LA TERRE ÉTAIT INVISIBLE ET INFORME
I. Exorde tiré de Khomélie précédente. — Telle est la profondeur des preniier<mols de l'Ecriture que l'orateur désespérerait de pénétrer plus avant sans les promesses faites à ceux qui tentent de bien faire.
La terre était infurnip^ parce qu'elle n'avait pas encore reçu sa parure naturelle ; invisible , soit parce que l'Iiomme n'existait pas encore pour la contempler, soit parce qu'elle éiait cachée sous les eaux.
II. Ces mots la terre était invisible et informe^ ne désignent pas la matière première des philosophes — Dieu a créé la matière du monde en harmonie avec la forme qu'il \oulait lui donner.
III. Avec la terre, Dieu a créé les autres éléments. — Ce qui rendait la terre invisible, c'était l'eau, qui la cou\rait ; ce qui la rendait informe, c'était encore l'eau, qui, par son excès, rempèchait d'être féconde.
IV. Les ténèbres ne sont point une puissance ennemie, opposée de toute éternité à la Lumière, le Mal. — Impossibilité du dualisme. Deux principes rivaux s'entre-flétruisent ou le plus fort anéantit le plus faible, — Le mal n'est ni incréé, ni engemlré de Dieu : c'est un él;it de l'âme, opposé à la vertu.
V. Le mal mord ne dépend que de noire volonté. — La lumière a précédé la création du monde — Le corps du ciel, en interceptant cette lumièie. a produit les ténèbres qui couvrirent les eaux.
VI. V esprit de Dieu était porté sur les eavx. C'est le Saint-Esprit qui préparait la naiure de l'eau à produire des êtres vivants.
VII. Création de la lumière. — Ce qu'il faut entendre par la parole et l'ordre de Dieu. — Beauté de la lumière.
VIII. Le jour formé du jour et de la nuit : image de l'éternité, jour sans fin.
I. Dans le peu de mots qui nous ont occupés ce malin, nous avons trouvé une telle profondeur de pensée, que nous désespérons de pénétrer plus avant. Si telle est l'entrée du sanctuaire, si le portique du temple a tant de grandeur et de magnificence, si Téclat de sa beaulé éblouit ainsi les yeux de l'àme, quel sera le saint des saiiits ? Qui osera tenter l'accès de l'inaccessible ? Qui portera son œil
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dans l'interdit? La vue en est vraiment interdite et la langue est impuissante à exprimer ce que l'esprit conçoit. Cependant, puisqu'il est des récompenses, et des plus désirables, réservées par le juste Juge à la seule intention de bien faire, n'hésitons pas à poursuivre nos recherches. Bien que nous restions au-dessous de la vérité, si, avec l'aide de l'Esprit, nous ne nous écartons pas de la pensée de l'Écriture, nous mériterons nous-mêmes de n'être pas rejetés, et, avec le secours de la grâce, nous contribuerons à l'édification de l'Église de Dieu.
La terre, dit l'Écriture, était invisible et informe. Le ciel et la terre ont été créés sans distinction ; comment donc le ciel est-il parfait, tandis que la terre est encore inachevée et incomplète? En un mot, quel était cet état informe de la terre ? et pour quelle raison était-elle invisible? La beauté parfaite de la terre, c'est sa fertilité ; ce sont les milliers de plantes qu'elle fait germer, les arbres productifs et stériles qu'elle élève dans les airs, le coloris et le parfum des fleurs, enfin tout ce qui, un peu plus tard, doit, à la voix de Dieu, sortir de la terre et parer le sein de celte mère féconde. Comme rien de tout cela n'existait encore, l'Écriture a raison d'appeler la terre informe. Nous pourrions dire aussi du ciel qu'il était encore imparfait et n'avait point reçu sa parure naturelle, puisqu'alors il ne resplendissait pas de l'éclat du soleil et de la lune et que les chœurs des astres ne formaient point sa couronne : ces corps brillants n'étaient pas créés (1). Aussi
(1) « Et tous les astres dont se couronne le ciel, » avait dit Homère {Iliade, xvin, v. 4.85).
DEUXIEME HOMELIE. 329
ne manqiierais-lu pas à la vérité, en disant que le ciel aussi était informe. La terre était invisible pour deux motifs : soit parce que Thomme, son spectateur, n'existait pas encore ; soit parce que , submergée sous les eaux qui flottaient à sa surface, elle ne pouvait être vue: car les eaux n'avaient pas encore été rassemblées dans les bassins où Dieu les réunit depuis et leur donna le nom de mers. Qu'apelle-t-on invisible? D'abord, ce que ne peuvent apercevoir les yeux de la cbair, notre âme, par exemple ; puis, ce qui, visible de sa nature, est caché par un corps qui le recouvre, comme le fer dans les profondeurs de la terre. C'est en ce sens, parce qu'elle était cachée sous les eaux, que la terre était encore invisible. Cependant , comme la lumière n'existait pas encore, et que la terre gisait dans les ténèbres , à cause de l'obscurité de l'air, il ne serait pas étonnant que ce motif l'ait fait appeler invisible par l'Ecriture.
II. Mais les corrupteurs de la vérité, qui, incapables de soumettre leur raison à l'Écriture, détournent, à volonté, le sens des livres saints , prétendent que ces mots désignent la matière. C'est elle, disent-ils, qui, de sa nature, est invisible et informe, sans qualité par elle-même, dénuée de forme et d'apparence (1). L'artisan suprême, la
Platon, dans le Timée, appelle chœur de danses les cercles décrits par les astres. Celte comparaison du monde avec un chœur de danses est longuement développée par Plotin. {Enn. iv, 1. iv, 33-37.)
(1) Saint Basile n'attaque pas seulement ici les hérétiques, Marcion et les Manichéens, mais, avec eux, les philosophes qui semblent les avoir inspirés.
« La matière n'a aucune forme actuelle, mais elle peut les recevoir toutes. » (Platon, Timée.)
« La matière première est ce qui, en soi, n'a ni forme, ni quantité, ni au-
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soumettant à l'action de sa sagesse, la revêtit d'une forme,
l'organisa et ainsi donna l'être au monde visible (1).
Si la matière est incréée, elle a droit aux mêmes honneurs que Dieu , puisqu'elle lui est coéternelle. N'est-ce pas le comble de l'impiété ? Un être sans qualité , sans figure, l'extrême difformité, la laideur sans forme, pour me servir de leurs propres expressions, jouirait des mêmes prérogatives que Celui qui est la sagesse, la puissance et la beauté même, le Créateur et l'artisan de l'univers ? Ce n'est pas tout. La matière est-elle capable de toute la science de Dieu : c'est, en quelque sorte, élever sa substance à l'égal de l'inaccessible puissance de Dieu, puisqu'elle peut mesurer par elle-même toute l'étendue de l'intelligence divine. Est-elle insuffisante pour l'opération de Dieu : c'est tomber dans un plus absurde blasphème, puisque c'est condamner Dieu à ne pouvoir, faute de matière, accomplir ses ouvrages. L'impuissance de la nature humaine les a trompés. Chacun de nos arts s'exerce sur une matière déterminée , l*art du forgeron sur le fer, celui du charpentier sur le bois. Dans tous, autre est
» cun autre attribut. Elle n'est pas toutefois la négation de ces attributs, car » les négations ne sont des êtres que par accident. » (Aristote, Melophys., VIII, 2.)
