‹ Etude historique et littéraire sur saint BasileChapitre 14 sur 44 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

Tel nous a paru saint Basile dans ses écrits et dans ceux de ses contemporains. On a pu reconnaître qu'il ne ressemble pas toujours au portrait qu'en ont tracé les historiens ecclésiastiques, qui, comme le remarque M. Villemain, ne tenant aucun compte des passions et des idées du temps où vivaient les Pères de l'Église, pour ne voir en eux que les représentants impassibles d'une tradition toujours uniforme, font penser, parler et agir les évéques grecs du quatrième siècle, comme les prélats de la cour de Louis XIV. Esprit éminemment éclectique, grâce à la double influence des écoles grecques et de l'Eglise, il fut, dans son caractère, dans son éloquence et dans sa doctrine, un des types les plus originaux de l'alliance du génie grec et du génie oriental, au quatrième siècle.

L'Église d'Orient, déchirée par le schisme et l'hérésie, quoique Athanase fût toujours debout, ne semblait plus qu'un nom. Au milieu de celte dissolution générale, une province, perdue au centre de l'Asie-Mineure, ne se dislingnait du reste de l'empire que par la misère des populations, les vices des riches et la corruption du clergé. Mais de ses écoles sort un jeune homme, qui, pour guérir cette société malade, va demander à la Grèce l'éloquence et la philosophie, à la solitude la pure théologie et l'institution bienfaisante des moines. Sous sa direction, les moines conservent ia vraie foi, soulagent toutes les douleurs et donnent aux

28a ÉTUDE HISTOUIQUE ET LITTÉHAIKE

pauvres l'exemple d'une vie sainte el laborieuse. En vain les magistrats et les évèques se liguent pour écarter du siège de Gésarée le réformateur , qui leur inspire un égal effroi. Les moines et les peuples le mettent à la tête de l'Église du Pont, le soutiennent contre un épiscopat rebelle et le font respecter des gouverneurs et des empereurs. Portant les yeux sur le reste du monde, le réformateur de la Cappadoce entreprend la paciOcation religieuse de l'Orient. D'abord auxiliaire d'Athanase , puis sou successeur dans cette grande œuvre, il réunit les Orthodoxes dispersés, fait rentrer des provinces entières dans la foi de Nicée et, par les seules armes de la persuasion, prépare la complète destruction des hérésies qui divisaient l'Église.

Quels efforts d'activité, quel mélange de fermeté, d'adresse, pour arriver à de tels résultats î Si, en présence d'un obstacle, le premier mouvement de cet homme d'action est un emportement hautain et dédaigneux, bientôt il se rasseoit et envisage le mal avec un regard sur. La résistance se prolonge, sans le décourager. Si sa dignité ne lui permet point de faire les premiers pas, il ménage tous les amourspropres, en faisant intervenir d'imposantes autorités ; ses adversaires se rendent-ils : il leur épargne la moitié de la défaite, en leur tendant la main. S'il peut aller au-devant d'eux, il le fait avec une tolérance toute grecque, qui scandalise l'intolérance orientale ; avec une insinuation tout athénienne, qui triomphe presque toujours de l'esprit disputeur des Grecs. Seuls, l'amitié, dans laquelle il ne voyait qu'un sacrifice commun à la cause de Dieu, le pouvoir impérial et Rome le trouvèrent toujours impérieux, inflexible, violent.

Malgré tant de travaux et de luttes , il met tout l'Orienl

SCK SAhNT BASILE. 281

en relation par ses lettres, compose des traités que ses moines répandent paiioul, et fait entendre en Cappadoce la véritable élo(|uence. Ne répudiant aucune des conquêtes de l'ancienne Grèce, il appelle à son aide ses plus nobles intelligences, et l'ait des Platon, des Aristole et des Plolin les défenseurs de la religion nouvelle. Tel fut ce rare génie, qui, dans un temps de désordres et de calamités, mérita presque toutes les gloires. Bienfaiteur des pauvres et conseiller des riches, il consola rbumanité ; grand évêque et grand écrivain, il fit briller l'Église d'Orient et les lettres d'un éclat qui ne devait pas tarder à disparaître.

