‹ Etude historique et littéraire sur saint BasileChapitre 16 sur 44 · IX. Est-ce un corps plus lourd? C'est la main de Dieu · texte numérisé non relu

IX. Est-ce un corps plus lourd? C'est la main de Dieu

X. Théorie donnée par certains physiciens : la terre est immobile parce qu'elle est au centre du monde.

XI. Diverses opinions sur la nature du ciel. 11 est formé des quatre éléments, suivant les uns; d'un cinquième, suivant d'autres.

Péroraison. — Ne suivons pas les philosophes dans leurs errements et glorifions le Créateur du ciel et de la terre.

L 1! est convenable de commencer le récit de la formation du monde par le principe du bel ordre qui règne dans les choses visibles. Il s'agit, en effet, de raconter la création du

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ciel et de la terre, qui n'est pas l'œuvre du hasard, comme quelques-uns l'ont imaginé, mais qui tire son origine de Dieu. Quelle oreille est digne d'un tel récit ? Comme l'âme doit se préparer à aborder de si hautes leçons ! Comme elle doit être pure des affections charnelles, libre des inquiétudes mondaines qui raveuglaient, active, ardente dans ses recherches, empressée de trouver autour d'elle une idée de Dieu, qui soit digne de lui !

Mais avant de peser la justesse de ces premières paroles, avant d'examiner tout le sens de ce peu de mots, voyons qui nous les adresse. Car, si la faiblesse de notre intelligence ne nous permet pas de pénétrer la profondeur des pensées, entraînés par l'autorité de l'écrivain, nous nous empresserons d'ajouter foi à ses paroles. Or, c'est Moïse qui a composé cette histoire : Moïse, qui, encore à la mamelle, sut trouver grâce devant Dieu (1) ; Moïse, qu'adopta la fille de Pharaon, qui en reçut une royale éducation et eut pour maîtres les sages de l'Egypte (2); Moïse, qui dédaignant le faste de la royauté pour rentrer dans l'humble condition de ses compatriotes, aima mieux être persécuté avec le peuple de Dieu , que de jouir des douceurs fugitives du péché ;

(1) Actes, VII, 20.

(2) Avant saint Basile , saint Justin , Clément d'Alexandrie et Philon avaient insisté sur l'instruction profane qu'avait reçue Moïse des sages de l'Egypte. « Non-seulement Moïse naquit en Egypte, mais, adopté par la • fille du roi, il fut jugé digne de prendre part à toute la science des Égyp- I» tiens, suivant le témoignage des plus savants historiens, Philon et Josèphe. » Saint Justin, Cohortatio ad génies. — Clément d'Alexandrie [Strom. i) et Philon [De vita Moysis) entrent dans de plus grands développements et font passer Moïse par tout le cercle des études que l'on parcourait de leur temps. Philon, par un singulier anachronisme, va jusqu'à dire que la fille de Pharaon fit venir à grands frais des maîtres de la Grèce.

PREMIÈRE HOMÉLIE. ZOÔ

Moïse, qui recul de ia nature un tel amour de la justice, qu'avant même d'être à la tète du peuple de Dieu, on le voit, poussé par une horreur naturelle du mal, poursuivre les méchants jusqu'à les punir de mort ; Moïse , qui , banni par ceux dont il avait été le bienfaiteur, s'empressa de se soustraire aux tumultes de l'Egypte pour se réfugier en Ethiopie, y vécut loin de toute préoccupation et passa quarante années dans la contemplation de la nature; Moïse, eulin, qui, à Tàge de quatre-vingts ans, vit Dieu autant qu'il est possible à l'homme, ou plutôt comme il n'a été donné à personne de le voir, suivant le témoignage de Dieu lui-même : s'il se trouve farwî vous un prophète du Seigneur, je me ferai connaître à lui en vision, et je lui parlerai en songe. Il rien est pas ainsi de mon serviteur Moïse, qui est fidèle en toute ma maison. Je lui parlerai face à face, en personne et non par énigmes (1). C'est cet homme que Dieu jugea digne de le contempler, face à face, comme les anges, qui vient nous entretenir de ce qu'il a appris de Dieu. Ecoulons donc ces paroles de vérité, écrites sans l'aide des persuasions de la sagesse humaine (2), sous la dictée de l'Esprit saint ; ces paroles destinées à produire non les applaudissements de ceux qui les entendent, mais le salut de ceux qu'elles instruisent.

II. ^w commencement Dieu fit le ciel et la terre. Je m'arrête, frappé d'admiration, devant cette pensée. Que dire d'abord? Par où commencer mon récit? Montrerai-je la vanité des Gentils ? Exalterai-je la vérité de notre foi ? Les sages de la Grèce se sont bien tourmentés pour expli(|uer

(i) Somhriis, XIII, 6-8. — (2) I Corinth., ii, 4.

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la nature, et pas un de leurs systèmes n'est demeuré ferme et inébranlable, toujours renversé par celui qui le suivit. Inutile de les réfuter : ils suffisent pour se détruire l'un l'autre. Ceux qui ne surent pas s'élever à la connaissance d'un Dieu, n'ont point reconnu qu'une cause intelligente ait présidé à la naissance de l'univers : première erreur qui les entraîna dans de tristes conséquences. Les uns eurent recours aux principes matériels et attribuèrent aux éléments du monde l'origine de l'univers (1) ; d'autres

(I) Les physiciens : Thaïes, Anaxiraène, Heraclite, Empédocle, Anaxagore. « Il y a toute apparence, disent ces sages, que la nature et le hasard » sont les auteurs de ce qu''il y a de plus grand et de plus beau dans l'uni- » vers.... le feu, l'eau, la terre et l'air sont les productions de la nature et » du hasard, et l'art n'y a aucune part : c'est de ces éléments entièrement » privés de vie qu'ont été formés ensuite ces autres grands corps, le globe » terrestre, le soleil, la lune, tous les astres ; ces premiers éléments poussés » ça et là au hasard chacun selon ses propriétés , étant venus à se rencon- » trer et à s'arranger ensemble , conformément à leur nature , le chaud avec » le froid, le sec avec l'humide, le mou avec le dur.,.. C'est de ce mélange » que se sont formées toutes les choses que nous voyons, le ciel entier avec » tous les corps célestes, les animaux et les plantes, avec Tordre des sai- » sons que cette combinaison a fait éclore : le tout, disent-ils, non en vertu » d'une intelligence, ni d'aucune divinité, ni des règles de l'art, mais uni- » quement par nature et par hasard. » Platon, Lois^ x, traduction de M. Cousin, p. 222.