Pour Plotin, la matière est également l'indéterminé pur. Elle n'est pas une quantité et n'a pas de quantité. {Enn. ii, 1. iv, H.) Elle n'est pas une qualité et n'a pas de qualité Jbid., 13). Elle est la privation complète de formes (Ibid., i 4.-1 7). Elle n'est pas lo néant, mais la puissance de recevoir une forme. Elle est une disposition à devenir les autres cboses. (Ibid., 16.)
(1) « Dieu, voulant que tout soit bon et que rien ne soit mauvais, autant » que cela est possible, prit la masse des choses visibles qui s'agitaient d'un » mouvement sans frein et sans règle, et, du désordre, il fit sortir l'ordre. « (Platon, Timée^ p. 119 de ^a tî'ad. de M. Cousin.)
le sujet, autre la forme, autre encore l'ouvrage qui résulte de la forme. La matière est prise au dehors, l'art donne la forme , et l'ouvrage se compose à la fois de la forme et de la matière (1).
Telle est l'idée qu'ils se font de l'œuvre divine. La forme du monde est due à la sagesse du suprême artisan ; la matière lui est venue du dehors ; et ainsi le monde résulte d'un double principe. Il a reçu du dehors son sujet et son essence, et de Dieu sa forme et sa figure. Ils en viennent ainsi à nier que le Dieu tout-puissant ait présidé à la formation de l'univers , et à prétendre qu'il n'a fait que mettre la dernière main à une œuvre commune, qu'il n'a contribué que pour une faible part à la naissance des êtres : incapables, par la bassesse de leurs raisonnements, d'élever leurs regards à la hauteur de la vérité. Ici-bas, les arts sont venus après les matières premières , introduits dans la vie par d'indispensables besoins. La laine existait, avant que l'art du tisserand vint la faire suppléer
(1) « Dans toute production, il y a une cause, un sujet, puis un être » produit... Il est impossible que rien se produise, si rien ne préexiste ; il est » évident qu'il faut de toute nécessité un élément préexistant. La matière est » un élément ; elle est le sujet, et c'est sur elle qu'a lieu la production. » (Aristote, Métaphys.^ 1. vu, 7.)
« Tout être qui devient a une cause productrice ; il a aussi un sujet ; enfin, » il devient quelque chose... Il est évident que la ligure, ou quel que soit le » nom qu'il faut donner à la forme réalisée dans les objets sensibles, ne peut » point devenir, qu'il n'y a pas pour elle de production, que néanmoins la » figure n'est pas une essence. La figure, en effet, c'est ce qi:i se réalise « dans un autre être, par le moyen de l'art, ou de la nature, ou d'une puis- >• sance... Il résulte évidemment de ce qui précède, que ce qu'on appelle la » forme, l'essence, ne se produit point. La seule chose qui devienne, c'est » la réunion de la forme et de la matière. » (Ibid., 1-8.) Voyez aussi Platon dans le Timée, et Plotin, Enn. ii, 1. iv.
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à une imperfection de la nature. Le bois existait , avant que l'art de le travailler s'en emparât, le transformât chaque jour pour subvenir à des besoins nouveaux, et nous en fit voir tous les avantages, donnant la rame au matelot, le van au laboureur, la lance au soldat. Mais Dieu, avant qu'il existât rien de ce qui maintenant frappe nos yeux, après avoir mûrement délibéré, et s'être résolu à produire ce qui n'était pas, imagina le monde tel qu'il devait être, et créa la matière en harmonie avec la forme qu'il voulait lui donner (1). îl assigna au ciel la nature qui convient au ciel, et donna à la terre une substance en rapport avec sa forme. I! forma, comme il voulut, le feu, l'air et l'eau, et donna à chacun l'essence que demandait sa raison d'être. Enfin, il enchaîna toutes les parties de l'univers dans les liens d'une mystérieuse amitié et établit entre elles une harmonie si parfaite, que les plus éloignées, malgré leur distance, semblent unies dans une universelle sympathie (2). Qu'ils renoncent donc à leurs fabuleuses imaginations, ces malheureux qui, malgré la faiblesse de leur raison, prétendent mesurer une puissance aussi incompréhensible qu'inexprimable pour l'homme !
111. Dieu a fait le ciel et la terre, mais non pas à moitié :
(1) « C'est ainsi que le Dieu qui existe toujours avait conçu le Dieu (le » monde) qui devait naître... 11 lui donna la forme la plus convenable et la » plus appropriée à sa nature. » (Platon, Timée , trad. de M, Cousin, p. 123 et 125.)
(2) « C'est de ces quatre éléments réunis de manière à former une pro- » portion, qu'est sortie l'harmonie du monde, l'amitié qui l'unit si intintement » que rien ne peut le dissoudre, si ce n'est celui qui a formé ses liens. » (ll)id., p. 122.)
il a fait tout le ciel et toute la terre, créant la substance avec la forme. Car il n'est pas un inventeur de figures , mais le Créateur de l'essence même des êtres. Autrement qu'ils nous disent comment ont pu se rencontrer la puissance active de Dieu et l'essence passive de la matière : celle-ci fournissant le sujet sans forme, celle-là possédant la science des formes, sans matière ; toutes deux dans un mutuel besoin l'une de l'autre ; le Créateur pour déployer son génie, la matière pour cesser d'être informe et recevoir une ligure (1). Mais arrêtons-nous et revenons à noire sujet.
(1) On nous saura gré de mettre en regard de cette réfutation du dualisme de l^Jaton et de tous ceux qui, comme lui, admettent une matière incréée, deux passages qui traitent le même sujet, l'un d'Origène, l'autre de Bossuet. Il est évident que saint Basile s'est inspiré d'Origène, et Bossuel de ses deux illustres devanciers.