« Quand il mourut, tout le peuple de la province accourut à ses funérailles. Les païens, les Juifs, le disputaient aux chrétiens par l'abondance de leurs larmes ; car il avait été le bienfaiteur de tous. Plusieurs personnes ayant péri dans la foule prodigieuse qui se pressait à son convoi, on les trouvait heureuses d'être mortes un tel jour ; et plus d'un enthousiaste, dans son christianisme idolâtre, les nommait des viclimes funéraires (1). » En même tenips , toutes les églises fêtaient sa mémoire et les bouches les plus éloquentes célébraient le grand homme que venait de perdre le monde chrétien. Ces discours, dont trois nous sont parvenus (^), donnent une haute idée de la réputation dont Basile jouissait dès lors en Orient.

Grégoire de Nysse gloi ifie dans son frère le restaurateur

(1) M. Villemain, Tableau de l'Eloquence chrétienne au quatrième siècle.

(2) On trouve un quatrième éloge de saint Basile, attribué à saint Ampliilocliius. Mais ce n'est qu'une déclamation emphatique, dans laquelle il est impossible de reconnaître le disciple de saint Basile, l'éloquent ami de saint (jrégoire de Nazianze, l'orateur (|ue Césarée égalait a ces deux beaux génies.

de Torlhodoxie , une lumière de l'Église, un saint, qui ne le cède à aucun de ceux qu'ont vus les âges précédents. Son discours n'est qu'un long parallèle de l'archevêque de Césarée avec le législateur des Hébreux, les plus grands prophètes et l'Apôtre des nations. Ephrem célèbre dans Basile moins un grand orateur qu'un homme inspiré. « Quand le Seigneur eut pitié de moi, dit-il dans son lan- » gage tout oriental, j'entendis une voix qui me disait : » Lève-toi, Ephrem, et nourris-toi de pensées. Et je ré- » pondis dans une grande anxiété : Où les prendrai-je, » Seigneur ? Et il me dit : Voilà dans ma maison le vase » royal (1) qui te donnera la nourriture. Grandement » étonné de ce discours, je me levai et j'arrivai au temple » du Très-Haut, et, montant doucement au vestibule, je vis » dans le Saint des saints le vase d'élection, orné de paroles » divines, et tous les yeux dirigés sur lui. Je le vis nourrir » le temple de l'Esprit ; je le vis surtout plein de miséri- » corde pour la veuve et l'orphelin. Je vis couler un fleuve » de larmes, et le pasteur, s'envolant sur les ailes de » l'Esprit, porter au ciel des prières pour nous et en faire » descendre des paroles (2). » Et le bienheureux Ephrem, ajoutent ses historiens, se mit à louer l'évêque à haute voix. L'assemblée finie, Basile fit appeler l'étranger et lui dit: « Pourquoi causais-tu du trouble, en faisant mon » éloge ?» — « C'est , répondit Ephrem , parce que je » voyais sur ton épaule droite une blanche colombe te dire » à l'oreille ce que lu adressais au peuple (8). » Le plus touchant de ces discours est celui où Grégoire

(1) Ba^delov axiE/oç,-. — ('2) Sancli Epliraimi op., Rom.T., l. n^ p. 291. (3) Ibid., l. 1^ p. i\ cl XXX.

de Nazianze, s'adressant aux lémoins oculaires de cette vie admirable, se plaît à louer dans son ami un illustre compatriote, le bienfaiteur de la Cappadoce, la gloire de Césarée. « Réunissez-vous tous ici, disait l'orateur dans une » péroraison qui depuis inspira Bossuet, compagnons de » Basile, ministres des autels, serviteurs du temple, et les » citoyens et les étrangers ; secourez-moi pour achever » son éloge, chacun de vous racontant une de ses vertus, » s'attachant à un trait de sa vie. Regrettez tous, les » grands un législateur, le peuple un guide, les savants un » maître, les épouses l'appui de leur vertu, les simples un » conducteur, les esprits curieux une lumière, les heureux » un censeur, les infortunés un consolateur, la vieillesse » un soutien, la jeunesse une règle, la pauvreté un bien- » faiteur, la richesse un dispensateur des aumônes. 11 me » semble que les veuves doivent célébrer leur protecteur, » les pauvres l'ami des pauvres, tous, enfin, celui qui se » faisait tout à tous, afin de gagner toutes les âmes. Reçois » cet hommage d'une voix qui te fut chère, d'un homme » ton égal en âge et en dignité. Si mes paroles approchent » de ce qui t'est du, c'est grâce à toi ; c'est par confiance » en ton secours que j'ai entrepris cet éloge. Si je suis » resté beaucoup au-dessous, pouvait-il m'arriver autre )> chose dans rabattement où m'ont mis la vieillesse , les » maladies et le regret de ta perte ? Mais le Seigneur agrée » ce que nous faisons selon notre pouvoir. Pour toi , » regarde -nous du haut des cieux, âme heureuse et » sainte (1). »

