‹ Etude historique et littéraire sur saint BasileChapitre 13 sur 44 · ÉTUDE IIISTOKIQUE ET LITTÉRAIRE · texte numérisé non relu

ÉTUDE IIISTOKIQUE ET LITTÉRAIRE

accusait Tarchevêque de Césarée de suivre la philosophie du dehors plulôt que l'Écrilure, et le défiait de répondre au reproche de sagesse mondaine (1). Pourtant ce Dieu en trois h}postases, en qui la triplicité n'implique pas l'égalité de nature, en qui l'Intelligence et l'Ame ne sont que des émanations inégales du principe d'où elles découlent, n'était pas le Dieu du concile de Nicée et ne pouvait satisfaire la foi de Basile. Aussi avait-il proclamé Athènes un vain bonheur.

Après les Alexandrins , il avait interrogé Origène. « Le » vrai Dieu, disait Origène , le Père comprenant tout, em- » brasse tous les êtres, tirant de sa propre substance l'être » qu'il communique à chacun. Car il est celui qui est. » Inférieur au Père, le Fils ne comprend que les essences » purement rationnelles ; car il est le second du Père. » Enfin, l'Esprit, encore inférieur au Fils, n'embrasse que » les saints. En sorte que ia puissance du Père est supérieure » à celle du Fils et à celle du Saint-Esprit, la puissance du » Fils est supérieure à celle du Saint-Esprit, et la puissance » du Saint-Esprit est supérieure à celle des autres saints. » Ainsi, les êtres tiennent l'essence du Père, la raison du » Fils, la sainteté du Saint-Esprit. (^). » Cette trinilé, composée de trois personnes co-éternelles et consubstantielles, mais inégales en substance et en dignité, n'était ni l'arianisme ni la foi de Nicée. Elle tenait une sorte de milieu entre les deux. Aussi, Ariens et Orthodoxes se couvraient-ils de l'autorité du docteur alexandrin, alors l'oracle de la théolo-

(i) Sancti Greg. de Nyss., contre Eunomius^ p. 840 et 424. (2) Origène, Des Principes, i^ 3, 3.

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gie ; Allionase môme aYnit cru devoir dérendro son orlliodoxie. Basile fui plus indépendant : en vrai disciple de ce grand éclectique, il sut prendre cl laisser, approuvei* et condamner dans ses livres, il y trouva des armes puissantes contre les Ariens (I) ; mais il ne se fit pas l'apologiste de ses erreurs , el sur plus d'un point, par exemple sur la divinité du Saint-Espril, on le voit déclarer netlemcnt que ses opinions sont loin d'être saines (2). Ainsi, ni Plutin ni Origène n'avaient répondu à l'idéal que poursuivait Basile. Du moins, avaient-ils levé à ses yeux une partie du voile, et leur doctrine, éclairée par la foi, pouvait lui faire découvrir loule la vérité.

Nous avons reconnu à la fois le disciple de Platon et d'Arislote dans les procédés contraires employés par Basile pour s'élever à Dieu par les seules forces de la raison. Veut-il enseigner non plus que Dieu existe , mais ce qu'il est; veut-il, à l'aide de la foi, pénétrer son essence et parvenir au premier principe de toute existence , il prend encore les chemins les plus opposés. A l'exemple d'Aristo'e, qui paitail des phénomènes et du particulier pour parvenir à la connaissance du principe et de l'universel, il part du Saint-Esprit, répandu en nous tous , pour arriver au Fils, à l'artisan suprême, et du P^ils pour s'élever au Père, principe de tout, suivant ainsi, dit-il lui-même, une roule oj)posée à celle qui est dans l'esi^ence des choses, mais (jui correspond à notre rapport avec Dieu. « En effet, » ajoute t-il. quand nous recevons un don , nous pensons

(1) Suci'iile^ iv^ '•iG.

('i) Samii Basilii, D'- Sph'ifn sfmcto, c. -2!i f ;ii, ji •'. | , <!

» d'abord à celui qui le distribue ; ensuite à celui qui l'en- » voie ; enfin, nous élevons noire pensée à la source pre- » mière de tout bien. (1) » Comme le Fils, et par le Fils, le Saint-Esprit connaît les profondeurs du Père (T). C'est en fui que nous contemplons l'image du Dieu invisible ; c'est fui qui nous fait connaître l'ineffable beauté de l'Archétype. (3) Mais cette méthode , commune aux Pères du quatrième siècle et préconisée surtout par Grégoire de Nysse, n'est pas, comme semble le dire Ritter (4), la seule qu'ait suivie Basile. D'autre fois, en effet, à l'exemple de Plolin, et par une sorte d'extase qui rappelle celle du philosophe alexandrin, il s'élève directement au premier principe, au Père, pour en descendre au Verbe, et du Verbe au Saint-Esprit, « Si lu veux parler ou entendre parler de » Dieu, laisse ton corps, laisse tes sens, quitte la terre ; » élève-toi au-dessus de l'air, au-dessus de l'éther, franchis » les astres et leurs merveilles, franchis tout par la raison, » domine le ciel et, avec la seule intelligence, contemple » toutes ses beautés, les armées célestes , les chœurs des » anges les dignités des arclianges. Passe encore, et, quand » par la raison, tu surnageras au-dessus de toute la créa- » tion , quand tu en auras dégagé ton âme , contemple » la nature divine, stable, immobile, immuable, insensible, » simple, indivisible, lumière inaccessible, puissance ineffa- » ble, grandeur sans bornes, gloire au-dessus de tout éclat, » bonté désirable, beauté parfaite, qui s'empare violemment » de l'àme , mais que ne saurait dignement exprimer le

(1) Sancti Basilii, De Spiritu sancto, c. 16, p. 31, G.

(2) Ibid., c. 20, p. 48, B. — (3) Ibid., c. 9, p. 20, B. (i) Ritter, Philosophie chrétienne, t. ii, p. 83 etsuiv.

SDR SAhNT BASILE. 249

» iHDgage. Là sont le Père, le Fils et le Saint-Esprit, la » nature incréée, la majesté souveraine, la bonté naturelle. » Le Père est le principe de tout, la cause de l'existence » pour ce qui existe, la racine des élres vivants. C'est de » lui qu'est sortie la source de la vie, la sagesse, la puis- » sance, l'image non dissemblable du Dieu invisible, le » Fils engendré du Père, le Verbe vivant, qui est Dieu et » est en Dieu. Si noire esprit peut se purifier des aiïec- » tions matérielles et s'élever au-dessus de toute créature » intelligible, comme un poisson sort de l'abîme pour nager » à la surface ; s'il peut retrouver la pureté qu'il avait à sa » création, il verra le Saint-Esprit avec le Père et le Fils, » possédant ce qu'ils possèdent dans une même essence, » la bonté, la rectitude, la sainteté de la vie. Toutes ces » perfections ne lui ont pas été ajoutées dans la suite des » temps, elles lui sont naturelles. Comme la chaleur est » inséparable du feu et la splendeur de la lumière, ainsi » la vertu de sanctifier et de vivifier, la bonté, la droiture » sont inséparables de l'Esprit. Là donc, là est l'Esprit, dans » la bienheureuse nature, compté sans que l'on reconnaisse * de multitude, apparaissant dans la Trinité. Il remplit de » lumière les anges et les archanges, sanctifie les puissances, » anime tout. Il se répand sur toute la création, sans se » diviser, il donne à tous sa grâce, sans l'épuiser. Comme » le soleil répand sa lumière sur tous les corps, sans qu'elle » diminue, ainsi le Saint-Esprit ne perd rien en donnant sa y> grâce à tout le monde. (1). »

Dans cette magnifique exposition de la Trinité, où l'on

(I) Saint Basile, homélie sur la Foi, t. ii, p. 13 J, 132 el i33.