« Si quelqu'un, voyant que le statuaire, le charpentier et l'architecte ne » peuvent rien faire sans airain , sans bois ou sans pierres , pense qu'il est » impossible d'admettre que Dieu organise le monde sans avoir sous la main » une matière incréée, demandons-lui si Dieu pourra exécuter toutes ses » volontés... Si Dieu n'eût point trouvé cette matière incréée, il n'eût pu » faire aucun ouvrage, il eût été privé à tout jamais des noms de créateur, » de père, de bienfaiteur, de bon. Comment trouva- t-il juste assez de ma- » tière pour la construction du monde?.. Comment la matière eût-elle été » capable de recevoir toutes les qualités que Dieu voulait lui donner, si » Dieu lui-même ne l'eût créée en aussi grande quantité et telle qu'il voulait » l'avoir?.. » Fragment conservé dans Eusèbe , Prép. Evang. vi, et dans la Philocalie , 22. Origène traite encore ce sujet dans les Princip. ii, 1.
« Je ne trouve point que Dieu, qui a créé toutes choses, ait eu besoin, » comme un ouvrier vulgaire, de trouver une matière préparée sur laquelle » il travaillât, et de laquelle il fît son ouvrage. Mais, n'ayant besoin pour » agir que de lui-même et de sa propre puissance, il a fait tout son ouvrage. » Il n'est point un simple faiseur de formes et de figures dans une matière » préexistante ; il a fait et la matière et la forme, c'est-à-dire son ouvrage » dans son tout ; autrement son ouvrage ne lui doit pas tout, et dans son » fond il est indépendamment de son ouvrier...
» 0 Dieu quelle a été l'ii^Miorancc des sages du mondo, qu'on a appelés
334 IIEXAMÉRON.
La terre était invisible et informe. En disant : Dieu créa le ciel et la terre , l'écrivain sacré a passé bien des choses sous silence, l'eau, l'air, le feu et leurs effets, qui tous, véritable complément du monde, naquirent, sans le moindre doute, avec l'univers. Par ce silence, l'histoire veut exercer l'activité de notre intelligence, lui donnant un faible point de départ pour la lancer à la découverte de la vérité. Ainsi, elle ne nous parle pas de la création de l'eau : mais, comme elle dit que la terre élait invisible, demande-toi quel voile pouvait la couvrir et l'empêcher d'apparaître. Ce n'était pas le feu qui pouvait la cacher. Le feu éclaire, et répand plutôl la lum.ère que les ténèbres autour de lui. Ce n'était pas l'air non plus qui alors enveloppait la terre. L'air est une substance déliée et transparente, qui reçoit toutes les formes des objets visibles et les transmet aux yeux des spectateurs. li ne reste qu'une supposition : ce qui flottait sur la surface de la terre, c'était l'eau, la substance
» philosophes, d'avoir cru que vous, parfait architecte et absolu formateur » de tout ce qui est, vous aviez trouvé sous vos mains une matière qui vous » était coéternelle, informe néanmoins, et qui attendait de vous sa perfection ! » Aveugles, qui n'entendaient pas que d'être capable de forme, c'est déjà » quelque forme ; c'est quelque perfection, que d'être capable de perfection ; » et si la matière avait d'elle-même ce commencement de perfection et de » forme, elle en pourrait aussitôt avoir d'elle-même l'entier accomplissement. »> Aveuyl(^Sf conducteurs 'av^uglis ^ qui tombez dans le précipice^ et » y jett^z ceux qui vus suivent i^saint Matthieu, xv, 14.), dites-moi qui a » assujéti à Dieu ce qu'il n'a pas fait, ce qui est de soi aussi bien que Dieu, » ce qui est indépendamment de l>ieu même ? Far où a-t-il trouvé prise sur « ce qui lui est étranger et indépendant de sa puissance; et par quel art ou » quel pouvoir se Test-il soumis ?.. Mais qu'est-ce après tout que cette ma- « lière si parfaite, qu'elle ait d'elle-même ce fond de son être ; et si impar- » faite, qu'elle attende sa perfection d'un autre ?.. Dieu aura fait l'accident » et n'aura pas fait la substance ? » (Bossuet, Elévations sur les mystères, 3" semaine, "2^ élevât.)
DEUXIÈME HOMÉLIE. 33a
humide qui n'avait pas encore été reléguée dans ses retraites. Aussi la terre n'était pas seulement invisible, elle était encore informe. Aujourd'hui encore l'excès de l'humidité est un obstacle à la fécondité de la terre. La même cause Ternpêchait donc à la fois d'être vue et de paraître dans sa beauté ; car la beauté de la terre est sa parure naturelle : des moissons qui forment des ondulations dans les vallées, de vertes prairies émaillées de fleurs, des collines fleuries, des montagnes couronnées de forêts : toutes choses encore à naîire, que la terre en travail allait enfanter par la vertu qu'elle tenait du Créateur. Mais il lui fallait attendre le temps propice et l'ordre de Dieu pour mettre son fruit au jour.
IV. Les ténèbres couvraient la face de V abîme. Nouvelle source de fables et d'imaginations plus impies, si l'on détourne ces paroles de leur sens, au gré de ses fantaisies. Par les ténèbres, des malheureux n'entenden< pas ce (ju'elles sont en efl'et, de l'air non éclairé, l'ombre produite par l'interposiliou d'un corps, ou enfin un lieu privé de lumière par une cause quelconque. Pour eux les ténèbres sont une puissance mauvaise, ou plutôt le mal en personne, tirant son être de lui-même, en opposition et en lutte perpétuelle avec la bonté de Dieu. Si Dieu est la lumière, sans nul doute et par une conséquence naturelle, la puissance qui le combat ne peut être que les ténèbres. Les ténèbres ne doivent pas l'être à un principe étranger; elles sont le mal existant par lui-même. Les ténèbres sont les ennemis des âmes, la cause première de la mort, les adversaires de la vertu. Ces paroles du Prophète, disent-ils dans leur erreur, montrent assez qu'elles existent, et ne procèdent pas de Dieu. Après
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cela, quels dogmes pervers et impies n'a-t-on pas imaginés? Que de loups cruels, déchirant le troupeau du Seigneur, ont pris naissance dans celle courte parole pour se jeler sur les âmes? N'est-ce pas de là que sont sortis les Marcionites, les Valentiniens (1) et la détestable hérésie des Manichéens (2), cette pourriture qui corrompt les églises?
(1) La doctrine de Valentin (deuxième siècle), comme celle de tous les Gnostiques, est fondée sur les émanations. Le Dieu suprême, «la Profon- » deur, le Père primitif, habite des hauteurs invisibles et ineffables, une » éternité absolue. » (Saint Irénée, 1. i, c. i, 1.) U enfanta dans le silence la Raison et la Vérité. De la Raison et de la Vérité procédèrent le Verbe et la Vie ; puis du Verbe et de la Vie, l'Homme et l'Eglise. (Ibid.) Puis , vingt-deux nouveaux Éons en onze couples. (Ibid. 2.) Ces trente Éons forment le royaume invisible et spirituel de la Plénitude. (Ibid. 3.) Le dernier Éon, la Sagesse, aspirant à connaître Dieu, qui ne peut être connu, s'égare. Séparée de ses compagnons, elle ne pouvait rien produire de vrai et d'éternel ; cependant la force productive lui restait et elle donna naissance au monde sensible. La chute de la Sagesse produit la matière, l'animique et le spirituel, les trois degrés de l'existence dans le monde, selon la doctrine valentinienne. (Ibid., 1. ii, c. xxix, 3.)