« La plupart de ceux qui philosophèrent les premiers ne considérèrent les » principes de toutes choses que sous le point de vue de la matière. Ce d'où » sortent tous les êtres, d'où provient tout ce qui se produit, où aboutit toute » destruction, la substance persistant la même sous ses diverses modifica- » tions, voilà, selon eux, l'élément, voilà le principe des êtres. Aussi pcn- » sent-ils que rien ne naît ni ne périt véritablement, puisque cette nature » première subsiste toujours... Quant au nombre et au caractère propre des » éléments, ces philosophes n'en sont pas d'accord. Thaïes, fondateur de » cette philosophie, regarde l'eau comme le premier principe... Anaximène » établit que l'air est antérieur à l'eau et qu''il est le principe premier des » corps simples. Heraclite d'Ephèse admet que le premier principe est le » feu. Empédocle reconnaît quatre éléments, ayant ajouté la terre à ceux que

imaginèrent que des atomes, des corps indivisibles, <los molécules crochues ou poreuses, forment, par leur ensemble, la nature du monde visible. Les atomes venant à se réunir ou à se sépaier, produisent les naissances et les morts, et les corps les plus durables ne doivent leur consistance qu'à la vigueur de leur mutuelle étreinte (1) : vraie toile d'araignée, qu'ourdissent ces écrivains , qui donnent au ciel, à la terre et à la mer des principes si faibles et de si peu de consistance î C'est qu'ils ne surent pas dire : Au commencement Dieu fil le ciel et la terre. Trompés par leur igno-

» nous avons nommés. Anaxaj*ore prétend que le nombre des principes est » infini. » (Arislole, Métaphysique, i, 3, trad. de MM. Pitrron et Zévort.)

Anaxagore reconnut bien une intelligence suprême : mais « il s*en sert

• comme d'une machine pour la formation du monde. » (Aristote, Ibid.. 4.) « Je vois, dit de lui Socrate, un homme qui n'emploie l'intelligence à aucun » usage, et qui donne pour cause à l'arrangement de l'univers, non des causes » véritables, mais des airs, des éthers, des eaux et toutes sortes de choses » aussi étranges. » (Platon, Phédon, 4.7.)

(1) Leucippe et Démocrite (Diogène Laerte, ix, 30 et ii); Epicure (Ibid., X, 39 et suiv. lxix et suiv.)

« Tels sont, dit Cicéron, les oracles des physiciens. Qu'ils soient vrais ou » faux, c'est ce que j'ignore. Toujours est-il qu'ils sont plus vraisemblables » que ces prétendus corpuscules, les uns polis, les autres rudes, ceux-ci » ronds, ceux-là terminés en angles, quelques-uns courbes et comme oro- » chus, dont Démocrite et avant lui Leucippe ont eu la hardiesse de nous » dire que le concours fortuit avait formé le ciel et la terre sans être déter- » miné par un agent. » {De ta nature des Dieux, i, 24..)

« Toute sa physique, dit-il plus loin d'Epicure, n'est-ce pas Démocrite

• tout pur, à quelques changements près , comme l'inclinaison des atomes, » dont il est l'inventeur ? » (Ibid., 1 , 26.)

Saint Basile n'avait pas seulement appris dans la Genèse, mais encore dans les Néo-Platoniciens, ses premiers maîtres, la vanité de ces systèmes. Il lisait dans Plotin : « Rapporter tout à des causes corporelles, qu''on les » appelle atomes ou éléments , et de leur mouvement désordonné faire naître » l'ordre, la raison et l'âme qui dirige, c'est une chose absurde et impos-

• sible dans l'une comme dans l'autre hypothèse. » (Enn. m, 1. i, 3. )

506 HEXAMÉRON.

rance de la Divinité, il leur semblait que rien ne gouvernait et ne régissait l'univers et que tout était emporté au hasard.

Pour nous mettre en garde contre cette erreur, l'écrivain de la création, dès les premiers mots, éclaire notre raison du nom de Dieu : Au commencement Dieu fit. Quel bel ordre ! Il établit d'abord un commencement, afin que l'on ne croie pas que le monde n'en a point eu. Puis il ajoute : « Fit, » pour montrer que ce qui fut fait est la moindre partie de la puissance du Créateur. De même que le potier, après avoir fait avec une égale industrie un grand nombre de vases, n'a épuisé ni son art, ni son talent ; ainsi le Fabricateur de l'univers, dont la puissance créatrice, loin d'avoir un monde pour mesure, peut se déployer à l'infini, n'eut besoin que d'un signe de sa volonté pour donner l'être aux immensités du monde visible. Si donc le monde a un commencement, et s'il a été créé , cherche qui lui a donné ce commencement, quel en a été le Créateur ; ou plutôt, dans la crainte que les raisonnements humains ne t'écartent de la vérité, iMoïse prévient toute surprise, en gravant dans nos âmes, comme un sceau et un préservatif, le nom vénérable de Dieu : Au commencement Dieu fit. C'est lui, c'est la nature bienheureuse, la bonté sans mesure, digne objet d'amour pour tous les êtres doués de raison, la beauté la plus désirable, le principe de tout ce qui existe, la source de la vie , la lumière intellectuelle, la sagesse impénétrable , c'est Dieu qui au commencement fit le ciel et la terre.

III. :\e t'imagine donc pas, ô homme, que le monde visible soit sans commencement; et, parce que les corps célestes

se meuvent criin cours circulaire, et qu'il est difficile à nos sens de saisir le point où commence le cercle, ne crois pas que les corps, emportés d'un mouvement circulaire, soient sans commencement, de leur nature. Sans doute, le cercle (j'entends la figure plane décrite par une seule ligne) échappe à nos sens et il nous est impossible de trouver où il commence, où il finit ; mais nous ne devons pas pour cela le supposer sans commencement. Bien qu'il échappe à nos sens, il commence réellement au point d'où est parti celui qui du centre l'a décrit avec un rayon (1). Ainsi, en voyant les corps qui se meuvent en cercle revenir toujours sur euxmêmes, sans interrompre un seul instant la régularité de leur cours, ne va pas faussement t'imaginer que le monde n'a ni commencement, ni fin. Car la figure de ce monde passe (T), et le ciel et la terre passeront (3). Les dogmes de la consommation et du renouvellement du monde sont annoncés dans ces courtes paroles, mises en tête du récit inspiré : Au commencement Dieu fit. Ce qui a pris naissance dans le temps est condamné à périr dans le temps (4); s'il y a commencement, ne doute pas de la fin.