'm ÉTUDE HISTORIQUE ET LITTÉUAIHE

retrouve la marche, les conceptions et jusqu'aux images de Plotin, Basile établissait la consubstantialité du Verbe, la divinité du Saint-Esprit, sur laquelle le concile' de Nicée avait laissé quelque incertitude, enfin, tous les rapports qui unissent les trois personnes divines. Partout ailleurs, ces rapports ne sont pas moins nettement exprimés. « Du Père » procède le Fils, par qui tout a été fait, et dont la pensée » ne peut séparer le Saint-Esprit; on voit en eux une » union continue et indivisible (1). » Le Fils est la splendeur du Père, l'image de l'Archétype, la puissance et la sagesse de Dieu\^). Le Saint-Esprit reçoit la dignité royale du Père par rintcrmédiaire du Fils (3). Le Fils et le Saint-Esprit procèdent du Père, comme l'Intelligence et l'Âme émanent du Parfait. Mais, pour Basile, là s'arrête la procession divine, tandis que, pour les Alexandrins, elle descend jusqu'aux dernières limites de l'êfre. « Ce dont Dieu » est la source, est sans substance propre , àvvmaraTov; » les choses dont le Saiiit-Esprit est la source sont ses )) œuvres, bApyziai. Dieu, par l'intermédiaire de J.-C, » verse, communique, donne le Saint-lispril ; il ne le crée » pas, ne le fait pas, ne le produiî pas (4). »

Quoique saint Basile soutienne l'égalité des trois personnes, le disciple d'Origène ne laisse pas, comme son maître, de marquer entre elles une certaine surbordination. Si l'on considère la substance, il n'y a dans la Trinité ni premier, ni second, ni troisième ; si Ton considère la dignité, la troisième personne est inférieure à la seconde, dont elle dépend ;

(1) Sancli Dasilii^ t. m, op. 38, p. 118.

(2) Ibid.. De Spir. sanclo, c. 7, p, 14, C. - (3) Ibiii., c, 19; p. Il, B. (i) Do Spiiilu, (. I, p, ^^iy. C, I).

SUR SAINT lUSILli:. 251

la seconde est inférieure à la première, son principe et son origine (1). Saint Basile allait plus loin, dans un de ses premiers ouvrages, et reconnaissait au Père une autre supériorité. Unilé et monade, disait-il, il échappe au Verbe, et seul peut se contempler, se penser complètement, se connaître (2). Ici, il y avait plus qu'une simple subordination ; il y avait, sinon une décroissance de Tètre divin comme dans la triade alexandrine, du moins, une imperfection dans la seconde, et, à plus forte raison, dans la troisième personne, puisque leur science était inférieure à celle de la première. Mais, à mesure que sa doctrine s'épurait, il se réfutait lui-même, comme saint Augustin, revenait sur ses erreurs involontaires et se dégageait de ces restes d'origénisme. Le Fils, disait-il en s'appuyant sur d'autres lexles de l'Évangile, possède tout ce que possède le Père (3), et le connaît aussi parfaitement qu'il en est connu lui-même (4). Consubstantiel au Père, il a toute sa science et toute sa majesté (5).

Cette subordination des personnes divines nous explique l'importance que Basile attachait à la question des hypostases, qui partageait alors l'Orient et l'Occident. En vain,

(1) Qs 0 Xioi T:^.^ît j/.hj osyrspos tov ITarpog , on àir' iv.zhoj' xaî. à^td)//aTt, OTt '-/.p/'/] y-y.l ot.lrly.^ tcÔ stvat (aùtou îrarépa, xat ort St'aÎToy v^ 7rp(5aooos xal Trpoîy.ywyrj 7rp»s roy ^tov xal Wcatî^ol' oùtjti ôs oyxfrt Sô-jTîpOi, oîon ri OîÔT/iS èv exaTfpo) ij.icx,' oyrco oTiIôvotl xat ro Ilvîy/ya ro aytov.

Sancti Basilii, contra Eunomium, m, 1, t. l, p. 272.

(2) ^pav oï Triv s'vaoos 7.y.L jwovàoos Oscopiav, cov t>]V eî'oyiatv //ovco [6 K'jptos^ irçjQ'jiyziy.z tcÔ TTarpt... i/.ôvos oè ô TTar/îp, cp7]atv, èTchrxrcKi.

Sancti Basilii, ep. viii, p. 85, B.

(3) Saint Jean, xvi, 15. — (4) Saint Jean, x, 15. (5) S.incli Rnsilii, ('i.. 'rA(\. i> .'iOI '•( 802.

les Occidentaux reconnaissaient (rois personnes subsistantes (1) ; du moment qu'ils les réunissaient en une seule hyposlase, aux yeux de Basile et des Orientaux, ils les confondaient et tombaient dans le sabellianisme. La substance, disait Basile, n'est pas i'hypostase. La substance est commune aux trois personnes; la propriété de chacune forme son hyposlase. L'hypostase de la première est la paternité ; celle de la seconde, la filialite; celle de la troisième, la sainteté (2). Un principe, le Verbe qui en procède et subsiste dans sa substance, le Saint-Esprit subsistant dans la même substance et, sous l'inspiration du Verbe, vivifiant et sanctifiant tout ; une seule et même nature, à la fois substance et puissance, cause et intelligence, âme et vie, telle est pour saint Basile la Trinité une et indivisible. Les Occidentaux craignaient à tort que Tarianisme ne se glissât sous cette doctrine. La première hyposlase n'est pas un principe solitaire, relégué dans les profondeurs inaccessibles de son essence, créant au-dessous de lui et d'une autre nature que la sienne, les principes du monde inlellectuel et du monde sensible. Quoique le Verbe et l'Espiit procèdent du premier principe, il n'y a pas non plus division et décroissance de l'êlre, comme dans la triade alexandrine. Tout au plus y a-t-il une légère tendance à reconnaître, sinon l'inégalité substantielle des trois hypostases qu'avait professée Origène, du moins la supériorité du Père sur le Fils et celle du Fils sur le Saint-Esprit.

Si, à l'insu de saint Basile, une erreur se glissait sous sa

(1) Saint Jérôme, lettre 57.

(2) Sancli Basiiii, ep. 2U, p. 'è^n.

(iéliiiitioii, comme Riller le remarque avec raison (1), c'était moins l'arianisme, dont on l'accusail en Occident, que le sabellianisme dont il accusait lui-même les Occidentaux. Quelle difterence y a-l-il, en elTet, entre un Dieu qui remplit tantôt le rôle de Père, tantôt celui de Fils, tantôt celui de Saint-Esprit, et un Dieu qui possédée la fois trois propriétés, la paternité, la filialilé et la sainteté? Des deux côtés, il y a une seule substance avec trois modes, qui ici sont simultanés et permanents, là successifs et passagers. Ailleurs, Basile est plus explicite encore, en appliquant à Dieu lui-même l'opposition qui existe entre l'universel et le particulier : l'être est l'universel, l'hypostase le particulier (2). Dès lors, l'hypostase n'est qu'un mode de la substance divine. Si l'on considère les trois Pères cappadociens comme formant une école, dont Basile est le chef, on trouvera la même doctrine professée par son frère et par son ami. Grégoire de Nazianze ne voit dans les trois hypostases que des rapports de personnes et même des différences dans la manière dont elles se révèlent (3). Grégoire de Nysse va jusqu'à les expliquer par les trois facultés de l'àme, auxquelles il les compare (4). Que conclure, sinon que les Pères cap-

liilter, Philosophie chrétienne , t. ii, p. 78.