Les Valentiniens n'étaient donc pas dualistes, comme le dit saint Basile, et n'admettaient pas une matière éternelle à côté de Dieu ou en Dieu. Pour eux, la matière était l'œuvre d'un Éon déchu; œuvre imparfaite, où règne le mal : mais elle n'était pas incréée. (Voyez Ritter, Philosophie chrétienne, t. 1.)
(2) Voici les principaux points de la doctrine de Manès, qui, au quatrième siècle, était répandue dans tout l'empire romain. 11 y a deux principes : Dieu et la Matière ou Démon. (Saint Augustin, C. Faust, xxi , 1.) Ces principes sont absolument indépendants ; mais Dieu est plus complet en bien que la Matière en mal. (Alex. Lycop. 2.) Le mal, en effet, présente la lutte perpétuelle de ses propres formes qui se détruisent mutuellement. (Tit. Bostr. C. Munich, i, 12). Pourtant, le royaume des Ténèbres forme une unité sous un prince, sous un chef, qui en est, à la fois, l'origine et l'esprit. [Manich. epist. fundamenli. ap. Augustinum.) Les Ténèbres sont en possession d'une aspiration vers la Lumière, et leurs puissances s'avancent en combat pour s'en emparer. (Alex. Lycop. 3.) Le Bien, si parfait qu'il soit, ne peut échapper complètement au mélange avec le monde ; mais il ne doit pas se livrer tout entier; il doit seulement abandonner une partie de sa plénitude, l'âme du monde ou l'àme vertueuse, pour être mêlée avec le mal. (Sancti
0 homme, pourquoi l'écarter ainsi de la vérité, et imaginer toi-même ce qui causera ta perle ? Le langage de l'Écriture est simple et à la portée de tout le monde : La terre était invisible. Pourquoi? Parce que l'abîme était répandu sur sa face. Qu'est-ce qu'un abîme? Une masse d'eau, d'une extrême profondeur. Mais, nous le savons^ ou ne laisse pas de voir beaucoup de corps à travers une eau claire et transparente. Comment se faisait-il qu'aucune partie de la terre n'apparaissait à travers les eaux? C'est que l'air, qui est répandu au-dessus d'elle, était encore sans lumière et dans les ténèbres. Les rayons du soleil, traversant les eaux, nous font souvent apercevoir les cailloux qui forment leur lit, mais, dans une nuit profonde, il est absolument impossible au regard de pénétrer sous l'eau. Ainsi, ces mots : La terre était invisible, sont expliqués par ceux qui les suivent : L abîme la couvrait, et lui-même était dans les ténèbres. Ainsi, ni l'abîme n'est une multitude de puissances ennemies, comme on l'a imaginé (1) ; ni les ténèbres ne
August. De vera Religione^ ix, 16.) De là l'animation universelle de la Matière, de là aussi deux âmes dans l'homme, l'àme vertueuse, émanée du principe du bien, et l'àme méchante, production du mauvais principe. (Ibid.) Le monde ne dure que par le mélange du Bien et du Mal, il finira par la victoire du Bien. (Saucti August. De Hiresœ, 4.6.)
{{) Saint Basile a en vue Origène. « Lf^s ténèbres couvraient l'abîme. « Quel est l'abîme? Évidemment l'abîme où seront le diable et ses anges? » C'est ce qui est très-clairement indiqué dans l'Evangile, quand il est dit » du Sauveur : Et Its démons qu'il chassait le suppliaient qu'il ne leur 'Commandât pas d'aller dans l'abîme (saint Luc, viii , 31). C'est » pourquoi Dieu dissipe les ténèbres : Et Dieu dit : Que la lumière soit ! » {Trad. latine, par Ruffin, de VHom. d' Origène sur la Genèse, 2, m> page 52.)
Un fragment de Diodore nous apprend ce qu'Origène entendait par la lumière. « Si les ténèbres sont quelque chose de spirituel, le diable, comment
sont une puissance impérieuse et méchante, en hostilité avec le bien. En effet, deux principes rivaux, d'une égale puissance, finiront par s'entre-délruire, se porlant de mutuelles atteintes dans la guerre sans relâche où ils sont engagés. Que si l'un des rivaux vient à l'emporter, il anéantit complètement le vaincu. Ainsi donc, maintenir la balance dans la lutte du mal contre le bien , c'est les engager dans une guerre sans fin , dans une perpétuelle destruction , où ils sont à la fois vainqueurs et vaincus. Si le bien est le plus fort, qui l'empêche d'anéantir complètement la nature du mal? Si, au contraire... mais il n'est pas permis de le dire, et je me demande comment ils ne se font pas horreur à eux-mêmes de se laisser aller à de si abominables blasphèmes.
Il est également impie de dire que le mal lire son origine de Dieu (1) ; car le contraire ne naît pas de son contraire. La vie n'engendre pas la mort, les ténèbres ne sont pas le principe de la lumière, et la maladie ne produit pas la santé (2)
» entendre ces mots : Que la lumière soit? Ne serait-ce pas la vraie » Lumière, le Fils ?» — « Quoi ! ajoute Diodore, c^est après le ciel, la terre, » l'abîme, les ténèbres spirituelles, le Diable, que paraîtra le Dieu Verbe ! » (Ibid., note 55.)
(1) C'était l'opinion de l'alexandrin Amélius. « Tout, et le ciel, et le temps, » et les astres proviennent de ces raisons. Mais je ne vois pas ce qui fait » penser à Amélius que les raisons du mal se trouvent dans le Démiurge. » (Asclépius de Traites, Comment, in Nicomach. Arithm, Cod. Monac, 4.31, fol. dOO.)
(2) Raisonnement emprunté au Phédon :
« Eh ! par les dieux, dit Cébès, n'es-tu pas convenu que le plus grand » naît du plus petit, et le plus petit du plus grand : en un mot, que les con- » traires naissent toujours de leurs contraires ? Et présentement, il me semble » que je l'entends dire que cela ne peut jamais arriver. »
>> Fort bien, dit Socrate, tu as raison de rappeler ce qui s'est dit ; mais tu
Dans les changements de dispositions , il y a passage d'un état à l'état contraire (1); mais, dans les naissances, c'est de son semblable, et non de son contraire, que provient chacun des êtres. Si le mal n'est ni incréè, ni engendré de Dieu, d'où lui vient donc sa nature? Car il y a des maux : il ne faut que voir pour en convenir. Que dire? Le mal n'est pas une substance vivante et animée : c'est une affection de l'âme opposée à la vertu, éprouvée par les nonchalants en tombant de la hauteur du bien (2).