A quoi servent donc la géométrie, les calculs de l'arithmétique, tant de travaux sur les solides, la fameuse astronomie, cette laborieuse vanité, si ceux qui les cultivent ont imaginé que ce monde visible est co-éternel au Créateur de toutes choses, à Dieu lui-même ; s'ils accordent à ce monde

(1) Aristote {Du Ciel, i, Î5) prouve qu'un corps qui se meut circulairement n'est pas infini. « 11 finit, dit-il, à la fin du chapitre 9, au point oii il a » commencé. »

(2) I Corinth. vu, 31. — (3) Saint Matthieu, xxiv, 35. (4) Aristote, Du Ciel, i, 12.

borné, qui a un corps matériel, la même gloire qu'à la nature incompréhensible et invisible ; s'ils ne peuvent pas même concevoir qu'un tout dont les parties sont sujettes à la corruption et au changement, finira de toute nécessité par subir lui-même le sort de ses parties ? Mais ils ont été si vains dans leurs raisonnements, leur cœur insensé a été si rempli de ténèbres, et, tout en se disant sages, ils ont été si fous (1), qu'ils ont affirmé, les uns que le ciel existe avec Dieu de toute éternité (^), les autres qu'il est Dieu lui-même, sans commencement ni fin, et l'auteur de l'économie répandue dans tous les êtres (3).

(1) Romains, i, 22.

(2) Aristote résume ainsi son premier livre Du Ciel : « Ainsi donc le » ciel entier n'a pas commencé et ne peut périr ; il est un et éternel. » [Du Ciel, 11^ 1.) Plotin admet avec Aristote que « le monde, être corporel, a toujours existé et existera toujours. » Mais il rapporte à Dieu la cause de sa perpétuité. « Comment l'Ame, dit-il, pourrait-elle laisser tomber dans le » néant quelqu'une des choses qui ont été une fois placées en elle ? »

(3) Les Stoïciens, pour lesquels l'Ether était le seul principe animé de la nature. « Zenon veut que Dieu soit l'Ether. » (Cicéron , De la Nature des Dieux, I, 14- ) « Cléanthe avance d'abord que c'est le monde même qui est » Dieu ; ensuite que c'est l'lntelli|?ence et i'Ame de la nature, et ailleurs >> que le Dieu le plus certain que nous ayons, c'est le feu céleste, l'Ether, » qui est le dernier et le plus élevé de tous les êtres, qui s'étend de tous » côtés, qui fait l'extrémité de tout, qui ceint et embrasse tout. » (Ibid.) « Chrysippe dit que Dieu, c'est le monde lui-même et cette Ame dont il est » pénétré ; que c'est le principe qui agit en tout, et qui conserve tout ; que » c'est le feu et cet Elher, dont j'ai déjà parlé. » (Ibid., 16.)

11 n'y a pas là contradiction. Le monde, disaient les Stoïciens, étant ce qu'il y a de meilleur, est doué de raison, sage, heureux, éternel. (Ibid., II, 8.) « L'univers est donc animé. Celui de ses éléments, qui pénètre et » vivifie tout, a donc la souveraine raison en partage. Voilà par où l'univers » est Dieu. . . Ce feu est lui-même le principe de son agitation, et elle ne » lui vient nullement d'ailleurs. » (Ibid., 11.)

« Telle était, suivant les Stoïciens, l'Ame du monde. Celte intelligence , cette raison qu'ils croyaient répandue dans la nature, qu'était-ce? Rien autre chose que le feu de l'Ether qui pénètre tous les corps ; ou plutôt, rien

IV. Un jour, sans nul cloute, toute celle sagesse mondaine, aggravera pour eux la terrible condamnation, puisque, voyant si clair dans de vaines sciences, ils ont d'euxmêmes fermé les yeux à la connaissance de la vérité. Ces hommes qui mesurent les distances des asires, qui décrivent les étoiles, et celles de l'Ourse, toujours brillantes à nos yeux, et celles du pôle méridional, visibles pour les habitants de ces contrées et inconnues pour nous ; qui partagent la zone boréale et le cercle du zodiaque en une infinité de divisions ; qui observent avec exactitude le cours des asires, leurs stations, leurs déclinaisons, leurs retours et le temps que chaque planète met à exécuter sa révolution ; ces hommes, dis-je, ont tout découvert, hors une chose : c'est que Dieu est le Créateur de l'univers et le juste Juge qui, selon leur mérite, rémunère tous les actes de la vie. Ils n'ont pas su non plus s'élever à l'idée de la consommation, conséquence de la doctrine du jugement, et dire qu'il faut nécessairement que le monde change, si les âmes doivent passer de celte vie à une vie nouvelle. En effet, comme la nature de la vie présente a de l'affinité avec ce monde, ainsi dans la vie future nos âmes jouiront d'un sort conforme à leur nouvel état. iMais ils sont si loin de s'appliquer à ces vérités, qu'ils poussent de grands éclats de rire, quand nous leur annonçons la consommation du monde et la régénération du siècle. Puisque le principe précède nalurellement ce qui en dérive, il était nécessaire qu'en nous parlant des choses qui prirent naissance dans le

autre ciiose que les lois mécaniques qu'ils altribuaienl principalement au feu céleste, et suivant lesquelles tout se formait, tout agissait nécessairement. » (M.-J.-V. Le Clerc.)

310 IIEXAMÉRON.

temps, l'écrivain sacré mît celle parole en tèle de son récit: Au commencement Dieu fit.