(2) Oyat'a xat uTTûaraTts Ta/jTriv îyzi r/]y Otacpopàv, ry tyti to xotvov ■rrpos TO xaÔ é'y.adTOv. Sancti Basilii, ep. 236, p. 363, E.

(3) To Ty;s èxcpàyaews , tv'o'irws sÎttco , t] t/;î irpog a.\\'nkcf. ayitst^ç ôiàcpopov, otàcpopov a'jTwv xat rr^v x).7i(Ttv ttsttoî/ixsv.

(4) Ex T'iv èvTOS aoj tov xpuTTrov Qeèv yvwptuov èx rra tv aot r^iâiZo'; TTiv Tptàoa iTTtyvcoOi ôt' èvuTTOaTàTCov Trpayjt/ocTcov. TTrèp yàp Tràaav aXicry vo//ixrjv xat ypatpixviy //apryptay êsêy.tOTÉpa avT/3 xat TrtarOTî'pa. Sancti Gregorii Nyss. De eo quid sit ad imaginem Dei, p. 30. Voyez Rilter, Philosophie chrétiennCf t. 11. p. 78 et suivantes.

Toi MTVini IIISTOUIQUE b:T LITTÉRAIRE

padoeiens semblent s'clre facilement contentés de i' unité de Dieu avec la trinité des hypostascs et, à leur insu, étaient arrivés à une sorte de sabellianisme. Dieu était un, si l'on considérait son essence ; triple , si l'on avait en vue ses propriétés. Dieu leur apparaissait-il comme un être en soi, indivisible, immuable, subsistant dans l'intuition pure de luimême : ils l'appelaient Père. Voyaienl-ils en lui le Créateur et le gouverneur du monde : ils lui donnaient le nom de Fils ou de Verbe, de raison de Dieu. Le considéraient-ils comme sanctificateur des âmes : c'était le Saint-Esprit. C'était non-seulement le sabellianisme; c'était encore, ou peu s'en faut, la ibéorie néo-platonicienne, et, par un nouveau rapprochement, l'éternel développement de la Trinité chrétienne ressemblait à celui de la triade alexandrine. « La » monade, après s'être d'abord mise en mouvement vers la » dyade, s'est arrêtée à la triade (1). » Dès lors où était le mystère? Il y en avait toujours un et des plus incompréhensibles. Comment l'Un a-t-il pu sortir de son unité pour créer le multiple ? Comment l'Être immuable peut-il rester dans son immobilité et, en même temps, se soumettre au changement ? Comment Dieu , comme Père , comme Fils et comme Saint-Esprit, ou, si l'on veut, comme être en soi et comme créateur et conservateur du monde, peut-il réunir des propriétés qui sont d'une nature essentiellement différente?

Nous venons d'entendre saint Basile nous dire ce qu'était Dieu en lui-même et quels étaient les rapports des trois

(1) Movàs, 'Xt:' à(j-)(r,ç Z'ç ojvÀy. xtyTiOeïcry., /vip^p'. rptàSos eijTy). Sancti Greg, Naz., t. i, p. 5G2, C.

SUU SAhNT liASILt:. 258

persoiiiios enlre elles, il nous reste à considérer ([uelle part il fait prendre à chacune d'elles dans la production des èlres. Dans la doclrine alexandrine, malgré les incerliludes (jue présente la question du Démiurge, c'est évidemment l'Ame qui produit le monde sensible. Le Parfait et l Intelligence, absorbés, l'un dans son unité, l'autre dans la contemplation de \[}i\ et la production du monde idéal, ne s'abaissent pas à la création des choses sensibles. L'Ame seule opère, en contemplant le modèle éternel , l'Intelligeuce (1). Dans Origène, au contraire, la Trinité tout entière prend une part active à ia création du monde matériel. Le Père veut le monde et en coniie l'exéculion à son Fils; le Verbe, raison suprême des lois, en conçoit le plan sur le modèle des idées qui font sa propre nature ; puissance du Père, il le réalise dans la matière; quant au Saint- Esprit, sur lequel Origène est fort peu explicite, il semble le principe de la vie universelle, qui anime tout sous l'action du Verbe. Dans ce système, malgré la part active que chaque personne prend à la création, le Démiurge, Yopéraleur poyéluel , le créateur par excellence, c'est le Fils, mù, il est vrai, par la volonté du Père, mais concevant et créant le monde par ses propres forces (2).

L'hérésie arienne que combattait Basile, rentrait plus dans le systèuîe alexandrin que dans celui d'Origène ; l'Un ne pouvait produire le multiple : de là le besoin d'intermédiaires pour créer le monde, pendant que Dieu restait absorbé dans son unité. Le système d'Origène était plus

(1)M. Vacherot, Ecole (V /ilexandrie, t. ii, p. 37, 38 cl 61 (2)lbi(l,, t, I, p. 267.

favorable aux défenseurs de la Trinité : aussi Basile lui emprunte- t-il toute sa doctrine, toutefois en insistant davantage sur l'aelion commune et collective des trois personnes.

D'abord, à l'exemple de tous les Platoniciens, il admet que pour produire il faut trois choses : un ouvrier, un modèle, une matière. Quel ouvrier a fait le monde ? Sur quel modèle? Avec quelle matière? « Dieu, avant qu'il exislàlriende » ce qui maintenant frappe nos yeux, après avoir mûrement » délibéré et s'êlre résolu à produire ce qui n'était pas, » imagina le monde tel qu'il devait être, et créa la matière » en harmonie avec la forme qu'il voulait lui donner (1). » Dieu, la Trinité enlière, travaillant sur un modèle conçu par elle-même, avec une matière qu'elle-même a créée, lel est l'artisan du monde. Mais Basile ne se complaît pas toujours dans cette généralité. Dans l'Écriture, la lumière de de la théologie brille, comme par des fenêtres, pour lui montrer la part spéciale de chaque personne dans la grande œuvre de îa création. Le Père veut ; « le Verbe est sa vo- » lonté et le premier élan de son intelligente impulsion (2). » La cause première commande; soncoopcrateur exécute (3), « Dieu dit : quil y ait des luminaires... et Dieu fit deux » luminaires. Qui a parlé et qui a fait ? Ne vois-tu pas là » une double personne (4) ? » La part du Saint-Esprit n'est pas moins active. « C'était le souffle de Dieu qui était porté » sur les eaux; qui, selon le mot syrien, plus expressif et » plus rapproché de l'hébreu, réchauffait et fécondait la

(1) Hexaméron, hom. ii. 2.

(^) Ibid., hom. m, 2. — (3) Ibid., hom. ix, 6.

(4) Ibid., hom. vi, 2.