» ne vois pas la différence qu'il y a entre ce que nous avons dit alors, et ce » que nous avons dit maintenant. Nous avons dit qu'une chose naît de son » contraire ; et ici nous disons qu'un contraire ne devient jamais lui-même » son contraire, ni en nous, ni dans la nature. Alors, mon ami, nous parlions » des choses positives qui ont leur contraire, et nous pouvions les nommer » chacune par leur nom ; ici nous parlons des essences mêmes qui, par leur » présence , donnent leur nom aux choses où elles se rencontrent ; c'est de » ces dernières que nous prétendons qu'elles ne peuvent naître l'une de » Tautre. » (Platon, P/ièdon, trad. de M. Cousin, p. 289.)
(1) Nouvel emprunt au Phédon :
« Entre deux contraires, n'y a-t-il pas toujours un certain milieu, une » double opération qui mène de celui-ci à celui-là, et ensuite de celui-là à » celui-ci? Le passage du plus grand au plus petit, ou du plus petit au plus » grand, ne suppose-t-il pas nécessairement une opération intermédiaire, » savoir, augmenter et diminuer? N'en est-il pas de même de ce qu'on ap- » pelle se mêler et se séparer, s'échauffer et se refroidir, et de toutes les » autres choses ? Et quoiqu'il arrive quelquefois que nous n'ayons pas de » termes pour exprimer toutes ces nuances, ne voyons-nous pas réellement » que c'est toujours une nécessité absolue que les choses naissent les unes » des autres, et qu'elles passent de l'une à l'autre, par une opération inter- » médiaire ? » (Ibid., p. 215.)
(2) Cette phrase est prise textuellement dans Denys l'Aréopagite, ou du moins dans l'ouvrage qui lui est attribué. (De Div. Nom. 4, 18. Laur. Lyd. de Mensib. éd. Rœth. p. 186, num. 28.)
On sait que c'était la doctrine d'Origène et des Platoniciens. Saint Basile lisait dans Plotin : « Il ne faut pas chercher hors de l'âme l'origine du mal ;
• il faut la placer dans l'âme même : le mal consiste dans l'absence du bien,
• Le bien est dans l'essence de l'àme ; le mal n'en est qu'un accident,..
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V. Ne va donc pas chercher le mal hors de toi et imaginer une essence primitive de méchanceté. Chacun de nous, reconnaissons-le, est le premier auteur de ses vices. Parmi les accidents qui arrivent chaque jour, les uns viennent de la nature, comme la vieillesse et les maladies; d'autres du hasard comme ces rencontres imprévues, amenées par des circonstances étrangères, tristes le plus souvent, quelquefois heureuses, la découverte d'un trésor, en creusant un puits, ou la rencontre d'un chien enragé, en se rendant à la place publique ; d'autres, enfin, dépendent de nous, comme de dompter ses passions ou de ne pas mettre de frein à ses plaisirs ; d'être maître de sa colère ou de porter les mains sur celui qui nous a irrités ; de dire la vérité ou de mentir; d'avoir un caractère doux et modéré ou d'être fier et gonflé d'orgueil. Ici, tu es le maître de tes actions : n'en cherche pas la cause hors de toi et reconnais que le mal proprement-dit n'a d'autre principe que nos chutes volontaires. S'il était involontaire et ne dépendait pas de nous, les lois ne suspendraient pas une si grande terreur sur la îète des coupables, et les tribunaux ne seraient pas si impitoyables, quand ils châtient les scélérats selon la mesure de leurs crimes. Mais c'en est assez sur le mal proprement dit. Pour la maladie, la pauvreté, l'obscurité, la mort, enfin , toutes les afflictions humaines , elles ne doivent
» Comme l'àme, en s'élevant au-dessus de la vertu, rencontre le beau absolu » et le bien absolu, ainsi, en descendant au-dessous de la méchanceté, elle » rencontre le mal absolu. Elle part donc de la méchanceté pour arriver à » l'intuition du mal. Enfin, quand elle est descendue, elle participe du mal. » Elle se précipite complètement dans la région de la diversité, et, en s'y » plongeant, elle tombe dans un bourbier ténébreux. » (Plotin, Enn. i, 1. vm, 11-13.)
DEUXIEME HOMÉLIE. 3/il
pas être rangées parmi les maux, puisque nous ne comptons pas parmi les plus grands biens les choses qui leur sont opposées (1). Parmi ces alfliclions, les unes sont l'effet de la nature, les autres ont été pour beaucoup une source de bonheur (2). Faisons donc taire pour le moment les tropes et les allégories, et, suivant simplement et sans vaine curiosité le sens de TÉcrilure, prenons des ténèbres l'idée qu'elle nous indique.
Mais la raison demande si les ténèbres furent créées avec le monde, si elles sont plus anciennes que la lumière, et pourquoi, malgré leur infériorité, elles l'ont précédée. Les ténèbres, répondons-nous, n'existent pas en tant que substance : elles sont un état de l'air produit par l'absence de la lumière. Quelle est donc la lumière qui disparut tout à coup du monde, pour que les ténèbres couvrissent la face de l'abime? S'il existait quelque chose avant la formation de ce monde sensible et périssable, nul doute que ce fut dans la lumière. Les ordres angéliques, les armées célestes, toutes les natures intellectuelles, connues ou inconnues, tous les esprits consacrés au service du ciel, ne vivaient pas dans les ténèbres, mais jouissaient de l'état qui leur convenait au sein de la lu-
(1) Saint Basile suit dans ce classement des maux les divisions des Stoïciens : « Tout ce qui nous arrive, dit Zenon, est bon, mauvais ou indif- » férent. Les biens sont la prudence, la justice, la tempérance , le courage, ■ tout ce qui est vertu et tient de la vertu ; les maux sont la sottise, l'in- » tempérance, l'injustice, la lâcheté, tout ce qui est vice et tient du vice ; » les choses indiOérentes sont la vie, la mort, la gloire, l'ignominie, la peine, » le plaisir, les richesses, la pauvreté, la santé, la maladie, et autres choses • semblables. » (Slobée, Efjlogœ Elhicœ, ii, 4.)
(2) Dans une homélie particulière. Dieu n'est pas fauteur des maux, saint Basile traite d'une manière plus étendue la question du mal.