V. Il semble, en effet, que même avant ce monde il existait un ordre de choses dont noire esprit se peut faire une idée, mais dont nous ne pouvons rien dire, parce qu'il est trop élevé pour des hommes qui débutent et sont encore enfants dans la science (1). La naissance du monde a été précédée d'un état convenable aux puissances surnaturelles, dépassant les limites du temps, éternel et sans bornes. Le Créateur et l'artisan de toutes choses l'a orné de ses œuvres : il y créa la lumière spirituelle pour le bonheur des âmes qui aiment le Seigneur, les natures intellectuelles et invisibles, toute la hiérarchie des pures intelligences, qui dépassent la portée de notre esprit et dont nous ne pouvons même trouver les noms. Elles remplissent l'essence de ce monde invisible, comme nous l'apprend Paul : Tout a été créé en lui, et les choses visibles et les choses invisibles, et les Trônes, et les Dominations, et les Principautés, et les Puissances, et les Vertus (2), et la milice des anges, et l'ordre des archanges.

Il fallait enfin à ce monde ajouter un monde nouveau

(i) Origène aussi fait précéder le monde matériel par le monde intelligible ; mais ce monde intelligible n'est autre que le Verbe, principe de toutes les raisons des choses. « Tu chercheras, dit-il, si, dans un certain sens le » premier-né de la création n'est pas le monde intelligible, en ce sens sur- » tout que la sagesse est un système de pensées. Ce qui le prouverait, c'est » Tcxistence des raisons de toutes choses, selon lesquelles tout se fait par » Dieu, dans la sagesse, comme dit le Prophète. En sorte qu'en Dieu « résiderait un monde d'autant supérieur en variété et en beauté au monde » sensible, que la raison de l'univers pur de toute matière l'emporte sur le » monde matériel. » {Saint Jean, xix, p. 5.)

(2) Coloss. I, 16.

PREMIERE HOMELIE. 311

qui fût et l'école où s'inslruiraienl les âmes des hommes, et le domicile des êtres destinés à naître et à mourir. Aussitôt fut créée, de la nature de ce monde et en rapport avec les animaux et les plantes qui le peuplent, la succession du temps, qui se presse et s'écoule sans cesse et ne s'arrête jamais dans son cours. N'est-ce pas là le temps où le passé n'est plus, l'avenir n'existe pas encore, et le présent échappe avant d'être connu ? Et telle est aussi la nature de ce qui vit dans le temps, condamnée à croître ou à périr, sans repos et sans stabilité certaine. Il convenait donc que les animaux et les plantes, obligés de suivre une sorte de courant, et emportés par le mouvement qui les mène à la naissance ou à la mort, vécussent dans un milieu dont la nature fut en rapport avec les êtres sujets au changement (1).

Aussi l'écrivain qui nous raconte avec tant de sagesse

(1) On sent ici l'inspiration de Platon. « hauteur et le Père du monde, » dit le Philosophe athénien dans le Timée, voyant cette image des Dieux » éternels en mouvement et vivante, se réjouit, et, dans sa joie, il pensa à la » rendre encore plus semblable à son modèle... La nature du modèle était » éternelle, et le caractère d'éternité ne pouvait s'adapter entièrement à ce qui » a commencé. Dieu résolut donc défaire une image mobile de l'éternité, et, » par la disposition qu'il mit entre toutes les parties de l'univers, il fît de » l'éternité qui repose dans l'unité, cette image éternelle, mais divisible, que » nous appelons le temps. Avec le monde naquirent les jours , les nuits » les mois et les années, qui n'existaient point auparavant. Ce ne sont là » que des parties du temps ; le passé, le futur en sont des formes passagères, » que, dans notre ignorance, nous transportons mal à propos à la substance » éternelle ; car nous avons l'habitude de dire : Elle fut, elle est, elle sera. » Elle est, voilà ce qu'il faut dire en vérité. Le passé et le futur ne con- » viennent qu'à la génération qui se succède dans le temps... Le temps a » donc été fait avec le monde, afin que , nés ensemble , ils finissent aussi » ensemble, si leur destruction doit arriver. » {Timée, p, 129 de la Iraduc- » tion de AI. Cousin.)

Saint Basile trouvait encore cette question du temps admirablement développée dans Plotin {Enn., ii, 1. vu, 10-12). Le temps, pour le philosophe

la naissance de l'univers, ne manque-l-il pas de mettre ces mots en tête de son récit : Au commencement Dieu fit; c'est-à-dire au commencement du temps. Car, s'il fait paraître le monde au commencement, ce n'est pas une preuve que sa naissance ail précédé celle de toutes les autres créatures ; il veut seulement nous dire qu'après le monde invisible et intellectuel, le monde visible, le monde des sens, a commencé d'être.

Le premier mouvement s'appelle commencement : Le commencement de la bonne voie, cest la pratique de la justice (1). Les actions justes, en effet, sont les premiers pas vers la vie heureuse. On appelle encore commencement la partie essentielle et première d'où provient une chose, ce qu'est le fondement à la maison, la carène au vaisseau ; c'est en ce sens qu'il est dit : Le commencement de la sagesse est la crainte du Seigneur (^), c'est-à-dire la piété est comme la base et le fondement de la perfection. L'art est aussi le commencement des travaux des artisans ; l'habileté de Béséléel commença la parure du tabernacle (3). Souvent même la fin utile qu'on se propose est le commencement des actions : ainsi, l'approbation de Dieu est le

alexandrin, est la vie de l'Ame, principe du monde matériel, considérée, dans le mouvement par lequel elle passe d'un acte à un autre. Fénelon a dit de même : « Le temps est le changement de la créature. » {Existence de Dieu, 11, ch. V, 3.)

(i) Prov. XVI, 5. — (2) Ibid., i, 7.

(3) Ces définitions du mot àpx.'i; principe, commencement, sont empruntées à Aristote : « Principe se dit d'abord du point de départ de la chose : >. ainsi, le principe de la ligne, du voyage... Le principe est encore la partie » essentielle et première d'où provient une chose : ainsi, la carène est le • principe du vaisseau, et le fondement celui de la maison... On appelle » encore principes, les arts, et, entre tous les arts architectoniques. » [Métaphysique, v, 1.)

commencement de l'aumône ; et la fin que nous montrent les promesses, celui de tout effort vertueux.