Après avoir rendu cet hommage à la mémoire de sou

(1) Sancti Greg. Naz., I. i, p. 37^2 ol 373.

ami, Grégoire se retira près du bourg d'Azianze , où « il acheva sa vie loin des cours et des conciles, occupé de la culture d'un jardin et revenant à cette passion des vers qui avait enchanté sa jeunesse (1). » Grégoire de Nysse, jusque-là éclipsé par son frère, fit briller, après sa mort, comme un reflet de son éloquence, parut avec éclat dans les conciles et à la cour, acheva l'Hexaméron et écrivit contre Eunomius et Apollinaire.

Quand ces trois beaux génies se furent éteints, la Cappadoce rentra dans l'obscurité d'où ils l'avaient tirée. Du moins, lisait-elle encore les ouvrages de ses glorieux évêques et voyait-elle avec un légitime orgueil le concile de Chalcédoine donner à saint Basile le nom de grand et le mettre à la tète de tous les Pères (2). Elle est redevenue barbare sous la domination des Turcs , qui ne savent ni gouverner ni protéger leurs peuples. Elle a encore une église : mais l'évêque nestorien qui siège dans la chaire de saint Dasile lit-il les œuvres de son grand prédécesseur? Sait-il s'inspirer dans ses livres éloquents, pour prêcher aux faibles restes de cette glorieuse Église de Cappadoce la fidélité à la foi des Pères et le courage contre de fanatiques oppresseurs?

(1) M. Villcmain, Tableau de l' Eloquence chrétienne du quatrième siècle. Saint Grégoire de ISazianze, — (2) Conciles, t. iv, p. 826.

HEXAMÉRON

L'explication de rÉcriture sainte occupe une place considérable dans les œuvres de saint Basile ; et pourtant ce qui nous en est parvenu (rHexaméron , quinze homélies sur les psaumes , trois sur le livre des Proverbes, et le Commentaire des seize premiers chapitres d'Isaïe) n'est qu'une faible partie des travaux exégétiques de l'archevêque de Césarée, qui, si nous en croyons Cassiodore, avait expliqué la Bible tout entière.

Pour bien apprécier l'exégèse de saint Basile, il faut savoir ce qu'était celle d'Origéne et d'Eusèbe, ses maîtres et ses modèles , dont il sut souvent s'écarter avec la sage indépendance qui caractérise ses ouvrages comme sa vie.

La pensée constante d'Origéne fut de transformer la philosophie grecque dans le sens chrétien , en montrant l'accord des livres sacrés avec la raison et la science. On comprend dans quels excès de témérité et d'audace le jeta la réalisation de ce dessein. Souvent, disait-il, le texte de l'Écriture est faux , contradictoire ou même impossible, contraire à la raison et indigne de Dieu. « Quel est » l'homme d'un esprit sain qui pourrait croire que le pre-

288 ÎIEXAMliRON.

» mier, le second et le troisième jour, que le soir et le » matin furent sans soleil, sans lune et sans étoiles ; qu'en » un jour qui est nommé le premier, il n'y avait point de » ciel ? Qui serait assez idiot pour se représenter Dieu » plantant, à la façon d'un agriculteur, un jardin à Éden, » dans un certain pays d'Orient ? Il me semble qu'il n'est » douteux pour personne que , sous une histoire qui ne « s'est matériellement jamais réalisée , ce sont certains » mythes qui sont en figures (1). » Les paroles de l'Écriture cachent donc un mystère; elles n'ont, pour ainsi dire, rien de corporel ; il faut en chercher l'âme et l'esprit (^).

Si tout ne doit pas s'entendre dans le sens littéral, tout ne doit pas non plus se prendre dans le sens spirituel. Qu'est-il besoin de chercher une allégorie quand la lettre même édifie (3) ? Le sens littéral est utile , ne serait-ce que pour la multitude, qui se contente de la pratique, qui croit avec ingénuité et simplicité (4). Mais les parfaits, ceux qui unissent la science {yvdiaiç) à la pratique (j:pac,iç), doivent le plus souvent s'attacher à trouver sous le sens littéral un sens qui ait trait aux mœurs ou au Nouveau Testament, un sens moral ou mystique.