» nature des eaux, comme un oiseau couve ses œufs et leur » communique par sa chaleur la force vitale (1). » Ainsi, pour Basile, comme pour Origène, le Père veut, le Fils conçoit et exécute, le Saint-Esprit vivifie. Mais Basile n'entend pas séparer ce qui est inséparable. Dans l'action divine, comme dans la divinité elle-même, il y a à la fois triplicitéet unité. « Faiso7is lliomme à notre image. Ici l'Ecriture » indique les trois personnes et leur union mystique pour » éclairer le juif et le partisan de la nouvelle circoncision. » Quand elle ajoute : et Dieu fit r homme , elle évite à des- » sein la pluralité des personnes. Elle écarte l'erreur des » Gentils, en se mettant à l'abri de l'unité, pour te faire » comprendre que le Fils est avec le Père et te soustraire » au danger du polythéisme (5). »

Ainsi, Basile, échappant au danger de l'abstraction grecque et à la tendance orientale vers l'unité absolue, savait comprendre le Dieu triple et un du christianisme, sans fractionner la divinité, comme les Alexandrins, sans la renfermer, comme les Ariens, dans une unité d'où elle ne peut sortir, sans inconséquence, pour créer le mulliple. Mettant la dialectique et la science de la Grèce au service des croyances chrétiennes, il apportait sa pierre dans ce grand travail de la fixation du dogme, expliquait le symbole de Nicée et préparait celui de Constantinopic. En même temps, il était fier de montrer aux détracteurs du christianisme que les chrétiens ne savaient pas seulement dire : je crois; qu'ils ne font pas divorce avec la raison et que, loin de se nuire, la raison et la foi chrétienne se prêtent

{i) Hexamcron, liom. ii^ 6. — (2) Ibid., liom. ix, 6.

2t>8 ÉTUDE HISTORIQUE ET LITTÉRAIRE

un mutuel concours. C'est à cette alliance de la foi et de la raison que la religion chrétienne dut, au quatrième siècle, sa supériorité sur la philosophie. La religion ne répudiait aucune des vraies conquêtes de la philosophie. Toutes deux marchaient à la lumière de la raison; puis, quand la raison s'arrêtait, toutes deux allaient au-delà ; mais, pendant que la philosophie, égarée dans des régions inconnues, répondait à la curiosité humaine par des hypothèses, la religion, guidée par la foi, tranchait sans incertitude les plus insolubles questions. Il résulta bien quelque mal de l'intervention de la raison dans le dogme : les hérésies sont ses filles ; mais aussi que de nobles intelligences ne seraient peut-être pas entrées dans la société chrétienne, si l'on eût exigé d'elles le sacrifice de la première de nos facultés, si on leur eût imposé cette aveugle croyance dont se moquait Julien, si, enfin, l'accusation de ce perfide ennemi du christianisme n'eût pas été une calomnie.

Nous avons entendu saint Basile parler de Dieu dans un langage que n'auraient pas désavoué les Plotin et les Platon : l'explication du premier chapitre de la Genèse va lui permettre de traiter la question du monde.

Entre l'être existant par lui-même et l'être créé, il y a un abîme. L'être incréê existe dans l'éternité, « jour sans soir, sans succession, véritable cercle, qui est à lui-même son commencement et sa fin (1) », un comme Dieu lui-

(1) Hexamérony hom. ii, 8.

SUH SAliNT BASILE. 259

même. L'être créé, au contraire, tombe dans la condition du temps, milieu « où vivent les êtres destinés à naître et à périr (1) ». Un abime semblable sépare l'être spirituel de l'être matériel. L'esprit est indépendant du lieu ("2), landis que les corps se développent à la fois dans le temps et dans l'espace. L'espace et le temps n'existent pas indépendamment du monde ; leur création n'en précède la naissance que d'un instant. « Aussitôt fut créée , de la nature de ce » monde, la succession du temps, qui se presse et s'écoule » sans cesse , et jamais ne s'arrête dans son cours , milieu » des êtres destinés au changement (3). » Les Alexandrins faisaient commencer simultanément le temps, l'espace et la matière, lorsque l'àme se produit extérieurement et forme la réalité sensible. Mais, pour les philosophes chréliens, le temps ne pouvait être contemporain de l'espace. Pour les Ariens, il devait commencer avec la création du Verbe ; pour les Macédoniens , avec celle de l'Esprit ; pour les Orthodoxes, avec celle des anges.

Néanmoins Basile, entraîné soit par l'habitude d'assimiler la vie céleste à l'éternité, soit par l'exemple des Alexandrins, place hors du temps la création du monde spirituel. « La naissance du monde a été précédée d'un état conve- « nable aux puissances surnaturelles , dépassant les limites » du temps et sans bornes. Le Créateur et l'artisan de toutes » choses l'a orné de ses œuvres : il y créa la lumière spi- » rituelle, les natures intellectuelles et invisibles, toute la » hiérarchie des êtres spirituels , les anges et les archan-

(1) Ilexaméron, honi. i, 5. — (2) Sancli Basilii o(>., t. ii, p. 23, D^ (3) Ih'xamérun, hom. i^ 5.

» ges (1). » L'orateur est emporté au-delà de sa pensée^ quand il parle de la créatiou de la lumière spirituelle. Essence pure et divine , elle s'échappe du soleil inlelligible (2), comme la lumière matérielle du soleil sensible ; splendeur du Verbe, elle ne fut pas créée, elle est éternelle comme lui. Quant aux créatures intellecluelles, elles vivent dans cette lumière ; mais, du moment qu'elles y ont paru, le temps a commencé. Et qu'on ne dise pas que, douées d'une nature immuable, dans l'immobile contemplation de Dieu, elles sont plongées, sans changement, sans succession, dans une sorte d'éternité. Jouissant, comme nous, du libre arbitre, elles pouvaient rester unies à Dieu ou s'en éloigner ; Gabriel resta Adèle , Satan déchut de sa dignité (3). Créées et sujettes au changement, les natures spirituelles vivaient donc dans le temps. Basile, appliquant à l'idée orientale du monde angélique les idées des Grecs sur le temps et l'éternité, a été induit en erreur par l'exemple de Plotin. 11 ne semble pas avoir compris la diflérence qu'il y avait entre le monde intellectuel qu'admettait le christianisme et celui du philosophe alexandrin. Le premier était borné et contingent; le second, développement intérieur et spontané de l'Un, de l'Intelligence et de l'Ame, était éternel et nécessaire.

Sur l'origine du mal, Basile suit plus fidèlement la doctrine de Plotin, qui est aussi celle dOrigène et d'Âthanase. Ici encore, se trouvaient en présence une idée orientale et une idée grecque. Y a-t-iî, en antagonisme avec le principe

(1) Jlexamcron, boni, i, 5.

(2) Sancti Basilii op., t. iii^ cp. H, p. 86, C— (3)II)i(l., t. ii,p. 80, B.

SUR SAINT BASILE. '2Ui

du bien, un principe du mal? ou le mal est-il la privalion du bien? Des sectaires, les Cnosliques et les Manichcens, avaient renouvelé l'antique dualisme de l'Orienl ; l'Église elle-même semblait l'admettre en reconnaissant le génie dii mal, le démon. Le mal existe-t-il donc par lui-même, « puissance impérieuse et méchante, en hostilité avec le bien (1)? » Ce dualisme est impossible. « Deux principes » rivaux, d'une égale puissance, finiront par s'entre-dé- » truire, se portant de miiluelles atteintes dans la guerre » sans relàclie où ils sont engagés; ou, si l'un des rivaux » vient à l'emporter, il anéantit complètement l'autre (2). » Si le mal n existe pas par lui-même, il ne peut tirer son origine que de Dieu. Mais le contraire ne peut sortir de son contraire, le mal du bien (3). Cependant le mal existe. Qu'est-il donc? « Ce n'est pas une substance vivante et » animée ; c'est un état de l'âme opposé à la vertu, éprouvé » par les nonchalants, en tombant de la hauteur du » bien (4). » Le mal ne dépend que de notre volonté; nous seuls sommes les auteurs de nos maux. Mais pourquoi Dieu nous a-t-il donné le pouvoir de pécher? Par cela même qu'il nous a donné celui de nous élever à lui par la vertu (5). Le démon existe, mais il n'est pas l'essence du mal. Comme l'homme, il s'est éloigné volontairement du bien. Il n'a pas été créé pour être notre ennemi : ange déchu, c'est la jalousie qui le porte à entraîner l'homme loin de la lumière et du bien (6). Ainsi, pour Basile comme

(1) Ilexaméron, hom. ii, i. — (2) Ibid.