VI. Tels sont les différents sens du mot coynmcncemenl : vois s'il n'a pas ici toutes ces sigiiificalions. Tu peux connaître l'époque où commença la formation de ce monde, si, remontant dans le passé, tu mets tes soins à en trouver le premier jour. Tu trouveras ainsi quel a été le premier mouvement du temps ; puis que la création du ciel et de la terre en a été comme le fondement et la base ; ensuite, qu'une raison intelligente , comme te l'indique le mot commencement , principe , a présidé au bel ordre des choses visibles (1). Tu découvriras enfin que le monde n'a pas été conçu au hasard et sans raison , mais pour une fin utile et le plus grand avantage de tous les êtres, puisqu'il est réellement le gymnase où s'exercent les âmes raisonnables, l'école où elles connaissent Dieu ; puisque par le spectacle des choses visibles et sensibles, il conduit l'esprit, comme par la main, à la contemplation des choses invisibles. Les perfections invisibles de Dieu, dit l'Apôtre, sont visibles depuis la création du monde par Vidée cjue ses œuvres nous en donnent (2).

(1) C'était ainsi qu'Origène entendait le mot àpyjn. « Quel est le principe » de toutes choses, disait-il dans une homélie qui ne nous est parvenue que » dans la traduction latine de Ruffin, sinon noire Seigneur et le sauveur » universel, Jésus-Christ, le premier-né de toute créature ? C'est dans ce » principe, c'est-à-dire, dans son Verbe, que Dieu fit le ciel et la terre, » comme l'évangéliste Jean le dit au commencement de son Évangile : Dans « le principe était le Verbe... 11 ne s'agit donc point ici d'un commen- » cément temporel. » (Origène, Ed. D. D. Caroli et Caroli Vincentii Delarue, t. ii, p. 52)

(2) Romains, i, 20.

Peut-être ces mots : Ait commencement Dieu fit, ontils en vue le rapide et imperceptible moment de la création. Le commencement, en effet, est indivisible et instantané. Le commencement du chemin n'est pas encore le chemin, et celui de la maison n'est pas la maison ; ainsi le commencement du temps n'est pas encore le temps et même n'en est pas la moindre partie. Si quelque contradicteur nous dit que le commencement est un temps : il doit alors, qu'il le sache bien , le soumettre aux divisions du temps, lui donner un commencement, un milieu et une fin. Or il est ridicule d'imaginer un commencement du commencement. De plus, si l'on partage en deux le commencement, on en fait deux au lieu d'un, ou plutôt on en fait plusieurs, on en fait une infinité , tout ce qui se partage étant divisible à l'infini. Ainsi donc , s'il est dit : Au commencement Dieu fit, c'est pour nous apprendre qu'à la volonté de Dieu le monde surgit en moins d'un instant ; et c'est pour rendre ce sens plus clair que d'autres interprètes ont dit : Dieu fit sommairement, c'est-à-dire en masse et en un moment (1). Mais assez sur le commencement, malgré la richesse de la matière.

VIL Parmi les arts, les uns ont en vue la création, d'autres la pratique, les autres la théorie (2). La fin des derniers

(1) Saint Basile a ici en vue Aquila, Théodolion et Symmaque. Les Hexaples nous ont conservé le texte d'Aquila : Ev xs-falafw sxTtcrsv 6 Bths qùv tov û'jpavby xa'. abv r/jy y/jy. Cette opinion que le monde avait été créé en un instant ne manquait pas d'autorités dans l'antiquité. A Origène, à saint Athanase, à saint Grégoire de Nysse, à saint Augustin, que nous avons cités plus haut {Étude, p. 264. et 265), il faut joindre encore i^hilon et saint Ambroise.

(2) « Toute conception intellectuelle a en vue ou la pratique , ou la créa- » tion, ou la théorie. » (Aristote, Métaphys., vi, 1.)

est le travail de la pensre ; celle des seconds, le mouvement même du corps. Vienl-il à cesser : tout s'arrête, rien ne paraît plus aux regards. Ainsi, la danse et la musique ne laissent rien après elles et n'ont d'autre fin qu'elles-mêmes. Dans les arls créateurs, au contraire, l'œuvre subsiste encore après l'opération. Telle est l'architecture, tels sont les arts qui travaillent le bois et l'airain , celui de lisser, tous ceux enfin qui , même quand l'artisan a disparu , suffisent pour te montrer une intelligence industrieuse, et te faire admirer dans son œuvre l'architecte , le fondeur ou le tisserand. Ainsi donc, pour montrer que le monde est une œuvre d'art, proposée à la contemplation de tous les êtres et destinée à faire connaître la sagesse de celui qui l'a faite, le sage Moïse ne se sert pas d'un autre mot : Au commencement, dit-il, Dieu fit; il ne dit pas : Dieu travailla. Dieu forma^ mais Dieu fit. Parmi ceux qui ont imaginé que le monde coexistait avec Dieu de toute éternité, beaucoup prétendent qu'il n'a pas été fait par Dieu, mais qu'il existe spontanément comme l'ombre de sa puissance. Dieu, disent-ils, en est la cause, mais une cause involontaire, comme le corps est celle de l'ombre, la flamme celle de la splendeur (1). C'est pour remédier à cette erreur que le

(1) Nous avons vu saint Basile, ou plutôt lés premiers mots de la Genèse, renverser successivement les systèmes des Physiciens et des Atomisles, l'éternilc du monde d'Aristote, le panthéisme des stoïciens. C'est maintenant le tour des Alexandrins. Jusqu'ici Platon seul reste debout. Pour les Alexandrins, Dieu est l'être même. C'est plutôt l'être unique que l'être le plus complet. « L'unité » ne pouvait être seule. Si elle était demeurée en elle-même, il n'y aurait pas • eu de multiple. C'est le propre de chaque nature d'engendrer ce qui la » suit ; de l'engendrer en vertu d'une puissance ineflable, sans rien perdre » de ce qu'elle est elle-même. Cette puissance inelTable, inépuisable, indivi- » sible, s'exerce sans que rien puisse l'arrêter, jusqu'à ce que, de généra-

51<) HEXAMÉRON.

Prophète s'exprime avec tant de précision : Au commencement Dieu fît. Il ne se contenta pas de donner l'être au monde : être bon , il fit une œuvre utile ; sage, ce qu'il y a de plus beau ; tout puissant, un chef-d'œuvre de puissance (1). Moïse te montre presque du doigt l'artisan suprême s'emparant de la substance de l'univers, établissant ses diverses parties dans un parfait accord et de leur ensemble faisant résulter un concert harmonieux.