Le sens allégorique satisfait la raison ; il démontre contre les infidèles que les Écritures ne se contredisent

(1) Des Principes, iv, 16 ; homélie x sur la Genèse.

(2) Des Principes, iv, 12. — (3) Homélie xi sur les Nombres, (4) Des Principes, \\, 12.

pas ; enfin, il a pour lui, Tautorité de saint Paul : Hœc omnia in figuris contingehant illis : scripta sunt aiitem ad nostram admonilionem (1). Mais il est très-difficile, pour ne pas dire impossible, de saisir les sens mystiques que présente TÉcriture (2). « L'Écriture inspirée res- » semble à une maison qui renferme beaucoup d'appar- » tements fermés. Toutes les clefs sont tellement mêlées » et dispersées dans fédifîce qu'aucune ne se trouve » sur la porte qu'elle ouvre. C'est un grand travail » que de retrouver toutes ces clefs et d'adapter cha- » cune d'elles à la porte qu'elle peut ouvrir (3). » Pour atteindre ce but difficile, Origène procédait dans son interprétation mystique en s'appuyant sur les trois règles suivantes : 1° dans Moïse tout ce qui est commandement et précepte est littéral ; toutes les prescriptions de la Loi ne sont que des figures, des ombres de l'avenir (4). ^Ml est dans le ciel une région, une ville, un peuple, qui répondent à la Judée, à Jérusalem, aux Juifs. Il est aussi une Egypte, une Tyr, une Babylone surnaturelles. C'est de ce monde mystique que parlent la plupart du temps les historiens et surtout les prophètes (5). Les Pharaon, les Nabuchodonosor sont les mauvais anges, les

[\) I Corinth., x, n. — Des Principes ^ iv, 12, 13; Contre Cetse, IV, 48, 49, no.

(2) Des Principes, iv, 9,

(3) /n psalm. \, p. 527. — (4) llom. vu sur le Lévitique, 4. (5) Des Principes, iv, 20, 21 et suiv.

290 HEXAMÉRON.

puissances ennemies ; les saints sont les saints anges, les puissances bienfaisantes (1). 3^ Enfin , toutes les fois que Ton trouve la lettre fausse , inutile ou indigne de Dieu, il faut recourir au sens allégorique (2).

Pendant qu'Origène s'aventurait ainsi, au gré de son imagination, dans les champs de Tallégorie et trouvait dans chaque mot de l'Écriture un mystère ou un symbole, il en dénaturait le sens au grand mécontentement de saint Jérôme (3), de saint Épiphane (4) et même de son admirateur, de son disciple , saint Basile, qui ne voyait dans ces théories que des rêves et des contes de vieilles femmes (5).

Eusèbe, comme Origéne , rapporte presque tout dans l'Écriture à Jésus-Christ et à l'Église, mais sans nier le sens littéral au profit du sens mystique. 11 respecte le fait matériel et sensible, tout en y voyant une image de choses invisibles et célestes. Des ennemis s'élèvent en tumulte contre David : ce n'est pas une pure allégorie, sans réaUté dans l'histoire. Le fait s'est réalisé, mais, en même temps, il était une figure de l'avenir. Les ennemis de David , ce sont les Juifs qui frémissent et complotent contre Jésus- Christ, les princes du monde qui s'agitent contre l'Église,

(l) Hom. XI sur les Nombres. — (2) Des Principes, iv, 16. (3) Prologue du livre v du Cuminentaire d'Isaïe.

(4.) SîiiiU Jérôme, t. iv, Lettre de saint Epiphane à Jean, évêque de Jérusalem.

(5) Htxaméron, m, 9.

les démons qui attaquent les âmes, la céleste Jérusalem. Eusèbe dès lors n'est plus un simple imitateur d'Origéne ; il transforme Taudacieuse interprétation du docteur alexandrin, la contient dans de justes limites et fait école. Son exégèse est celle de saint Basile, de saint Jean Chrysostome et de Théodoret ; c'est celle de saint Jérôme (1), bien qu'il la censure et l'accuse de s'égarer à la suite d'Origène (2) ; c'est celle de l'Église.