(3) Sancti Basilii op., t. ii, p. 78, B, C.

(4) I/examéron, hom. n, 4; sancti Basilii oj)., t. ii, p 78, B, C.

(5) ll»i(l., t. II, p. 79, E. — (6) Tl.id., p. 80, D.

pour Plolin (1), le mal n'existe pas, en ce sens qu'il n'est qu'une privaîion ; ou bien il existe nécessairement, en ce sens que Dieu seul étant le bien dans toute sa pléniîude, tous les êtres, excepté lui, ont une part de mal.

Basile ne se sépare pas encore des Alexandrins au sujet de la matière. La matière des Alexandrins, qui est la privation, le non-être, zh ov ij.y] ov, ressemblait trop au néant des chrétiens ; et Basile était le premier à faire remarquer qu'une matière privée de toute qualité s'évanouissait, arrivait au néant (^). Déjà, pourtant, il s'attaquait au nom le plus vénéré de l'ccole, à Platon, et réfutait victorieusement son dualisme par un raisonnement qu'a reproduit Bossuet (3) : « Si la matière est incréée, disait-il, elle a droit » aux mêmes honneurs que Dieu, puisqu'elle lui est co-éterj> nelle. N'est-ce pas le comble de l'impiété ? Un être sans » qualité, sans figure, l'extrême difformité , la laideur sans » forme, jouirait des mêmes prérogatives que celui qui est » la sagesse, la puissance et la beauté même, le Créateur » et l'artisan de l'univers? Est-elle soumise à l'action de » Dieu ? C'est tomber dans un plus absurde blasphème, » puisque Dieu est condamné à ne pouvoir, faute de ma- » tière, accomplir et exécuter ses ouvrages (4). »

Mais, quand les Alexandrins déclarent avec Aristote que, si Dieu précède le monde, c'est comme la cause précède l'effet ; que le monde a toujours existé et existera toujours ; que Dieu ne Ta pas fait volontairement et qu'il est dans sa nature de le produire, Basile ne suit pas « ces philosophes

(1) Plotin, Enn. i, 1. viii. — (2) Hexaméron, hom. i, 8.

(2) Bossuet, Elévations sur les mystères, 2™® sem. 2""^ élév. Voyez Hexaméron^ liom. u, 2. notes. — (4) Hexaméron^ hom. ii, 2.

\]m ont imaginé que le monde coexistait avec Dieu de toute éternité, qu'il n'a pas été fait par Dieu, mais qu'il existe spontanément, comme l'ombre de sa puissance ; que Dieu en est la cause, mais une cause involontaire, comme le corps est celle de l'ombre, la flamme celle de la splendeur (1). « Le monde a commencé et finira (2). « Ce n'est » pas une cause aveugle qui lui a donné rexistence. Être » bon. Dieu fit une œuvre utile ; sage, ce qu'il y a de » plus beau ; tout-puissant, un chef-d'œuvre de puis- » sance (3). » Mais, loin d'avoir le monde pour mesure, il pouri'ail déployer à l'infini sa puissance créatrice (4). Touiclois, il est encore un point sur lequel Basile n'est pas en désaccord avec ses maîtres. Comme celui des Alexandrins, son monde, une fois créé, se développe de lui-même et fatalement, en vertu du premier ordre du Démiurge, devenu la loi de la nature. « Comme une boule que l'on pousse, si »' elle rencontre une penle, descend, emportée par sa » forme et la nature du terrain ; ainsi , la nature, une fois » mise en mouvement par l'ordre divin, parcourt, d'un pas » égal, la création à travers les naissances et les morts, » et enlretienl la succession des espèces par la ressem- » blance, jusqu'au dernier jour du monde (5). »

Nouveau dissentiment entre les maitres et le disciple, quand le Dieu de Plotin tire le monde de lui-même par une sorte d'irradiation , comme le soleil émet ses rayons.

(i) Hexaméron, liom. i, 7. — (2) Ibid. 3.

(3) Ibid. 7. Comparez avec Platon, Timée. Le morceau de Platon est cité dans les notes de l'Hexaméron, hom. i, 7.

(4) Hexaméron, hom, i, 2.

^H) Ibid., hom. ix, 2. Voyez encore hom. iv, :2, «H hom. v, I.

sans rien perdre de sa puissance (1). Basile repousse ce monde qui ne serait autre chose que Dieu. « Au commen- » cernent, dit-il, Dieu fit de rien le ciel et la terre (^). » « A quoi servent donc , s'écrie-t-il encore , la géométrie, » les procédés de l'arithmétique, les travaux sur les solides, » la fameuse astronomie, cette laborieuse vanité, si ceux » qui les cultivent ont imaginé que ce monde visible est » eo-éternel au Créateur de toutes choses, à Dieu lui-même; » s'ils accordent à ce monde borné, qui a un corps malé- » riel, la même gloire qu'à la nature invisible et incompré- » hensible ; s'ils ne peuvent pas même concevoir qu'un corps » dont les parties sont sujettes à la corruption et au chan- » gement, finira, de toute nécessité, par subir lui-même le » sort de ses parties (3) ? »

Le monde a donc été fait de rien ; il est l'œuvre d'une cause intelligente et libre ; il est borné dans le temps et dans l'espace. La matière dont il est formé est-elle le produit d'une seule création, ou y a-t-il eu six créations successives? Suivant Origène, il n'y avait eu qu'une création. Dieu avait créé la matière en masse et en un moment. (4). Puis, cette matière créée, comme la matière incréée des philosophes grecs, avait été organisée par le Démiurge. Basile aussi « fait surgir la matière en masse et en un moment (5)? » « En disant : Dieu créa le ciel et la terre^ ajoute-l-il plus » loin, l'écrivain sacré a passé bien des choses sous silence,

(1) Plotin, Enn. v, 1, m, 15.

(2) Atto tou fj-i] ovToç. Ep. 8, p. 88, B ; Hexatnéron, hora. i, 7.

(3) Hexaméron, hom. i, 3.

(i) Origène, contre Celse, iv, p, 317 ; Philocalic, i, p.l2. (5) Hexaméron, hom. i, 6.

» l'eau, Tair, le feu, qui tous, véritable complément du » monde, naquirent, sans le moindre doute, avec Tuni- * vers (1). » Atlianase avait aussi partagé cette opinion d'Origène (^2) ; c'était celle de Grégoire de Nysse (3) ; saint Augustin allait l'adopter (4), et Bossuet, un autre Père de l'Eglise, devait l'exprimer dans ce langage ferme et précis : « La création du ciel et de la terre, et de toute cetle masse » informe que nous avons vue dans les premières paroles » de iMoïse, a précédé les six jours qui ne commencent » qu'à la création de la lumière. Dieu a voulu faire et » marquer l'ébauche de son ouvrage, avant que d'en mon- » trer la perfection ; et après avoir fait comme le fonds du » monde, il en a voulu faire l'ornement avec ses différents » progrès, qu'il a voulu appeler six jours (5). »

Nous venons d'entendre Basile s'emporter contre l'arithmétique, la géométrie et l'astronomie. Est-ce à dire que tout lui paraissait faux dans ces sciences ? Non : il y sut prendre et laisser. II admettait évidemment avec ses maîtres qu'un fait était expliqué, quand on l'avait rapporté à une vertu (6). II admettait aussi, sans doute, que, dans cetle pyramide de vertus qui des phénomènes s'élevait à l'infini, chacune d'elles fût représentée par un nombre et leurs rapports exprimés par les rapports des nombres. Mais, quand Jamblique et ses disciples oubliaient que ces abstractions numériques ne sont que des formules et en fai-

(1) Hexaméron, hom. ii, 3.

