses idées (1).
Or, pour ceux qui ne voulaient point admettre le mystère dans son obscurité, il se présentait trois solutions. Les Sabelliens, par excès de monothéisme, confondaient les trois personnes dans une seule hypostase et les niaient, en réalité, pour les remplacer par trois attributs, par trois noms. Le même désir de comprendre l'unité divine faisait rejeter deux personnes aux Ariens. Le Père seul est Dieu, infini, éternel. Trop parfait pour être en relation immédiate avec le flni, il a créé le Verbe spontanément et par sa vo-
(i) Sancti Athanasii op., t. i, p. 108.
SUK SAIiNT BASILE. 2/,3
iunlé pour on l'aire le rrcalcui' cin monde inlellecluel ; le Verbe , à son tour, a créé l'Esprit, qui n'est autre que l'espace el le temps, le milieu dans lequel s'est développé le monde sensible (1). Dans celle génération successive, empreinte du plus pur alexandrinisme, le Verbe n'était ni incrcé, ni de la même substance que le Père, ni éternel, ni lout-puis5;ant par lui-même. « Le Père lui avait transmis sa vasle intelligence, sa puissance sans bornes, et l'avait empreint de l'éclat de sa gloire. Il voyait au-dessous de lui, à une dislance incommensurable, les trônes des archanges ; mais il ne brillait qrie d'une lumière réfléchie, et, comme les empereurs décorés du nom de César, il gouvernait le monde, en obéissant aux volontés de son Seigneur et iMaitre (2). » Les iMacédoniens, enfin, purs adorateurs du Verbe, refusaient le même culte à l'Esprit, qu'ils disaient tiré du néant el d'une aulre substance (juc le Père et le Fils. Parti inconséquent : car, une fois la consubslantialité admise pour deux personnes, quelle raison de ne pas l'étendre à la troisième? Parti incertain, flollanl entre les Ariens et les Orthodoxes, et dont le type, en ce temps, semble avoir été le versatile ami de Basile, Eustathe de Sébaste. « Je ne veux point , disait-il , donner à l'Esprit le » titre de Dieu ; je n'ose point l'appeler une créature (3). » Telles étaient les trois sectes qui disputaient aux Orthodoxes le monde romain, les trois maladies de la théologie, dans lesquelles Basile et Grégoire voyaient un retour au judaïsme, au paganisme et à l'athéisme. Par quelle doc-
(1) Saint Basile, t. n, Du Saint-Esprit, n. — ('2) Gibbon. (3) Socrate, ii, 45.
trine Basile sut-il en préserver sou peuple et guérir des églises entières, qui en étaient infectées ? Dans cette longue controverse, qui remplit sa vie, il s'agissait de démontrer aux Sabelliens que la Trinité se compose de trois personnes distinctes et non d'une même personne, qui remplit trois rôles ; aux Ariens que le Fils est l'égal du Père ; aux Macédoniens que le Saint-Esprit est l'égal des deux autres personnes ; en un mot, que le vrai Dieu est un seul Dieu, en trois personnes et en trois hypostases.
Pour atteindre ce but, il ne dédaigne aucune arme : il lit Origène, il relit les Alexandrins, ses premiers maîtres. « Le principe suprême, lui disait Plotin, est un foyer de lumière duquel émanent éternellement, sans l'épuiser, les rayons par lesquels il manifeste sa présence sur tous les points de Tinfini ; cette lumière est l'Intelligence divine (1). Le foyer dont elle découle sans interruption est le Parfait, l'Un, au sein duquel l'existence et la pensée se confondent, et qui manifeste sa puissance par l'ensemble des êtres qui lui doivent la vie (2) ; au-dessous de Tlntelligence, le soleil qui brille là haut est l'Ame qui en dépend, qui subsiste par elle et avec elle. L'Ame aboutit d'un côté au soleil intelligible, de l'autre au soleil sensible ; elle est l'intermédiaire par lequel les êtres d'ici-bas se rattachent aux êtres intelligibles ; elle est en quelque sorte l'interprète des choses qui descendent du monde intelligible dans le monde sensible, et des choses du monde sensible qui remontent dans le monde intelligible (3). » Cette doctrine presque chrétienne
(1) Plotin, Enn. ii, 1. iv, 5. — (2) Enn. n, 1. iv, 13; 1. ix, 9. (3) Enn. n, 1. m, 2. Cet exposé de la triade de Plotin est emprunté à M. Bojiillet, trad. de Plotin, t. i, p. 193.
du divin Plolin (1), qui fit comprendre et admettre à saint Augustin le dogme du Verbe (2), pouvait-elle ne pas séduire Basile ? Ne devait-il pas, comme ïhéodoret le rapporte de son compagnon d'éludés, Grégoire de Nazianze, retrouver le Père dans le Parfait, le Verbe dans l'Intelligence, le Saint-Esprit dans l'Ame (3) ? Ne devait-il pas conclure avec saint Cyrille que les disciples de Platon « étaient d'accord avec les chrétiens et qu'il ne leur manquait rien, s'ils voulaient appliquer aux trois hypostases le terme de consubstanlialité pour faire concevoir l'unité de Dieu (4) ». Ses ouvrages témoignent partout de la parenté qui, malgré de profondes différences, lui apparaissait entre les deux théologies. Le Père est le Parfait, l'être sans qualité (5), l'Un, la cause première , la racine et la source du Fils et du Saint-Esprit (6). Le Fils est la lumière éternelle, le Démiurge, la puissance active et créatrice, le coopérateur du Père (7). Le Saint-Esprit , répandu par le Verbe , pénètre et vivifie le monde, illumine les âmes et sert de lien entre les créatures et rinlelligence créatrice (8). Quelle différence y a-t-il entre l'Ame de Plotin et le Saint-Esprit de Basile ? Presqu'aucune , si bien que tout un discours de ce dernier et un chapitre entier du Traité du Saint-Esprit ne sont que des centons du philosophe alexandrin (9). C'étaient sans doute ces emprunts qu'Eunomius avait en vue , quand il
(1) Sancti August. De vera religione, 12. — (2) Confessions, vu, 9.
(3) Théodoret, t. iv, p. 750; éd. Schulz.
(4) Saint Cyrille, contre Julien, viii, p. 270.
(5) ITotûTr.Tos To Oîtov Dvî'jOôpov. Sancti Basilii, t. m, ep. viii, p. 82, C.
(6) Sancti Basilii, t. ii., p. 198. — (7) Hcxaméron^ hom. ix, 6.
(9) Sancti Basilii, De Spirilu, t. \, p. 320 ; De Spiritu sancto , c. 9; t. m. Plotin, Enn. y ,\. i, 52. Voyez le docteur Jahn, lîasdius plotimzntis.