Au commencement Dieu fit le ciel et la terre. En nommant les deux extrêmes, il embrasse la substance du monde entier, accordant au ciel le privilège de l'aînesse et mettant la terre au second rang. Tous les êtres intermédiaires ont été créés avec les extrémités. Ainsi, quoiqu'il ne soit pas question des autres éléments, du feu, de l'eau et de l'air, pense qu'ils étaient confondus tous ensemble, et tu trouveras encore dans la terre de l'eau, de Pair et du feu. Le feu jaillit des pierres ; le fer, qui sort aussi de la

» tion en génération^ les limites du possible soient atteintes. » (Plotin, Enn. IV, 1. VIII, 6.) Ailleurs, Plotin représente Dieu sous l'image du soleil qui émet ses rayons sans rien perdre de sa substance. [Enn. v, 1. m, 15.) « Dieu n'a pas fait le monde volontairement; il n'a pas pu ne pas le faire ; il était dans sa nature de le produire h ri] cpiiast TJy to ttohIv. » {Enn. ii, 1. IX, 4..) Ainsi, l'être infini, la pensée éternelle ayant pour objet tous les intelligibles, l'activité éternelle ayant pour terme l'éternelle génération du mobile, produit le monde nécessairement, sans commencement ni fin. 11 ne pouvait ni ne pas le faire, ni le faire autre.

Spinoza dira de même : « Les choses qui ont été produites par Dieu, n'ont » pu l'être d'une autre façon, ni dans un autre ordre, » [Élhiq. De Dieu, prop. 33.)

(1) « Celui qui est parfait en bonté n'a pu et ne peut rien faire qui ne » soit très-bon. Il organisa l'univers de manière à ce qu'il fût, par sa con- » stitution même, l'ouvrage le plus beau et le plus parfait. » (Platon, Timée, p. Y i^ de la trad. de M. Cousin.)

terre, produit par le frottement des milliers d'étincelles. Chose merveilleuse ! Le feu , renfermé dans les corps , y reste caché sans les endommager ; il n'en est pas plus tôt sorti, qu il consume ce qui l'avait conservé. La terre contient de l'eau : apprenons-le de ceux qui creusent des puits. Elle contient de l'air : vois, quand elle est humide, les vapeurs qu'elle exhale à la chaleur du soleil (1). Maintenant, comme par leur nature, le ciel occupe la partie la plus élevée de l'espace, et la terre la plus basse (on voit, en effet, tout ce qui est léger monter vers le ciel, et les corps pesants tomber à terre); comme le haut et le bas sont les points les plus opposés, il suffit de faire mention des parties naturellement les plus éloignées, pour comprendre tout ce qui remplit l'inlervalle. Ne demande donc pas rénumération de tous les éléments : devine, par ce qu'indique l'Ecriture, ce qu'elle passe sous silence.

VIIL Au commencement Dieu fit le ciel et la terre. Si nous voulions rechercher l'essence de chacun des êtres qui s'offrent à notre contemplation ou tombent sous nos sens, nous serions entraînés dans de longues digressions, et la solution de ce problème nous demanderait plus de paroles que tout ce qui nous reste à examiner, sans même servir à

(1) « Nous voyons que rélément que nous avons appelé eau, en se con- » gelant, devient, à ce qu'il semble, des pierres et de la terre ; la terre » dissoute et décomposée s'évapore en air ; l'air enflammé devient du feu ; » le feu comprimé et éteint redevient de l'air ; à son tour, l'air condensé et » épaissi se transforme en nuage et en brouillard ; les nuages, en se con- • densant encore plus, s'écoulent en eau ; l'eau se change de nouveau en » terre et en pierres ; tout cela forme un cercle, dont toutes les parties ont » Tair de s'engendrer l'une l'autre. » (Platon, Timée, p. 1^3, de la trad. lia M. Cousin.)

318 HEXAMÉRON.

rédification de l'Église. Sur l'essence du ciel, nous nous en tenons à ce que dit Isaïe, qui, dans un langage simple, nous donne une idée suffisante de sa nature : Celui qui a consolidé le ciel comme de la fumée (1) ; c'est-à-dire, Celui qui a créé une substance déliée, sans solidité ni densité pour en former le ciel. Sur sa forme, nous nous contentons aussi de ce que dit le même prophète à la louange de Dieu : Celui qui a posé le ciel comme une voûte (2). De même, au sujet de la terre, prenons la résolution de ne pas nous tourmenter à connaître son essence, de ne pas fatiguer notre raison à la recherche de la substance qu'elle recouvre. Ne lui cherchons pas une nature dépouillée de qualités, sans qualité par elle-même ; mais sachons que tous les phénomènes dont nous la voyons revêtue, concourent à lui donner l'être et complètent son essence. Essaie d'enlever par la raison chacune des qualités qu'elle présente, tu arriveras au néant. Enlève le noir, le froid, la pesanteur, la densité, les qualités qui concernent le goût, en un mot, toutes celles que nous lui voyons, la substance s'évanouit (3).

Si je te fais laisser ces vaines questions, ce n'est pas pour

(1) Isaïe, Li, 6. — ("2) Ibid., xl, 20.

(3) « Supprimez la longueur, la largeur, la profondeur, il ne reste rien » absolument, sinon ce qui était déterminé par ces propriétés. Sous ce point » de vue, la matière est nécessairement la seule substance ; et j'appelle » matière, ce qui n'a de soi, ni forme, ni quantité, ni aucun des caractères » qui déterminent l'être : car il y a quelque chose dont chacun de ces ca- » ractères est un attribut, quelque chose qui diffère dans son existence de » l'être selon toutes les catégories. Tout le reste se rapporte à la substance ; » la substance se rapporte à la matière. La matière première est donc, ce » qui en soi n'a ni forme, ni quantité, ni aucun autre attribut. » (Aristote, Métaphysique^ vu, 3.)

PREMIERE HOMELIE. 319

l'engager à rechercher le point d'appui de la terre. L'esprit serait saisi de vertige en voyant ses raisonnements se perdre sans fin. Dis-tu que la terre repose sur une couche d'air (1) : comment alors cette substance molle et sans consistance résiste-t-elle au poids énorme qui la presse? comment ne s'échappe-t-elle pas de toutes parts pour se soustraire à cet affaissement et se répandre sur la masse qui l'accable? Supposes-tu que l'eau soit le fondement de la terre (5) : tu auras toujours à te demander comment un corps si lourd et si épais n'enfonce point dans l'eau, comment une masse d'une telle pesanteur est retenue par une nature plus faible qu'elle. Puis tu chercheras une base à celte eau, et tu seras encore embarrassé pour dire sur quel appui repose son fond.