(2) Sancti Alhanasii, or. 2, contra Ar., p. 16.

(3) Sancti Gregor. Nyss. Hexaméron, p. 7.

(4) Sancti August. De Genesi, iv, 33.

(5) Bossuet, 5'"* EUvalion, o™*^ sem, — (G) Uexamcion, hoiu. iv, bV

saient des principes, pouvait-il les suivre dans celte exagération que n'avait peut-être pas connue Pylhagore ? Il semble faire bon marché de leurs atomes (1) et des cinq figures géométriques (2) qui concourent à la formation du monde. Simple changement de mots : des vertus physiques remplacent les vertus numériques, et les quatre éléments, ou plutôt quatre vertus (3), forment, par leur mixture, un cercle, un chœur harmonieux (4), où l'on reconnaît la cinquième vertu des Alexandrins, la vertu sphérique, l'Un, qui forme le monde à l'image du Parfait. Aristole lui expliquait, par la force centripèle, l'immobilité de la terre au centre du monde (5). Mais, quand pour prouver l'éternité de ce monde, la géométrie s'évertuait à établir qu'il se meut d'un mouvement circulaire et que les corps, emportés de ce mouvement, sont sans commencement ni fin, parce qu'il est impossible à nos sens de saisir le point où commence le cercle, il n'avait besoin que de son bon sens pour répondre qu'il « commence au point d'où est parti celui (jui du centre Ta décrit avec un rayon (6). » L'astronomie n'était pas toujours un mensonge à ses yeux. Que de savantes observations il emprunte aux astronomes de la Grèce sur la marche du soleil et de la lune, sur leur grandeur, sur leur influence physique (7) î Mais pouvait-il pardonner à ces habiles mathématiciens de nier un mathématicien universel? « Ils ont tout découvert, disait-il, hors

(1) Hexaméron, hom. i, 2 et 11.

(2) La sphère, le tétraède, roctaèdre, le cube et l'icosaèdre.

(3) Le sec, Thuniide, le chaud et le froid. Hexaméron, hom, iv, 5. [i) Ibid.

(5) Aristote, De cœlo, ii, ii; saint Basile, Hexaméron, hom. i, 10.

(6) Hexaméron, hom. i, 3. — (7) ibid., hom. vi, passim.

> une chose : c'esl que Dieu est le créateur de Tuni- » vers (1). » Pouvait-il ne pas regarder leur science comme une vanité, quand elle dégénérait en astrologie, quand Plotin lui-même reconnaissait « qu'en vertu de la sympathie, qui unit les parties de l'univers, les astres exaucent fatalement nos prières (^). » Il est bien vrai que le philosophe alexandrin ne leur donne aucune prise sur l'âme et qu'en s'élevant contre les horoscopes , Basile , tout en suivant Origène (3) de plus près, emprunte aux Ennéades plus d'un raisonnement, plus d'une expression même (4).

Tant d'observations justes, tant d'autres sur l'ordre des saisons (5), les mouvements de la mer (6), les divers instincts des animaux, et leurs migrations régulières (7), font pardonner facilement des erreurs de physique et de cosmographie, qui, d'ailleurs, appartiennent à tout le quatrième siècle. Si Basile s'éloigne des Hipparque et des Plolémée (8), Julien ne s'en éloigne pas moins, comme l'a judicieusement remarqué M. Cruice, dans son Essai critique sur VHexamèron (9), et il est évident que ni l'un ni l'autre n'avait lu les ouvrages des grands astronomes d'Alexandrie. Mais s'en suit-il que la religion mal comprise n'ait été pour rien dans ce déclin prématuré des sciences

(1) Hexaméron, hom. i, i.

(2) Plotin, Enn. m, 1. i, 5 et 6 ; Enn. iv, 1. iv, 40, H et 42.

(3) Origène, Philocalie^ 20; Eusèbe, Prép. Evang. vi, 11.

(4) Ilcxaméron, hom. vi, 5, 6^ 7, et notes.

(5) Ibid., hom. vi. — (6) Hom. iv. — (7) Hom. vu, viii, ix.

(8) Voyez M. Villemain, Tableau de l'éloquence chrétienne au quatrième siècle, Saint Basile.

(9) Essdi. critique sur l' fL'xaiiéron^ p. 85.

naturelles ? Si l'astrologie eut la plus grande part à ce mouvement rétrograde, la philosophie et l'Eglise n'y con- Iribuèrent-elles pas aussi ? N'est-ce pas le système des nombres de Jamblique qui inspire à Julien les savantes et bizarres théories du discours au Soleil-Roi ? N'est-ce pas la Bible, mal entendue, qui fait dire à Basile que le firmament est une substance transparente et solide, dont la surface intérieure est sphérique, tandis que la surface extérieure est plane et unie, « pour retenir les eaux qui coulent et circulent dans les régions supérieures (1)? » De toutes ces erreurs, les plus pardonnables sont celles de Basile, puisqu'elles sont dues à un respect de l'Écriture, exagéré sans doute, mais que l'on ne saurait assez louer dans un temps où tout le monde la défigurait par des explications allégoriques. Et que sont-elles, après tout, dans cette œuvre magnifique, où Platon, Aristote, Plotin et Origène se donnent la main pour interpréter la cosmogonie mosaïque et en démontrer la vérité ? Aussi, tout de suite, V Ilexaméron de saint Basile fait autorité, et^ en compilant celui d'Origène, saint Ambroise, suivant saint Jérôme, paraissait plutôt reproduire celui de l'archevêque de Césarée (2).

« Dieu a créé le monde pour être l'école où s'instrui- » raient et se formeraient les âmes des hommes (3). » Ceci nous amène à la question de l'homme. Qu'est-ce que l'homme? C'est un être double. Il y a en lui deux vies :

(i) Hexaméron, honi. m, i. — (2) Saint Jérôme, t. iv, lettre 55. [Z) Hexaméron, liom. i, 5.

SUK SAINT BASILL. ^209

celle du corps qui est périssable; celle île lame qui est immortelle. Le corps appartient à l'homme, mais n'est pas l'homme véritable. L'homme, c'est l'âme, faite à l'image (lu Créateur (1).

Il y a dans Platon deux doctrines sur l'origine des âmes, l'une qui consiste à dire que la descente de ràine dans le corps est une chute et (jue le corps est pour elle un tombeau ; l'autre que Dieu après avoir créé les âmes, les a lancées dans le monde, pour y répandre la forme et la vie (2). On trouve précisément la même incertitude dans Basile. Tantôt, avec Origène qui avait professé la première de ces deux doctrines (3), il semble dire que « les âmes ont été des anges dans le ciel, et qu'après avoir péché dans les hauts lieux, elles ont été jetées dans le monde et enfermées dans les corps, comme dans des tombeaux, pour expier leurs anciennes fautes. » Tantôt, avec Grégoire de Nazianze, qui repoussait cette opinion « comme une impiété (4), » il suit la doctrine contraire et croit à la création simultanée de l'âme et du corps.