Eusébe avait trop d'érudition et de critique pour sacrifier le sens littéral. Ses commentaires sont remplis d'observations historiques pleines d'intérêt. Il savait l'hébreu et mettait à profit le riche trésor des Hexaples. 11 avait toujours sous les yeux les anciens interprètes, Aquila, l'esclave de la lettre , Symmaque et Théodotion , qu'il appelle l'un \ admirable, l'autre Y exact traducteur ; et, bien qu'il les trouve trop favorables aux Juifs et les accuse d'expliquer l'Écriture d'une manière trop judaïque , il ne laisse pas de les suivre sans cesse, soit pour le sens httéral, soit pour le sens mystique.

Origène sacrifiait tout au sens mystique ; Eusèbe le faisait aller de pair avec le sens historique. Comme lui, saint Basile respecte scrupuleusement la lettre ; mais, comme lui aussi, il voit sous la lettre tous les mystères du Nouveau Testament et surtout des enseignements moraux. Les

(1) Saiûl Jérôme, Prologue. — (2) Ibid., Commentaire d' haie, ch. xvi.

différents caractères que présente son interprétation sont un nfioyen presque infaillible de connaître la date de ses grands travaux exégétiques. Aussi ne doit- on pas hésiter à assigner aux premières années de sa retraite la composition du Commentaire d'Isaïe , dans lequel domine à peu près exclusivement Finterprétation morale ; à sa prêtrise, celle des homélies sur les Psaumes, où il donne une égale importance au sens moral et au sens mystique, mais en leur sacrifiant sans cesse le sens littéral ; à son épiscopat, enfin, FHexaméron, qui, sans négliger les sens figurés, s'attache surtout à donner une explication exacte de la lettre.

Dans le Commentaire d'Isaïe, on sent partout Tenthousiaste d'Origène , encore sous Tempire des idées qu'il vient de compiler dans la PhilocaHe. C'est dans le disciple, comme dans le maître , la même glorification de la science, de la gnose ^ qui, unie à la. pratique ^ forme la perfection chrétienne ; c'est le même amour de la dialectique mise au service de l'Éghse (1) ; c'est le même mépris apparent pour la sagesse du monde (2). Basile, comme Origène , attache fort peu d'importance au sens propre et fait souvent dire à Isaïe des choses auxquelles le prophète avait été loin de songer. Il ne trouve dans ce passé lointain que des allusions au présent, aux grands et aux

(1) Comment, d'haie, ch. ii, 92. — (2) iCid., ch. i, i&, 48.

petits , aux empereurs et aux peuples , aux lidèles et aux évoques, et surtout à Tarianisme, sa constante préoccupation. Par là son Commentaire a un caractère plus mystique que littéral, et plus moral que mystique.

Saint Grégoire de Nazianze dit que saint Basile, pour rendre TÉcriture plus intelligible à tous ses auditeurs, l'interprétait de trois manières et que, non content d'en expliquer la lettre, il approfondissait tous les sens dont elle était susceptible. Ce jugement semble particulièrement convenir aux homélies sur les Psaumes , dans lesquelles chaque verset reçoit généralement, outre Texplication littérale, une explication morale et mystique. Cependant, il suffit de lire ces homélies pour être convaincu que, si le sens littéral n'y est pas complètement négligé, il y est le plus souvent sacrifié aux deux autres. David décrit-il une tempête ; adore-t-il Dieu dans la majesté de son tonnerre : Le tonnerre est la voix de Dieu qui se fait entendre dans les âmes ; les grandes eaux sont les saints ; les cèdres du Liban, brisés par la tourmente, les hommes qui s'enorgueiUissent de l'élévation de leur pensée. La flamme qui se divise n'est plus la foudre ; c'est la division du feu qui aura lieu à la fin des siècles : la propriété de brûler sera le partage des réprouvés ; celle d'éclairer, celui des bienheureux. L'ébranlement du désert désigne la sanctification des âmes. Les cerfs ne sont pas de timides animaux qu'épouvante l'orage, mais les parfaits; le tom-

294 HEXAMEROiN.

pie n'est pas davantage un édifice matériel, où se réfugient les peuples effrayés : c'est rassemblée des saints; le déluge, enfin, n'est pas un débordement des eaux, c'est la purification des âmes par le baptême (1). Qu'il y a loin de cette interprétation arbitraire à la grande, simple et naturelle explication que Bossuet donne de ces mêmes psaumes !