342 HEXAMÉRON.
mière et d'une allégresse spirituelle (1). Personne ne le contestera, et moins que tout autre celui qui attend la lumière céleste parmi les récompenses promises à la vertu, cette lumière dont les justes jouir 07it éternellement , dit Salomon (T) ; cette lumière qui a fait dire à l'Apôtre : Rendant grâces à Dieu et au Père qui nous a rendus dignes d'avoir part à Vhéritage des saints, dans la lumière (3). En effet, si les réprouvés sont envoyés dans les ténèbres extérieures, évidemment ceux qui se sont rendus dignes de l'approbation de Dieu, jouissent du repos dans la lumière céleste. Quand donc, sur l'ordre de Dieu, parut le ciel, enveloppant tout ce qu'embrassait sa circonférence, vaste corps sans discontinuité, barrière infranchissable entre les choses extérieures et celles qu'il renfermait, de toute nécessité l'espace compris dans son contour resta dans l'obscurité, faute de communication avec la lumière extérieure. Trois choses, en effet, concourent à former l'ombre : la lumière, un corps, un lieu obscur. Ici, c'est l'ombre du ciel qui forme les ténèbres du monde. Comprends, de grâce, ce que je dis au moyen d'un exemple sensible, en te dressant en plein midi une tente d'une matière compacte et impénétrable, et en t'y renfermant dans de soudaines ténèbres. Suppose que telles étaient ces ténèbres primitives, ne subsistant pas
(1) Théodoret (</Mœs<îo«e sexta in Genesim) transcrit tout ce passage et ajoute : « Dire que les multitudes des anges ont été créées avant le ciel et » la terre n'est pas offenser le langage de la religion. » Au reste, c'était la doctrine presque unanime des Pères Grecs. (Voyez plus haut, page 310.) L'opinion contraire a été soutenue par saint Augustin et suivie par la plupart des Pères Latins.
(2) Prov. xiii, 9. — (3) Coloss. i, 12.
DEUXIEME HOMELIE. 3i5
par elles-mêmes, mais provenant d'une cause étrangère. S'il est dit qu'elles reposaient sur l'abîme, c'est que l'extrémité de l'air touche naturellement à la surface des corps; et, comme alors l'eau les recouvrait tous de ses flots, il fallait nécessairement dire que les ténèbres s'étendaient sur l'abîme.
VI. Et le soufjle de Dieu était porté sur les eaux. Ce souffle désigne-t-il la diffusion de l'air ? L'écrivain sacré veut t'énumérer les éléments du monde, te dire que Dieu avait créé le ciel, la terre, l'eau, l'air, et que déjà ce dernier répandait ses flots mobiles. Ou bien, ce qui est plus vrai et confirmé par l'autorité des anciens, le souffle de Dieu désigne-t-il le Saint-Esprit ? C'est, on l'a remarqué, le nom spécial, le nom par excellence que se plaît à lui donner l'Ecriture, et toujours par le souffle de Dieu elle entend le Saint-Esprit, l'Esprit qui complète la divine et bienheureuse Trinité. Tu trouveras plus d'avantage à admettre ce sens. Comment donc l'Esprit de Dieu était-il porté sur les eaux? L'explication que je vais te donner D'est pas de moi, mais d'un Syrien, aussi étranger à la sagesse du monde, que versé dans la science de la vérité. Il disait donc que le mot syrien était plus expressif, et que, voisin du terme hébreu, il se rapprochait davantage du sens de l'Ecriture. Voici le sens de ce mot : par il était porté, les Syriens, disait-il, entendent : il réchauffait et fécondait la nature des eaux, comme on voit l'oiseau couver ses œufs et, par sa chaleur, leur communiquer la force vitale. Tel est à peu près, suivant eux, le sens de ces mots : l'Esprit était porté ; entends , préparait la nature de l'eau à produire des êtres vivants : preuve suffi-
344 HEXAMÉRON.
santé pour ceux qui demandent si l'Esprit saint a pris une
part active à la création (1).
VII. El Dieu dit : Que la lumière soit. La première parole de Dieu créa la nature de la lumière, fit évanouir
(i) Ce n'est point, comme le pense Tillemont, Eusèbe de Samosate, mais bien plutôt saint Ephrem, que saint Basile désigne par ce Syrien, aussi étranger à la sagesse du monde que versé dans la science de la vérité. Saint Jérôme confirme le sens de Tmlerprèle syrien. « Pro eo quod in nostris codi- » cibus scriplum est, ferebatur, in H»'br3eo habet, merefelh, quod nos appel- » lare possumus incubahat, sive confovebat, in similitudinem volucris, ova » calore animantis. » [Tom. ii, quœst. Heb. columna b08.) Le passage de saint Basile passe presque littéralement dans VHexaméron de saint Ambroise (i, 29) et dans le livre de la Gt^nèse de saint Augustin (i, 36).
Un studieux bébraïsant a bien voulu nous montrer la justesse du sens donné au mot hébreu par le Syrien dont parle saint Basile et par saint Jérôme. « La » racine npll rahhaph est formée, 1" de la liquide '^, qui, combinée avec » une voyelle, exprime le mouvement^ 2^^ de l'aspirée rj , qui, combinée avec » des voyelles, signifie couvrir, protéger] 3° de l'aspirée pj , laquelle, com- » binée avec les voyelles, signifie la vie et la chaleur. Si donc on considère » nn*^ rahhaph comme la contraction de ces racines et la réunion de ces » significations, on ne sera pas étonné que les anciens l'aient traduit tantôt par » i-nzwi^iTO iTTàvo), ferebaiur super ; tantôt par (juysOalTTe, incubabat, » confovebat. »
Malgré la longueur de cette note, citons encore un fragment des livres sacrés de l'Inde qui montrera l'accord des traditions du monde primitif avec la Bible.
« C'était l'obscurité ; imperceptible, dépourvu de tout attribut distinctif , ne » pouvant ni être découvert par le raisonnement, ni être révélé, le monde » semblait entièrement livré au sommeil. Alors le Seigneur existant par lui- » même, celui que l'esprit seul peut concevoir, qui est sans parties visibles, » éternel, l'àme de tous les êtres, ayant résolu dans sa pensée de faire émaner » de sa substance les diverses créatures, produisit d'abord les eaux dans les- » quelles il déposa un germe. Ce germe devint un œuf brillant comme l'or, » dans lequel naquit Brahmâ, l'aïeul de tous les êtres. L'eau ayant été le pre- » mier lieu du mouvement, Brahmà fut appelé Narayanâ, qui se meut sur les » eaux. Le Seigneur, par sa seule pensée, sépara cet œuf en deux parties, et, » de ces deux parties, il forma le ciel et la terre ; au milieu l'atmosphère, les » huit régions célestes et le réservoir permanent des eaux. » {Mavava Dhasnui Shastra.)