L'âme de l'homme, dit-il d'une part, est antérieure à la formation du corps et survit à sa destruction (5) ; sa véritable patrie est la céleste Jérusalem ; ses concitoyens et ses compatriotes sont les premiers-nés dont les noms sont inscrits dans le ciel (G). Créée à l'image du Créateur, elle avait une forme céleste qu'elle a perdue, pour prendre une

(i) Sancli Basilii op., t. ii, p. 18. Comparez celte doctrine avec celle de Platon dans le Phédon.

(2) Timée, t. xn de la trad. de M. Cousin, p. U3.

(3) Saint Jérôme, t. iv, lettre de saint Epiphane à Jean, év. de J(iru~ salem. — (4) Sancli Grcg. Naz. t. i, p. 305.

(5) llexaméron, lioni. viii, 2. — (0) litid., ix. 2.

270 IlTUDE historique ET LITTÉRAIRE

forme lorreslre (1). Etre toujours avec Dieu et lui èlre unie par l'amour, tel était l'état dont l'a fait tomber le péché (^). Depuis notre chute le corps est notre tente, et la sortie de la tente est la mort (3). Qu'est-ce que la mort? c'est le départ pour une vie meilleure ; c'est le retour auprès de Dieu qui est comme le lieu où sont contenus les justes (4).

D'autre part, on voit Basile combattre les explications allégoriques au moyen desquelles Origène transformait le paradis terrestre, première patrie de l'homme, en un séjour tout intellectuel ; reconnaître qu'Adam avait un corps avant sa chute (5), et admettre le dogme de la résurrection des Corps. Il est bien vrai qu'il en fait une résurrection toute spirituelle, où il semble que le corps cesse d'être corps : « La résurrection demandera le dépôt des corps, mais pour » les changer en un état meilleur et spirituel (6). » « Ce sera » une métamorphose comme celle du ver des Indes, qui de » chenille devient un insecte bourdonnant, et perd encore » cette forme pour revêtir de molles et larges ailes (7). » « La résurrection, dit-il encore ailleurs, est le passage de la connaissance matérielle à la contemplation immatérielle (8). )> Ainsi, à son insu, l'élève d'Athènes flottait entre

(1) ATfoêyAwy Toy s'xôva roo ÈTrojpavîoj, slaês rov ■dv.ovcf. roy ^oïxoD. T. I, p. 185.

(2) Sancli Basilii op., t, ii, p. 78.

(3) Ibid., t. I., p. 384. Voyez aussi l'homélie sur le ps. xiv, 1, p. 352.

(4) Ibid., p. 132.

(5) Ibid., t. 1, p. 184; t. ii, p. 79 et 80.

(6) Ibid., t. I, p. 159. — (7) Hoxaméron, hom. viii, 8.

(8) A vxary.jiv liywv t/jv y.irh t/'s h6'\o'j yvw^swç sTTt t/jv ciùlov Qttùpiav t/£TàÇa7r.v. Ep. 8, p. 85, E.

SUR SAINT BASILK. 271

la croyance de Plalon et celle de l'Évangile, el s il acccplait le dogme de la résurrection des corps qui avait scandalisé IWréopage, ce n'était qu'en le pliant à son spiriîualisme.

Que l'homme soit un ange tombé, condamné, en punition de sa faute, à vivre dans un corps, ou qu'il expie sur cette terre d'exil le péché de son premier père, sa vie ici-bas est une épreuve, ou plutôt, suivant la belle conception d'Origène, une école, où Dieu lui-même fait son éducation et lui enseigne à reconquérir sa première patrie par la vertu.

Disciple des Néo-Platoniciens, Basile admet les difTérents degrés qu'ils établissaient dans les quatre vertus fondamentales du stoïcisme el dont ils formaient le chœur des vertus. Vertus civiles , vertus purificatives , vertus contemplatives, vertus exemplaires, tels sont les degrés par lesquels il est donné à l'homme de s'élever successivement à la ressemblance de Dieu. « Les vertus civiles, dit » Porphyre en résumant Plotin, unissant les citoyens entre » eux, consistent à être modéré dans ses passions et à » suivre dans ses actions les lois rationnelles du devoir. y> Les vertus purificatives sont les vertus de l'homme qui » lâche de s'élever à la contemplation en se détachant des » choses d'ici-bas. Elles arrachent les passions de l'àme et » ont pour but de rendre l'homme semblable à Dieu. Les » vertus contemplatives sont celles de l'àme purifiée qui » contemple l'intelligence. Dans cet ordre de vertus, la » prudence et la sagesse sont la contemplation des essences » qui sont de l'intelligence ; la tempérance est la conversion » intime de l'àme vers l'intelligence; le courage, l'impassi- » bilité par laquelle l'àme devient semblable à ce qu'elle

r272 KTUDE IIISTOlllQUE ET LITTÉRAIRE

» contemple. Les verlus exemplaires sont dans rintelligence. » Elles ont sur les vertus de l'âme la supériorité qu'a le » type sur l'image. La prudence est la science; la sagesse, » la pensée ; le courage, la persévérance de l'intelligence à » rester pure (1). »

Ce chœur des vertus se retrouve tout entier dans une seule homélie de Saint-Basile. Les vertus civiles sont les vertus de ceux qui soutiennent les tentations avec une grande âme, un esprit lier et élevé (^). Les vertus contemplatives appartiennent à ceux qui, considérant avec une vaste intelligence et de profondes observations les grandeurs de la création, s'élèvent de la grandeur et de la beauté des créatures à la contemplation du Créateur ; à ceux qui, comme les saints, s'élèvent à la hauteur du Bien et jouissent de la conceplion de Dieu (3). Mais, pour se livrer ainsi à la contemplation de la vérité, il leur faut auparavant, par les vertus purilicatives, se délivrer des troubles du dehors et jouir d'une complète tranquillité dans le secret du cœur (4). Les verlus exemplaires, enfin, sont en Dieu, le Bien parfait, que possèdent ceux qui s'élèvent à lui (5).

Mais laissons les hauteurs de la théorie, de la gnose, comme on disait au quatrième siècle, et voyons le prédicateur enseigner la pratique à son peuple.

Être libre, racheté par Jé.^us-Chrisl, éclairé par le Saint- Esprit, l'homme peut, sous la conduite de son bon ange, à

(1) Porphyre, Principe de la théorie des intelligibles. On sait que cet ouvrage est un extrait de Plotin, distribué dans le même ordre que les Ennéades.

(2) Homélie sur le psaume xxxiii, t. i^ p. 14-5, E,

{^) Ihid. p. 14b 01 IKO. —(4) Ibid., p. UG, E. — (5) Ibid., p. 150.