Mais cette tendance aux exagérations de l'allégorie disparait dans la maturité de l'âge et du talent, et saint Basile, en interprétant le premier chapitre de la Genèse, sait se soustraire aux excès d'Origène, et même les condamner, tout en restant son disciple. « 11 en est qui n'ad- » mettent pas le sens vulgaire des Écritures, pour qui de » l'eau n'est pas de l'eau, mais je ne sais quelle autre » nature, qui voient dans une plante, dans un poisson, ce » que veut leur fantaisie, qui dénaturent la création des » reptiles et des bêtes sauvages au profit de leurs allé- » gories... Pour moi de l'herbe est de l'herbe; plante, ï> poisson, bête sauvage , animal domestique, je prends » tout dans le sens littéral : car je ne rougis point de » l'Évangile... Préférerais-jc une folle sagesse aux oracles » de l'Esprit saint ? N'exalterai-je pas plutôt celui qui , » ne voulant pas occuper nos esprits de ces vanités, a » réglé toute l'économie des Écritures en vue de l'édifî-

(1) Homélie sur le psaume xxviii.

» cation et du perfectionnement de nos âmes ? C'est ce » que n'ont pas compris ceux qui, s'abandonnant aux » sens détournés de Tallégorie, ont entrepris de donner à » rÉcriture une majesté de leur invention. Mais c'est se » croire plus sage que le Saint-Esprit, et, sous prétexte » d'explication, produire ses propres rêveries (1). »

Ainsi ce grand esprit épurait insensiblement sa doctrine, devenait de moins en moins exclusif, et, contemplant dans leur simple majesté la beauté des Écritures, arrivait à la plénitude de la vérité. Il faisait en même temps un autre progrès. Lors de sa retraite, dans la ferveur de son zèle, il avait rejeté comme des vanités les lettres et la philosophie grecques. Mais il ne tarda pas à revenir à ces études qui avaient enchanté et nourri sa jeunesse. On en trouve déjà de nombreuses traces dans le Commentaire d'isaïe ; ces souvenirs profanes apparaissent en foule dans les Homélies sur les Psaumes ; dans l'Hcxaméron, Platon, Aristote et Plotin donnent ouvertement la main à Origène et à Eusébe pour montrer l'accord du récit biblique et des découvertes de la science.

L'IIexaméron est l'explication de l'œuvre des six jours, explication souvent tentée avant et après saint Basile. « Il n'est personne parmi les hommes , disait Théophile » dWntioche au deuxième siècle, qui puisse dignement > faire le récit et exposer toute l'économie de l'œuvre

(1) Hexaméron, homélie ix, 1.

200 HEXAMÉRON. •

>^ des six jours : eùt-il mille bouches et mille langues. » Quand il passerait mille ans dans cette vie, il serait » encore incapable de s'élever à la prodigieuse grandeur » et à rincomparable richesse de la sagesse que Dieu a » déployée dans la création. Beaucoup d'écrivains ont » tenté ce récit ; ils ont pris pour sujet, les uns la créa- » tion du monde, les autres Forigine de Thomme, et » peut-être n'ont-ils pas fait jaillir une étincelle qui fût » digne de la vérité (1). » Nous ne pouvons savoir ce que fut l'Hexaméron de saint Hippolyte et nous ne savons guère qu'une chose de celui d'Origène : c'est qu'il dénaturait complètement le récit mosaïque et n'y voyait que des allégories.

L'Hexaméron de saint Basile, par la pureté de la doctrine et la beauté du style, fit disparaître tous ceux qui l'avaient précédé. « Ceux qui ont lu les commentaires de » Basile, dit Grégoire de Nysse, ne les admirent pas moins » que le texte même de Moïse, et il me semble qu'ils ont ) raison : car il y a le même rapport entre ces deux » ouvrages qu'entre le grain et l'épi qui en naît. Ce que » Moïse a renfermé en peu de mots, Basile l'a étendu >' d'une manière si sublime, que ce n'est pas seulement » un épi, mais un arbre semblable à celui que produisit » le grain de sénevé, comparé par l'Évangile au royaume » de Dieu. » « Basile, ajoute-t-il est le seul qui ait bien

(1 ) Théophile d'Antiochc, ii, Ad Autolycum.

» connu rexccllence des ouvrages de Dieu; et, quelque » difficile que soit celui de la création , il n'est personne » qui ne puisse le comprendre avec le secours de ses » méditations (1). »

On a vu dans l'Étude qui précède que saint Grégoire de Nazianze et Photius donnent aussi à l'envi les plus grands éloges à l'œuvre de l'archevêque de Césarée et que saint Ambroise , en l'imitant , ou plutôt en le traduisant , a rendu à son auteur le plus bel hommage qu'un homme de génie puisse rendre à un homme de génie.