IX. Supposes-tu qu'un corps plus lourd empêche la terre de tomber dans l'abîme : pense que cet appui a besoin luimême d'un soutien qui le supporte et l'empêche de tomber. En avons-nous imaginé un : noire raison demande encore ce

«Ainsi, il y a accord unanime relativement à la substance considérée » comme sujet et comme matière, et cette substance n'existe qu'en puissance. » (ibid., VIII, 2.)

On le voit, quand saint Basile dit qu'en dépouillant la substance de ses qualités, on arrive au néant, il ne fait qu'aller un peu plus loin qu'Aristote. Qu'est-ce, en effet, pour Aristote, que la substance, la matière première ? Elle n'est rien en acte, elle est tout en puissance. Elle n'est pas le néant, mais le moindre être, le plus voisin du néant.

(1) « Anaximène, Anaxagore et Démocrite disent que ce qui fait reposer » la terre, c'est sa largeur. Elle ne divise pas, mais couvre l'air inférieur. » (Aristote, Du Cif^l, ii, 13.)

Epicure disait aussi que la terre était portée sur l'air. (Diog. Laert. x, 74.)

(2) « D'autres disent qu'elle est étendue sur l'eau. C'est une très-ancienne » opinion, attribuée à Thaïes de Milet, qu'elle nage comme du bois, ou une » matière semblable. • (Aristote, Du Ciel, ii, 13.)

520 HEXAMIiRON.

qui le supporte, et nous tombons ainsi dans l'infini, imaginant toujours une base à la dernière que nous avons trouvée (1). Et plus nous avançons dans notre raisonnement, plus nous sommes obligés de donner de force à cette base, afin qu'elle puisse supporter toule la masse qui pèse sur elle. Mets donc des bornes à ta pensée, et que ta curiosité n'encourre pas les reproches de Job. 0 loi qui sondes ces profondeurs incompréhensibles, ne te fais pas demander : Où sont les anneaux qui soutiennent le monde (^)? Si jamais tu entends dans les psaumes : Cest moi qui ai consolidé les colonnes de la terre (3), vois dans ces colonnes la puissance qui la soutient. Car, que signifie cet autre passage : // lui a donné la mer pour fondement (4), sinon que Teau est répandue tout autour de la terre ? Comment donc l'eau, l'élément fluide, qui de sa nature coule sur toutes les pentes , reste-l-elle ainsi suspendue sans jamais s'écouler? Tu ne réfléchis pas que la terre, suspendue par elle-même (5), jette la raison dans un égal et même dans un plus grand embarras, puisque de sa nature, elle est plus pesante. Mais admettons que la terre repose sur ellemême, ou disons qu'elle flotte sur les eaux : il nous faut toujours rester fidèles à la pensée de la piété et reconnaître que tout est soutenu par la puissance du Créateur (6).

(1) C'était l'opinion de Xénopliane de Coloplion ; il disait que la terre n'a pas de fond et que ses racines s'étendent à Tinfini. (Aristote, Du Ciel, u, 13.)

(2) Job, xxxviii, 6. - (3) Ps. lxxiv, 4. — {i) Ps. xxiii, %

(5) « Les Pythagoriciens disent que le feu occupe le centre du monde et » que la terre est une étoile qui, en tournant autour de son centre, forme le » jour et la nuit. Ils placent aussi une autre terre à l'opposé de celle-ci, et ils » l'appellent antichtone. » (Aristote, Du Ciel, ii, 13.)

(6) « L'un (Empédocle) environne la terre d'un tourbillon produit par le ciel

PREMIERE HOMELIE. 321

Répondons-nous donc à nous-mêmes, répondons à ceux qui nous demandent sur quel appui repose cette masse énorme : Les confins de la terre sont dans la main du Seigneur (1). C'est une doctrine aussi infaillible pour nous donner Tintelligence que profitable à nos auditeurs.

X. Ce n'est pas qu'il y ait des physiciens qui donnent avec un grand étalage de mots les raisons de l'immobilité de la terre. Placée au milieu de l'univers, et ne pouvant incliner plus d'un côté que de l'autre, parce que son centre est partout à la même dislance de sa surface, il lui faut nécessairement reposer sur elle-même, puisque, d'un poids partout égal, il lui est impossible de pencher d'aucun côté. Ce n'est pas sans raison et par hasard que la terre occupe le centre du monde ; c'est sa position naturelle et nécessaire. Comme le corps céleste occupe l'extrémité supérieure de l'espace, tous les corps pesants que nous supposerons tomber de ces régions élevées, viendront de toutes parts se réunir au centre, et le point vers lequel se portent les parties, verra évidemment s'y précipiter toute la masse. Si les pierres, le bois, tous les corps terrestres tombent de haut en bas, il faut que ce soit la place propre et naturelle de la terre tout entière. Si, au contraire, un corps léger part du centre, il est évident qu'il se portera vers les parties supérieures. Ainsi,

» et la supposft fixe au centre; l'autre (Anaximène), la conçoit comme une » large huche, à laquelle il donne l'air pour base ; mais quelle puissance a » ainsi disposé toutes ces choses le mieux possible ? C'est à quoi ils ne son- » gcnt point; ils ne reconnaissent pas la trace d'une force supérieure, et » croient trouver un Atlas plus fort, plus immortel et plus capable de soutenir » le monde! • (Plalon, Phcdon, trad. de M. Cousin, p. 280.) (1) P/?aMm6' xciv, 4.

522 HEXAMÉRON.

les corps pesants se meuvent de haut en bas, et, suivant ce raisonnement, le bas n'est autre que le centre du monde. Ne sois donc pas surpris que la terre ne tombe jamais : elle occupe le centre de Tunivers, sa place naturelle. De toute nécessité, il lui faut restera sa place, à moins qu'un mouvement contre nature ne l'en fasse sortir (1). S il y a quelque chose dans ce système qui te paraisse probable, réserve ton admiration pour le principe d'un si bel ordre, pour la sagesse de Dieu. Les grands spectacles ne nous frappent pas moins, quand nous avons découvert quelque chose de leur merveilleux mécanisme. En est-il autrement? Préférons la simplicité de la foi aux démonstrations de la raison.