les ténèbres, dissipa la tristesse, remplit le monde de splendeur et donna à tous les êtres, à la fois, un riant et doux aspect. Le ciel, jusque-là enveloppé de ténèbres, apparut avec cette beauté que lui voient encore nos yeux. L'air resplendissait, ou plutôt faisait circuler la lumière mêlée à sa propre substance, et, dans les rapides distributions de son éclat, l'envoyait en tous sens jusqu'à ses limites. Elle s'élança jusqu'à l'élher et jusqu'au ciel, et, eu un instant, éclaira toute l'étendue du monde, le Nord et le Midi, l'Orient et l'Occident. L'air, en effet, est une substance si subtile et si diaphane, qu'il ne faut pas le moindre instant à la lumière pour le traverser. De même qu'il transporte soudain la vue vers les objets qui la frappent (1), ainsi, sans le moindre intervalle, avec une rapidité que ne peut concevoir la pensée, il reçoit ces jets de lumière à toutes ses extrémités. Avec la lumière, l'éther devient plus riant, et les eaux plus limpides. Celles-ci, non contentes de recevoir son éclat, le renvoient par la réflexion de la
{{) Platon, que suit saint Basile quand il parle de la vue, expliquait la vision par une effusion de la lumière de l'œil. « Le premier organe que les » dieux fabriquèrent est l'œil, qui nous apporte la lumière. Ils composèrent » un corps particulier de tout le feu qui ne brûle pas, mais qui fournit cette » douce lumière, dont chaque jour est formé; et le feu pur, et semblable à » celui-là, qui est au-dedans de nous, ils le firent s'écouler par les yeux, à » flots pressés, mais uniformes. Quand donc la lumière du jour s'applique » au courant de la vue, alors le semblable rencontre son semblable, l'union » se forme, et il n'y a plus dans la direction des yeux qu'un seul corps, qui
• n'est plus un corps étranger et dans lequel ce qui vient du dedans est con- » fondu avec ce qui vient du dehors. De cette union de parties semblables » résulte un tout homogène, qui transmet à tout notre corps et fait parvenir » jusqu'à l'âme les mouvements des objets qu'il rencontre ou par lesquels il
• est rencontré, et nous donne ainsi cette sensation que nous appelons la » vue. • {Timée, trad. de M. Cousin, p. 14-5 ; voyez aussi Plotin, Enn., iv, 1. V, 2.).
3/,6 HEXAMÉRON.
lumière et lancent de toutes parts de vives étincelles. La parole divine donne à tout un aspect plus riant et plus agréable. De même qu'en jetant de l'huile au fond de l'eau, on la rend claire; ainsi d'un seul mot et en un instant, le Créateur de toutes choses donna au monde les charmes de la lumière (1).
Que la lumière soit, et l'ordre était exécuté ; et il était né une essence, la plus agréable et la plus douce que l'esprit de l'homme puisse imaginer. Bien entendu, lorsque nous parlons de la voix, de la parole, de l'ordre de Dieu, ce langage divin n'est pas pour nous un son qui s'échappe des organes de la voix, un choc de l'air frappé par la langue (T) ; c'est un simple signe de la volonté de Dieu , et , si nous lui donnons la forme d'un ordre, c'est pour le faire mieux saisir des âmes que nous instruisons (3).
(1) . Sans la lumière tout est difforme, tout est confus; c'est elle qui » la première embellit et distingue les objets par l'éclat qu'elle y répand, et » dont, pour ainsi dire, elle les peint et les dore. Paraissez donc, lumière, » la plus belle des créatures matérielles, et celle qui embellissez toutes les
« autres Paraissez encore une fois^ belle lumière, et faites voir que la
» lumière de l'intelligence prévient et dirige tous les ouvrages de Dieu. » (Bossuet, 7™^ élév., 3^"^ sem.).
(2) Archélaus, le premier, avait dit que la voix est due au choc de l'air. (Diog. Laert. ii, 55.) Son opinion avait depuis été adoptée et développée par les Stoïciens.
(3) « Le roi dit : Qu'on marche ; et l'armée marche ; qu'on fasse telle » évolution; et elle se fait: toute une armée se remue au seul commandement » d'un prince, c'est-à-dire, à un seul petit mouvement de ses lèvres. C'est, » parmi les choses humaines, l'image la plus excellente de la puissance de » Dieu ; mais au fond que cette image est défectueuse ! Dieu n'a point de » lèvres à remuer; Dieu ne frappe point l'air avec une langue pour en tirer » quelque son; Dieu n'a qu'à vouloir en lui-même; et tout ce qu'il veut «. éternellement s'accomplit comme il l'a voulu, et au temps qu'il a marqué. » (Bossuet, 4™^ élév., 3°"^ sem.)
Et Dieu vit que la lumière était belle. Pourrions-nous louer dignement la lumière, après le témoignage que le Créateur rend à sa beauté ? La parole même s'en rapporte au jugemeiil des yeux, incapable de s'élever à l'idée qu'ont déjà reçue les sens. Mais, si la beauté dans les corps résulte de la symétrie des parties et de l'heureuse apparence des couleurs (1), comment dans une essence simple et homogène, comme la lumière, conserver cette idée de la beauté? La symétrie dans la lumière ne se montrerait-elle pas, moins dans ses parties, que dans le plaisir et la douceur de sa vue ? Telle est aussi la beauté de l'or, qui ne doit pas à l'heureux ensemble de ses parties, mais seulement à sa riante couleur, ce charme et cet agrément qui séduisent les yeux (^). x\insi encore, l'étoile du soir est la plus belle des étoiles : non que les parties dont elle se compose forment une heureuse proportion ; mais grâce au riant et délicieux éclat qu'elle présente aux regards. Au surplus, quand Dieu proclame la beauté de la lumière, ce n'est pas en vue du charme des yeux, mais en prévision de ses futurs avantages (3) ;
(i) C''était la définition des Stoïciens : « La beauté du corps consiste dans » la symétrie des membres entre eux et avec l'ensemble. • (Stobée^ Eglog. Eth. n, 5.)
(2) « Est-ce , comme tous le répètent, la proportion des parties relative- » ment les unes aux autres et relativement à l'ensemble, jointe à la grâce des » couleurs, qui constitue la beauté , quand elle s'adresse à la vue ? Dans ce » cas, la beauté des corps en général consistant dans la symétrie et la juste » proportion de leurs parties, elle ne saurait se trouver dans rien de simple.
» Dans le même système, les couleurs qui sont belles, comme la lumière
» du soleil, mais qui sont simples, et qui n'empruntent pas leur beauté à la » proportion, seront exclues du domaine de la beauté. Comment l'or sera- » l-il beau? • (IMotin, Enn. i, 1, vi, 1.)
(3) Pourquoi saint Basile, qui s'inspire si souvent et si heureusement de Platon, ne lui emprunle-t-il pas l'idée si vraie, si haute, qu'il s'était faite de
548 HEXAMÉRON.
car il n'y avait pas encore d'yeux pour juger de sa beauté.