SDH SAINT HASILE. 973

la double lumière de la foi et de la raison, vivre de la vie de l'àme et retourner à Dieu ; il peut aussi, guidé par le génie du mal, vivre de la vie du corps et aller à la perdition, à réleriielle privation de Dieu. « Il y a deux voies opposées » l'une à l'autre, l'une vaste et spacieuse, l'autre étroite et » resserrée ; et, dans chacune d'elles , un guide s'efforce » d'attirer les hommes après lui. La voie douce et unie a » un guide trompeur, le génie du mal , qui par le plaisir » entraîne ceux qui le suivent à la perdition. Dans la voie » rude et escarpée , le bon ange mène par les travaux de » la vertu à la fin bienheureuse. Tant que nous restons » dans l'enfance, chacun de nous, à la poursuite des plai- » sirs du moment , n'a nul souci de l'avenir. Mais, devenu » homme et dans la maturité de la raison, il lui semble » que la vertu et le vice partagent la vie en deux, et, jetant » souvent les yeux de l'àme sur l'un et sur l'autre, il les » trouve en tout dans une constante opposition. La vie des » pécheurs lui fait voir tous les plaisirs du siècle présent ; » la vie des justes ne lui montre que le bonheur du siècle » à venir. Plus les promesses de la voie du salut sont belles, » plus elle impose d'efforts laborieux ; au contraire, la vie » agréable et déréglée , loin de faire attendre ses plaisirs, » en offre tout de suite la jouissance. Toute àme alors a le » vertige, et sent chanceler sa raison. Pense-t-elle à l'cler- » nité : elle choisit la vertu ; regarde-t-elle le présent : elle

» préfère le plaisir Ainsi donc, puisque le vrai bien ne

» peut être saisi que par la raison aidée de la foi, tandis que » la douceur du péché vient d'elle-même et fait couler la » volupté par tous les sens, heureux celui que Tappàt du » plaisir n'entraîne pas à sa perte, qui nouirit patiemment

27i ÉTUDE HISTORIQUE ET LlTTÉRyVIRE

» Tespérance du salut, et, dans le choix de l'une des deux » routes, ne prend pas la mauvaise (l)î »

Or, parmi les auditeurs de saint Basile, il en était peu qui ne se crussent dans la bonne voie ! Alors, comme au temps de Pascal, il ne manquait pas de gens qui prétendaient gagner le ciel par un chemin semé de fleurs. L'homme est si ingénieux à trouver des accommodements avec sa conscience. « Que de gens, dit saint Basile dans un passage » qui fait penser à Lucrèce et à Molière, ont de l'indul- » gence pour les mauvaises actions! Le railleur est un plai- » sant agréable ; tenir des propos obscènes est d'un bon » compagnon ; un caractère amer et irascible n'est pas à » mépriser. L'avare est économe ; le prodigue , généreux ; » le débauché, le libertin est un homme qui s'amuse et se » laisse aller. En un mot, tout vice se pare du nom de la » vertu correspondante (^). »

Par quelle morale Basile entrepril-il de guérir des pécheurs si complaisants pour eux-mêmes? Tour à tour indulgente et sévère, elle n'a pas l'inflexible rigueur du stoïcisme; elle a deux poids et deux mesures, et sait se proportionner à la position et à l'éducation, sans admettre de ces compromis qu'a flétris Pascal. Elle demandait à chacun ce qu'il pouvait donner. « Tous ceux qui ont reçu » ce corps terrestre ne seront pas jugés de la même ma- » nière par le juste Juge : les diverses circonstances où » se trouve chacun d'eux feront varier les jugements.... » Autre sera celui du Juif, autre celui du Scythe. Dieu sera » moins exigeant pour un homme né de parents sans pu-

(1) Sancti Basilii op., t. i, p. 95, — (2) Ibid., t. i, p. 195.

" deur et élevé dans l'iiabitude du vice ; il le sera plus pour » celui que tout invitait à la vertu, l'éducation, ses maîtres, » les divins enseignements, des lectures salutaires, les con- » seils de ses parents (1). » Non-seulement saint Basile s'accommodait aux conditions , il s'accommodait encore aux différents âges et exigeait davantage à mesure que l'on avançait dans le christianisme. « Le premier pas, c'est la » fuite du mal. Si tout d'abord le prophète t'avait mis la » perfection devant les yeux, le découragement t'aurait » arrêté ; mais c'est par les pratiques les plus faciles qu'il » t'aguerrit aux plus rudes vertus. Je comparerais volon- » tiers l'exercice de la piété à une échelle, à cette échelle » que vit le bienheureux Jacob, dont les pieds étaient sur » la terre et dont le sommet s'élevait au-dessus du ciel. ^ Ceux qui débutent dans la vie de la vertu ont à mettre » les pieds sur les premiers échelons, puis à monter sans » cesse jusqu'à ce que, par de lents et insensibles progrès, » ils s'élèvent à la hauteur accessible à la nature humaine (2). » Que demande donc ce guide indulgent à ceux qui débutent dans la vie selon Dieu ? De ne point commettre le mal. Quant aux vertus actives, comme de donner son bien aux pauvres, de mépriser le corps et de mener dès ici-bas la vie du ciel, il ne les demande qu'aux âmes d'élite. « Ce sont des travaux d'athlètes et qui exigent des » âmes déjà dans la force et la maturité de la vertu (3). » Pour les autres, et c'est le grand nombre, il se contente de les arracher au mal. Il leur permet d'aimer le corps, pourvu qu'ils l'aiment innocemment et n'oublient pas leur

(1) Sancli Basilii op., t. i, p. 102. — (2) Ibid., p. 93. — (3) Ibid.

àme. « Ne donne pns tout au piaisir, donne aussi quelque » chose à l'âme. Imagine-toi que tu as deux filles, la pros- » périlé temporelle et la félicilé céleste. Si tu ne veux pas » tout donner à la meilleure, fais du moins un partage » égal (1). »

Basile, si sévère pour lui-même;, se fait quelquefois si faible pour les faibles, qu'il pousse la condescendance à un excès voisin du relâchement. Qu'il adoucisse la mortification du jeûne, en disant qu'il est utile à la santé ; mais ne va-t-il pas trop loin en le vantant comme un merveilleux accommodement de la bonne chère (2) ? Est-ce dans la bouche d'un prédicateur qu'on s'attend à trouver le conseil de jeûner pour avoir l'occasion de faire un bon dîner ? Mais, comme Homère, le grand docteur ne sommeille pas longtemps. 11 est si loin de cette condescendance hypocrite qui pactise avec le vice et lui donne l'apparence de la vertu, qu'il demande partout une piété franche, veut que l'on jeûne avec un visage gai (3) et que l'on jeûne de péché encore plus que de nourriture (4).

Tel est l'esprit de cette morale, où le charme de l'expression rivalise avec la sagesse des préceptes. Quoiqu'elle se prête à propos à la faiblesse et à l'ignorance, elle n'est pas double. C'est la vraie morale fondée sur la notion du bien, du juste et du saint. Il n'y a pas là deux lois, deux codes. Il n'y en a qu'un et des plus sévères, comme on peut le voir par les lettres canoniques, où Basile, devenu casuiste à la prière de son disciple Amphilochius, détermine

(1) Sancli Basilii op., t. n, p. 71. — (2) Ibid., p. 6 el 7. (3) Ibid., p. 2. — (4) Ibid., p. Vô.

loules les fautes que Ton pouvait alors commettre dans les diverses classes de la société, en apprécie la gravité et en fixe la pénitence. Mais, sévère en théorie, le législateur admettait, dans la pratique, les circonstances atlénuantcs et ne demandait à chacun que ce qu'il pouvait donner. C'était la rigueur de l'ascétisme oriental qui se |)liait à l'indulgence grec(pie.

C'est dans cette perpétuelle alliance de la philosophie grecque et de la théologie chrétienne, que se trouve l'originalité de la doctrine de saint Basile. Comme Bossuet, il n'a rien inventé, il n'a rien qui lui appartienne en propre, il doit tout aux philosophes ou aux docteurs qui l'ont précédé, et cependant il ne ressemhie à aucun d'eux. Sa doctrine est sortie tout entière de Platon, d'Aristote, de Plotin, d'Origène et d'Athanase, et cependant elle est toute personnelle. Il n'appartient à aucune école; il fait école lui-même. Ce n'est ni un néo-plalonicien, ni un origéniste, ni un athanasien : c'est un éclectique qui sait unir une sage indépendance de la pensée avec un respect éclairé de la tradition ; c'est à la fois un philosophe el un théologien.

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