XI. Nous pourrions dire la même chose du ciel. Avec quel bruit de paroles les sages du monde ont discuté sur sa nature! Les uns ont dit qu'il élail composé des quatre éléments, tangible et visible, participant de la terre par

(1) « Le monde étant sphérique, le centre, également distant de toutes les » parties de la circonférence, doit êlre considéré comme opposé à chacune » d'elles... Si on suppose un corps solide placé en équilibre au milieu de a l'univers, il n'inclinera vers aucun point de la c rconl'érence, puisque tous » ces points sont parfaitement égaux... C'est la qu'est la terre, notre nour- » rice, roulée autour de l'axe qui traverse tout l'univers. » (Platon, Timée,)

» Les parties de la terre et sa masse tout entière se portent naturellement » vers le centre de Kunivers. C/est précisément là ce qui fait qu'elle occupe » le milieu du monde. Du moment que leur centre est commun, se deman- » dera-t-on vers quel centre les corps pesants et les parties de la terre se » portent naturellement ? V^ers celui de l'univers , ou vers celui de la terre ? » C'est nécessairement vers celui de l'univers. Car les corps légers et le feu, » dont la direction est contraire à celle des corps pesants, se portent aux » extrémités de l'espace qui enveloppe le centre. Mais il arrive que ce point » est à la fois le centre de la terre et celui de l'univers. Si donc les corps » pesants se portent ves le centre de la terre, c'est par accident, parce que » la terre a son centre au centre de l'univers. » (Aristote, Du Ciely ii, 14. )

PRKMIÈRE lIOiMÉLIE. o23

sa solidité, du feu puisqu'il frappe la vue, de l'air et de l'eau par leur mélange (1). D'autres, rejetant ce système comme invraisemblable, ont introduit dans le monde, pour en former le ciel, un cinquième élément de leur façon. Il existe, disent-ils, un corps céleste qui n'est ni du feu, ni de l'air, ni de la terre, ni de l'eau, en un mot, aucun des corps simples. Ceux-ci, en effet, ont leur mouvement naturel en ligne droite, les corps légers de bas en haut, les corps pesants de haut en bas; or, ce mouvement de haut en bas ou de bas en haut, ne ressemble pas au mouvement circulaire : il y a entre eux la plus grande différence. 11 faut donc que des corps dont le mouvement naturel est si différent, diffèrent aussi dans leur essence. Mais, disent-ils, il n'est pas même possible de supposer que le ciel soil formé des corps primitifs que nous appelons éléments, parce que la réunion de forces contraires ne saurait produire un mouvement régulier et facile, chacun des éléments recevant de la nature une impulsion différente. Aussi, est-ce un travail que de maintenir les corps composés dans un mouvement continuel, parce qu'il est impossible de mettre un seul de leurs mouvements d'accord et en harmonie avec tous ceux qui le contrarient; parce que celui qui convient à une partie

(1) • C'est de ces quatre éléments, réunis de manière à former une pro- • portion, qu'est sortie l'harmonie du ciel, l'amitié qui l'unit si intimement » que rien ne peut le dissoudre, si ce n'est celui qui a formé ses liens. » L'ordre du ciel est composé de ces quatre éléments pris chacun dans sa » totalité : Uieu a composé le ciel de tout le feu, de toute l'eau, de tout - l'air et de toute la terre. • (Platon, Timée, p. 122.)

11 faut, toutefois, remarquer que le mot Oypavo),- veut dire à la fois ciel et monde ; et que ce dernier mot, qui est celui dont se sert M. Cousin dans sa traduction, serait ici le véritable.

légère, est en lutte avec celui d'une partie plus pesante. Si nous nous élevons, nous sommes arrêtés par le poids de l'élément terrestre; si nous nous portons en bas, nous violentons la partie ignée de notre être, en la faisant descendre contre sa nature. Or, cette lutte des éléments amène leur dissolution. Un corps violenté et mis en opposition avec la nature, après une courte, mais énergique résistance, s'est bientôt dissous en autant de parties qu'il avait d'éléments, cbacun d'eux s'empressant de retourner à sa place naturelle. C'est la force de ces raisons, disent eux-mêmes les inventeurs du cinquième élément, de l'élément du ciel et des astres, qui les a contraints de rejeter le système de leurs devanciers et d'avoir recours à leur propre bypolhèse (1). Mais voici qu'un autre beau parleur s'élève contre elle, la dissipe et la détruit pour en faire prédominer une nouvelle de son invention.

N'entreprenons pas de les suivre, sous peine de tomber dans les mêmes frivolités; laissons-les se réfuter l'un l'autre, et, sans nous inquiéter des substances, disons avec Moïse : Dieu fit le ciel et la terre. Glorifions la sagesse et l'industrie du suprême artisan ; par la beauté des choses visibles, élevons-nous à la beauté souveraine ; par la grandeur des corps sensibles et bornés, concevons l'Etre infini

(1) On reconnaît dans tout ce qui précède le cinquième élément d'Aristote, qu'Apulée [Du Monde^ p. 708) définit ainsi : « Elemenlum non unum ex » quatuor quae nota sunt cunctis, sed longe aliud, numéro quintum, ordine » primum, génère divinum et inviolabile. » [Voy. M. Ravaisson, Essai sur la Métaphysique d'Aristote, t. ii, p. ISO.) Plotin^ qui rejette cette quintessence, admet, pour empêcher l'écoulement des corps, le mouvement circulaire du ciel, qui a ce mouvement^ dit-il, « parce qu'il est dans la nature des choses célestes de se mouvoir circulairement. » [Enn. i\, 1. i, 7; 1. ii.)

PREMIERE HOMELIE. 325

dont rimmensilé et la toute-puissance surpassent îous les eflorts de l'imaginalion. Car, si nous ignorons la nature des choses créées, les objets qui de toutes parts tombent sous nos sens sont si merveilleux, que l'esprit le plus pénétrant reste au-dessous du moindre phénomène du monde, soit qu'il veuille en donner une explication convenable, soit qu'il essaie d'en louer dignement le Créateur, à qui appartiennent toute gloire, tout honneur et toute puissance dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

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DEUXIEME HOMELIE

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