Et Dieu sépara la lumière d'avec les ténèbres ; c'està-dire, Dieu leur donna des natures incompatibles et en perpétuelle opposition , mettant entre elles le plus grand intervalle et la plus grande distance.
VllI. Et Dieu donna à la lumière le nom de jour, et aux ténèbres le nom de nuit. Depuis la naissance du soleil, le jour est la lumière qu'il répand dans l'air en brillant dans notre hémisphère, et la nuit, l'ombre produite par sa disparition. Alors ce n'était pas d'après le mouvement du soleil, mais suivant que cette lumière primitive se répandait dans l'air, ou se retirait, dans une mesure déterminée par Dieu, que venait le jour et lui succédait la nuit.
Et du soir et du matin se fit un jour. Le soir est donc la limite commune du jour et de la nuit ; et, de même, le matin forme le voisinage de la nuit avec le jour. C'est pour donner au jour les privilèges de l'aînesse que l'Ecriture met la fln de la première journée avant celle de la première nuit. Ainsi la nuit suit le jour : car, avant la naissance de la lumière, le monde n'était pas dans la nuit, mais dans les ténèbres. C'est l'opposé du jour qui fut appelé nuit, et elle ne prit son nom qu'après le jour. Ainsi furent faits le soir et le matin.
la beauté ? « Si quelqu''un vient me dire ce qui fait qu'une chose est belle, » ou la vivacité des couleurs ou ses formes et d'autres choses semblables, je » laisse là toutes ces raisons, qui ne font que me troubler, et je m'assure » moi-même sans façon et sans art, et peut être trop simplement, que rien » ne la rend belle que la présence ou la communication de la beauté pre- » mière, de quelque manière que cette communication se fasse ; car là-dessus » je n'affirme rien, sinon que toutes les belles choses sont belles par la pré-
» sence de la beauté C'est par le reflet de la beauté primitive que les
» belles choses sont belles. » (Platon, Phédorif trad. de M. Cousin,^. 283.)
DEUXIÈME HOMÉLIE. 3i9
L'Écriture entend l'espace d'un jour et d'une nuit ; et depuis, elle ne dit plus : le jour et la nuit, mais les désigne tous deux sous le nom du plus important : usage que tu trouveras dans tous ses livres. Partout, dans la mesure du temps, elle compte les jours, sans parler des nuits : Les jours de mes années, dit le Psalmiste (1) ; Les jours de ma vie, dit Jacob, ont été courts et remplis de maux (2) ; et ailleurs : Dans tous les jours de ma vie (3). Ainsi, sous l'apparence de l'histoire, l'Écriture nous donne une règle pour la suite de son récit.
Et du soir et du matin se fit un jour. Pourquoi ne ditelle pas le premier jour, mais un jour? Devant nous parler du deuxième, du troisième et du quatrième jour, n'était-il pas plus naturel qu'elle appelât premier celui qui commence la série? Si elle dit un jour, c'est qu'elle Yeut déterminer la mesure du jour et de la nuit et réunir le temps qu'ils comprennent. Or, vingt-quatre heures remplissent l'espace d'un jour, entendons du jour et de la nuit; et si, à l'époque des solstices, ils n'ont pas tous deux une égale étendue, le temps marqué par l'Écriture n'en circonscrit pas moins toute leur durée. C'est comme si elle disait : vingt-quatre heures mesurent l'espace d'un jour, ou bien un jour, c'est le temps que le ciel parti d'un signe met à y revenir. Ainsi , toutes les fois que, dans la révolution du soleil, le soir et le matin s'emparent du monde, leur succession périodique ne dépasse jamais l'espace d'un jour.
Faut-il plutôt en croire une raison mystérieuse? Dieu,
(1) Ps. XIX, 10. — (2) Genèse, xltii, 9. — (3) Ps. xxii, 6.
qui fit la nature du temps, l'a mesuré et déterminé par les intervalles des jours ; et, voulant lui donner la semaine pour mesure, il a ordonné à la semaine de rouler sans cesse sur elle-même pour compter les mouvements du temps, formant la semaine d'un jour tournant sept fois sur lui-même : véritable cercle qui est à lui-même son commencement et sa fin. Tel est aussi le caractère de l'éternité, de tourner sur elle-même et de n'avoir jamais de fin. Si donc le commencement du temps est appelé un jour plutôt que le premier jour, c'est que par ce nom l'Ecriture veut établir sa parenté avec l'éternité. Il était, en effet, convenable et naturel d'appeler un ce jour dont le caractère est d'être entièrement isolé et séparé de tous les autres. Que si l'Ecriture nous parle de plusieurs éternités, en disant partout: Dans l'éternité de l'éternité, dans les éternités des éternités (1), on ne la voit pas énumérer une première, une deuxième, une troisième éternité. Elle veut plutôt distinguer des états divers et des actes différents, que nous montrer des révolutions, des fins et des successions d'éternités. Le jour dit Seigneur, dit-elle, est grand et illustre (2) ; et ailleurs : Pourquoi chercher le jour du Seigneur? Ce jour est celui des ténèbres, et non de la lumière (3). Jour de ténèbres, pour ceux qui sont dignes des ténèbres. Non, ce jour sans soir, sans succession et sans fin n'est pas inconnu à l'Écriture, et c'est lui que le Psalmiste appelle le huitième jour, parce
(i) Le mot a'coy veut dire à la fois éternité et siècle. II faudrait ici traduire : Dans le siècle du siècle, dans les siècles des siècles, si le mot siècle rendait l'idée de saint Basile.
(2) Joël, II, 11. — (3) Amos, v, 18.
qu'il est en dehors des semaines de ce temps (1). Ainsi, appelle-le jour, appelle-le éternité : tu exprimes la même idée. Donnes-tu à cet état le nom de jour : il n'y en a point plusieurs, il n'y en a qu'un. L'appelles-tu éternité : elle est seule encore. Ainsi donc, c'est pour reporter notre pensée vers la vie future, que l'Ecriture désigne par le mot un ce jour qui est l'image de l'éternité, le premier des jours, le contemporain de la lumière, le saint jour du dimanche, honoré de la résurrection du Seigneur. Du soir et du matin se fit un jour.
Mais, pendant que je vous entretiens du premier soir du monde, le soir vient me surprendre et mettre un terme à mon discours. Que le Père de la vraie lumière, qui a décoré le jour de la lumière céleste, qui fait briller pendant la nuit les feux dont nous sommes éclairés, qui nous réserve dans la paix du siècle futur une lumière spirituelle et sans fin, éclaire vos cœurs dans la connaissance de la vérité, garantisse votre vie de tout faux-pas et vous accorde de marcher avec dignité au grand jour. Ainsi vous brillerez comme le soleil au milieu de la splendeur des saints, et vous ferez ma gloire, au jour du Christ, à qui appartiennent la gloire et la puissance dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
(1) Ps. VI, I.
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