Nous ne reviendrons pas sur ce que nous avons dit des beautés oratoires et du système du monde que l'on trouve dans l'ïlexaméron. Il s'arrête à la création de l'homme et comprend neuf homélies. C'est le nombre que donnent saint Jérôme et Cassiodore ; la traduction latine d'Eustathe, qui est très- ancienne, n'en contient également que neuf ; enfln , saint Grégoire de Nysse , qui continua l'œuvre de son frère , déclare qu'elle était restée inachevée. Il faut donc regarder comme supposées deux homélies sur la formation de l'homme , et une troisième sur le Paradis, que Ton avait imprimées dans les premières éditions de saint Basile comme étant de lui, et que dom Garnier a rejetées avec raison, cette fois, parmi ses trop nombreux Spuria. Ce qui a pu donner lieu de les attribuer à saint Basile, c'est que, outre de véritables beautés

(Ij Saint Grég. de Njsse, Hexaméron, p. 2.

298 HEXAMÉRON.

oratoires que Budé, du Pin, Tillemont et Tabbé Augerne trouvaient pas indignes de lui, on lit, au commencement de la première, que Fauteur Ta composée pour s'acquitter d'une promesse : ce qui rappelle la fin de la neuvième homélie , où saint Basile promet de compléter son œuvre. Mais il est évident que cette liaison est de l'invention des copistes. On sait, d'ailleurs, que ces trois homélies, quoique très-anciennes, ne portent pas le nom de saint Basile dans les premiers manuscrits. Il n'a été introduit que dans ceux du Moyen-Age par l'ignorance des copistes ou l'avidité de quelque libraire.

Une fraude ou une erreur plus grave faillit faire passer saint Basile, non plus pour être l'auteur d'un ouvrage qui ne serait pas indigne de lui, mais pour avoir impudemment copié son chef-d'œuvre. On a trouvé un commentaire sur l'œuvre des six jours par un Eustathe, qui n'est ni le célèbre évèque d'Antioche, ni le traducteur latin de l'Hexaméron de saint Basile. Si l'on en croit une date qui se trouve dans le corps de l'ouvrage , cet Eustathe serait contemporain de l'évêque d'Antioche, et aurait composé son livre pendant la trente - troisième année du règne de Constantin, c'est-à-dire, plus de trente ans avant que l'archevêque de Césarée eût prononcé ses homéUes sur le même sujet. Or, comme la plupart des phrases d'Eustathe se retrouvent dans ces homéhes, fautil en conclure que saint Basile a presque textuellement copié son commentaire, ou que ce commentaire n'est lui-

AVERTISSF.MEiNT. 299

même qu'une sorte d'abrégé de saint Basile ? Allatius s'y est trompé et a attribué le plagiat à l'éloquent orateur ; mais, depuis, la critique a prouvé que le livre d'Eustathe n'est qu'une plate compilation, postérieure à saint Basile, et toute formée de centons.

Il ne faut que lire l'Hexaméron pour conclure , comme nous l'avons fait plus haut, qu'il ne peut dater que de la maturité de saint Basile. Nulle opinion hasardée , point d'inexpérience, un sage et constant accord des croyances chrétiennes et de la science, une raison parfaite, un style toujours en harmonie avec les sujets traités, tant de qualités ne peuvent se trouver dans l'ardeur et l'emportement de la jeunesse. Aussi , nous garderons-nous de penser avec dom Ceillier que saint Basile, ayant expliqué toute l'Écriture, et ayant fait quelques-unes de ses homéhes sur les Psaumes pendant sa prêtrise, comme il nous l'apprend lui-même, a dû nécessairement commencer par le premier chapitre de la Genèse et débuter par l'Hexaméron. Il est possible qu'il ait parlé sur toutes les parties de l'Écriture pendant sa prêtrise et son épiscopat ; mais il ne l'est pas qu'il ait suivi l'Écriture de hvre en livre, de chapitre en chapitre. Nous sommes même sûrs du contraire, puisque nous savons que l'homélie sur le commencement du livre des Proverbes fut, sinon son premier discours, du moins un des premiers.

PREMIERE HOMELIE.

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